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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 14:31

Nécessité pour le chrétien, le baptême a une réalité très riche, étant le signe indélébile de l'entrée dans la vie nouvelle. Véritable don de la foi, il marque la première entrée de l'homme dans la vie surnaturelle, la seconde étant bien évidemment la rédemption. Le baptême est vie car il est à la fois naissance et renaissance : il est naissance à la communauté ecclésiale; il est renaissance à la vie nouvelle, c'est-à-dire accession au mystère de la vie éternelle. Le baptême est naissance à une vie nouvelle dans le Christ, cette vie dans le Christ étant une nécessité -mais non suffisante- pour le Salut.

Premier des sacrements de l'initiation chrétienne, le baptême est en premier lieu une grâce en ce sens qu'il assure la rémission de tous les péchés, qu'il s'agisse du péché originel -hormis la trace matérielle qu'est la mort terrestre- ou des péchés personnels, mais sous l'obligatoire nécessité du consentement, de l'adhésion librement choisie, que ce soit celle des parrains pour le petit enfant, que ce soit la sienne propre dans le cas d'un catéchumène. Nouvelle création [2Co 5, 17] faisant du baptisé un fils adoptif aimé de Dieu, le baptême est délivrance des ténèbres. En tant que fils adoptif de Dieu, le baptisé est réconcilié avec Jésus et se doit donc de participer à la vie du Christ et à sa mission.

Le baptême est aussi une incorporation, celle de membre du corps unique du Christ qu'est l'Église. Le baptisé est ainsi invité à participer au sacerdoce du Christ. Temple vivant de l'Esprit Saint, le baptisé est d'une certaine manière un nouvel Apôtre. Pierre vivante de l'édifice spirituel qu'est l'Église [1P 2, 5], le baptisé ne s'appartient plus : il appartient désormais, et ce de manière définitive à Jésus mort et ressuscité; il est membre de la communauté de l'Église, donc membre du peuple de Dieu, celui de la Nouvelle Alliance. Marqué de la Nouvelle Alliance, le baptisé l'est donc d'une trace indélébile qui fait que le baptême est un sacrement unique, non renouvelé -a contrario par exemple du sacrement de l'Eucharistie qui est mémoire et accès subtil et hors du temps à la vie éternelle-. Après le baptême, le baptisé est définitivement uni au Christ, le péché -né par nature d'une créature- ne pouvant briser cette union même s'il empêche d'accéder -en l'absence de pénitence et de réconciliation- aux fruits du Salut. Incorporation définitive, le baptême est le sceau qui marque le chrétien pour le jour de la rédemption, le sceau de la vie éternelle entraperçue lors du sacrement de l'Eucharistie.

L'eau du baptême est signe de vie, non pas signe de mort, renvoyant à la symbolique de la naissance à la vie nouvelle : on peut penser ici aux eaux matricielles, à l'eau purificatrice...; le baptême est un bain d'eau qu'une parole accompagne [Ep 5, 26].

 

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Théologie
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 14:26

Augustin d’Hippone (354-430), l’Évêque berbère, aura été tout à la fois un philosophe, un mystique et un homme de gouvernement. Son rayonnement sur la pensée occidentale aura été et reste encore aujourd’hui immense. En effet, confronté aux invasions barbares et à la crise de la chute de l’Empire romain d’Occident, il devait jeter les prémisses du jus ad bellum et du jus in bello, ainsi que la première formulation complète de la théorie des deux Cités.

Dans les faits, saint Augustin aura été le premier des Pères à s'interroger sur ce que l'on appellerait aujourd'hui les grandes questions politiques et sociales, donc entre autres sur la question de la paix et de la guerre, et c'est pourquoi il est à la source de toute la doctrine et de toute la Tradition chrétienne en la matière. Il est la base de tous les enseignements sur le droit de paix et de guerre, non seulement des scolastiques, mais même de ceux qui furent influencés par saint Thomas d'Aquin.

Saint Augustin a développé une véritable anthropologie de la guerre, anthropologie accompagnée d'une vaste analyse historique. C'est de cette anthropologie que devait naître, en la confrontant avec le message des Béatitudes, sa théologie de la paix, et, par conséquent, sa doctrine de la guerre juste qui a pour fin non pas la justification de la guerre mais la recherche de la limitation de ses horreurs et de son existence même.

En ce sens, saint Augustin développe également une philosophie de l'histoire, car, les deux cités une fois conçues dans leur essence pure, la philosophie morale va s'épanouir en philosophie de l'histoire, discerner sous la multiplicité des peuples et des événements la persistance des deux cités depuis le début du monde et dégager la loi qui permet d'en présager le destin (Ét. Gilson, Introduction à l'étude de Saint Augustin, Vrin, Paris, 1987, 2ème éd., ch. IV, p. 227). Nous reviendrons ultérieurement sur ce point.

Par ailleurs contrairement à ceux de ses prédécesseurs qui condamnaient le métier des armes et la guerre sous tous ses aspects, saint Augustin est l'un des premiers qui, à la suite de l'école alexandrine, devait s'écarter de l'erreur millénariste, erreur consistant en la croyance d'une première résurrection des justes, et surtout plaçant cette première résurrection dans des temps très proches. Il est évident que se sentant détachés du monde et  comme devant vivre de leur vivant ce nouvel avènement, ces premiers chrétiens cherchaient par tous les moyens à échapper au monde terrestre pour se préparer au mieux à cet événement. N'oublions pas que Justin, Origène, Tertullien, Cyprien de Carthage, … furent tous à leur manière peu ou prou des millénaristes, ce qui peut permettre de comprendre leur rigorisme détaché du monde. Dès lors qu'il s'écarta de toute tendance millénariste, se refusant à fixer une date pour la fin des temps, le Christ lui-même  nous ayant dit que nul fors son Père n'en connaît l'instant, saint Augustin s'attacha donc à repositionner le chrétien dans le monde, et à l'aider à vivre chrétiennement en tenant compte des réalités de ce monde, son interprétation de la cité terrestre étant bien moins négative qu'on l'a dit pendant de nombreux siècles. Dès lors saint Augustin allait s'attacher à développer, à côté d'une très riche théologie spirituelle fondée sur la grâce, une véritable théologie que nous qualifierions aujourd'hui de théologie sociale.

Le cœur de cette théologie sociale peut se résumer en deux mots : la paix et l'amour du prochain, y compris de ses ennemis : (…) Nous aimons jusqu'à nos ennemis ; et qu'aurions nous à craindre d'eaux puisqu'ils ne peuvent nous enlever l'objet de notre amour  Ils nous inspirent plutôt une affectueuse compassion, car ils ont le malheur de nous haïr d'autant plus qu'ils sont plus éloignés du Dieu que nous aimons. S'ils reviennent à lui, ils sont invinciblement entraînés à l'aimer, comme la source du vrai bonheur, et à nous aimer nous-mêmes, comme étant destinés à partager avec eux la même félicité (…) Qui ne voit qu'il n'est pas un seul homme qu'on doive soulager et secourir, quand ce devoir  s'étend jusqu'aux ennemis mêmes,  selon cette parole du Seigneur : “ Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ” ? (De la doctrine chrétienne, I, XXIX).

Développée à l'aune des Béatitudes, cette théologie allait chercher à aider l'homme chrétien à vivre dans la cité terrestre, cette cité où se trouvent regroupés tous les hommes unis par leur amour - et leur soumission - commun aux choses temporelles ; mais cet amour s'accompagne d'une nature d'amour insérée dans le propre de chaque homme, nul n'en étant dispensé, ce qui fait que la société humaine n'est que ce que les hommes en font (De Civ. Dei IV, 3). La cité terrestre pourrait donc à terme devenir elle-même Cité céleste… Et le seul souci de saint Augustin est, dans la perspective de la grâce divine et de la vie à venir, de ré-humaniser le Christianisme en le refondant dans ce monde, d'autant plus que ceux qui se trouvaient jusqu'alors hors de ce monde devenaient ce monde du fait de la progression rapide du Christianisme. Saint Augustin est donc en quelque sorte une réaction aux excès de ceux qui recherchaient un absolu admirable mais inaccessible car non humain ; il s'attacha à observer d'un œil attentif les affaires humaines et la nature des choses (De Civ. Dei XIX, 12) en les confrontant avec le dessein de Dieu. Il réconciliait ainsi ce monde et Dieu !

Il est en fait impossible de comprendre saint Augustin sans dire quelques mots sur la théorie augustinienne des deux cités. Les deux cités de saint Augustin succèdent aux et affinent les deux patries d'Origène, patries que l’on retrouvait déjà chez Hermas.

Comme il y a deux amours, il y a deux cités, l'amour engendrant spontanément une société dont il est le lien, et tous les groupements humains se réduisent à ces deux cités, qui peuvent donc être plurielles, cités dont les caractères sont opposés : Ainsi, il existe deux amours ; l'un saint, l'autre impur ; l'un de charité, l'autre d'égoïsme ; l'un concours à l'utilité commune, en vue de la société céleste, l'autre fait plier l'intérêt général sous sa puissance particulière, en vue d'exercer une orgueilleuse tyrannie ; l'un est calme et paisible, l'autre bruyant et séditieux. Le premier préfère la vérité à une fausse louange ; le second aime la louange, quelle qu'elle soit ; le premier, plein de sympathie, désire à son prochain ce qu'il souhaite pour lui-même ; le second, plein de jalousie, ne veut que se soumettre son prochain ; enfin, l'un gouverne le prochain pour le prochain, l'autre, pour soi. Ces deux amours ont d'abord paru chez les anges, l'un chez les bons, l'autre chez les mauvais : de là deux cités fondées parmi les hommes, sous le gouvernement merveilleux et ineffable de la Providence qui ordonne et régit la création universelle, la cité des injustes et celle des méchants. Elles se mêlent ici bas à travers les siècles, jusqu'au dernier jugement qui les séparera sans retour. Alors l'une sera réunie aux bons anges et trouvera dans son Roi l'éternelle vie, l'autre sera réunie aux mauvais anges et précipitée avec son roi dans le feu éternel. Telles sont les deux cités (De la Genèse au sens littéral, XI, 15, 20).

Quelques remarques importantes à la lecture de cet extrait. En premier lieu, la Cité de Dieu peut se retrouver dans ce monde. Elle est donc, hormis celle des anges, elle aussi terrestre jusqu'à heure du dernier jugement. On devrait donc parler, pour ce qui est de ce monde, de la Cité de Dieu face à la cité des hommes. Ensuite, la Cité de Dieu ne s'oppose en rien à la démocratie et à la république, étant finalement indifférente à sa forme de gouvernement, tant que l'intérêt général et l'amour du prochain priment. Seules les formes dévoyées de gouvernement, telles que présentées par Aristote, s'y opposent : tyrannies, oligarchies, anarchies, … La Cité de Dieu n'est en fait conçue monarchie qu'après le dernier jugement, sous la seule royauté de Dieu, et de nul autre. Sa vision n'est donc en rien – contrairement à ce qu’affirment certains - apologie de la monarchie sur terre ! Enfin, et plus difficile à concevoir, ce n'est pas Satan qui règnera aux enfers, même s'il est le roi des mauvais anges et des méchants. Il souffrira lui-même du feu éternel. Donc, contrairement à une iconographie répandue, Satan lui même rôtira en Enfer.

Un premier tableau permettant de distinguer les deux cités est d'ores et déjà possible à établir dès cet instant:


 

Cité de Dieu

Cité des hommes

Amour saint - Charité - Utilité commune, en vue de la cité céleste - Calme - Paix intérieure - Vérité - Amour du prochain - Gouvernement du prochain pour le prochain - Réunion à terme des anges bons et des justes

Amour impur - Égoïsme - L'intérêt général plie devant la puissance particulière - Tyrannie orgueilleuse - Bruit - sédition - Fausse louange - Jalousie - Gouvernement des autres pour soi - Réunion à terme des anges mauvais et des méchants

 


Il ne faut par ailleurs pas oublier que, par delà et avec la cité, saint Augustin distingue trois grands de degrés de la société civile : Après la cité, l'univers, troisième degré de la société civile ; car le premier, c'est la maison. Or, à mesure que le cercle s'agrandit, les périls s'accumulent (De Civ. Dei, XIX, 7). Et tous les caractères des deux cités peuvent se rapporter aux deux autres degrés de la société civile. Cette distinction est importante, car elle permettra à saint Augustin, tout d'abord de bien faire la distinction entre les guerres sociales, les guerres civiles et les guerres classiques, mais aussi de mieux faire comprendre les subtilités des relations inter-humaines.  Puisque chaque cité tire son origine de l'amour, la société n'est que la traduction des individus qui la composent  : Chaque homme, considéré individuellement, est l'élément composant d'un État, si grand qu'il soit, tout comme chaque lettre est l'élément composant d'un discours (De Civ. Dei, IV, 3).

La vision augustinienne des deux Cités n'est pas sans influence sur son approche de la paix et de la guerre. Pour saint Augustin, dont la conception de la Cité aura une influence fondamentale sur tout le monde médiéval, soit un millénaire, la Cité est l'union de créatures autour d'un Amour commun ; une réflexion devrait ainsi être menée sur le parallélisme avec le concept de nation. Néanmoins, à l'origine, Dieu n'aurait pas voulu une Cité, celle-ci étant la conséquence du péché, mais une société !

Saint Augustin aurait ainsi eu une vision pour le moins pessimiste du monde terrestre, vision qui imprègne encore fortement le Christianisme ; il semble ainsi être resté partiellement influencé par le manichéisme, ou du moins par la dualité Bien/mal, mais ceci n'est qu'apparent, car devant être jugé à l'aune des Béatitudes. Il développera donc une théologie de  la paix, celle-ci restant, spirituellement, marquée par le conflit entre le Bien et le mal…, bref par l'éternelle déchirure de l'homme depuis sa chute ! La béatitude, c'est-à-dire la félicité parfaite dont bénéficient les justes, est la démonstration et l'exercice absolu de l'amour. L'exercice parfait de la béatitude s'atteint par la mise en œuvre parfaite des Béatitudes, Béatitudes qui ne sont que la déclinaison pratique des deux commandements d'amour posés par Jésus Christ : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit ; aimer son prochain comme soi-même, y compris son ennemi.  Ainsi, le juste aime en Dieu tous les hommes, y compris ses ennemis. Il ne craint pas ces derniers puisqu'ils ne peuvent pas lui enlever son bien intérieur qui est l'amour lui-même et qui est désormais sa nature absolue. Bien plus, non seulement le juste aime ses ennemis, mais en plus il les plaint car il sait que s'ils se tournaient vers Dieu ils connaîtraient comme lui la béatitude, embrassant ce Bien qui seul confère cette béatitude : le juste a de la compassion pour ses ennemis, forme suprême de l'amour (De Civ. Dei, XIII, 14 ; XIII, 22 ; XIII, 27 ; XIV, 1).

Néanmoins, si saint Augustin semble assez pessimiste envers le monde terrestre, il semble être plus optimiste en l'homme qu'on le pense généralement, ayant confiance en l'homme et en sa nature, ce qui laisse une place certaine à l'espérance de la paix : De même qu'il y a quelque vie sans douleur, et qu'il ne peut y avoir de douleur sans quelque vie ; ainsi il y a quelque paix sans guerre, mais il ne peut y avoir de guerre sans quelque paix, puisque la guerre suppose toujours quelque nature qui l'entretienne, et qu'une nature ne saurait subsister sans quelque sorte de paix. Ainsi, il existe une Nature souveraine où il ne se trouve point de mal et où il ne peut même s'en trouver ; mais il ne saurait exister de nature où ne se trouve aucun bien (De Civ. Dei, XIX, 13).  D’ailleurs, la phrase suivante a-t-elle pu être écrite par un pessimiste en l’homme ? Une fois pour toutes, on t’impose un précepte facile : Aime, et fais ce que tu voudras (Septième traité sur l’Épître de saint Jean aux Parthes, 8)… Rabelais n’ai pas allé chercher bien loin la devise de son Abaye…

Saint Augustin fait sienne la proposition de saint Paul selon laquelle l'homme est à la fois un être animal et un être spirituel : S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. C'est ainsi qu'il est écrit : le premier homme Adam fut un être animal doué de vie, le dernier Adam est un être spirituel donnant la vie. Mais ce qui est premier, c'est l'être animal, ce n'est pas l'être spirituel ; il vient ensuite. Le premier homme tiré de la terre est terrestre. Le second homme, lui, vient du ciel. Tel a été l'homme terrestre, tels sont aussi les terrestres et tel est l'homme céleste, tels seront les célestes. Et de même que nous avons été à l'image de l'homme terrestre, nous serons aussi à l'image de l'homme céleste (cf. 1Co 15, 44b-49). Il dépasse ici l'approche aristotélicienne, qu’il ne connaît pas, selon laquelle l'homme n'est pas seulement un être de besoins, mais aussi un animal politique par nature (Aristote, Politique, I, 2, 9).

Et cette division préside à sa conception des deux cités, distinguant les passions charnelles et temporelles des aspirations spirituelles. C'est l'image du vieil homme, de l'homme terrestre. Mais même cet homme éloigné des aspirations spirituelles est conduit par un certain amour, l'amour commun des hommes vivant la vie du vieil homme pour les choses temporelles constituant la cité terrestre : (…) Telle est la vie de l'homme quand il ne vit que pour le corps et se laisse enchaîner par les passions charnelles. Voilà ce qu'on appelle le vieil homme, l'homme extérieur et terrestre, quand même il goûterait sa part de bonheur en ce monde, dans une société bien réglée sous l'autorité des rois ou des princes, des lois, ou même de toutes ces formes de gouvernement. Autrement, en effet, un peuple ne saurait être convenablement constitué, pour ne poursuivre même que les biens d'ici-bas ; lui aussi doit avoir encore son genre de beauté. Cette vie du vieil homme, extérieure et charnelle, soit qu'elle garde une sorte de modération qui lui est propre, soit qu'elle ne puisse se contenir dans les limites d'une justice inspirée par la crainte, c'est la vie de beaucoup d'hommes du berceau à la tombe (De la vraie religion, XXVI, 48-49).

Par opposition, les hommes unis entre eux par le lien de l'amour divin forment la Cité de Dieu (cf. De Civ. Dei, XIV, 28 ; XV, 1 ; XII, 27, 2 ; XIV, 1) : Voyez aussi les noms de ces deux cités, Babylone et Jérusalem. Babylone signifie confusion, et Jérusalem, vision de la paix. Fixez votre attention sur la cité de confusion, pour comprendre la cité de la paix ; supportez l'une et soupirez après l'autre. À quoi pouvons-nous distinguer ces deux cités ? Pouvons-nous les séparer l'une de l'autre ? Elles sont mélangées, et mélangées dès l'origine même du genre humain ; elles doivent arriver ainsi jusqu'à la fin des siècles. Jérusalem a commencé par Abel, Babylone par Caïn. (…) Comment alors pouvons-nous les montrer, aujourd'hui qu'elles sont mélangées ? Dieu saura les discerner (…). Avec la lumière de Dieu, nous pouvons donner des marques pour distinguer les pieux fidèles, même dès aujourd'hui, et les citoyens de Jérusalem  des citoyens de Babylone.  Ces deux cités subsistent  par deux amours : Jérusalem par l'amour de Dieu, Babylone par l'amour du monde. Que chacun  interroge son cœur,  et  il  saura  de  quelle  ville  il est citoyen ; (…) (Discours sur le Psaume LXIV, 2).

L'amour est donc dans tous les cas l'élément constitutif de la cité, ce qui fait qu'il est toujours possible de voir de la beauté et du bien dans toute cité, quelle qu'elle soit (cf. De Civ. Dei, XIX, 12, 2 ; Lettre CXXXVIII, II, 10). L'amour est le lien constitutif de la cité, donc de la société, et il suffit de savoir ce qu'un peuple aime pour savoir ce qu'il est : Le peuple est une réunion d'êtres raisonnables qui s'unissent afin de jouir paisiblement ensemble de ce qu'ils aiment. Pour savoir ce qu'est chaque peuple, il faut examine ce qu'il aime. Toutefois, quelque chose qu'il aime, du moment qu'il y a réunion, non de bêtes, mais de créatures raisonnables, unies par la communauté des mêmes intérêts, on peut fort bien la nommer un peuple, lequel sera d'autant meilleur que les intérêts qui le lient seront plus nobles  et  d'autant plus mauvais qu'ils le seront moins (De Civ. Dei , XIX, 24).


 

 

La Cité de Dieu

La Cité terrestre

Principe

Amour saint et mœurs saintes

Amour impur et mœurs impures

Nature spirituelle

Cité spirituelle et du Bien

Cité matérielle et du mal

Finalité

- Dieu seul

- Le bonheur éternel

- En vue de la société céleste

- La terre

- L'amour propre

- Pour l'orgueil et la domination

But

- Le bien de tous

- Prendre le bien de tous

- Soumettre chacun à son propre pouvoir

Ville mystique

Jérusalem, vision de Dieu

Babylone, la confusion

Personnages clés

- Abel, qui triomphe bien que tué par Caïn

- Les hommes justes et fidèles

- Satan, déchu du Ciel

- Caïn sur la terre

- Les anges tombés et les hommes déchus

Positionnement par rapport à la paix

Une vision de paix :

- paix intérieure

- rareté de la paix extérieure du fait de la guerre continuelle avec la Cité terrestre qui ne s'achèvera qu'à la fin des temps (vision de l'Apocalypse)

Absence de paix :

- jamais de paix intérieure

- rareté de la paix extérieure

Fondement

Appel des créatures raisonnables à la Grâce et à la Gloire

- Construction sur les trois concupiscences (orgueil, luxe, industrialisme)

- Idée de chute originelle

Nature interne

Tranquille, pacifique et unie

Turbulente, séditieuse  et séparatrice

Rapport à Dieu

Soumission à Dieu

Jalousie de Dieu

Rapport à la vérité

- Amour de la vérité

- Rejet des louanges des discoureurs

Avidité de toutes les louanges, d'où qu'elles viennent

Relation au prochain

Chacun souhaite à son prochain le même bien qu'à soi-même

Chacun souhaite se soumettre son prochain

Nature du gouvernement

Gouvernement des hommes pour le bien du prochain

Gouvernement des hommes pour son propre avantage

Origine

- Œuvre de Dieu

- Œuvre de l'Amour de Dieu

- Œuvre des hommes

- Amour de soi

- Née du péché et du détachement de la société céleste

Attitude individuelle

Jusqu'au mépris de soi

Jusqu'au mépris de Dieu

Nature de la liberté

Vraie liberté

Fausse liberté

Le citoyen

Des citoyens naissant de la Grâce qui délivre la nature du péché

Des citoyens enfantés par la nature viciée par le péché

 

C’est ce qu’Étienne Gilson résuma en écrivant qu’un peuple est l'ensemble des individus vivant dans une cité, l'association d'une multitude d'être raisonnables associés par la volonté et la possession communes de ce qu'ils aiment (Ét. Gilson, op. cit., ch. IV, p. 227). Ce qu'aime une société, c'est la fin commune pour l'obtention de laquelle tous es membres se sont associés. Aujourd'hui, on dirait donc qu'une cité se réduit ou plutôt se confond à une nation. La fin commune de toute cité est la paix. Même celui qui cherche la guerre extérieure est conduit par l'amour de sa propre cité et par la volonté d'assurer au sein de cette cité une paix, quelle qu'elle soit. Les guerres entre nations ne contredisent donc pas cette idée.  N'oublions pas que pour saint Augustin, si la Cité de Dieu connaît la paix intérieure, elle ne connaît que rarement la paix extérieure, et ce du fait de la guerre continuelle avec la Cité terrestre qui ne s'achèvera qu'à la fin des temps… : une vision de l'Apocalypse… Et c'est d'ailleurs pour cela que saint Augustin insistera toujours sur l'affirmation que la guerre que l'on mène en soi-même contre le mal et contre le péché est la plus rude de toutes !

Une dernière remarque : La Cité de Dieu est le dernier ouvrage de la littérature chrétienne ancienne à s’adresser à des païens, s’adressant à ceux accusant le christianisme d’être à l’origine de la chute de l’empire romain. Cet ouvrage sera immédiatement suivi par un ouvrage équivalent, bien que moins connu, le Sur le gouvernement divin de Salvien de Marseille, qui, partant de la même idée que saint Augustin, présentait, quelques années après, la Cité divine aux chrétiens…

 

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Histoire des idées politiques
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 14:25

Avec l'étude des Alliances, on aborde trois thèmes centraux de la Bible : ⑴ la libération, que ce soit la libération humaine –  comme avec le livre de l’Exode –  ou la libération spirituelle : Jésus Christ ; ⑵ les commandements qui, plus que des obligations, sont surtout un appel au respect du prochain, donc réponse au dessein de Dieu ; ⑶ la question du Salut, qui sera celui de l'humanité entière dans le cadre de la Nouvelle Alliance.

Ces trois thèmes sont dominés par l'idée de liberté de l'homme, toute la Bible n'étant que l'histoire de la transmission de la parole divine, ainsi que celle de la route vers la Révélation du Christ, Christ qui est le guide (Jn 14, 6-7) vers lequel doit tendre tout homme (Jn 11, 25-26a) : Il est celui qui nous montre la route (Jn 12, 32), sans jamais oublier de relier notre route contemporaine à celle de nos aïeux.

Et tout d'abord, une première interrogation : peut-on véritablement parler d'Alliance entre Dieu et Adam ? Adam est en effet, non encore marqué par le péché, en lien direct avec Dieu, son Créateur... Il n’a dès lors pas besoin de “commandements”… Néanmoins, la rédaction de [Gn 1, 27-30] peut s'interpréter comme une première Alliance en ce sens que Dieu donne une mission à l'homme.... L'Ancien Testament l'affirme : par delà même sa Création (Gn 1, 27), Dieu a placé l'homme au sommet de cette même Création(Gn 1, 28).  Dès l’origine des temps, Dieu a donné la terre à l’homme pour qu’il la soumette, mais non pour qu’il la détruise… soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez la ; … (Gn 1, 28). Ce qui précède doit se lire dans l’esprit même de la Création puisque Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa (Gn 1, 27 ; 5, 2). Par ces mots, Dieu a posé le statut de l’homme ; par ces mots, Dieu a posé l’équilibre entre ce statut de l’homme et celui de la Création : l’homme est à l’image de Dieu et le rapport de l’homme à Dieu est unique, propre à l’homme couronnement de la Création, au sixième jour, tout comme la sixième heure sera celle de la première révélation du Je suis à la samaritaine (cf. Jn 4, 1-45), mais aussi celle de Sa mort sur la Croix ! L’homme a pour mission de poursuivre la Création, mais pas n’importe comment

Cette Alliance est particulière, car elle n'est pas échange : elle est don gratuit, ce don gratuit ne se retrouvant in fine qu'avec la Nouvelle Alliance, celle avec et par Jésus-Christ; ne dit-on pas d'ailleurs que Jésus est le dernier Adam, venant du ciel et donnant la vie (1Co 15, 45-47) ? Cette Alliance est en fait l’institution de l’homme comme lieutenant de Dieu sur la terre !

L'Alliance avec Noé est importante, car elle est Alliance avec l'humanité, l'humanité dans son intégralité. Elle se déroule en trois phases successives et distinctes : ⑴  la promesse de l’Alliance (Gn 6, 18) ; ⑵ le rappel du don fait à Adam, qui relie donc cette Alliance à la précédente (Gn 9, 1-7) ; ⑶ la réalisation de l’Alliance (Gn 9, 8-17), à relier avec le Code noachique de [Gn 9, 4-6], que l’on pourrait qualifier de “premiers commandements de Dieu” (cf. Sanhédrin 56a).

 

Ici Dieu parle, sans aucune allusion au feu, tant au moment de l'annonce de l'Alliance (Gn 6, 18) qu'à celui de son établissement [Gn 9, 8-17]. On remarquera cependant la présence de la Lumière, l'arc-en-ciel étant là pour témoigner de l'Alliance avec les hommes. Après l'épisode du déluge où Dieu montra sa déception de l'homme, une Alliance nouvelle -donc une espérance en l'homme- avait à nouveau été établie entre Dieu et les hommes par l'entremise de Noé [Gn 9, 7-17], redonnant aux hommes la conscience de l'unité de leur destin cosmique ; or Noé lui-même devait briser cette conscience de l'unité en maudissant Canaan [Gn 9, 25]. Ce fut une nouvelle rupture de l'Alliance, rupture qui devait être consommée avec l'épisode de la tour de Babel, épisode où l'homme cherchant à égaler Dieu se perd et se disperse [Gn 11, 5-9], perd même pour une partie Dieu lui-même. L'humanité a dès lors, de sa propre liberté, de sa propre faute, choisi de briser son unité, et ce en dehors même du dessein premier de Dieu [Gn 11, 4]. Une nouvelle Alliance s'imposait donc.

Désormais, le projet messianique de Dieu ne sera relancé qu'au travers d'Abraham [Gn 15, 17-21; 17, 1-14] et de la notion de Peuple élu. Par l'Alliance avec Abraham, Dieu a établi Israël comme son Peuple [Lv 26, 12], et, dès lors, Dieu aime son Peuple qui le suit, le chargeant d'une lourde mission qu'il ne perçoit pas toujours : celle de préparer la venue du Christ. Israël est ainsi le destinataire de la Promesse, non pas en tant qu'ensemble d'individus, mais en tant que peuple. Israël a donc ici un sens eschatologique, mais aussi une dimension historique qu'il ne faut pas oublier.

Après l'Alliance avec Noé, Alliance s'adressant à tous les hommes, une nouvelle Alliance est conclue avec Abraham; on remarquera cependant que cette Alliance est plus personnelle, car non plus établie avec l'humanité mais avec un homme, sa lignée, sa descendance, donc avec un Peuple Israël, Peuple dont le destin sera désormais lié au dessein de Dieu. Désormais, le projet messianique de Dieu ne sera relancé qu'au travers d'Abraham [Gn 15, 17-21; 17, 1-14] et de la notion de Peuple élu. Par l'Alliance avec Abraham, Dieu a établi Israël comme son Peuple [Lv 26, 12], et, dès lors, Dieu aime son Peuple qui le suit, le chargeant d'une lourde mission qu'il ne perçoit pas toujours : celle de préparer la venue du Christ.  Israël est ainsi le destinataire de la Promesse, non pas en tant qu'ensemble d'individus, mais en tant que peuple. Israël a donc ici un sens eschatologique, mais aussi une dimension historique qu'il ne faut pas oublier. 

Celle-ci sera faite avec Abraham, mais on remarquera qu'elle est plus personnelle, car non plus établie avec l'humanité mais avec un homme, sa lignée, sa descendance, donc avec un Peuple Israël, Peuple dont le destin sera désormais lié au dessein de Dieu. Désormais, le projet messianique de Dieu ne sera relancé qu'au travers d'Abraham [Gn 15, 17-21; 17, 1-14] et de la notion de Peuple élu. Par l'Alliance avec Abraham, Dieu a établi Israël comme son Peuple [Lv 26, 12], et, dès lors, Dieu aime son Peuple qui le suit, le chargeant d'une lourde mission qu'il ne perçoit pas toujours : celle de préparer la venue du Christ.  Israël est ainsi le destinataire de la Promesse, non pas en tant qu'ensemble d'individus, mais en tant que peuple. Israël a donc ici un sens eschatologique, mais aussi une dimension historique qu'il ne faut pas oublier. Cette vocation d'Israël se retrouvera confirmée par la Promesse faite à Moïse [Ex 3, 13-15]; ce sera dès lors, et ce jusqu'au Christ, non plus l'histoire de l'humanité unie mais celle du peuple uni. Mais, là encore, même si la promesse universelle de Yahvé s'étend à toute la terre [Ex 19, 5], elle sera d'abord reliée à l'Alliance avec Moïse [Ex 24, 1-11; 34; 10-13], malgré la tentation des idoles [2 R 21-23], avec la lutte contre les faux dieux [Ex 34, 14]. Ce qui prime alors, ce n'est non pas l'idée d'Amour universel, mais celle d'élection, élection apparaissant déjà dans le sacrifice d'Abraham [Gn 22, 15-18] et confirmée à de nombreuses reprises [Is 48, 15; Os 2, 21-22]. Néanmoins, l'histoire d'Israël sera celle d'un Salut inaccompli [Jr 31, 31-34], seule la venue du Christ étendant à nouveau à tous les hommes la Promesse du Salut et de la Rédemption [Ep 3, 5-6]; en ce sens, et ainsi que l'a écrit Irénée de Lyon dans sa Démonstration de la prédication apostolique, l'histoire sainte d'Israël devrait s'interpréter, comme la prophétie du Christ Jésus.

Comme dans le cas de Noé, l'Alliance  avec Abraham (Abram) se fera en deux temps : une annonce [Gn 12, 2-3], où Dieu semble parler directement avec le Patriarche qui accepte de marcher désormais en confiance en, avec et derrière le Seigneur, puis un établissement de l'Alliance [Gn 15, 1-21], là encore Dieu parlant, mais en une vision, puis une torpeur. Ici apparaît l'image du feu -que l'on pourrait peut-être rapprocher ensuite de l'Autel des holocaustes [Gn 27, 1-8] sous certains aspects (?), ainsi qu'avec [Gn 24, 5-8], avec l'aspersion du sang, image que l'on retrouvera avec le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle établie par Jésus Christ-. C'est l'épisode du four brûlant et du brandon de feu passant entre les animaux partagés [Gn 15, 17-18]; on peut ici percevoir une certaine identité de forme avec [Ex 19, 18] : ce brandon de feu, c'est Dieu lui-même qui passe entre les morceaux de chair pour sceller l'Alliance avec Abraham, l'usage, rappelé en [Jr 34, 19], étant alors de découper une bête en deux et de passer entre les morceaux pour montrer que l'on concluait un contrat ou une alliance : Dieu montre bien à Abraham qu'il a conclut avec lui une Alliance solennelle et définitive -du moins jusqu'à la venue du Christ-. Le feu est ici Dieu lui-même....

L'Alliance avec Isaac [Gn 26, 24], bien qu'importante, me semble surtout anecdotique -du moins dans le présent propos- car surtout, à mes yeux, individuelle. On notera cependant que, dans l'attente de Moïse, il y a comme une tendance de l'Alliance à tendre vers une dimension toujours plus petite : l'humanité avec Noé, un Peuple avec Abraham, un homme avec Isaac, mais cela n'engage que moi.... L'épisode d'Isaac est surtout important car rappelant l'Alliance tout en l'étendant. Là encore, pas de feu mais une vision.... Il en est de même de l'Alliance avec Jacob, qui avec celles avec Abraham et avec Isaac est évoquée en [Ex 2, 24], lorsque Dieu entend la plainte des fils d'Israël :elles sont donc fondamentales et directement liées à l'Alliance sinaïtique.

La vocation d'Israël se retrouva confirmée par la Promesse faite à Moïse [Ex 3, 13-15]; ce sera dès lors, et ce jusqu'au Christ, non plus l'histoire de l'humanité unie mais celle du peuple uni. Par l'appel qu'il lance à Moïse, par la définition de sa vocation [Ex 3, 1-20], Dieu lui donne une mission, sauver son Peuple. Pour moi, plus encore que le buisson ardent, c'est la révélation de Dieu qui fait la beauté de ce texte : quoi de plus beau que ce Je suis celui qui suis [Ex 3, 14] ? Néanmoins, arrêtons-nous sur ce buisson ardent : Le buisson était embrasé mais le buisson ne se consumait pas [Ex 3, 2]. Si Moïse va changer son chemin pour aller voir ce buisson mystérieux, il ne sait pas encore qu'il vient, ébloui par Dieu, de changer le chemin de sa vie; désormais, ayant vu Dieu qui s'exprime au travers de ce buisson et traduit sa magnificence par ce feu, expression solennelle de l'Esprit si l'on médite sur Pentecôte, il ne peut plus ignorer ni ses frères, objets de sa mission, ni surtout Dieu, ou plutôt sa révélation. Comme le Seigneur a envoyé ses Apôtres remplis de l'Esprit Saint [Ac 2, 4] pour transmettre la Bonne Nouvelle de son Fils au monde – on repensera ici à [Ga 3, 26-28] –, et ce par l'entremise du feu qui est sans consumer, Dieu envoie Moïse pour guider son Peuple. Si cela n'était pas un peu outrecuidant, on pourrait dire que l'épisode du buisson ardent est la Pentecôte de l'Ancien Testament, car je crois fermement que ces deux feux sont tous deux l'Esprit Saint venu parler aux hommes par l'intermédiaire d'un des leurs.... Une différence : ici Dieu parle, alors qu'à Pentecôte ce sont les Apôtres qui parlent..., mais même image.

La Théophanie, la révélation de l'Alliance [Ex 19, 16-25]  est certes dialogue, Dieu parlant par le tonnerre , mais elle est aussi feu puisque Dieu descend sur la montagne dans le feu [Ex 19, 18]. C'est peut-être à la fois rappel de sa vocation à Moïse, mais surtout expression de la grandeur de Dieu. La conclusion de l'Alliance [Ex 34, 10ss] est quant à elle plus calme, Dieu parlant à Moïse face à face comme un homme parle à son ami [Ex 33, 11] : Moïse est l'ami de Dieu, son missi dominici... Dieu se révèle alors totalement [Ex 3, 13-14]; c'est le Décalogue, c'est le Code de l'Alliance; de multiples rappels en seront fait [Lv 26, 9; Jr 50, 5; Si 17, 12-14; ...]. Dieu parle à tous les hommes, par delà les Peuples, par delà son Peuple; l'homme a désormais son mode d'emploi pour tendre vers le dessein de Dieu et préparer la venue du Christ, même si celle-ci, malgré la Nouvelle Alliance, ne tue pas l'Alliance avec Moïse : Jésus n'est pas venu pour détruire, mais pour continuer.

De ce fait, l'Ancien Testament et son contenu s'impose aux chrétiens et fait partie intégrante du message divin, l'annonce de la Bonne Nouvelle étant toujours liée au message des Justes et des Prophètes [Mt 13, 7], même si le chrétien est dégagé de la Loi, non dans l'esprit, mais dans sa lettre [Rm 7, 1-6]. N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir [Mt 5, 17].... celui qui violera l'un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux; au contraire, celui qui les exécutera et les enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le Royaume des Cieux [Mt 5, 19], telles sont les paroles du Christ ! Néanmoins, Jésus est venu humaniser la Loi [Mc 2, 27-28] à l'aune des commandements d'Amour.

Dans le Deutéronome, Yahvé parle par Moïse; ce sera la confirmation de l'Alliance, tant en sa permanence [Dt 7, 9] que par la confirmation de l'Amour de Dieu [Dt 7, 12]. Cette Alliance sera définitivement confirmer en Moab [Dt 28, 69; 29, 11]. Mais ici, plus de feu : Dieu parle par la bouche de Moïse, et on ne sait pas toujours comment il parle à Moïse, mais apparemment sans le feu.

Il y aura d'autres Alliances [Nb 25, 10-13 ; 2 S 7 ; Ps 89, 29-38 ; Jr 33, 21 ; Ez 16, 8 ; Ml 2, 4-5 ; Ne 13-29] ; Dieu parlera encore à de nombreuses reprises par et aux Prophètes qui sont là pour rappeler le peuple de Dieu à la conversion, pour donner une pédagogie de Dieu,  [Jos 23, 16; Jr 33, 21-25; Ez 16, 8; ...], mais plus de feu, car il n'est plus nécessaire de sceller solennellement l'Alliance, même si le thème du feu revient souvent, notamment en [Jos 23, 16], où il est rappelé qu'en cas de rupture de l'Alliance, Dieu s'enflammera contre ceux qui rompront l'Alliance : le feu est ici colère de Dieu, non plus Amour et magnificence de Dieu. Le Christ sera la Nouvelle Alliance, unique et définitive -le "une fois pour toutes" des Épitres [Rm 6, 10 ; He 7, 27]-, fondée sur l'Amour et le don gratuit, sur la grâce et non plus sur le seul donnant-donnant. Avec Jésus, avec la Nouvelle Alliance, l'adoration se fera désormais en esprit et en vérité, et non plus au travers des seuls rites : la Loi est désormais dépassée, même si elle n'est pas oubliée.  Jésus est désormais le seul intermédiaire, avec le Défenseur qu'est le Saint-Esprit...

La notion d'Alliance est le véritable pivot de la Bible, même s'il est très clair que l'Alliance de l'Ancien Testament doit être soigneusement distinguée de la Nouvelle Alliance, scellée par Jésus-Christ, Alliance définitive entre Dieu et ses créatures. De l'Ancienne Alliance à la Nouvelle Alliance, on passe en effet d'un Dieu jaloux, d'un contrat donnant-donnant entre Dieu et les hommes, à une Alliance unique et définitive qui ne peut plus être brisée, et ce par l'intermédiaire de Jésus-Christ. Ce changement de dimension de l'Alliance est encore plus évident si l'on se penche sur le texte en hébreu : dans l'Ancien Testament, il y a quasi exclusivement utilisation du mot BerÎt  qui peut se traduire par engagement, pacte, contrat, accord, ..., alors que le mot 'èmoûnah  qui renvoie lui aux idées de loyauté, de fidélité, de vérité et de permanence n'est utilisé qu'une fois en [Ps 89, 34].... Certes, l'Ancienne Alliance est un pacte entre un fort : Dieu et les hommes, mais il n'y a cependant pas vassalité, la relation n'étant pas de puissance, mais de transcendance, parfois de crainte, mais aussi d'Amour mutuel.

On remarquera que toutes les Alliances conclues entre Dieu et les hommes ont en commun la marche, l'envoi, le mouvement, mais aussi don d'une responsabilité parfois difficile à assumer [Nb 11, 10-15] : Noé dans son Arche, Abraham vers Canaan, Moïse vers la Terre promise, les Apôtres vers le monde entier, ce qui signifie que quand Dieu s'adresse à nous, ce n'est pas toujours facile car il faut se bouger, Dieu nous soutenant alors : Mais ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s'épuiser, ils marchent sans se fatiguer (Is 40, 31)

L'homme chrétien, l'homme respectueux de Dieu est donc l'homme qui marche, l'homme qui agit. Il doit tendre vers Dieu, même s'il ne peut l'égaler car l'homme n'est pas Dieu mais créature, ce qui lui impose la précaution, la responsabilité et le respect de la Création, bref l'Amour du prochain; ceci est devenu un impératif encore plus fort à l'heure du génie génétique, le risque pour l'homme étant de se croire l'égal de Dieu, ce qu'il n'est pas et ne pourra jamais être [Is 40, 25], prenant alors le risque non plus de sauvegarder la Création mais de la détruire, soit directement, soit en la pervertissant. Le modèle de perfection de la Vierge Marie est là pour nous aider à trouver les pas de Dieu, à trouver le sens de nos vies, car elle est créature immaculée, donc humaine et ainsi immédiatement accessible à la raison. La Vierge Marie est là pour nous guider, non comme substitut au Père, mais comme intercession suprême et glorieuse. Donc, osons, mais en dignes enfants du Seigneur, libres mais surtout responsables.

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Théologie
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 14:25

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Voici la phrase stupéfiante que Jésus proclame à la foule lors du sermon sur la Montagne (cf. Mc 5, 44 ; Lc 6, 27). Or, le métier des armes a ses contraintes, dont celle de tuer en tant que besoin son ennemi. Il est remarquable que ce propos soit suivi  immédiatement dans le texte de Luc par la guérison de l'esclave du centurion de Capharnaüm. Ce principe de l'amour de l'ennemi n'est pas que terrestre ; il est avant tout spirituel, et il n'interdit en rien la guerre, dès lors que cette dernière est moralement justifiable, autrement dit seulement défensive..

Le texte des Béatitudes, qui est partie du sermon sur la Montagne, est fondamental dans la pensée chrétienne de la paix et de la guerre ; il en est même la clé, et il ne faut pas avoir une lecture littérale de ce texte, mais au contraire le méditer, chercher à le comprendre. Et, dans le cas de l'amour des ennemis, ce que Jésus demande, c'est d'éviter la haine, cette haine qui est tout le contraire de la charité, cette haine  qui est le péché  par lequel on  souhaite délibérément à son ennemi un tort grave ; c'est là le sens de [Mt 5, 44-45] : Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. 

Avec un raisonnement évitant de rappeler la distinction que fait Jésus entre les deux Royaumes et fondé sur une lecture littérale privée de toute perspective christique, on pourrait déduire que les Béatitudes  - texte central de toute la doctrine sociale chrétienne - excluent les tribunaux, les prisons, la propriété, la défense, les impôts, toute hiérarchie au profit d'une égalité a priori inhumaine et d'un ordre absolu lui aussi inhumain. Or, le discours des Béatitudes concerne avant une rénovation morale intérieure de l'homme visant au Royaume d'En Haut, et en adéquation avec les exigences de la société humaine.

Notons également que Jésus a recours à l'image de la guerre, sans la juger, mais sans aussi la remettre en cause. C'est lorsqu'il invite les foules qui le suivent à renoncer à tous leurs biens pour devenir ses disciples. Il leur demande d'abord de ne pas haïr (Lc 14, 26), puis il dit : Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera pas par s'asseoir pour examiner s'il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ? (Lc 14, 31). Ici, Jésus ne réfute pas la guerre, semblant même la trouver de facto comme élément de la loi naturelle de l'homme ; mais, par contre, il ne l'envisage que comme défensive, en aucun cas comme offensive !

La doctrine  du Christ n'est donc pas une doctrine comportant une interdiction universelle et absolue de tout recours à la guerre ; elle admet la guerre défensive, idée que recouvre actuellement le concept de juste défense qui tend à se substituer aujourd'hui à celui de guerre juste, à la fois par volonté d'effacer le mot guerre, plus pour rejeter les dérives de l'usage du concept de guerre juste

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Nouveau Testament
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /Déc /2009 14:23

Les êtres qui nous entourent sont ; ils se manifestent, et il est déjà possible de dégager deux faits très généraux de l’expérience :

⑴ la pluralité, qu’elle soit numérique ou spécifique. Certes, il existe entre les êtres des liens étroits d’interdépendance, mais c’est liens n’en suppriment pas la pluralité ;

⑵ le changement qui est un fait évident et continuel. Il peut être local par mouvement dans l’espace, qualitatif par altération, quantitatif par augmentation ou diminution, ou encore substantiel par corruption ou génération. Ce changement consiste essentiellement dans le passage de quelque chose à autre chose, d’un état à un autre. Il suppose ainsi un sujet, le plus souvent mobile (quelque chose qui se passe), un état primitif (terminus a quo), un état résultant (terminus ad quam) et enfin le passage lui-même, qu’il soit instantané ou continu, d’un état à un autre.

On notera que l’on trouve dans l’état résultant, et ce dans le monde, quelque chose qui n’était pas au départ, quelque chose qui a été produit ; cette création, cette perfection (l’acte étant perçu par la scolastique selon la formule Actus est aliqua perfectio), cette nouvelle manière d’être, c’est ce que l’on appelle un acte. Puisqu’il y a eu changement, le sujet était donc capable de devenir, capable de recevoir sa nouvelle manière d’être, et il était donc en puissance de cet acte, le fondement de cette aptitude pouvant ainsi légitimement être appelé puissance de cet acte. Ainsi, il est possible d’établir un lien en affirmant que Potentia est capacitas alicujus perfectionis. Il est évident que le sujet en puissance de recevoir cet acte (idée de puissance passive) l’a reçu d’un autre être, d’une cause efficiente qui en jouissait déjà et pouvait le communiquer (idée de puissance active). On notera qu’il manque tant à la création qu’à l’annihilation, du moins hors du divin, l’un ou l’autre terme positif, et ne sont donc pas à proprement parler des changements, aucun sujet existant ne passant directement du premier état à l’autre.

Néanmoins, ceci soulève un certain nombre de problèmes. En effet, dès que l’on réfléchit un peu, il semble que ces constatations immédiates de l’expérience sensible contredisent peu ou prou le principe d’identité, ce qui est. Ainsi, nous disons de tout ce qui est que c’est de l’être ; mais si tout ce qui est est de l’être, il n’y a plus aucune distinction essentielle. Par ailleurs, si les êtres changent, il est difficile d’expliquer l’acquisition d’une nouvelle perfection, puisque le non-être ne peut pas devenir de l’être ! Il est donc nécessaire de chercher à accorder ce que les sens nous disent (pluralité et changement) avec ce que la raison nous dit, et ce afin de préserver le principe d’identité. Deux types de systèmes explicatifs se détachent alors : ⑴ les systèmes monistes qui pour les uns nient la pluralité, pour les autres rejettent les données de la raison ; ⑵ les systèmes dualistes qui cherchent à résoudre le problème en travaillant à concilier les données des sens et de la raison. C’est ici que s’inscrit la réalité de la philosophie chrétienne qui, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, n’abandonne pas la raison, cherchant au contraire à concilier la foi et la raison, chacune permettant d’éclairer l’autre.

Les systèmes monistes - Le plus ancien des systèmes monistes connu est celui du monisme de l’être, développé par l’école d’Élée, avec notamment les figures de Xénophane et de Parménide. Ce système aura eu le mérite de voir, à la lumière du principe d’identité, loi fondamentale tant de l’être que de la raison, que la réalité ne se limitait pas aux données extérieures des sens. Mais, en opposant contradictoirement l’être intégral au non-être total, ce système a été amené à nier tout changement et toute pluralité. Il est ainsi : ⑴ contre la pluralité des êtres, car, selon ses tenants, s’il y avait plusieurs êtres ils se distingueraient entre eux soit par de l’être, soit par du non-être. Or, ils ne peuvent se distinguer réellement ni par de l’être qui, leur étant commun ne saurait les différencier, ni par du non-être qui, n’existant pas ne peut constituer une différence réelle. De ce fait, l’être est nécessairement unique ; ⑵ contre le changement des êtres car, si quelque chose devenait autre réellement, cet être nouveau viendrait de l’être ou du non-être. Or il ne peut venir de l’être qui est déjà, tandis que l’élément nouveau, dans le monde qui change, n’était pas de l’être, alors qu’il ne peut être issu du non-être puisque du néant rien ne se fait. Donc, comme l’être ne devient pas, il ne se fait pas, et l’être est perçu aussi essentiellement immuable qu’il est un.

On notera que le monisme de Parménide aboutit fatalement au panthéisme, doctrine selon laquelle tout est Dieu, selon laquelle Dieu, le monde et la nature ne sont qu’une seule et même chose, qu’un seul et même être. Dans tous les cas, ce système conclut que tant la pluralité que le changement ne sont que des apparences. C’est ainsi que Zénon d’Élée s’est rendu célèbre en développant certains arguments visant à montrer l’absurdité de la pluralité et du changement (Achille et la tortue, la flèche qui vole, etc…), rejoignant ainsi sans le savoir certaines philosophies non occidentales, soit bouddhistes, soit japonaises, qui réduisent l’homme au non-être absolu, ainsi que l’hypothèse Gaïa du Nouvel Âge qui, en faisant de la Terre un tout vivant fait aussi de chaque homme une divinité égale à l’être parfait… Il est aussi possible de ramener à cette théorie le panthéisme de Spinoza, ainsi que les théories mécanistes, qu’il s’agisse de l’atomistique de Démocrite ou de la géométrie de Descartes.

On notera par ailleurs qu’Héraclite aura pour sa par développé une théorie du monisme du devenir. Frappé par le changement continuel qui est la seule raison de sa visibilité par nous, Héraclite allait poser la réalité comme étant essentiellement changement. Mais, dès lors, on ne peut pas dire que la réalité est, ce qu’Héraclite conclut en disant que l’être n’est pas, rejoignant ainsi, là encore le bouddhisme, ou encore les théories les plus totalitaires qui fondent l’individu dans le tout conçu comme seul être, que celui-ci soit le cosmos, la terre, l’état ou un parti… Toujours est-il que sous ce flux perpétuel qu’est la réalité unique où l’être n’est pas Héraclite admet pour seul créateur le feu, qui est pénétré par une intelligence, par un logos.

La théorie aristotélicienne - Aristote est avant tout un philosophe réaliste. Comme tel, il accepte les données de l’expérience sensible, tout comme il admet la loi de la raison, et, par conséquent, reconnaît comme vrai le principe d’identité. Alors que Parménide fondait son argumentation sur une proposition disjonctive opposant d’une façon absolue l’être plein et le non-être, Aristote allait développer un système bien plus  modéré.

Ainsi, entre l’être actuel qui possède telle perfection et le néant total, il note qu’il y a bien plus qu’une contradiction, en fait une contrariété. Et ceci lui permet d’introduire entre ces deux extrêmes un troisième  concept qui est l’être existant qui ne jouit pas actuellement de cette perfection, mais qui est capable de la recevoir, qui est en puissance de la recevoir. Dès lors, Aristote réconcilie l’être et le non-être l’être se définissant par rapport au néant puisque réel, le non-être par rapport à l’acte puisqu’il n’est pas encore. En conclusion, entre telle perfection d’être et le néant total, Aristote introduit l’idée de pouvoir-être réel

Le changement - Actus entis in potentia prout in potentia est signifie qu’un sujet déjà existant à pu passer de l’état de puissance à celui d’acte. Ainsi compris, le fait du changement ne présente rien de contradictoire puisque la perfection nouvelle ne vient pas sans le sujet, et ne provient ni d’une perfection préexistante, ni toute faite du dehors, ni du néant total. La perfection se trouve dégagée de la capacité du sujet par l’action d’une cause qui le fait passer de la puissance à l’acte, de l’état de pure aptitude à celui de perfection réelle quant à cette perfection même.

Il devient dès lors possible, à la lumière de cette distinction, de résoudre les arguments de Zénon. Sans doute l’espace est infiniment divisible, mais ses parties infinies n’existent pas en acte dans le continu et franchir un espace est bien autre chose que de le diviser. La flèche n’est qu’en acte à un instant donné, mais en même temps et à ce même endroit elle est en puissance active de se faire passer à l’endroit suivant, et ainsi de suite de point en point jusqu’à son but ! Une fois actuée, la puissance concrète est limite de la perfection, un être ne pouvant recevoir une perfection que pour autant qu’il en est capable, ce qui explique dès lors que les êtres puissent être multiples.

Les degrés de la puissance d’être - L’être est donc essentiellement multiple. Il y a donc de multiples façons d’être un être, ces façons étant caractérisées soit par l’absence de toute puissance passive (on parle alors d’acte pur), soit par le mélange plus ou moins complexe de puissance qui vient limiter le degré de cet acte essentiel qu’est l’existence. De ce fait, la notion d’être, pas plus d’ailleurs que celle de non-être, qui se distingue ici de néant puisqu’acte en potentiel, n’est donc pas une notion simplement et pleinement univoque.

C’est un processus analogue qui se réalise à des degrés divers dans les êtres suivant leur composition d’acte et de puissance, gardant à l’esprit que l’être n’est pas forcément ici le vivant et que l’acte et la puissance sont distincts de la volonté et de la conscience, même si tant la volonté que la conscience supposent à la fois acte et puissance.

Par contre, ce n’est qu’en Dieu que peut se réaliser l’acte pur, acte qui, dans le cadre matériel, est impossible, car ne pouvant réaliser à la fois le changement et la pluralité de ce changement, alors que Dieu est apte à cet acte. C’est ainsi que, faute d’avoir su pénétrer l’analogicité de l’être, Parménide avait attribué à tort l’acte pur à l’être en général, alors qu’il n’appartient qu’à Dieu qui se trouve hors de toute matière, de tout temps, …

Vérité du pouvoir-être - Le sens commun atteste de la réalité de la puissance passive qu’est le pouvoir-être qui est vraiment quelque chose de réel, et ce d’autant plus que nous pouvons nous représenter par rapport à un même point de vue des êtres plus ou moins aptes, cette aptitude étant variable selon l’acte à réaliser, ce qui ne contredit donc pas le principe d’égalité entre les hommes, chacun ayant des aptitudes autres de celles de l’autre. À titre d’illustration, si l’on dépasse l’être humain pour en revenir à l’être en général, on peut ainsi qualifier cette puissance passive en prenant l’exemple de la science de la manière suivante :

pour une pierre                      à       rien

pour un chien dressé               à       peu de choses

pour un enfant                       à       pouvoir-être réel

pour un homme ignorant          à       capacité d’aptitude variable

pour un savant qui dort            à       en puissance

pour un savant exerçant           à       en acte.

 

Si l’on prend maintenant l’exemple d’une maison, la pierre l’est en puissance, alors que l’être humain tel quel, non maçon ou architecte, n’est rien ! Une autre démonstration peut se trouver dans la chimie, l’hydrogène et l’oxygène étant en puissance de l’eau. Et les sciences en générales confirment ce qui vient d’être écrit. On notera en passant que, pour les actes humains, l’enfant est toujours pouvoir-être réel ; ceci est à rapprocher de la parole du Christ demandant qu’on laisse venir à lui les petits enfants…

La philosophie confirme le sens commun et la science. Ainsi, la théorie dualiste, qui tient compte de toutes les données du problème, permet l’harmonisation de la pluralité, de l’individu et du changement et ce sans se contredire, alors que Parménide sacrifie toute expérience, que Démocrite et les mécanistes conduisent à cette contradiction de nouvelles relations réelles sans modification réelle des sujets ainsi mis en rapport, et qu’Héraclite ruine le principe d’identité, et, par suite toute idée d’ordre rationnel, alors même que le chaos lui-même obéit à des règles générales perceptibles par la raison.

Tout ce qui précède peut paraître bien obscur, mais cela vient du fait que nous transcendons l’ordre de l’imagination, celle-ci ne pouvant se représenter que des êtres déterminés en acte, alors même que le pouvoir-être n’est pas de ce domaine ; il n’est que du domaine de la raison et ne se détermine que par rapport à l’être actuel, alors que l’imagination ne s’enferme pas dans ces schémas, ce qui lui permet d’ailleurs d’être créatrice en puissance, assurant ainsi une passerelle possible entre le pouvoir-être et l’être lui-même par le changement dans la pluralité !C’est à son sens du partiellement indéterminé que l’imagination doit son peu d’intelligibilité ; mais c’est aussi à ce sens  qu’elle doit sa capacité de puissance !

De ce fait, il ne faut jamais se représenter l’acte et la puissance comme deux êtres complets quand ils sont unis, mais seulement comme deux principes complémentaires, l premier actif, le second passif. L’acte et la puissance ne sont pas des êtres mais des outils au service des êtres, ou plus exactement des êtres immatériels en potentialité, capacité d’être(s) !

La puissance et l’acte dans leurs rapports - Intrinsèquement, tant l’acte que la puissance est une perfection. Et, il peut être utile de comparer leur perfection ou leur potentialité de perfection. La puissance en tant que telle est essentiellement relative à l’acte qui est son unique raison d’être. C’est seulement par rapport à l’acte que la puissance est intelligible. Elle est donc d’une certaine manière subordonnée à l’acte dans le monde réel. Dans un même genre, il est possible de trouver de la place pour des points de vue différents dans les relations de puissance à acte. Et ceci tout simplement, en comparant la puissance à son acte correspondant, et, là encore, l’acte est plus parfait que la puissance. Par exemple, dans l’ordre de la science, l’intelligence en puissance est moins parfaite que la possession de cette perfection. Dans des genres différents, le sujet en puissance est plus parfait comme être que l’acte qui le complète. De même, on dira que la substance est plus parfaite que les accidents qui l’actuent. Par ailleurs, quand une puissance est exclusivement puissance d’un acte qui non seulement la complète mais aussi la spécifie, tous deux doivent être de même ordre, que cet ordre soit substantiel ou accidentel, et ce du fait que toute la réalité de la première est d’être potentiellement ce que l’acte est actuellement. L’acte n’est donc que ce que la puissance peut être, et il se trouve donc d’une certaine manière subordonné à elle dans le monde potentiel. Enfin, considéré en lui-même, dans sa nature, l’acte est logiquement antérieur, au point de vue de la connaissance que nous en avons, à la puissance. De ce fait, la puissance ne peut pas exister à l’état pur. Par contre, dans un sujet donné, la puissance est antérieure à l’acte parce que la puissance est antérieure à la réalisation, car, si le sujet est devenu ceci ou cela, c’est qu’il était capable de le devenir ; donc, dans la série des êtres, l’acte est paradoxalement antérieur à la puissance.

Dans tous les cas, seule l’union de la puissance et de l’acte constitue les multiples êtres finis. Mais ils restent bien réellement distincts de l’être fini puisque ce dernier est déterminable alors que l’acte et la puissance ne sont que déterminants, puisque l’être fini est perfection alors que l’acte et la puissance ne sont que capacité d’être. De même, la puissance est déterminante et capacité d’être, alors que l’acte est déterminable et perfection ; c’est d’ailleurs cela qui fait que leur union ne forme qu’un seul être réunissant les deux capacités, se complétant donc ! L’acte et la puissance sont donc des non-êtres au sens plein du mot, tout en étant des principes ou des capacités d’être dont l’union forme un être déterminé…

D’autres remarques sont ici possibles : ⑴ la puissance est limitée par elle-même par la capacité plus ou moins grande de perfection qu’elle est. Par exemple, l’eau à 50°C n’est plus en puissance d’être à 50°C puisqu’elle y est, tout en restant en puissance d’être à 100°C et donc de réaliser l’acte de vaporisation ; ⑵ aucune puissance ne peut exister seule puisque l’existence est un acte et que tout ce qui existe est déterminé, alors que la puissance par elle même n’est que déterminable ; ⑶ un acte peut exister sans être reçu sous une puissance correspondante. Mais deux cas se présentent alors : soit il est raté, soit il est pur et infini dans son ordre, mais il est alors de Dieu, étant par exemple le cas des formes substantielles angéliques ; ⑷ de deux êtres existants en acte,, chacun ayant son acte d’existence individuel, ne peut résulter quelque chose de vraiment un, un par soi. Il ne peut donc y avoir d’union accidentelle.

Enfin, l’acte, de soi illimité dans son ordre, n’est limité réellement que si :

⑴ il est lui-même puissance limitée par rapport à un acte supérieur. Ainsi, les formes angéliques, actes purs dans l’ordre de l’essence, puisqu’elles ne sont reçues dans aucune matière-puissance, sont limitées et différentes entre elles ; elles sont cependant dans l’ordre de la perfection totale de l’être par leur capacité plus ou moins grande de la perfection suprême d’existence qu’elles sont respectivement ;

⑵ il est reçu d’une puissance correspondante qui le limite et en permet la multiplicité. Il en est ainsi par exemple des formes substantielles corporelles reçues dans la matière première qu’elles actuent et avec laquelle elles formes des individus de telle ou telle espèce.

On peut maintenant se poser la question de savoir ce qu’est finalement le changement. Et les réponses suivantes peuvent être apportées : ⑴ tout être qui change est composé de puissance et d’acte ; ⑵ un même sujet ne peut pas être en même temps et du même point de vue en puissance et en acte d’une même perfection déterminée ; ⑶ un sujet en puissance ne peut passer totalement de lui-même à l’acte d’une perfection ; ⑷ quidquid movetur ab alio movetur ; ⑸ rien ne joue le rôle de puissance active qu’en tant qu’il est en acte. Donc, rien ne pâtit, ne subit de changement qu’en tant qu’il est puissance passive.

Pour en finir avec l’acte et la puissance, il est possible d’affirmer que la puissance et l’acte se retrouve chez tous les êtres créés. Dans tout individu existant réellement et créé, dans tout suppôt, il est ainsi possible de distinguer des parties constitutives, celles-ci étant l’essence substantielle de l’individu dans les corps (matière première, forme substantielle) et l’existence en soi propre, et des parties intégrantes, celles-ci étant les essences ou formes accidentelles, ainsi que l’existence dans le sujet.

 

 

Par Serge Bonnefoi - Publié dans : Philosophie
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