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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 10:46
(suite de A propos de la crise viti-vinicole de 1907 (8) )

Chapitre 3. La baisse des prix vinicoles

 

Toutes les crises qui s’échelonnèrent de 1850 à 1907 se déroulèrent dans un climat de baisse de prix ; ce sera d’ailleurs le cas pour l’agriculture française en général, ais seulement à partir de 1870. Ce climat de crise des prix agricoles, qui n’est pas sans rappeler le climat actuel, était principalement lié à la découverte de nouveaux marchés, mais aussi à la mise en exploitation de nouvelles zones de production, par exemple l’Algérie pour la vigne. La concurrence était aussi due à l’amélioration des moyens de transports : chemin de fer, marine à vapeur, ce qui réduisait tant les coûts que les délais.

 

Cette situation nouvelle allait entraîner une modification importante du commerce et de ses applications, ainsi qu’une remise en cause des régimes fiscaux, et notamment du régime des tarifs douaniers qui n’était plus adapté à la situation nouvelle des échanges agricoles internationaux.

 

Enfin, les diverses crises induites par des maladies de la grappe ou de la vigne allaient elles-aussi avoir une influence considérable sur les tarifs agricoles, et ce d’autant plus que les intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs tendaient déjà à devenir de plus en plus nombreux, et pour certains de moins en moins scrupuleux :

 

Moi, je refusais de travailler pour 2,50 francs. Je n’acceptais que 4 francs, mais je travaillais le double des autres.

Mon père était commerçant, mais les viticulteurs ne pouvaient plus nous payer. Nous mangions de la viande une fois par semaine. A Argeliers, le vin était bon (10 degrés en moyenne. A la Sellette, il fallut pourtant le jeter. Et les négociants trafiquaient. Un exemple : deux frères négociants de Narbonne qui habitaient sur les bords du canal envoyaient deux tous petits échantillons ; si on en goûtait un, il n’en restait plus. Du bon vin et du vin trafiqué. Ils disaient : « Goûtez mon vin et s’il vous plait, commandez-en. Gardez le second flacon comme témoin. » Si le client goûtait le mauvais, il n’achetait pas : c’était coup nul. S’il goûtait le bon, il commandait. Les négociants lui envoyaient du vin trafiqué, et, en cas de protestation, ils disaient : « Vérifiez donc avec l’échantillon que vous avez. »

(extrait du témoignage de Clovis Pujol, dernier survivant des 87 d’Argeliers, le 14 août 1975)

 

Nous analyserons ici successivement :

-       Le régime fiscal entre 1850 et 1907 ;

-       La transformation du commerce et des structures d’échanges agricoles et l’’évolution des prix du vin à la production et à la vente.

On pourra ainsi disposer d’une vue d’ensemble sur la dépression des prix, sans pour autant en présenter toutes les causes.

 

Section 1. Le régime fiscal

 

La question du régime fiscal est importante car le vin est une source importante et facile de revenus pour l’Etat, soit par le biais d’un l’impôt sur la production, soit au travers de diverses taxes à la consommation. On étudiera ainsi successivement, mais sans les approfondir, les principaux textes relatifs aux taxes sur les vins et sur les boissons alcoolisées. Bien naturellement, beaucoup de ces textes furent justifiés au nom de la santé publique et de la lutte contre l’alcoolisme…

 

Paragraphe 1. Le décret du 17 mars 1852

 

Ce décret fut principalement promulgué afin d’ouvrir le marché des citadins aux producteurs, et de permettre aux citadins de boire du vin naturel. Il réduisait de moitié les droits d’entrée des vins, abaissait le minimum de la vente en gros et accordait un régime favorable aux récoltants jouissant de l’entrepôt dans les villes. Par contre, il augmentait le droit de détail et restreignait les possibilités de vinage (cf. P. Degrully, op. cit., page 220).

 

Paragraphe 2. La loi du 8 juin 1864

 

Cette loi portant fixant du budget général des recettes et des dépenses de l’exercice 1865 étendait à l’ensemble des départements français les droits à payer pour le vinage (art. 1-3).

 

Paragraphe 3. La loi du 1er septembre 1871

 

Cette loi, adoptée afin de faire face aux dettes de l’Empire, augmentait les taxes de circulation et de licence.

 

Paragraphe 4. La loi du 31 décembre 1873

 

Cette loi augmentait les droits d’entrée.

 

Paragraphe 5. La loi du 19 juillet 1880

 

Cette loi fixait les tarifs des droits d’octroi des villes, en fixant le minimum au double des droits d’entrée perçus par l’Etat. Mal conçue, elle allait en fait encourager la fraude par mouillage, ces droits considérables à l’octroi n’engageant pas à faire rentrer dans les villes de grosses quantités de vins naturels.

 

Paragraphe 6. La loi du 29 décembre 1897

 

Adoptée à la suite de protestations des producteurs, cette loi réduisait les droits d’octroi, sans pour autant les supprimer.

 

Paragraphe 7. La loi du 29 décembre 1900

 

Cette loi diminuait fortement les droits fiscaux sur les vins, tout en instaurant une surtaxe sur les alcools. 

 

Comme on peut le constater, le régime fiscal du vin en France tait très compliqué avec, en plus, l’obligation imposée de devoir demander à la régie des vins des papiers officiels pour transporter les vins, … papiers remis contre versement d’une redevance…

 

Section 2. La transformation du commerce et la baisse des prix

 

A la suite des crises s’étant succédées à partir de la crise phylloxérique, après les perturbations du marché de 1901 et de 1904, le rôle et la forme du grand commerce des vins ont été profondément modifiés.

 

Autrefois détenteurs de la quasi-totalité de la marchandise, le grand commerce avait intérêt à maintenir des cours au-dessus de ceux pratiqués à la propriété. Il était organisé pour équilibrer les variations d’une année sur l’autre et jouait donc sur le marché un rôle de régulateur.

 

Mais, à partir de 1900, il y eut installation d’un nouveau type de négoce empêchant à la fois le commerçant honnête de faire à l’avance des approvisionnements de vins de bonne qualité, et le producteur de conserver la récolte pour attendre des circonstances favorables. Il y eut dès lors multiplication des intermédiaires, ce qui allait avoir une influence néfaste sur les prix à la production. Cette transformation du marché, avec la suppression du privilège des bouilleurs de cru en décembre 1900, aura été l’une des causes les plus directes de l’effondrement des cours.

 

Au mois d’août 1899, le commerce manquait de vin, les stocks étant très réduits ; les prix avoisinaient les 20 à 22 francs l’hectolitre. Ces prix n’allaient pas se maintenir, car, suite à une récolte 1899 levée, les négociants allaient très vite s’approvisionner, d’où une réduction des ventes et des prix. Après une reprise des prix vers les 18 francs l’hectolitre, ceux-ci allaient tomber à 16, puis 14, puis 12 francs l’hectolitre. 1900 et 1901 allaient donc voir le désastre du commerce viticole.

 

Les gelées de 1903 allaient faire remonter les cours au dessus de 25 francs l’hectolitre, et, sans la fabrication massive de vins mouillés ou de vins de sucre par des négociants peu scrupuleux, cela aurait pu permettre aux producteurs endettés de souffler, voire même de calmer la crise. Mais, profitant de la détaxe sur les sucres, beaucoup de négociants allaient au contraire accentuer la crise, tout en bénéficiant des prix, au lieu de la réguler comme l’aurait fait le commerce d’avant 1900… En fait, cette multiplication des vins frelatés allait tuer ce que l’on appelait le grand commerce, au profit de négociants plus financiers que proches des viticulteurs.

 

En 1905, les prix s’échelonnaient de 3,50 à 6 francs à l’hectolitre, soit à des niveaux catastrophiques pour les producteurs. Et les nouveaux négociants en profitaient pour faire jouer la concurrence, pour mettre le couteau sous la gorge des producteurs surendettés afin d’obtenir toujours de meilleurs prix, tout en continuant à tricher sur la qualité… Il faudra attendre la loi du 29 juin 1907 sur la déclaration des récoltes pour voir le commerce recommencer à jouer son rôle de régulateur.

 

Chapitre 4. Oïdium et phylloxéra

 

L’essentiel de la production vinicole française se trouvait donc concentrée à cette époque sur quatre départements, ces derniers produisant à eux seuls plus de la moitié du vin français. Le vin était donc la production dominante du Languedoc méditerranéen. Mais, plus une production est dominante, plus la crise sera aiguë en cas de problème. Et c’est ainsi que le Languedoc méditerranéen aura connu, avant 1900, deux crises ouvertes et une autre larvée : l’oïdium (1848/1856), la stagnation (1867/1874) et le phylloxéra (1879/1893). Ce sont ces trois crises qui vont être ici abordes car elles auront joué un rôle prépondérant dans la mise en place de la crise d’anarchie des marchés de 1900/1907.

 

Section 1. La crise de l’oïdium

 

L’oïdium allait apparaître pour la première fois dans les serres à vigne de la ville de Margate (Angleterre). Il s’agit d’un champignon parasite s’attaquant à la vigne en la couvrant d’une poussière grise rendant les raisins impropres à toute consommation. C’est du fait de cette « non-consommabilité » que la crise de 1848/1856 allait être grave pour les viticulteurs languedociens. Elle touchait directement leur pouvoir d’achat.

 

Ce parasite fit son apparition pour la première fois en France en 1848, même si ce fut surtout à partir de 1850 qu’il commença à aire des ravages, avec des pics en 1853 et 1854. C’est ainsi que 1854 aura été l’année de la plus faible production vinicole de toute le XIX° siècle, avec seulement 2.304.922 hectolitres produits.

 

Face à cette épidémie, la solution fut pour beaucoup d’arracher la vigne, mais cela allait entraîner, outre des surcoûts à terme, une hausse rapide des prix. C’est ainsi que l’hectolitre de vin allait atteindre en 1854 le prix phénoménal pour l’époque de 40 francs l’hectolitre, ce qui signifie que les bénéfices étaient doubles ou triples que lors des très bonnes années, mais avec une production trois fois moindre !

 

Si le remède contre l’oïdium fut trouvé en 1856, les cours élevés du vin allaient entraîner une hausse du prix des terres. Or, l’augmentation du revenu et du coût des biens agricoles n’est concevable que si la valeur croit en de mêmes proportions, ce qui était loin d’être le cas. L’euphorie des cours était donc artificielle, et allait produire une nouvelle crise bien plus grave à moyen terme.

 

Ces gains faciles, protégés par l’existence du remède, allaient faire que beaucoup de nouveaux propriétaires viticoles s’installèrent dans le Languedoc méditerranéen, en particulier de nombreux anciens ouvriers agricoles, alors que certains propriétaires locaux ruinés devaient aux quitter la région.

 

L’augmentation des cours de vente des vins avait inévitablement entraîné une hausse des prix de la terre. Mais, pour qu’une telle hausse des biens agricoles soit viable, il aurait fallu que celle des prix agricoles soit du même ordre de grandeur, ce qui ne fut que très rarement le cas. Néanmoins, cette relance des productions viticoles allait provoquer un nouvel engouement pour la vigne, tant et si bien qu’il y eut entre 1856 et 1875 multiplication des nouveaux propriétaires … et des nouveaux négociants voyant dans le vigne seulement un profit facile… Pour ce qui est des propriétaires, il ne s’agissait que de petits propriétaires, beaucoup d’anciens ouvriers agricoles pauvres croyant trouver un espoir et une certaine liberté dans l’auto-exploitation. Le plus souvent fort peu riches, ces nouveaux propriétaires allaient souvent bénéficier de facilités de paiement, en général sous la forme d’hypothèque, ce qui pouvait être facilement recouvert en quelques bonnes récoltes, mais aussi devenir dramatique en cas de nouvelle crise.

 

Autre conséquence grave de cet engouement pour la vigne : le morcellement du sol ! Or, le découpage du paysage viticole du Languedoc méditerranéen n’offrait pas de possibilités réelles de résistance à de nouvelles crises.

 (à suivre)

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Published by Serge Bonnefoi - dans Histoire
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