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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 13:25

Ce texte est inspiré d'une conférence entendue voici une dizaine d'années au Couvent des Dominicains de Marseille. Il est issu des notes prises à cette occasion, auxquelles sont jointes des réflexions personnelles.

Tant l'anamnèse que la doxologie sont des éléments permettant de faire mémoire, de rendre grâce au Père par le Fils et en l'Esprit. Ces mots ne sont pas étranges, ils nous sont même assez familiers, tout comme l'épiclèse nous est familière, car ils font partie du vocabulaire courant de la prière liturgique. Ce sont cependant des mots à redécouvrir car ils sont méconnus alors qu'ils sont utiles et riches de sens, car ils sont l'illustration des aspects essentiels de la liturgie.

Il existe un véritable dynamisme intérieur de la vie chrétienne, ce dynamisme se retrouvant dans la liturgie.  L'anamnèse, l'épiclèse et la doxologie nous suggèrent et soulignent dès lors le mouvement intérieur de la liturgie vers le Père....

La présente présentation se voudra généraliste et non dogmatique. C'est pourquoi elle partira de la question : de quoi s'agit-il ? Il s'agit en fait ici de comprendre ce qu'il en est du culte en Esprit et en vérité que le Père attend de ses enfants -cf. l'épisode de la samaritaine-, car l'homme est adorateur du Père en Esprit et en vérité. Pour saisir la nature de ce culte en Esprit et en vérité, on partira donc d'un mot : anamnèse, pour aller vers un autre : doxologie. Le mot anamnèse signifie mémoire, se souvenir de ; doxologie signifie rendre gloire.... Il nous faut donc nous souvenir des merveilles que Dieu  le Père accomplit et de la parole qui accompagne toujours ses oeuvres.

À qui s'adresse ce culte ? À ce même Père qui nous donne la vie. Nous lui devons donc gratitude et révérence, en langue certes, mais aussi et surtout par toute notre vie, cette vie qui rend gloire à Dieu. On peut ici penser à [Rm 12] ou Saint Paul évoque le culte spirituel et la vie nouvelle; dès le premier verset, il y a appel à ce culte spirituel : Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu… Par la miséricorde de Dieu, nous sommes appelés à offrir nos personnes en hosties vivantes.

Le dynamisme du culte chrétien et de la prière de l'Église est bien celui de la Révélation, et tout son enjeu est logique. IL faut écouter la parole, garder la parole, faire la parole : le chrétien doit, à longueur de vie, sans cesse, garder contact avec Dieu qui est la source de la vie, qui est Père. Le chrétien doit s'accomplir en Dieu dans une parfaite communion d'Amour avec lui.

 

Anamnèse - Littéralement, le mot anamnèse signifie mémoire, souvenir. Concrètement, cela renvoie à un moment précis de la célébration de la Messe, lorsque après la Consécration, l'Assemblée répond au Prêtre qui dit : Il est grand le mystère de la foi, par l'acclamation : Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. Avec l'anamnèse, on sollicite la mémoire du peuple de Dieu à un moment capital de l'eucharistie. Par cette acclamation, l'assemblée formule l'essentiel, c'est-à-dire le mystère pascal de Jésus.

Il s'agit là d'un pivot de l'histoire du Salut, de la clé de tout, et l'on pense ici au Tout est accompli de la Passion, cette parole de Jésus comme Fils bien-aimé et obéissant  au Père qui conclut le Salut du monde par le don de sa vie. Par cet accomplissement, Jésus a réparé les dommages du péché originel, la Croix rouvrant le chemin des hommes vers le Père qui est le terme de notre culte comme le rappelle le Pater qui est la prière de Jésus.

L'anamnèse se situe à un moment clé de la liturgie, et cela pour permettre de contempler Jésus comme Fils, donc par rapport à son Père, Jésus-Christ étant l'unique chemin de la vérité et de la vie, l'unique médiateur entre Dieu et les hommes. Par sa mort sur la Croix, Jésus a rétabli le cours de la charité qui avait été interrompu par le péché; mais cette mort est aussi accomplissement de la foi. l'anamnèse organise donc la mémoire de la communauté chrétienne et permet de déchiffrer les richesses de la Révélation, car, comme le montrent toutes les Écritures, Dieu a beaucoup à nous dire....

On se souviendra que dans un premier temps la Messe est liturgie de la Parole. Elle permet ainsi , avant le mémorial de l'anamnèse, de cultiver la mémoire de la Révélation et des grandes oeuvres du Père pour son peuple : sans l'accomplissement de la Pâque, tous les signes de l'histoire sainte resteraient suspendus et sans sens; de même, si ces signes et ces Écritures sont ignorés, comment comprendre la mort du sauveur, ce signe du Père. Comme l'a écrit saint Jérôme, ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ. L'anamnèse est ainsi la mémoire du chrétien en travail....

Se pose donc la question de savoir comment faire véritablement mémoire de et dans l'Église. Il ne s'agit pas d'une oeuvre d'érudition inaccessible, mais au contraire d'une oeuvre d'application de la mémoire à des points simplificateurs de l'histoire divine, points qui sont tous reconnus par et dans la liturgie. On peut ici penser au premier verset de la Genèse, donc de l'Écriture et de toutes les Écritures, et dont Dieu est le sujet : Dieu est celui de qui tout vient, de qui tout procède; il est le Père de la création, la source de toute choses, comme nous le proclamons dans la première phrase du Credo. De même, en [Gn 22], le sacrifice d'Isaac fixe le regard sur le mystère de la paternité déjà crucifiée : Abraham est attristé, mais aussi épargné en ne devant plus sacrifier son fils, le bélier étant offert pour le salut d'Abraham, tout comme le Fils est immolé pour le Salut du  monde. Autres exemples : dans l'Exode Dieu s'acquière un peuple, peuple qu'il n'oublie pas, qui est son enfant chéri, qu'il aime plus qu'une femme aime son enfant; tout le Livre d'Isaïe est consacré à l'Amour de Dieu, amour d'époux, amour saint....

On pensera enfin à la Vigile pascale qui est le haut lieu de la mémoire spirituelle. Toute la Semaine sainte offre aux hommes le contenu de la mémoire commune de l'Église, même s'il y a bien d'autres textes que ceux s'y rapportant.  Toute la Semaine sainte tourne autour de la place que tient Dieu créateur du monde, du peuple, source de tout et de la Rédemption. Comme l'a dit Saint Léon, Dieu a merveilleusement tout créé et encore plus merveilleusement tout recréé par la mort du Christ sur la Croix.

L'anamnèse est donc au premier chef la mémoire de l'origine, de l'Amour source du Père qui se manifeste tout au long de l'histoire humaine, comme le démontre par exemple dans l'Ancien Testament l'envoi toujours renouvelé vers le peuple élu d'hommes exceptionnels : patriarches, prophètes, juges, ....  Il faut bien insister sur le caractère concret de cette mémoire des fondements de l'histoire du Salut, car c'est cette histoire qui permet de comprendre ce que Dieu a fait pour nous, même si l'homme lui reproche souvent dans cette même histoire de ne rien faire pour lui. L'anamnèse fait mémoire, mais montre aussi que cette histoire est toujours en cours par la providence absolue et gratuite de Dieu.  Faisant immédiatement suite à la proclamation du Mystère pascal dont elle fait elle-même partie, l'anamnèse est toujours mémoire de l'origine, mais de l'origine retrouvée : elle réintroduit le chrétien dans la familiarité de Dieu par la Lumière du Christ et le pardon des péchés.

 

Epiclèse - L'épiclèse est complètement indissociable de ce qui précède, de l'anamnèse. Il s'agit là encore d'un moment clé de la liturgie, notamment de l'eucharistie lorsqu'il y a invocation de l'Esprit Saint sur les offrandes pour qu'elles soient consacrées au corps et au sang du Seigneur. Il y a invocation de l'Esprit dans l'épiclèse, tout comme il y a mémoire du Fils dans l'anamnèse : l'épiclèse équilibre tout et permet d'éviter une erreur de perspective, ce qui fait que l'on devrait en fait parler du couple indissociable anamnèse/épiclèse.

L'anamnèse est mémoire; cependant, isolée,  cette notion pourrait fausser toute la perspective générale de la liturgie en la renvoyant en amont, vers le passé. Or, il y a dynamique interne de la liturgie, dynamique ouverte vers le futur, vers l'accomplissement; il y a projection de l'homme vers la perfection. Il y a en fait tripolarité de la dynamique de la liturgie : le passé, le présent, l'avenir vers lequel tout tend, mais le pivot de tout est le présent, l'instant où l'on est. Ainsi, la liturgie n'est pas quelque chose d'abstrait mais bien au contraire quelque chose de très vivant car elle est tout à la fois célébration, rassemblement, prière, gestes et paroles ensemble à un moment donné; elle est sanctification du moment vécu hinc et nunc, odie, c'est-à-dire ici, maintenant et aujourd'hui !

L'épiclèse est invocation, invocation indissociable de l'anamnèse. Les deux permettent de rester attentif à ce qui fut, même si leur objet est tendu vers le futur, car il y a besoin au présent de signes de la fidélité de Dieu, d'où la référence au passé. L'anamnèse n'est donc pas une mémoire morte mais bien au contraire  une mémoire vive, vivante renvoyant l'attention sur la providence divine, et ce pour toujours, car il faut croire ce qui fut pour croire ce qui est !

Le mystère pascal change le rapport au temps de la providence divine. Or, la providence a eu un temps comme jamais dans la vie et l'oeuvre de Jésus, qui a été lui-même manifestation personnelle de la providence faite homme, traduisant de manière absolue le souci divin de pourvoir aux besoins de l'homme, notamment à son besoin de vie en plénitude. Cette providence se retrouve dans toute la vie et dans toute l'oeuvre de Jésus, vie offerte à la mort et se relevant dans la Résurrection, et ce pour toujours.

Pour toujours ! Quelle nouveauté ! Il y a permanence du ressuscité et non pas des signes, ce qui démontre la sollicitude du Père : Dieu se trouve dans la personne du Verbe ressuscité, pleinement et pour toujours. On pense ici à Saint Paul qui proclame que la mort n'a pas eu d'effets sur Jésus-Christ, la Lettre aux Hébreux rappelant par ailleurs qu'Il demeure éternellement dans son être de Fils obéissant et de prêtre intercédant. Jésus demeure; Il demeure; Il est le point de contact de notre présent ici bas avec l'éternité : il n'y aura plus de jour, plus de nuit dit l'Apocalypse, tout comme le temps et la matière ont semblé suspendus au moment de la mort de Jésus sur la Croix ! Ce contact entre notre humanité et l'éternité dès notre temps est essentiel, car il exprime la plénitude du présent divin par le Fils : toute la liturgie est habitée de cette présence du Fils, de cette éternité présente, de la vérité de la transsubstantiation. Toute la liturgie est expression de la vérité de l'intercession du prêtre éternel de la Nouvelle Alliance. La liturgie est donc participation au Mystère célébré, à l'histoire sainte célébrée.

Évoquer le Sauveur avec l'anamnèse, invoquer la plénitude de l'Esprit Saint avec l'épiclèse, participer au don de Dieu par la liturgie, c'est là toute la dynamique du culte chrétien. De la création à la re-création, Dieu veut ainsi faire de nous quelqu'un face au créateur, au re-créateur que l'on cherche à rejoindre comme source même de la vie, Yahvé qui révèle sa plénitude dans sa générosité même, comme celui qui est et qui veut que tous les êtres soient pour partager la plénitude, grâce pour grâce. Dieu est donc désir d'Amour. Présence à la source, la liturgie est le haut lieu de l'effusion de la bonté de Dieu où l'homme se reconstitue pour être capable de sa vocation : rendre gloire à Dieu, dans un échange véridique,  non à sens unique !

 

Doxologie - La liturgie est parfaite glorification de Dieu, et ce à deux points de vue. Dans la célébration elle-même qui est manifestation symbolique mais aussi rencontre de l'éternité, mais aussi, au-delà de cet espace-temps qu'est la Messe, dans la perspective générale du culte, culte qui n'est pas seulement dans l'Église, mais aussi dans la prière et dans le témoignage !

Si nous nous laissons là encore guider par la structure organique de la liturgie, on constate que la doxologie correspond à plusieurs moments, et en particulier à la conclusion de la Prière eucharistique avec la proclamation : “Par lui, avec lui et en lui....” à laquelle l'assemblée répond “Amen”. La doxologie fait donc partie intégrante de la Prière eucharistique, au même titre que l'anamnèse et l'épiclèse.

Au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit : la liturgie est icône du Fils, car en contemplant le Fils on voit le Père que nul n'a jamais vu : le Fils est le révélateur du Père.

La doxologie vise à rendre gloire à Dieu. Elle permet de rejoindre l'intention du Père sur la création en général et sur chacun des participants à la liturgie. La doxologie, priée à la lumière du Credo, à l'idée de sommet de l'univers, permet de rejoindre la source, c'est-à-dire Dieu. La médiation du Fils, Verbe fait chair, est nécessaire car elle nous apprend à devenir (redevenir) des enfants de Dieu, à découvrir notre être profond et notre perfection possible du fait de la Rédemption et du don de Dieu.  Jésus nous entraîne avec lui vers le Père comme le démontre sa prière “ Glorifie ton Fils pour qu'il te glorifie ” ; Jésus nous permet de rejoindre l'intention du Père qui est de donner la vie éternelle et ce d'avant même que ne fut le monde. Il y a un mouvement tout entier de l'être Christ, vrai Dieu et vrai Homme, qui tend vers son Père : il en vient, il y va, il agit avec son Père, il est en communion avec lui, tout cela pour notre Salut et pour celui du monde. C'est là tout le mouvement de la liturgie, le vrai sens du en mémoire de moi.... Le péché c'est donc de refuser la source, de refuser l'Amour pour l'Amour, de refuser le mouvement de la liturgie qui est le mouvement même du Christ.

Un parallèle peut être fait entre la liturgie au sens strict et le chant des Psaumes ou encore le Rosaire : ils sont tous Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit, confessions de l'indivisible et indicible Trinité .  Gloire au Père dans le Fils et par l'Esprit Saint, c'est là toute l'économie du Salut, la manifestation de la volonté de Dieu dans l'histoire.  La Trinité est présente dans toute la liturgie en lui imprimant un mouvement qui va de la source à l'accomplissement, du Père au Fils, de l'Amour à l'Amour, par le Mystère pascal, par la médiation du Fils....

On retrouve hors du temple la providence et la sollicitude divine qui a un but : la réalisation de notre bonheur, la maturité de l'Amour, la présence du Fils, la participation de l'homme à la bonté de Dieu en qui l'on doit tout.

La liturgie se veut efficace, aucune de ses paroles n'étant inefficace, car elle est guidée par une logique que l'on retrouve en [Is 55] où Dieu invite les siens à se nourrir de sa Parole, de sa Parole qui vient de Lui, qui passe par nous et qui retourne à Lui. Il y a donc des degrés divers d'efficacité de la Parole de Dieu, de la transsubstantiation à la moindre des paroles de pardon, toutes ayant un sens : la parole sacramentelle n'a de sens qu'avec un total engagement en vue de ce pour quoi la Parole  nous est donnée : la conversion, c'est-à-dire l'offrande de ses actes et de sa personne en hostie vivante agréable à Dieu. Dans la prière comme dans la Parole, le coeur doit être près de Dieu, car l'encens sans le coeur ne vaut rien ! Il faut glorifier Dieu en vivant la Parole et en témoignant, ce que Jésus nous a demandé en nous désignant comme sel de la terre et comme lumière du monde en [Mt 5, 13-16], le verset 16 étant particulièrement significatif : De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.

La liturgie se déploie donc dans toutes les dimensions du Mystère, comme source qui déifie tout humain, y compris l'âme de la communauté des sauvés qui s'en trouve sanctifiée. L'Église est ainsi le fleuve de vie qui devient synergie par la célébration où nous devons agir avec les autres, mais aussi avec le Père.

L'introduction au Pater est en ce sens - et en prolongement de la doxologie- importante : Comme nous l'avons appris du Sauveur et selon son commandement, nous osons dire...., car elle montre que l'on est dans la maison de Dieu comme chez soi, ce qui n'est pas toujours évident, car elle rappelle que dans l'Église nous sommes tous fils dans le Fils. Il y a là encore dynamisme transformant la liturgie et révélant notre vie.

 

Conclusion - Anamnèse, épiclèse et doxologie doivent se vivre et s'éclairer du dedans. Ils sont finalement simples car se rapportant à un moment fort de la prière : faire confiance ! Anamnèse, épiclèse et doxologie sont indissociables, livrant leurs richesses ensemble : pour se gagner à Dieu, il ne faut pas perdre sa mémoire spirituelle; il faut se souvenir d'où l'on vient pour se rappeler où l'on va, c'est-à-dire de Dieu à Dieu en passant par le Fils avec la défense de l'Esprit. Comme l'a écrit sainte Thérèse de Lisieux, il faut partager le Mystère du Fils, du feu divin incarnation du Père....

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Catholicisme
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