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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 10:31

1907 peut sembler lointain… Plus d’un siècle dira t-on… Et pourtant, que de similitudes avec les crises agricoles actuelles… Tout a-t-il vraiment changé ? On peut se poser la question…

 

Introduction

 

En 1907, la France avait pour Président de la République Armand Fallières (1841-1931), élu le 17 janvier 1906. Il s’agissait d’un homme modéré, paisible, proche de la terre dont il était d’ailleurs originaire puisque natif de Mézin (Lot-et-Garonne). C’était donc un homme du sud-ouest (sur ce Président, lire : Chastenet (J.), La France de Monsieur Fallières, Fayard, Paris, 1949, publié en livre de poche). Volontiers traditionnaliste, son septennat allait être marqué par trois faits qui demeurent essentiels lorsque l’on étudie l’histoire de la France de la première moitié du XX° siècle :

-       La révision du procès Dreyfus ;

-       La question marocaine, avec notamment la conférence d’Algésiras de 1906 ;

-       Le soulèvement des viticulteurs et de la population du Languedoc, soulèvement précédant de quelques années celui des viticulteurs de la Champagne qui aura lieu en 1911 à l’occasion de la délimitation des vignobles ayant droit à l’appellation.

 

Sur le plan international, 1907 représente une année charnière, une étape sur le chemin de la première guerre mondiale. Deux années auparavant, en 1905, environ six mois avant l’entrée en fonction de Fallières, s’était produit le coup de Tanger, important avertissement d’une Allemagne nouvellement unifiée à une France en proie aux passions de toutes sortes. 1905 avait mis à jour des risques grandissants de conflit généralisé entre ces deux Etats, conflit qui devait effectivement éclater en 1914. Le spectre de la guerre se profilait à l’horizon, guerre qui allait radicalement bouleverser la société française avec la destruction de larges tranches d’âge dans les populations paysannes, populations qui représentaient une partie de la réalité de la culture française, mais aussi fondaient sa tradition.

 

Le gouvernement de l’époque n’avait pas à lutter contre ces seuls périls extérieurs. Il devait tout autant faire face aux tensions sociales nées de l’adoption de la Charte d’Amiens en 1906 qu’à des agitations populaires, avec, entre autres, les premières grandes grèves parisiennes dont nous retiendrons comme exemple la première grève des ouvriers électriciens le 8 mars 1907. De même, en 1907, les querelles et les discordes nées de la rupture du Concordat de 1801 et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 n’étaient ni aplanies, ni oubliées.

 

Néanmoins, nous devons retenir qu’en conformité avec le corpus constitutionnel de l’époque, ce n’était pas le Président de la République qui détenait la réalité du pouvoir. En fait, Fallières, comme la plupart des Présidents de la Troisième République, préféra – au lieu de profiter de son irresponsabilité – jouer le jeu parlementaire, la réalité du pouvoir étant donc confiée au gouvernement (en 1907 radical modéré), en fait au Président du Conseil. Le véritable chef de la politique générale de la France était donc Georges Clémenceau, Président du Conseil du 25 octobre 1906 au 27 février 1911), un radical jacobin né en 1841 en Vendée. La France était donc, du moins en théorie, gouvernée à gauche. Pourtant Clémenceau ne pensait pas la démocratie comme l’effort perpétuel des gouvernés contre les abus du pouvoir comme l’estimait la gauche de 1907, mais il se définissait néanmoins comme un acteur de la révolution de la justice et de la liberté.

 

Bref, refusant d’appliquer ou de prêcher des théories réellement de gauche, restant en cela fidèle à ses origines vendéennes, refusant l’idée de l’existence de classes sociales en lutte les unes contre les autres, réprouvant toute manifestation violente sous quelque forme que ce soit (allant même jusqu’à faire tirer sur la foule), défendant activement la propriété individuelle contre droit individuel fondamental de l’homme vivant en société, Clémenceau était un homme de gauche surprenant. Ainsi, malgré de nombreux et réels efforts sur le plan social, avec par exemple l’instauration du repos hebdomadaire obligatoire pour les travailleurs en 1906, la majorité parlementaire et gouvernementale allait fréquemment se trouver en situation d’affronter la colère des masses qu’elle était censée représenter.

 

C’est dans le cadre de ces révoltes, le plus souvent spontanées ou non dirigées, liées à la prise de conscience par le monde ouvrier de sa force politique dans le cadre de l’Etat, qu’allait partiellement s’inscrire la révolte du Languedoc méditerranéen (Gard, Hérault,  Aude et Pyrénées-Orientales) de mars à juin 1907. Pourtant, et contrairement aux autres grands mouvements populaires de cette époque, a contrario aussi des grandes vagues nationalistes du XIX° siècle, cette révolte, d’origine paysanne et non pas ouvrière allait unir dans un même effort quasiment toutes les couches sociales d’une région, présentant très vite un très fort caractère régional lié au développement diffus dans les populations méditerranéennes de l’idée qu’il existerait une nation occitane occupée, voire exploitée et oppressée, par une autre nation écrasant son identité depuis des siècles.

 

Le point essentiel à retenir sur le plan sociologique de cette révolte aura été qu’une véritable union sacrée allait se maintenir autour d’une seule et même cause, la défense de la vigne, les habitants du Midi s’unissant en oubliant momentanément leurs oppositions et leurs divisions pour faire face en commun à une crise grave menaçant leur autonomie tant individuelle que collective, ainsi que leur niveau de vie. Allaient donc se retrouver côte à côte des catholiques et des radicaux, des citadins aisés et des paysans, des soldats et des employés, des ouvriers et des commerçants, offrant l’image d’une sorte d’idéal de paix sociale interne, chacun semblant avoir réalisé qu’il avait besoin de l’autre pour vivre.

 

Pour ce qui est des causes immédiates, cette crise fut amorce par un phénomène économique de saturation et d’inadéquation des marchés. En effet, dans le Languedoc méditerranéen, sévissait depuis une dizaine d’années une crise d’anarchie de la production, crise accentuée en cette zone de monoculture viticole par la concurrence des vins d’Algérie et par l’usage par des industriels peu scrupuleux de procédés de fraudes sur les vins, sur le taux d’alcool, sur les facturations, etc… Du fait de cette anarchie du marché, le pouvoir d’achat des languedociens avait fortement baissé durant les premières années du siècle, sans que des remèdes réels et efficaces ne soient prescrits par les instances gouvernementales. Souvenons-nous en passant que le premier ministère indépendant de l’agriculture ne fut constitué que le 14 novembre 1881.

 

Cette nouvelle crise faisait suite à deux autres graves crises nées de maladies de la vigne, l’oïdium et le phylloxéra. Elle allait ébranler tout le Languedoc méditerranéen. Elle allait aussi amplifier des sentiments plus ou moins diffus, plus ou moins justifiés, de frustration des méridionaux face aux non-méridionaux. Tout cela, entretenu par le verbe et par la verve d’Albert Ferroul, allait servir de support et de cadre à une révolte tant sociale que partiellement politique. Cette révolte, dont l’aspect le plus spectaculaire fut bien l’épisode viticole violent, avait donc des fondements économiques, politiques, sociaux, historiques et psychologiques. Ainsi, si par sa fougue et son agitation populaire, elle reste caractéristique des mouvements nationalistes du XIX° siècle, elle est aussi une crise du XX° siècle de par son double enjeu politique et économique dans le cadre déterminé d’une crise. De par ce double aspect transitoire, la révolte de 1907, sorte de Janus des mouvements populaires, est restée comme une crise de référence, d’où l’intérêt de l’analyser peu ou prou…

 

Un parallèle amusant à faire, celui entre 1907 et 1983… En 1983, la crise viti-vinicole n’était toujours pas résolue comme le démontrèrent les troubles de son printemps… En 1983, comme en 1907, un gouvernement de gauche se trouvait mis en difficulté par ses propres électeurs et élus locaux… Tout cela fait aussi l’actualité de la mémoire.

 

Première partie – La grande dépression de la viticulture

 

Toute crise, toute révolte, même manipulée, a une ou des causes réelles correspondant au moins partiellement aux aspirations et aux craintes de masses en mouvement animes par une certaine unité de pense et de volonté.

 

La crise de 1907 ayant été spontanée à son origine et ayant regroupé pratiquement toutes les couches sociales du Languedoc méditerranéen dans un même élan est donc basée sur une aspiration encore plus prononcée à un changement des conditions de vie, même s’il ne s’agissait que d’un sentiment diffus, et à un relèvement du niveau de vie. La crise viti-vinicole de 1907 ne peut pas être expliquée par un seul facteur, d’autant plus un facteur subjectif ; elle ne peut s’expliquer que par l’existence d’une combinaison de données indépendantes catalysées par une crise économico-sociale grave et localisée. Il faut donc analyser ces données politiques, économiques, sociales, etc…

Rappelons ici que viticole se rapporte à la vigne, alors que vinicole se rapporte au vin.

 

Chapitre 1. Une région

 

La zone géographique concernée est un ensemble de pays dominés par le mythe de la vigne et de sa fortune. Ce mythe, perpétué jusqu’à nos jours, est l’une des caractéristiques essentielles de cette aire coincée entre la mer et la montagne, soudée par une histoire commune, bref le Languedoc méditerranéen.

 

Le Languedoc méditerranéen correspond à peu près à l’actuelle région Languedoc-Roussillon. Ce sont en fait quatre des cinq départements de cette dernière qui le constitue, soit, d’est en ouest, le Gard, l’Hérault, l’Aude et les Pyrénées-orientales. Il s’agit là de quatre départements de la bordure méditerranéenne, mais aussi de quatre départements du Midi rouge par référence aux votes et aux troubles du XIX° siècle. Ces quatre départements sont aujourd’hui encore très souvent le cadre de crises viti-vinicoles, crises cycliques et violentes, comme en témoigne par exemple la mort en 1975 d’un CRS fils de paysan breton et d’un vigneron des Corbières au pont de Montredon (cf. « La crise du Midi viticole », in : Perspectives, 25 mars 1976, page 19). Il s’agit là d’une aire géographique restant essentiellement rurale, malgré Montpellier, dominée par la culture et par l’exploitation de la vigne et agitée par des soubresauts périodiques de révolte.

 

Au début du XX siècle, le Languedoc méditerranéen, tout comme d’ailleurs la plus grande partie de la France, était encore une terre rurale (cf. G. Désert, « Bilan économique à la veille de la première guerre mondiale », in : G. Duby dir., Histoire de la France rurale, Le Seuil, Paris, 1976, tome III, pp. 453-460). Il l’était même plus que beaucoup des autres régions françaises qui commençaient à bénéficier de certaines des retombées de la révolution industrielle du XIX° siècle. C’est ainsi que les régions du nord de la France trouvaient un nouvel essor dans l’exploitation du charbon ou encore que Paris profitait des avantages de la centralisation. C’était une région pauvre, et c’est dans une région pauvre qu’allait éclater diverses crises graves qui devaient aliéner le paysan-viticulteur languedocien d’une partie très significative de ses moyens tant d’action que de vie, voire de survie…

 

C’est à cette région que toutes les statistiques accordent la primauté pour ce qui est de la production de vin. C’est pour cela que cette région, favorisée sur le plan géographique, allait se trouver – et se trouve encore – si souvent dépendante des aléas climatiques présidant à l’abondance et à la qualité de la récolte viticole.

 

Nous aborderons ici successivement quatre points :

-       La situation géographique du Languedoc méditerranéen ;

-       La superficie des terres consacrées à la viticulture ;

-       La production vinicole ;

-       L’évolution des rendements.

 

Section 1. La situation géographique et démographique

 

Le cadre naturel est donc constitué par le territoire des quatre départements sus-cités. Ils bordent tous la mer Méditerranée, et tous sont bornés par des montagnes. Cette proximité immédiate de la Méditerranée a une influence considérable sur le développement du Languedoc méditerranéen. C’est cette mer qui lui donne son nom. C’est cette mer qui est à l’origine du climat favorable à la viticulture. C’est encore elle qui ouvre la région au commerce et aux échanges maritimes en lui offrant de très larges ouvertures en direction des colonies et des protectorats français du début du XX° siècle (cf. J.-L. Cazalet, Cette et son commerce des vins, Thèse de Droit, Montpellier, 1920). Le domaine géographique languedocien est donc et avant tout soumis à l’influence de la Méditerranée.

La proximité de cette mer va aussi avoir une influence considérable sur le relief et sur le climat : relief qu’elle découpe, climat qu’elle induit.

 

Paragraphe 1. Le relief

 

La mer proche implique l’existence d’une bande côtière. Mais cette bande côtière est assez étroite puisqu’elle varie d’une dizaine de kilomètres à la hauteur du cap Leucate et une quarantaine dans l’axe du Bitterois. L’essentiel du relief est constitué par des collines et par des coteaux, hauts de 50 à 200 mètres, c’est-à-dire par des paysages offrant de grandes possibilités à la culture de la vigne. En fait, on ne trouve que deux véritables massifs montagneux au nord de cette aire géographique, massifs jouant un rôle important dans la formation du climat : la Montagne Noire et les Corbières, c’est-à-dire dans l’arrière-pays bitterois et entre le Narbonnais et le Roussillon. Le relief est donc particulièrement accueillant pour la vigne.

 

Paragraphe 2. Les précipitations

 

La situation du Languedoc méditerranéen entre la mer et les montagnes implique une certaine pluviosité. La moyenne des pluies se situe entre 500 et 800 millimètres par an, c’est-à-dire autour des valeurs les plus favorables à la culture de la vigne, et ce d’autant plus que l’ensoleillement est important, voire quasi-constant.

 

Les conditions de relief et de climat sont donc très favorables à la viticulture. On abordera donc maintenant très brièvement la question démographique qui, à terme, permettra de fournir des indications sur l’évolution de la crise sociale conjointe à la crise économique.

 

Paragraphe 3. La démographie

 

L’effacement précoce de l’industrie dès le XVIII° siècle a fait que l’évolution de la population s’est presque uniquement trouvée liée au sort de la viticulture, orientant les flux migratoires, marquant la structure des familles. Les crises viticoles successives ont eu une influence négative sur les populations. C’est ainsi, à titre d’exemple, que les Corbières allaient perdre de 30 à 35 % de leur population entre 1881 et 1991. Malgré une certaine attirance des vallées de l’Hérault ou de l’Aude, la crise de la vigne allait provoquer un dépeuplement des campagnes et un ralentissement de la population globale. Ainsi, une ville comme Lodève, pourtant sous-préfecture de l’Hérault, allait passer de 10.185 habitants en 1881 à 8.200 en 1901, soit une chute de sa population de 19,5 % en vingt ans !

L’exode rural s’amplifia avec les crises, et, finalement, on aboutit à une crise de confiance totale, tant rurale que citadine, la natalité s’effondrant, les revenus baissant, etc… Un autre exemple traduit bien cette situation ; alors que les travailleurs migrants étaient nombreux dans l’Aude avant les crises, ils allaient devenir de plus en plus rares, même ceux qui venaient de la pourtant très proche Montagne Noire. Il y aurait donc eu superposition d’une crise sociale et d’une crise démographique.

 

Pourtant, en données brutes, il y eut un certain accroissement de la population, comme le montre le tableau suivant, mais quasiment uniquement dans les zones urbaines :

 

Recensement

1801

1851

1886

1901

Aude

225.228

289.747

332.080

313.531

Gard

300.144

nc

417.099

nc

Hérault

275.732

384.286

nc

489.421

Pyrénées Orient.

110.732

181.955

nc

212.121

 

On constate ainsi que la croissance de la population s’est réduite de moitié entre les périodes 1801/1851 et 1851/1901. Cela met aussi bien en évidence un certain état de crise démographique.

 (à suivre A propos de la crise viti-vinicole de 1907 (2) )

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Published by Serge Bonnefoi - dans Histoire
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