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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 09:43

L’élection est la façon la plus simple d’assurer et de garantir autant que faire se peut le gouvernement du peuple. Néanmoins, certains auteurs estiment aujourd’hui que cela est insuffisant en ce sens qu’il s’agirait d’un système très partiel, trop limité, trop temporaires ; ils préfèrent ainsi se fonder sur les media, sur certains corps organisés qui, selon eux, reflètent mieux l’opinion publique. C’est d’ailleurs le choix de cette approche qui fonde les tendances actuelles des gouvernements au gouvernement d’opinion… Ceci justifie ainsi le décalage qui peut exister entre une majorité parlementaire et les actes du gouvernement, tout comme cela justifie la réduction de la durée des mandats ou encore le décalage entre l’action menée après l’élection et celle menée juste avant l’élection suivante…

 

Toujours est-il que la question clé est celle de savoir comment se forme l’opinion, ce qui fait que chaque gouvernant, quel qu’il soit, va chercher à faire de l’Etat l’instrument devant assurer l’information, jugée alors objective, des citoyens, voire même la former. Ceci justifie par exemple la multiplication des sondages et des campagnes d’information par les divers détenteurs du pouvoir politique ; cela justifie aussi les promesses non tenues, au nom du suivi de l’opinion, voire certaines divergences importantes entre les programmes politiques et à la réalité des actes…

 

Dans ce cadre, la meilleure justification du pouvoir se situe donc non pas dans l’élection, mais dans la confiance de l’opinion. Toute tentative de ne pas suivre cette démarche rend très difficile l’action du détenteur du pouvoir, tant on a réussi à ancrer dans l’esprit des électeurs le fait que l’opinion prévaut finalement sur l’élection et les programmes qui n’en seraient que l’expression temporaire et datée ! Il y a donc dans le gouvernement d’opinion une certaine perversion de la démocratie, l’authenticité de la démocratie dépendant non pas l’élection et des promesses, mais de l’action du gouvernement face à l’information et à l’opinion !

 

Mais comment se forme cette opinion ? L’opinion publique est assimilée a priori à l’opinion générale ; elle est donc par nature même distincte de celle de certains, mais aussi de celle des experts ou des élites… Et ceci est grave, car si l’opinion peut voir juste face à certaines réalités quotidiennes, reste que sa culture politique, voire même sa curiosité en la matière, sont limités, à la fois par le manque de nuance des enquêtes d’opinion et du fait de l’absence d’intérêt de la plupart des gens pour les questions techniques, bref pour le réel de la mise en œuvre des désirs collectifs de l’opinion…

 

De plus, l’opinion publique est en fait la mise en confrontation d’intérêts particuliers, bref, l’opinion est souvent égoïste en ce sens qu’elle n’est sensible qu’aux problèmes immédiats, qu’aux questions qui mettent directement en jeu des questions matérielles… L’automobile est par exemple conçue comme une liberté avant d’être perçue comme source de pollution et de détérioration de l’espace… La sécurité sociale est assimilée à un droit dont on peut consommer impunément… L’opinion ne s’intéresse le plus souvent aux affaires étrangères que si les media l’émeuvent ou que si elle ressent une menace… Elle ne voit les problèmes économiques que sous les angles du chômage, du salaire et de la fiscalité… Or, les intérêts de l’Etat, l’intérêt général ne sont pas forcément que cela… Mieux, et ceci explique la personnalisation du pouvoir, notamment du Président de la République, ce qui passionne l’opinion publique ne relève le plus souvent pas de l’article 34 de la Constitution, donc du domaine de la loi… Ce qui la passionne, ce sont souvent des faits divers montés en épingle par les media qui portent une lourde responsabilité… Ce qui la passionne relève bien plus de la compétence du gouvernement que du Parlement, ce qui explique à la fois les phénomènes d’hyper-présidence et la priorité donnée à la politique gouvernementale sur la loi, y compris dans la priorité des textes présentés devant les Assemblées… C’est en fait l’opinion elle-même qui impose la mise en avant de l’exécutif et la mise en retrait des Parlementaires souvent réduits dans l’esprit des citoyens à de simples courroies de transmission locales vers la tête de l’exécutif…

 

Mais l’opinion publique est aussi très pragmatique en ce sens qu’elle se fonde plus sur les résultats que sur les méthodes, sur le court terme que sur les grandes perspectives… Elle apprécie les résultats qui la satisfont en elle-même ou qui lui profitent dans l’immédiateté, et elle attribue ces résultats au Président de la république, même s’il n’y est pour rien… Il en va de même des échecs d’ailleurs… Malheureusement, avec un pragmatisme aussi limité, la politique se réduit à un degré de contentement ou à un degré de mécontentement, ne laissant place à aucune nuance, voire même à aucune temporalité ou projection dans l’avenir…

 

De même, l’opinion publique porte des jugements sur les hommes, jugements souvent partiels en ce sens que toute l’information n’est pas connue ou, paradoxe, que trop est connu, ce qui donne aux media un sur-pouvoir directe dans les choix politiques français… Et c’est ici que l’on retrouve l’usage de la technique des côtes de popularité…

 

En fait, l’opinion, somme d’intérêts particuliers, tend à se distinguer du peuple, expression et objet de l’intérêt général, d’où parfois certaines surprises électorales, certains décalages entre le jugement négatif porté sur l’action de certains politiques contrastant avec leur réélection. En ce sens, le sondage, la côte de popularité ne fait pas l’élection, le citoyen, individu s’inscrivant dans l’intérêt général, se distinguant de l’opinion, somme d’individus s’inscrivant dans les intérêts particuliers… Il est en fait heureux de constater que le citoyen, lorsqu’il est dans l’isoloir bref agissant comme souverain, se distingue de l’opinion, élément anonyme d’une masse souvent à courte vue…

 

Mais n’oublions pas que l’opinion est insaisissable car somme d’anonymats ! Il est donc aussi difficile que dangereux que de vouloir s’en saisir, et encore plus de vouloir la rendre unanime, cohérente… Il y a certes des moyens indirects, mais encore ne concernent-ils qu’une fraction de l’opinion, qu’il s’agisse de la classe politique, des syndicats, des organismes sociaux, des associations ou encore des élites nationales et locales… Il y a aussi l’usage de la presse, mais il s’agit, lorsque l’on cherche à la manipuler, d’un moyen contestable en ce sens qu’elle interprète l’opinion, qu’elle exprime et crée des mouvements, ce qui fait que la limite entre l’information et la manipulation est parfois très ténue…

 

D’autres moyens plus directs existent, moyens qui sont préférables même s’ils ne sont pas aisés à manier en période normale… Le but est alors souvent de rechercher la paix sociale, situation traduisant une certaine satisfaction mais non forcément la réalité… Mais cette recherche de la paix sociale est aussi recherche de l’expression de la population par le moyen des sondages d’opinion… Pourtant, l’intérêt de ces sondages est souvent surestimé car ils sont trop sommaires, et surtout trop fondés sur l’instant… Ils sont néanmoins devenus indissociables de toute démocratie moderne, et peuvent être des régulateurs utiles des politiques de toutes sortes. Reste qu’ils doivent être régulés, surtout en période pré-électoral, afin de ne pas devenir des manipulateurs de l’opinion…

 

Pour en finir avec elle, on peut dire que l’opinion limite le pouvoir, même si son influence directe sur ce dernier est très rare, ses moyens étant réduits et surtout intervenant le plus souvent a posteriori… De plus, l’opinion porte souvent sur un homme, rarement sur une idée, ce qui fait que son rôle est paradoxalement si on le sacralise négatif ! En fait, seul un très fort mécontentement de l’opinion peut agir sur le politique non populiste…

 

Mais l’opinion est aussi un enjeu de pouvoir en se sens qu’elle peut, si elle est positive, devenir un soutien efficace du pouvoir… En ce sens, elle est perçue comme étant légitimité populaire, ce qui fait que les gouvernements tendent de plus en plus à en rechercher les grâces car leur donnant une double onction, celle de la légalité et celle de la légitimité de l’instant… De même, les partis et mouvements politiques, les syndicats et les corps intermédiaires se la disputent, car elle les légitime eux aussi. Et c’est pourquoi les techniques de la vie politique et syndicale évoluent avec l’opinion, les gouvernants cherchant à l’informer et à la diriger par les media et par les politiques de communication… En fait, le sondage et la politique de communication sont devenus indissociables, toute augmentation de l’un deux impliquant pour une quelconque efficacité l’augmentation de l’autre, et ce dans un mouvement sans limites…

 

On a vue que l’opinion dans son acceptation actuelle entraînait une certaine personnalisation… Nous devons donc en parler… Etablie au départ contre la monarchie, la démocratie était fondée primitivement sur la dépersonnalisation du pouvoir, d’où la mise en place de collèges électoraux, de groupes politiques, de mesures garantissant l’anonymat des votes, d’une circulation des élites, etc… Mais, aujourd’hui, les démocraties admettent et soutiennent la personnalisation du chef conduisant la politique de l’Etat, ce qui impose de devoir s’appuyer non seulement sur l’élection mais plus encore sur l’opinion… Il est possible de mettre en avant au moins trois causes à cette personnalisation :

- l’organisation des partis politiques qui nécessite une discipline interne conduisant inévitablement à la prééminence du chef du parti, ce dernier s’appuyant sur la confiance des militants qu’il personnalise tout autant que le pouvoir ;

- l’internationalisation des problèmes politiques et économiques. Nous ne reviendrons pas ici sur les phénomènes de mondialisation et de globalisation, mais reste que l’efficacité des relations internationales semble devoir passer par un homme, par un représentant aisément identifiable. Les sessions décisionnelles réunissant des hommes, il semble nécessaire d’identifier par leur entremise les nations ;

- le progrès des moyens de communication, ces derniers permettant des contacts plus aisés entre l’homme politique et les citoyens, ceci se faisant en France de plus en plus aux détriments du député qui est, de par sa surface électorale, moins en vue, du fait de la globalisation des medias, que le Président de la République. Ainsi, la confiance saute d’une certaine manière la délégation du pouvoir.

 

Reste une quatrième cause tenant au caractère de plus en plus technique du gouvernement, les dossiers devenant de plus en plus nombreux, trop nombreux, de plus en plus techniques, trop techniques, ce qui fait que l’opinion va chercher l’homme semblant apte à dominer globalement tous les dossiers, la globalisation de la confiance répondant à cette globalité. L’opinion ne voit plus qu’en grandes masses décisionnelles et non plus en règlement de problèmes partiels, persuadée que tout est forcément lié.

 

Il faut donc porter son attention, dans le cadre de cette tendance, qui n’est pas forcément la bonne, sur trois points qui font que la démocratie réelle est ou n’est pas : - le mode de désignation de l’individu personnalisant le pouvoir ; - la responsabilité du dirigeant ; - le respect des libertés publiques par ce même dirigeant. Si la désignation est autoritaire, il n’y a pas démocratie… Si la responsabilité est absente, il n’y a pas démocratie… S’il n’y a pas remise en jeu périodique du mandat, il n’y a pas responsabilité, donc absence de démocratie… Si les libertés publiques sont bafouées, il n’y a pas démocratie…

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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