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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 14:23

Les êtres qui nous entourent sont ; ils se manifestent, et il est déjà possible de dégager deux faits très généraux de l’expérience :

⑴ la pluralité, qu’elle soit numérique ou spécifique. Certes, il existe entre les êtres des liens étroits d’interdépendance, mais c’est liens n’en suppriment pas la pluralité ;

⑵ le changement qui est un fait évident et continuel. Il peut être local par mouvement dans l’espace, qualitatif par altération, quantitatif par augmentation ou diminution, ou encore substantiel par corruption ou génération. Ce changement consiste essentiellement dans le passage de quelque chose à autre chose, d’un état à un autre. Il suppose ainsi un sujet, le plus souvent mobile (quelque chose qui se passe), un état primitif (terminus a quo), un état résultant (terminus ad quam) et enfin le passage lui-même, qu’il soit instantané ou continu, d’un état à un autre.

On notera que l’on trouve dans l’état résultant, et ce dans le monde, quelque chose qui n’était pas au départ, quelque chose qui a été produit ; cette création, cette perfection (l’acte étant perçu par la scolastique selon la formule Actus est aliqua perfectio), cette nouvelle manière d’être, c’est ce que l’on appelle un acte. Puisqu’il y a eu changement, le sujet était donc capable de devenir, capable de recevoir sa nouvelle manière d’être, et il était donc en puissance de cet acte, le fondement de cette aptitude pouvant ainsi légitimement être appelé puissance de cet acte. Ainsi, il est possible d’établir un lien en affirmant que Potentia est capacitas alicujus perfectionis. Il est évident que le sujet en puissance de recevoir cet acte (idée de puissance passive) l’a reçu d’un autre être, d’une cause efficiente qui en jouissait déjà et pouvait le communiquer (idée de puissance active). On notera qu’il manque tant à la création qu’à l’annihilation, du moins hors du divin, l’un ou l’autre terme positif, et ne sont donc pas à proprement parler des changements, aucun sujet existant ne passant directement du premier état à l’autre.

Néanmoins, ceci soulève un certain nombre de problèmes. En effet, dès que l’on réfléchit un peu, il semble que ces constatations immédiates de l’expérience sensible contredisent peu ou prou le principe d’identité, ce qui est. Ainsi, nous disons de tout ce qui est que c’est de l’être ; mais si tout ce qui est est de l’être, il n’y a plus aucune distinction essentielle. Par ailleurs, si les êtres changent, il est difficile d’expliquer l’acquisition d’une nouvelle perfection, puisque le non-être ne peut pas devenir de l’être ! Il est donc nécessaire de chercher à accorder ce que les sens nous disent (pluralité et changement) avec ce que la raison nous dit, et ce afin de préserver le principe d’identité. Deux types de systèmes explicatifs se détachent alors : ⑴ les systèmes monistes qui pour les uns nient la pluralité, pour les autres rejettent les données de la raison ; ⑵ les systèmes dualistes qui cherchent à résoudre le problème en travaillant à concilier les données des sens et de la raison. C’est ici que s’inscrit la réalité de la philosophie chrétienne qui, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, n’abandonne pas la raison, cherchant au contraire à concilier la foi et la raison, chacune permettant d’éclairer l’autre.

Les systèmes monistes - Le plus ancien des systèmes monistes connu est celui du monisme de l’être, développé par l’école d’Élée, avec notamment les figures de Xénophane et de Parménide. Ce système aura eu le mérite de voir, à la lumière du principe d’identité, loi fondamentale tant de l’être que de la raison, que la réalité ne se limitait pas aux données extérieures des sens. Mais, en opposant contradictoirement l’être intégral au non-être total, ce système a été amené à nier tout changement et toute pluralité. Il est ainsi : ⑴ contre la pluralité des êtres, car, selon ses tenants, s’il y avait plusieurs êtres ils se distingueraient entre eux soit par de l’être, soit par du non-être. Or, ils ne peuvent se distinguer réellement ni par de l’être qui, leur étant commun ne saurait les différencier, ni par du non-être qui, n’existant pas ne peut constituer une différence réelle. De ce fait, l’être est nécessairement unique ; ⑵ contre le changement des êtres car, si quelque chose devenait autre réellement, cet être nouveau viendrait de l’être ou du non-être. Or il ne peut venir de l’être qui est déjà, tandis que l’élément nouveau, dans le monde qui change, n’était pas de l’être, alors qu’il ne peut être issu du non-être puisque du néant rien ne se fait. Donc, comme l’être ne devient pas, il ne se fait pas, et l’être est perçu aussi essentiellement immuable qu’il est un.

On notera que le monisme de Parménide aboutit fatalement au panthéisme, doctrine selon laquelle tout est Dieu, selon laquelle Dieu, le monde et la nature ne sont qu’une seule et même chose, qu’un seul et même être. Dans tous les cas, ce système conclut que tant la pluralité que le changement ne sont que des apparences. C’est ainsi que Zénon d’Élée s’est rendu célèbre en développant certains arguments visant à montrer l’absurdité de la pluralité et du changement (Achille et la tortue, la flèche qui vole, etc…), rejoignant ainsi sans le savoir certaines philosophies non occidentales, soit bouddhistes, soit japonaises, qui réduisent l’homme au non-être absolu, ainsi que l’hypothèse Gaïa du Nouvel Âge qui, en faisant de la Terre un tout vivant fait aussi de chaque homme une divinité égale à l’être parfait… Il est aussi possible de ramener à cette théorie le panthéisme de Spinoza, ainsi que les théories mécanistes, qu’il s’agisse de l’atomistique de Démocrite ou de la géométrie de Descartes.

On notera par ailleurs qu’Héraclite aura pour sa par développé une théorie du monisme du devenir. Frappé par le changement continuel qui est la seule raison de sa visibilité par nous, Héraclite allait poser la réalité comme étant essentiellement changement. Mais, dès lors, on ne peut pas dire que la réalité est, ce qu’Héraclite conclut en disant que l’être n’est pas, rejoignant ainsi, là encore le bouddhisme, ou encore les théories les plus totalitaires qui fondent l’individu dans le tout conçu comme seul être, que celui-ci soit le cosmos, la terre, l’état ou un parti… Toujours est-il que sous ce flux perpétuel qu’est la réalité unique où l’être n’est pas Héraclite admet pour seul créateur le feu, qui est pénétré par une intelligence, par un logos.

La théorie aristotélicienne - Aristote est avant tout un philosophe réaliste. Comme tel, il accepte les données de l’expérience sensible, tout comme il admet la loi de la raison, et, par conséquent, reconnaît comme vrai le principe d’identité. Alors que Parménide fondait son argumentation sur une proposition disjonctive opposant d’une façon absolue l’être plein et le non-être, Aristote allait développer un système bien plus  modéré.

Ainsi, entre l’être actuel qui possède telle perfection et le néant total, il note qu’il y a bien plus qu’une contradiction, en fait une contrariété. Et ceci lui permet d’introduire entre ces deux extrêmes un troisième  concept qui est l’être existant qui ne jouit pas actuellement de cette perfection, mais qui est capable de la recevoir, qui est en puissance de la recevoir. Dès lors, Aristote réconcilie l’être et le non-être l’être se définissant par rapport au néant puisque réel, le non-être par rapport à l’acte puisqu’il n’est pas encore. En conclusion, entre telle perfection d’être et le néant total, Aristote introduit l’idée de pouvoir-être réel

Le changement - Actus entis in potentia prout in potentia est signifie qu’un sujet déjà existant à pu passer de l’état de puissance à celui d’acte. Ainsi compris, le fait du changement ne présente rien de contradictoire puisque la perfection nouvelle ne vient pas sans le sujet, et ne provient ni d’une perfection préexistante, ni toute faite du dehors, ni du néant total. La perfection se trouve dégagée de la capacité du sujet par l’action d’une cause qui le fait passer de la puissance à l’acte, de l’état de pure aptitude à celui de perfection réelle quant à cette perfection même.

Il devient dès lors possible, à la lumière de cette distinction, de résoudre les arguments de Zénon. Sans doute l’espace est infiniment divisible, mais ses parties infinies n’existent pas en acte dans le continu et franchir un espace est bien autre chose que de le diviser. La flèche n’est qu’en acte à un instant donné, mais en même temps et à ce même endroit elle est en puissance active de se faire passer à l’endroit suivant, et ainsi de suite de point en point jusqu’à son but ! Une fois actuée, la puissance concrète est limite de la perfection, un être ne pouvant recevoir une perfection que pour autant qu’il en est capable, ce qui explique dès lors que les êtres puissent être multiples.

Les degrés de la puissance d’être - L’être est donc essentiellement multiple. Il y a donc de multiples façons d’être un être, ces façons étant caractérisées soit par l’absence de toute puissance passive (on parle alors d’acte pur), soit par le mélange plus ou moins complexe de puissance qui vient limiter le degré de cet acte essentiel qu’est l’existence. De ce fait, la notion d’être, pas plus d’ailleurs que celle de non-être, qui se distingue ici de néant puisqu’acte en potentiel, n’est donc pas une notion simplement et pleinement univoque.

C’est un processus analogue qui se réalise à des degrés divers dans les êtres suivant leur composition d’acte et de puissance, gardant à l’esprit que l’être n’est pas forcément ici le vivant et que l’acte et la puissance sont distincts de la volonté et de la conscience, même si tant la volonté que la conscience supposent à la fois acte et puissance.

Par contre, ce n’est qu’en Dieu que peut se réaliser l’acte pur, acte qui, dans le cadre matériel, est impossible, car ne pouvant réaliser à la fois le changement et la pluralité de ce changement, alors que Dieu est apte à cet acte. C’est ainsi que, faute d’avoir su pénétrer l’analogicité de l’être, Parménide avait attribué à tort l’acte pur à l’être en général, alors qu’il n’appartient qu’à Dieu qui se trouve hors de toute matière, de tout temps, …

Vérité du pouvoir-être - Le sens commun atteste de la réalité de la puissance passive qu’est le pouvoir-être qui est vraiment quelque chose de réel, et ce d’autant plus que nous pouvons nous représenter par rapport à un même point de vue des êtres plus ou moins aptes, cette aptitude étant variable selon l’acte à réaliser, ce qui ne contredit donc pas le principe d’égalité entre les hommes, chacun ayant des aptitudes autres de celles de l’autre. À titre d’illustration, si l’on dépasse l’être humain pour en revenir à l’être en général, on peut ainsi qualifier cette puissance passive en prenant l’exemple de la science de la manière suivante :

pour une pierre                      à       rien

pour un chien dressé               à       peu de choses

pour un enfant                       à       pouvoir-être réel

pour un homme ignorant          à       capacité d’aptitude variable

pour un savant qui dort            à       en puissance

pour un savant exerçant           à       en acte.

 

Si l’on prend maintenant l’exemple d’une maison, la pierre l’est en puissance, alors que l’être humain tel quel, non maçon ou architecte, n’est rien ! Une autre démonstration peut se trouver dans la chimie, l’hydrogène et l’oxygène étant en puissance de l’eau. Et les sciences en générales confirment ce qui vient d’être écrit. On notera en passant que, pour les actes humains, l’enfant est toujours pouvoir-être réel ; ceci est à rapprocher de la parole du Christ demandant qu’on laisse venir à lui les petits enfants…

La philosophie confirme le sens commun et la science. Ainsi, la théorie dualiste, qui tient compte de toutes les données du problème, permet l’harmonisation de la pluralité, de l’individu et du changement et ce sans se contredire, alors que Parménide sacrifie toute expérience, que Démocrite et les mécanistes conduisent à cette contradiction de nouvelles relations réelles sans modification réelle des sujets ainsi mis en rapport, et qu’Héraclite ruine le principe d’identité, et, par suite toute idée d’ordre rationnel, alors même que le chaos lui-même obéit à des règles générales perceptibles par la raison.

Tout ce qui précède peut paraître bien obscur, mais cela vient du fait que nous transcendons l’ordre de l’imagination, celle-ci ne pouvant se représenter que des êtres déterminés en acte, alors même que le pouvoir-être n’est pas de ce domaine ; il n’est que du domaine de la raison et ne se détermine que par rapport à l’être actuel, alors que l’imagination ne s’enferme pas dans ces schémas, ce qui lui permet d’ailleurs d’être créatrice en puissance, assurant ainsi une passerelle possible entre le pouvoir-être et l’être lui-même par le changement dans la pluralité !C’est à son sens du partiellement indéterminé que l’imagination doit son peu d’intelligibilité ; mais c’est aussi à ce sens  qu’elle doit sa capacité de puissance !

De ce fait, il ne faut jamais se représenter l’acte et la puissance comme deux êtres complets quand ils sont unis, mais seulement comme deux principes complémentaires, l premier actif, le second passif. L’acte et la puissance ne sont pas des êtres mais des outils au service des êtres, ou plus exactement des êtres immatériels en potentialité, capacité d’être(s) !

La puissance et l’acte dans leurs rapports - Intrinsèquement, tant l’acte que la puissance est une perfection. Et, il peut être utile de comparer leur perfection ou leur potentialité de perfection. La puissance en tant que telle est essentiellement relative à l’acte qui est son unique raison d’être. C’est seulement par rapport à l’acte que la puissance est intelligible. Elle est donc d’une certaine manière subordonnée à l’acte dans le monde réel. Dans un même genre, il est possible de trouver de la place pour des points de vue différents dans les relations de puissance à acte. Et ceci tout simplement, en comparant la puissance à son acte correspondant, et, là encore, l’acte est plus parfait que la puissance. Par exemple, dans l’ordre de la science, l’intelligence en puissance est moins parfaite que la possession de cette perfection. Dans des genres différents, le sujet en puissance est plus parfait comme être que l’acte qui le complète. De même, on dira que la substance est plus parfaite que les accidents qui l’actuent. Par ailleurs, quand une puissance est exclusivement puissance d’un acte qui non seulement la complète mais aussi la spécifie, tous deux doivent être de même ordre, que cet ordre soit substantiel ou accidentel, et ce du fait que toute la réalité de la première est d’être potentiellement ce que l’acte est actuellement. L’acte n’est donc que ce que la puissance peut être, et il se trouve donc d’une certaine manière subordonné à elle dans le monde potentiel. Enfin, considéré en lui-même, dans sa nature, l’acte est logiquement antérieur, au point de vue de la connaissance que nous en avons, à la puissance. De ce fait, la puissance ne peut pas exister à l’état pur. Par contre, dans un sujet donné, la puissance est antérieure à l’acte parce que la puissance est antérieure à la réalisation, car, si le sujet est devenu ceci ou cela, c’est qu’il était capable de le devenir ; donc, dans la série des êtres, l’acte est paradoxalement antérieur à la puissance.

Dans tous les cas, seule l’union de la puissance et de l’acte constitue les multiples êtres finis. Mais ils restent bien réellement distincts de l’être fini puisque ce dernier est déterminable alors que l’acte et la puissance ne sont que déterminants, puisque l’être fini est perfection alors que l’acte et la puissance ne sont que capacité d’être. De même, la puissance est déterminante et capacité d’être, alors que l’acte est déterminable et perfection ; c’est d’ailleurs cela qui fait que leur union ne forme qu’un seul être réunissant les deux capacités, se complétant donc ! L’acte et la puissance sont donc des non-êtres au sens plein du mot, tout en étant des principes ou des capacités d’être dont l’union forme un être déterminé…

D’autres remarques sont ici possibles : ⑴ la puissance est limitée par elle-même par la capacité plus ou moins grande de perfection qu’elle est. Par exemple, l’eau à 50°C n’est plus en puissance d’être à 50°C puisqu’elle y est, tout en restant en puissance d’être à 100°C et donc de réaliser l’acte de vaporisation ; ⑵ aucune puissance ne peut exister seule puisque l’existence est un acte et que tout ce qui existe est déterminé, alors que la puissance par elle même n’est que déterminable ; ⑶ un acte peut exister sans être reçu sous une puissance correspondante. Mais deux cas se présentent alors : soit il est raté, soit il est pur et infini dans son ordre, mais il est alors de Dieu, étant par exemple le cas des formes substantielles angéliques ; ⑷ de deux êtres existants en acte,, chacun ayant son acte d’existence individuel, ne peut résulter quelque chose de vraiment un, un par soi. Il ne peut donc y avoir d’union accidentelle.

Enfin, l’acte, de soi illimité dans son ordre, n’est limité réellement que si :

⑴ il est lui-même puissance limitée par rapport à un acte supérieur. Ainsi, les formes angéliques, actes purs dans l’ordre de l’essence, puisqu’elles ne sont reçues dans aucune matière-puissance, sont limitées et différentes entre elles ; elles sont cependant dans l’ordre de la perfection totale de l’être par leur capacité plus ou moins grande de la perfection suprême d’existence qu’elles sont respectivement ;

⑵ il est reçu d’une puissance correspondante qui le limite et en permet la multiplicité. Il en est ainsi par exemple des formes substantielles corporelles reçues dans la matière première qu’elles actuent et avec laquelle elles formes des individus de telle ou telle espèce.

On peut maintenant se poser la question de savoir ce qu’est finalement le changement. Et les réponses suivantes peuvent être apportées : ⑴ tout être qui change est composé de puissance et d’acte ; ⑵ un même sujet ne peut pas être en même temps et du même point de vue en puissance et en acte d’une même perfection déterminée ; ⑶ un sujet en puissance ne peut passer totalement de lui-même à l’acte d’une perfection ; ⑷ quidquid movetur ab alio movetur ; ⑸ rien ne joue le rôle de puissance active qu’en tant qu’il est en acte. Donc, rien ne pâtit, ne subit de changement qu’en tant qu’il est puissance passive.

Pour en finir avec l’acte et la puissance, il est possible d’affirmer que la puissance et l’acte se retrouve chez tous les êtres créés. Dans tout individu existant réellement et créé, dans tout suppôt, il est ainsi possible de distinguer des parties constitutives, celles-ci étant l’essence substantielle de l’individu dans les corps (matière première, forme substantielle) et l’existence en soi propre, et des parties intégrantes, celles-ci étant les essences ou formes accidentelles, ainsi que l’existence dans le sujet.

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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