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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 15:39

Athénagore se qualifie lui-même dans l’envoi de ses ouvrages de philosophe chrétien d’Athènes. Mis à part cela, nous ne savons rien de sa vie ! Il ne nous reste d’ailleurs de lui que deux ouvrages : ⑴ une apologie intitulée Supplique au sujet des chrétiens - Legatio pro christianis -, ouvrage adressé à Marc-Aurèle et à Commode entre 176 et 180, vraisemblablement en 177 ; ⑵ un traité intitulé Sur la résurrection des morts.

Ce philosophe athénien converti au christianisme devait présenter vers l’an 177 à l’empereur Marc-Aurèle Antonin et à son fils Lucius Aurèle Commode, qu’il salue d’ailleurs du titre de vainqueurs des Arméniens et des Sarmates (Supplique au sujet des chrétiens, envoi), une apologie visant à répondre aux accusations faites aux chrétiens, en particulier celles d’athéisme, d’anthropophagie et d’inceste…

Bien que sa Supplique au sujet des chrétiens soit avant tout une apologie, cet ouvrage est aussi un précis doctrinal. En effet, après avoir demandé dans un exorde le bénéfice du droit commun pour les chrétiens, il annonce un certain nombre de propositions permettant  d’expliquer la position des chrétiens : On nous reproche trois choses : l’athéisme, les repas de Thyeste, et des alliances d’Œdipe. – Tous ces reproches se réduisent à de pures calomnies.

Et c’est principalement dans sa réponse à l’accusation d’athéisme qu’Athénagore allait faire une ébauche de théologie chrétienne, y énonçant assez clairement l’existence de Dieu, sa nature et ses attributs, son unité dans la Trinité des personnes, ainsi que sa Providence. Et d’insister sur le Dieu existe ! Il en trouve la preuve dans l’ordre admirable qui éclate dans l’univers, et dans sa distinction de la matière : Sans doute nous le distinguons de la matière, la matière est créée et sujette à corruption ; Dieu est, au contraire, unique, incréé, éternel, invisible, impassible, infini, incompréhensible (Supplique au sujet des chrétiens, IV).

De même, selon lui, la preuve de l’unité et de l’unicité de Dieu, tirée de l’immensité divine, n’est qu’un dilemme en forme : S’il y avait eu dès le principe deux ou plusieurs dieux, de deux choses l’une : ou ils occuperaient le même espace, ou ils occuperaient chacun un lieu distinct. Or, ils ne sauraient occuper le même espace, car étant inengendrés, ils ne devraient pas être semblables. D’autre part, comme le Créateur pénètre en tout sens l’œuvre qu’il a faite, il ne saurait y avoir de place pour un deuxième Dieu. Donc… (Supplique au sujet des chrétiens, VIII).

Dans son Traité sur la résurrection des morts, Athénagore allait dans un premier temps réfuter les objections contre la résurrection avant de donner des preuves directes de la résurrection. Sa réfutation est là encore fondée sur un dilemme : ou Dieu ne peut pas ressusciter les morts ou il ne le veut pas. S’il ne le peut pas, c’est par défaut de science, de force ou de possibilité intrinsèque, ce qui ne peut être soutenu pour un dieu. S’il ne le veut pas, c’est par justice ou par dignité, ce qui ne peut être là encore soutenu, Dieu n’étant pas morgue et distance mais amour.

Dans un second temps, il va chercher à démontrer le dogme de la résurrection, et ce à partir de quatre preuves (De Resurrectione mortuorum XII-XXV) : ⑴ la destinée de l’homme qui ne peut avoir été créé pour aboutir à la mort, ce qui serait absurde ; ⑵ la nature de l’homme conçu comme association naturelle d’un corps et d’une âme ; ⑶ la nécessité d’un jugement, tant pour le corps que pour l’âme ; ⑷ la fin dernière qui est la béatitude dans la vision de Dieu.

Nous nous intéresserons ici surtout à la deuxième preuve, tirée de la nature humaine. En effet, cette preuve est en elle même un résumé très précis de la théorie chrétienne du composé humain : La nature humaine est l’assortiment admirable d’une âme immortelle et d’un corps. Ce n’est pas à l’âme seule et selon sa nature particulière, ni au corps seul et sans aucun rapport avec l’âme, que Dieu a prétendu donner l’être et la vie, mais bien à l’homme qui réunit ensemble l’âme et le corps. Dieu veut qu’il y ait entre les deux communauté de vie, de fin, de destinée, et que cette communauté aille en un certain sens jusqu’à l’identité. En effet, l’âme et le corps ne font qu’un même être, auquel on attribue également les affections de l’âme et les mouvements du corps, les raisonnements et les sensations, l’inertie et l’activité.

Athénagore est en fait intéressant tant par sa forme que par sa doctrine. Pour ce qui est de la forme, il faut en retenir l’ordre rigoureux et la clarté dans les idées. Ainsi, l’Intercession pour les chrétiens est rédigée selon tous les principes de l’art rhétorique grec, avec exorde, divisions et preuves de chaque partie. Il en est de même dans le Traité dont Athénagore justifie ainsi la division : “ L’apologie et la démonstration de la vérité aboutissent toutes deux à une même fin : mais s’agit-il des incrédules et des sceptiques, il faut commencer par l’apologie de la vérité. ” Athénagore fait donc montre d’un très grand soin de la méthode, méthode fondée sur la précision. En ce sens, on peut dire qu’Athénagore est un précurseur de la scolastique.

Pour ce qui est du fond, on retrouve chez Athénagore une grande pureté de doctrine et une réelle connaissance de la philosophie ; de même, il ne cherche pas à s’opposer à la philosophie antique, se distinguant ainsi d’un Tatien ou d’un Hermias si railleur, conservant au contraire à leur égard une attitude bienveillante et constructive, préfigurant ainsi Justin. On peut ainsi dire que son Apologie est l’un des premiers traités de théologie rationnelle, de recherche d’union entre la Foi et la raison. Et il se distingue ici des premiers apologistes qui faisaient appel à la tradition ou au consentement des peuples et non pas à la raison. Cette démarche se retrouve aussi dans le Traité où, plus encore que dans l’Apologie, il va chercher à appliquer le principe de raison à la défense d’un dogme précis

Athénagore n’est donc pas un polémiste, mais réellement un philosophe.

Pour ce qui est de la morale, et du rapport des chrétiens au monde et au métier des armes, qui ne sont finalement que secondes dans sa pensée, malgré la forme apologétique de sa Supplique, on remarquera que dans sa Supplique au sujet des chrétiens, Athénagore apparaît comme favorable aux conquêtes militaires de Rome et à la soumission à l'empereur : Qui mériterait mieux d'obtenir la satisfaction de leur requête que des hommes comme nous, qui prient pour le salut de votre Empire, afin que la succession impériale se fasse du père au fils en toute justice, et que votre pouvoir s'accroisse et s'étende jusqu'à tout lui soumettre ? (Supplique au sujet des chrétiens, XXXVII, 2). On retrouve une telle allégeance chez Justin (1 Apol. XVII, 3), Tatien (Ad Graec. IV), Théophile d’Antioche (Ad Aut. I, 11), Origène (Contra Cels. VIII, 73) et Tertullien (Apol. XXVIII, 3 ; XXXVI, 2) ; mais la question légitime est celle de savoir si il s'agit d'une réelle mise en œuvre de la vision paulinienne du tout pouvoir vient de Dieu, ou d'une volonté, dans une approche apologétique et de recherche de suppression de la persécution, d'éviter toute accusation de crime de lèse-majesté.

Le [XIX, 6] de son Sur la résurrection des morts, sans contredire cette approche, permet de préciser la pensée d’Athénagore, posant de facto certaines limites à la guerre, donc à l’action du prince : Le brigand, le despote ou le tyran qui a fait périr contre le droit des milliers et des milliers de gens, ne saurait se libérer par une seule mort du châtiment que méritent ses crimes ; de même pour celui (…) qui fait outrage aux enfants tout autant qu'aux femmes, qui détruit les cités contre le droit, qui brûle les maisons avec leurs habitants, ravage le pays et anéantit du même coup peuples, nations ou même race entière. Il n'y a donc pas comme l'affirment certains évolution de la pensée d'Athénagore : il semble ici non pas tant critiquer l'usage des armes - ou condamner la conquête - mais bien plus le mésusage de ces mêmes armes, posant en fait un certain nombre de lois de la guerre, lois que l'on retrouvait partiellement dans le Deutéronome (Dt 20, 10-20, …), et qui se retrouvent dans l'actuel droit de la guerre… Il ne se distingue en fait pas vraiment de Marc-Aurèle (121-180), notamment de ses Pensées pour moi-même, [IV, 48], ou encore de Platon, même si sa vision est plus complète de par la référence au Christ.

Néanmoins, il n’apparaît pas qu’Athénagore soit favorable à l’entrée des chrétiens dans les armées, même s’il ne se prononce pas directement sur ce point, et ce pour au moins deux raisons. Tout d’abord, répondant à l’accusation d’anthropophagie faite aux chrétiens, il insiste sur l’horreur qu’on ces derniers de voir se répandre le sang humain : Car ceux qu’on sait même incapables de supporter le spectacle d’une exécution, fut-elle juste, qui pourrait les accuser de meurtre ou d‘anthropophagie. (…) Mais nous, nous estimons que la vue d’un meurtre se rapproche de l’homicide, et nous avons interdit de pareils spectacles : comment donc, si nous en refusons même la vue pour ne contracter ni tâche, ni souillure, pouvons-nous commettre des meurtres ? (Supplique au sujet des chrétiens XXXV, 4-5). Athénagore va donc très loin, refusant non seulement l’homicide, mais même la vue de l’homicide. Or, comme le métier de soldat expose à l’un ou l’autre de ces actes, le chrétien ne peut donc pour cette simple raison être soldat. Il n’évoque cependant ici que la question des spectacles de gladiateurs, et plus généralement du cirque, rejoignant ici la plupart des Pères, de Théophile à Lactance, de Tertullien à Irénée…, mais le contenu de sa citation est aisément transposable.

Ensuite, on se souviendra, et pour revenir sur le sujet, que, répondant à l’accusation d’athéisme, il insiste sur le refus du chrétien d’accepter de participer à des sacrifices sanglants ou à des actes relevant de l’idolâtrie, ainsi que sur la vanité des sacrifices. Or, le métier des armes impliquant la participation à certains rites et sacrifices, et cette participation étant interdite au chrétien, il y a là une seconde impossibilité pour le chrétien d’adopter le métier des armes.

On peut même en déduire qu’Athénagore exige du soldat se convertissant d’abandonner le métier des armes… Par contre, il ne se prononce pas sur le cas du soldat païen.

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Ecrivains chrétiens
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