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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 09:24

Pour commencer, une simple anecdote. Une double image militaire fut utilisée pour caractériser le courage et la fermeté théologique d'Ambroise de Milan : En Occident, Damase, évêque de Rome, et Ambroise, qui dirigeait l'Église de Milan, frappaient ceux qui lançaient de loin leurs javelots (Théodoret de Cyr, Histoire ecclésiastique, IV, 30).

Ambroise de Milan est né à Trèves entre 337 et 340. Il est mort en 397. Gouverneur provincial, puis Évêque, il avait une solide formation littéraire et juridique. On notera qu’il aura été acclamé Évêque alors qu’il était simple catéchumène. Ses parents étaient chrétiens, et son père Préfet du prétoire pour les Gaules

Influencé par Clément d'Alexandrie, Origène, Didyme et Basile de Césarée, mais aussi par Cicéron, Ambroise de Milan (337 ou 339 - 397) aura été un Évêque rayonnant sur toute la chrétienté occidentale, d'autant plus que son siège épiscopal de Milan était aussi le siège de la cour impériale, et ce même si l’empereur lui-même passe plus de temps à Trêves pour guerroyer sur les frontières….

Réaliste et conscient certes de la fin dernière mais aussi des vicissitudes terrestres, ce Docteur de l’Église s'attachât notamment à traiter des questions morales, les nécessités nouvelles de l'empire le lui imposant. Et il chercha ainsi toujours à donner aux fidèles, y compris au plus grand l'empereur lui-même, des préceptes moraux leur permettant de vivre en chrétiens, à la fois dans le monde et dans l'espérance de la résurrection. Il y avait donc dans sa pensée une réelle espérance en l'homme qu'il connaît et dont il ressent les limites.

Dans cette perspective, Ambroise, avant tout homme de paix, pose une grande question : comment concilier l'impératif de paix, voire de non-violence absolue, des Béatitudes avec le devoir de charité du chrétien lorsqu'un péril grave se présente ? Et de là son acceptation de la guerre juste : Est pleine de justice la force qui, à la guerre, protège la patrie contre les barbares ou, à la maison, défend les faibles ou les commensaux contre les brigands (De officiis ministrorum, 1, 27, 129, Migne, P. L., t. XVI, coll. 61). Et de préciser, pour bien marquer l'impératif de charité, qui s'il répond de manière absolue à une intention droite et une certitude de l'injustice, peut autoriser la guerre : Celui qui, s'il le peut, n'écarte pas une injustice de son prochain, est aussi coupable que celui qui commet l'injustice (De officiis ministrorum, 1, 36, 178, Migne, P. L., t. XVI, col. 75). Cette dernière phrase porte en elle deux grands problèmes actuels : celui de la guerre préventive et celui du devoir d'ingérence. Si le second ne semble pas contestable, la guerre préventive pose problème. Et c'est là qu'interviendra son disciple saint Augustin en posant ses conditions à la guerre juste.

Dans tous les cas, Ambroise semble condamner le fait pour un chrétien de verser le sang, ayant par exemple approuvé, sans pour autant en faire une obligation, le magistrat qui s'abstint spontanément des sacrements après avoir prononcé une sentence capitale (Epist. XLIV, Migne, P. L., t. XVI, col. 1135-1141). Ceci est confirmé par la très courageuse lettre qu'il devait adresser à l'empereur Théodose pour lui reprocher le massacre de Thessalonique, lui enjoignant pour obtenir le pardon une pénitence publique et lui refusant l'eucharistie : Il a été commis dans la ville de Thessalonique un attentat sans exemple dans l'histoire : je n'ai pu le détourner ; mais j'ai dit d'avance combien il était horrible. (…) Je n'ai contre toi aucune haine ; mais tu me fais éprouver une sorte de terreur. Je n'oserais, en ta présence, offrir le divin sacrifice ; le sang d'un seul homme injustement versé me le défendrait ; le sang de tant de victimes innocentes me le permet-il ? (Epist. LVI ). Ce fait est aussi rapporté par Paulin de Milan dans sa Vie de saint Ambroise (24, 1) : Vers le même temps la ville de Thessalonique fut la cause d'une grande tribulation pour l'évêque, quand il eut appris la destruction presque totale de cette ville. L'empereur, en effet, lui avait promis de pardonner aux citoyens de cette ville, mais les comtes agirent secrètement avec l'empereur, à l'insu de l'évêque, et la ville fut livrée au glaive pendant trois heures et beaucoup d'innocents furent massacrés. (...) Quand l'évêque connut ce fait il refusa à l'empereur l'accès de l'église et ne le jugea pas digne de se joindre aux fidèles ni de participer aux sacrements, avant d'avoir fait pénitence publique (...) l'empereur eut à cœur de ne pas repousser la pénitence publique.

Dans cette même lettre LVI, Ambroise ne parle pas des soldats ayant réalisé le massacre ; il condamne leur chef, l'empereur qui en a donné l'ordre, faisant de lui le seul responsable auquel il refuse un sacrement, chose très grave socialement pour l'époque ! Il préfigure ici cette norme du droit contemporain de la guerre qui rend le chef donnant l'ordre de commettre un crime de guerre bien plus responsable que les soldats qui réalisent physiquement ce crime. On remarquera par ailleurs qu'Ambroise parle de sang versé injustement, ce qui peut laisser supposer qu'il admet que le sang puisse être versé sans homicide dans le cas du service de la justice, donc dans le cadre d'une guerre juste.

En fait, l'enseignement de saint Ambroise est très clair : il montre que face à la violence la conscience se trouve prise entre plusieurs devoirs, ceux de non violence et de solidarité avec les plus faibles (extrait d'une conférence prononcée par le Père Joblis au Centre Saint-Louis-des-Français à Rome en avril 1999, in : La Documentation Catholique, n° 2206, 20 juin 1999).

Une dernière précision fondamentale, qui elle aussi influencera saint Augustin, et qui sera trop souvent oubliée par certains chrétiens : Ambroise de Milan rejette avec force toute idée de guerre pour l'expansion de la foi, tranchant ainsi avec certains théologiens du moyen âge, et en particulier Henri de Suse ; pour lui, l’Église ne conquiert pas avec des armes temporelles les forces qui lui sont opposées, mais avec les armes de l’esprit. La religion ne doit pas être imposée par des armes terrestres, mais elle doit être choisie librement. Les seules armes admises ici sont celles de la foi !

Une réflexion pour conclure sur Ambroise de Milan... Au IVème siècle, l’Église commence à se trouver confrontée à des problèmes nouveaux car elle passe d’une position de minorité plus ou moins poursuivie, persécutée, rejetée, à une position majoritaire, puis de religion officielle, dans l’Empire romain ; et surtout, elle atteint cette position dominante au moment où la Pax romana s’effondre définitivement. Son message de paix se trouve dès lors confronté à la gestion de l’exercice de la violence légitime, qui est l’une des fonctions régaliennes de l’État, et elle ne peut plus faire l’impasse d’une question pragmatique : comment mettre fin à la violence, d’autant plus lorsque cette violence attaque les plus faibles ? Si le chrétien doit s’efforcer de s’abstenir de poser des actes violents qui ouvriraient le cycle infernal de la violence, il se trouve confronté à un vrai dilemme lorsque son frère, son prochain, est victime de la violence d’autrui. Face à cette violence, le chrétien a le choix entre s’abstenir au nom de l’impératif de paix ou recourir à la violence au nom du principe de charité (saint Ambroise de Milan) (M. Vaysse, « La notion de guerre juste est-elle aujourd’hui acceptable pour les chrétiens ? », in : Église de Corse, Diocèse d’Ajaccio, n° 5/2003, 1er mars 2003, page 119).

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Ecrivains chrétiens
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