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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 11:18

On se souviendra tout au long de ce qui suit de l'Ancien Testament, car on y trouve des exemples de guerres justes et de guerres injustes, et leurs caractéristiques sont finalement assez proches des problématiques qu'évoqua bien plus tard saint Augustin lorsqu'il posa les conditions de la guerre juste. On notera juste que dans l'Ancien Testament les guerres justes sont toujours gagnées, alors que les guerres injustes sont perdues, saint Augustin ne faisant pas de cette proposition la sienne ; de même, lorsque l'offenseur reconnaît ses torts, il y a la paix, car la recherche de la paix est juste, car prioritaire sur la guerre.

Le parallèle avec saint Augustin est vraiment flagrant, mais finalement fort peu surprenant, en ce sens que saint Augustin s'inspira assez largement de l'Ancien Testament pour élaborer sa doctrine.

On remarquera que ces conditions se retrouvent dans l'actuelle doctrine de l'Église catholique, qui s'inscrit donc bien dans la Tradition, comme le démontrent les articles 2302 à 2317 du Catéchisme de l'Église Catholique. On les retrouve aussi comme cela a été vu aux articles 33 à 51 de la Charte des Nations unies…

Augustin d’Hippone a bien théorisé la guerre juste, mais tout en faisant de la paix l’objectif majeur, la seule fin. La recherche de la paix est le vrai moteur de la pensée augustinienne, seule l’injustice de l’ennemi imposant au sage de faire une juste guerre, la guerre, même juste, causant  de la douleur au sage, et il est inhumain de ne pas frémir devant la guerre, car la guerre, même juste, est toujours une misère : Mais, dira t-on,  le sage  n'entreprendra que des guerres justes. Eh ! n'est-ce pas cette nécessité même de prendre les armes pour la justice qui doit combler le sage d'affliction, si du moins il se souvient qu'il est homme ? Car enfin, il ne peut faire une guerre juste que pour punir l'injustice de ses adversaires, et cette injustice des hommes, même sans le cortège de la guerre, voilà ce qu'un homme ne peut pas ne pas déplorer. Certes, quiconque considérera des maux si grands et si cruels tombera d'accord qu'il y a là une étrange misère. Et s'il se rencontre un homme pour subir ces calamités ou seulement pour les envisager sans douleur, il est d'autant plus misérable de se croire heureux, qu'il ne se croit tel que pour avoir perdu tout sentiment humain (De Civ. Dei, XIX, 7). La guerre, même juste, frappe donc le sage d'affliction, restant dans tous les cas une misère. De ce fait, seule la défense de la justice peut apparaître comme motivation de la guerre juste.

La pensée augustinienne est en fait un mélange de droit naturel et de philosophie rationnelle, comme on le retrouve par exemple chez Cicéron, mais révisé au travers de la vision des Béatitudes, donc de la vision divine. C'est ainsi que le Père Marcel Chossat a pu montré qu'il y avait une grande continuité de la doctrine chrétienne en la matière jusqu'à nos jours, avec comme clé de voûte Saint Augustin, et même depuis la doctrine de l'antiquité : Au troisième livre De la République, Cicéron s'applique à réfuter cette opinion que l'injustice est nécessaire au gouvernement de l'État. Bien au contraire, conclut-il, la République ne fleurit et ne prospère que par la justice. Les actes de l'État n'échappent pas à la loi morale, ils doivent respecter toujours la loi naturelle. Pour être permise, la guerre doit être juste. Et c'est de ce troisième livre De la République que saint Augustin et Isidore de Séville ont tiré leurs célèbres définitions de la "juste guerre", que recueillit le Décret de Gratien et que s'approprièrent tous les théologiens, de saint Thomas d'Aquin à Suarez, et, à leur suite, Grotius (M. Chossat, La paix et la guerre d'après le Droit naturel chrétien, Bloud, Paris, 1918, pp. 66-67).

Malgré tout, de la guerre peut naître du bien puisque par la guerre Dieu corrige les mœurs, éprouve et augmente la vertu, ce à quoi Vauvenargues (1715-1747) répondra avec sa maxime CCXXV selon laquelle le vice fomente la guerre ; la vertu combat : s’il n’y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix

En fait, pour saint Augustin, les malheurs de la guerre seraient une sanction du péché ; même lorsque la défaite humilie ceux qui avaient pour eux le bon droit - preuve supplémentaire du fait que le Royaume de Dieu n'est pas de ce monde  -, il faut regarder cette douloureuse épreuve comme voulue de Dieu pour purifier le peuple des fautes dont il doit lui-même s'avouer coupable : Omnis victoria eum etiam malis provenit, divine judicio victos humiliat, vel emendans peccata, vel puniens. C'est la vertu expiatrice de la guerre que l'on retrouvera chez Joseph de Maistre (in : Les soirées de Saint-Pétersbourg, 7ème entretien)…

Il ne faut pas être l’agresseur - Pour commencer, un exemple tiré de l'Ancien Testament. Les Ammonites ayant inopinément  attaqué les Israélites, Jephté, qui avait été élu chef des Israélites, envoya leur dire : Qu'y a-t-il entre toi et moi pour que tu sois venu vers moi faire la guerre à mon pays ? (Jg 11, 12). Les Ammonites renouvelèrent alors une ancienne querelle, et prétendirent que les Hébreux, au sortir de l'Égypte, avaient envahi leur pays.  Jephté justifia aisément son peuple de ce reproche ; et comme les enfants d'Ammon ne se rendirent pas à ses raisons, il leur dit : Que le Seigneur, le juge, juge aujourd'hui entre les fils d'Israël et les fils d'Ammon (Jg 11, 27). Après quoi, il les attaqua et les défit. La guerre d'Israël est ici une guerre défensive, et Dieu donna la victoire à ses guerriers.

Cette première condition ne découle pas d'un texte particulier de saint Augustin mais de l'ensemble de l'économie de son œuvre. Elle est inhérente à sa théologie de la paix !

La guerre ne peut être civile et la décision de l’engager revient à la seule autorité publique - La guerre ne peut être entreprise que par la seule autorité publique, et ne doit en aucun cas être civile, cette dernière étant bien plus pénible que la guerre avec un ennemi :  Il importe assurément de voir pour quelle raison et par ordre de qui la guerre est entreprise ; cependant l'ordre naturel exige, dans l'intérêt de la paix du genre humain, que le pouvoir de la commander appartienne au prince, et que le devoir de la faire, pour la paix et le bien général, incombe au soldat (Contra Faust., XXII, 75). Nul ne doit se contenter de dire : Dieu sait que je ne voulais pas qu'on fît cela. Ne pas y avoir pris part, n'y avoir pas consenti : voilà bien deux choses ; mais ce n'est pas encore assez. Il ne suffisait point de ne pas consentir, il fallait encore s'opposer. Il y a pour les méchants des juges, il y a des pouvoirs établis. “ Ce n'est pas sans raison, dit l'Apôtre, que le pouvoir porte le glaive ; car il est le ministre de Dieu dans sa colère : mais contre celui qui fait le mal. Le ministre de la colère divine contre celui qui fait le mal. Si donc tu fais le mal, poursuit-il, crains. Ce n'est pas sans raison qu'il porte le glaive  (Sermon CCCII, 11).

Saint Augustin confirmera à plusieurs reprises cette condition, insistant toujours sur la paix : Nous vous recommandons, nous vous prions, au nom du Seigneur et de sa mansuétude, de vivre avec douceur, de vivre en paix. Laissez les autorités accomplir tranquillement les devoirs dont elles rendront compte à Dieu et à leurs supérieurs (Sermon CCCII, 21).

La condition est la décision de l'autorité, et il importe peu que cette autorité soit chrétienne ou non. En contrepartie, il faut reconnaître que saint Augustin, reprenant ici Ambroise de Milan, fait assumer au chef l'intégralité de la responsabilité quand à la justesse ou non d'une guerre. Ainsi, un juste, engagé comme soldat sous un roi, même sacrilège, a droit de demander à combattre par son commandement, en respectant l'ordre et la paix chez les citoyens, quand il est assuré que ce qu'on exige de lui n'est point contre la loi de Dieu, ou du moins quand il n'est pas sûr du contraire, en sorte que l'injustice de l'ordre rende peut-être le roi coupable, pendant que l'obéissance excuse le soldat (…) (Contra Faust., XXII, 75).

Saint Augustin rappelle avec encore plus de force cette exemption du soldat, dès lors que celui-ci combat avec la certitude d'agir pour la justice et la vérité : Mais il (l'Apôtre) a fait attention : il a médité, pesé, adopté, châtié son langage. Remarquez bien ces mots : “ Fais le bien, et par elle (la puissance) tu seras glorifié ” ; soit qu'elle te loue elle-même, si elle est bonne ; soit que, si elle est injuste et que tu meures pour la foi, pour la justice, pour la vérité, elle travaille à ta gloire par ses cruautés mêmes, non pas en te louant, mais en te donnant l'occasion de mériter des louanges. Ainsi donc fais le bien, et tu en jouiras avec sécurité (Sermon CCCII, 12).

Il est cependant dommage que saint Augustin n'ait pas apporté de réponse précise à l'attitude à adopter par le soldat ayant pleine conscience de l'injustice de la guerre, même si l'ensemble de son œuvre, et en particulier l'esprit de La Cité de Dieu, laisse penser que le soldat doit alors agir selon sa conscience de chrétien, donc refuser de tuer. De plus, comme il lie la justice à l'État lui-même, donc à sa composante qu'est le pouvoir, en affirmant que là où il n'y a pas de justice il n'y a pas d'État (De Civ. Dei, XIX, 21), on peut supposer que dès lors que l'injustice est reconnue par tous, il y a exemption d'obéissance.

Tout cela semble donc déjà interdire la guerre civile, puisque celle-ci est par définition non décidée par l'autorité légitime. Et, pour saint Augustin, si la guerre est horrible, la guerre civile est encore plus horrible : Mais (…) voici qu'une Cité faite pour l'empire, en imposant sa loi aux nations vaincues, leur a aussi donné sa langue, de sorte que les interprètes, loin de manquer, sont en grande abondance. Cela est vrai ; mais combien de guerres gigantesques, de carnage et de sang humain a t-il fallu pour en venir là ? Et encore, ne sommes nous pas au bout de nos maux. Sans parler des ennemis extérieures qui n'ont jamais manqué à l'empire romain et qui chaque jour le menacent encore, la vaste étendue de son territoire n'a t-elle pas produit ces guerres mille fois plus dangereuses, guerres civiles, guerres sociales, fléaux du genre humain, dont la crainte seule est un grand mal ? (De Civ. Dei, XIX, 7).

Saint Augustin insiste d'ailleurs bien sur l'horreur de la guerre civile en reprenant des exemples dans l'histoire de Rome, qu'il évoque la guerre entre Rome et Albe : Cette guerre ne fut-elle pas plus que civile,  puisque la cité fille  y combattit contre la cité mère ?  (De Civ. Dei, III, 14), l'enlèvement des Sabines : À combien de proches et d'alliés cette victoire coûta-t-elle la vie, et de part et d'autres quel nombre de blessés ! La guerre de César et de Pompée n'était que la lutte d'un seul beau-père contre un seul gendre, et encore, quand elle éclata, la fille de César, l'épouse de Pompée n'était plus ; et cependant, c'est avec un trop juste sentiment de douleur que Lucain s'écrie : “ Je chante cette guerre plus que civile, terminée aux champs de l'Émathie et où le crime fut justifié par la victoire ” (De Civ. Dei, III, 13), ou encore la guerre de Sylla : Sylla, qui vint tirer vengeance de ces cruautés au prix de tant de sang, mit fin à la guerre ; mais comme sa victoire n'avait pas détruit les inimitiés, elle rendit la paix encore plus meurtrière. (…). Bientôt Sylla entra victorieux à Rome, après avoir fait égorger dans une ferme publique sept mille hommes désarmés et sans défense. Ce n'était plus la guerre qui tuait, c'était la paix ; on ne se battait plus contre ses ennemis, un mot suffisait pour les exterminer (De Civ. Dei, III, 28).

 Que nous dit Thomas d’Aquin, le Docteur angélique ? 1° L'autorité du prince, sur l'ordre de qui on doit faire la guerre. Il n'est pas du ressort d'une personne privée d'engager une guerre, car elle peut faire valoir son droit au tribunal de son supérieur ; parce qu'aussi le fait de convoquer la multitude, nécessaire pour la guerre, n'appartient pas à une personne privée. Puisque le soin des affaires publiques a été confié aux princes, c'est à eux qu'il appartient de veiller au bien public de la cité, du royaume ou de la province soumis à leur autorité. De même qu'ils le défendent licitement par le glaive contre les perturbateurs du dedans quand ils punissent les malfaiteurs, selon cette parole de l'Apôtre (Rm 13, 4) : "Ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive ; il est ministre de Dieu pour faire justice et châtier celui qui fait le mal" ; de même aussi il leur appartient de défendre le bien public par le glaive de la guerre contre les ennemis du dehors. C'est pour cela qu'il est dit aux princes dans le Psaume (82, 4) : "Soutenez le pauvre, et délivrez le malheureux de la main des pécheurs". et que S. Augustin écrit : "L'ordre naturel, appliqué à la paix des mortels, demande que l'autorité et le conseil pour engager la guerre appartiennent aux princes."(Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, question 40, article premier ).

La guerre ne peut être décidée et conduite que par une autorité compétente, celle qui exerce dans l'État le pouvoir suprême. Elle ne peut donc pas être décidée par de simples particuliers, ni même par une autorité secondaire ; les guerres privées féodales sont ainsi condamnées, ainsi que les guerres séditieuses.

Un droit qui doit être moralement certain - La guerre doit s’appuyer sur un droit moralement certain et avoir une juste cause, le dommage infligé par l’agresseur devant être durable, certain et grave ; il reprend ici l’idée de Cicéron selon lequel la République peut faire la guerre pour son salut. Il est donc des guerres justes, celles qui tendent à réprimer, de la part de l'adversaire, une entreprise coupable : Iniquitas partis adversae justa bella ingerit gerenda sapienti.

Mais, dans tous les cas, et de ce fait même, une même guerre ne peut pas être juste de plusieurs côtés à la foi, puisque la fin de la guerre juste est de corriger une injustice :  Il ne peut faire une guerre juste que pour punir l'injustice de ses adversaires, et cette injustice des hommes, même sans le cortège de la guerre, voilà ce qu'un homme ne peut pas ne pas déplorer (De Civ. Dei, XIX, 7).

On relèvera aussi que pour saint Augustin la religion n’est pas une cause juste de guerre, cette vision ne commençant vraiment à émerger qu’au milieu du XIème siècle, et ce même si l’impiété fait guerre à Dieu. Il reprenait ainsi le principe de son maître Ambroise de Milan (340-397) selon lequel l’Église ne conquiert pas avec des armes temporelles les forces qui lui sont opposées, mais avec les armes de l’esprit

Saint Thomas d'Aquin alla un peu plus loin que saint Augustin en reprenant cette condition. La guerre doit avoir une juste cause, c’est-à-dire qu'elle doit viser à sauvegarder le bien commun. Il doit donc y avoir soit imputabilité juridique, soit certitude d’une culpabilité morale et subjective. Il y a donc cumul de l’idée de faute imputable et de culpabilité avec les conséquences morales et juridiques de la faute commise. On doit donc combattre l'adversaire à raison d'une faute proportionnée qu'il ait réellement commise : 2° Une cause juste :  il est requis que l'on attaque l'ennemi en raison de quelque faute.  C'est pour cela que S. Augustin écrit :  "On a coutume de définir guerres justes celles qui punissent des injustices quand il y a lieu, par exemple  de châtier un peuple ou une cité  qui a négligé de punir un tort commis par les siens,  ou de restituer ce qui a été enlevé par violence." (Quaest. in Heptat. VI, q. 10 sur Josué 8, 2) ” (Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 40, a. 1, rép.).

Se pose alors le problème de la juste guerre dans les cas où apparaît l'impossibilité certaine de donner aux conflits internationaux une solution pacifique qui satisfasse aux strictes exigences du droit.

Par ailleurs, saint Augustin insiste sur le fait que la guerre ne doit pas causer un mal supérieur au mal que l'on veut corriger par son entremise. Si le mal causé est supérieur au dommage subi, car la guerre engendre toujours du mal, alors la guerre n'a pas de juste cause et n'est donc pas juste ; et il faut déjà avant même de penser à la guerre regarder ses propres fautes : Tu le condamnes et tu fais comme lui ? Tu veux par le mal triompher du mal ? Triompher de la méchanceté par la méchanceté ? Il y aura alors deux méchancetés qu'il faudra vaincre l'une et l'autre (Sermon CCCII, 10).

Il faut donc avant tout chercher à être juste à la guerre, tout autre cas créant deux maux et non plus un seul mal. Et un lien est ainsi établi entre la juste cause et l’intention droite , même si l'on peut penser à [Mt 7, 1-5], saint Augustin se fonde ici principalement sur [Rm 12, 21]

Une intention droite - Chez les Hébreux, la guerre menée par orgueil ou par soif du pouvoir est injuste, car elle n'a pas une juste cause. De plus, dans l'Ancien Testament les guerres justes sont toujours gagnées, alors que les guerres injustes sont toujours perdues… Deux exemples… Ben-Hadad II, roi d'Aram, étant venu avec son armée devant Samarie, envoya déclarer la guerre à Achab, septième roi d'Israël, en disant : Ton  argent  et ton or  sont à moi,  tes femmes et  tes enfants  restent à toi (1R 20, 3). Achab, qui se sentait trop faible pour lui résister, répondit : À tes ordres, Monseigneur le roi ! Je suis à toi avec tout ce qui m'appartient (1R 20, 4). Alors, Ben-Hadad, plus fier qu'auparavant, lui fit dire : Je t'ai mandé : "Donne-moi ton argent et ton or, tes femmes et tes enfants." Sois sûr que demain à pareille heure, je t'enverrai mes serviteurs, ils fouilleront ta maison et les maisons de tes serviteurs, ils mettront la main sur tout ce qui leur plaira et ils l'emporteront (1R 20, 5-6). Ces demandes parurent injustes et exorbitantes à Achab et à son conseil ; ils résolurent de se défendre, et de soutenir le siège de Samarie, siège que Ben-Hadad fut obligé d'abandonner après une grande perte (1R 20, 7-21). La guerre menée par Ben-Hadad est injuste car il est  l'envahisseur tout en agissant par orgueil.

De même, Amasias, roi de Juda, orgueilleux de quelques avantages qu'il avait remportés contre les Iduméens envoya défier Joas, roi d'Israël en lui disant : Viens t'affronter avec moi ! (2R 14, 8). Joas, sans s'émouvoir, lui fit réponse : Le chardon du Liban a envoyé dire au cèdre du Liban : "Donne ta fille en mariage à mon fils !"  Mais la bête sauvage du Liban est passée et a piétiné le chardon.  Certes,  tu as vaincu Edom et ton cœur en est fier.  Glorifie-toi,  mais reste chez toi ! (2R 14, 9-10a). Amasias ne se rendit pas. Les deux rois se virent avec leurs armées à Bet-Shémesh, à la frontière de Juda et de Dan (Jos 15, 10), mais celle de Juda fut battu (2R 14, 8-13 ; 2Ch 25, 20-23). Le roi de Juda cherche là à mener une guerre par orgueil ; il est défait car sa guerre est injuste.

Comme cela est patent dès l’Ancien Testament, la guerre doit donc être faite dans une intention droite, c’est-à-dire procurer un bien ou éviter un mal, tout en cherchant la paix sans  faire durer la guerre d’une manière inutile. Le but légitime de la guerre n'est pas la victoire mais la paix dans la justice, le rétablissement durable d'un ordre social respectant chacun : Pax omnium rerum tranquillitas ordinis. Ordo est parium dispariumque rerum, sua cuique loca tribuens, dispositio. Autrement dit, on doit vouloir la paix et ne faire la guerre que par nécessité, pour que Dieu vous délivre de la nécessité de tirer l'épée et vous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour exciter la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Restez donc amis de la paix, même en combattant, afin que la victoire vous serve à ramener l'ennemi aux avantages de la paix (Lettre CLXXXIX à Boniface, 6).

Et c’est là que la théologie de la paix de saint Augustin déploie toute sa puissance, et c’est aussi un tel point qui montre combien la boucle semble se refermer   aujourd’hui  avec un retour  à  saint Augustin.  En effet, oubliant saint Augustin, l’Église allait pendant longtemps considérer que l’intention droite se limitait à la seule réparation du dommage, voire d’une offense - et l’on sait à quels excès l’introduction de l’idée d’offense a conduit -, dans une relation se prétendant chevaleresque des relations entre États. Or, aujourd’hui, comme pour saint Augustin, réparer n’est plus suffisant pour confirmer la droiture d’une intention ; la seule intention droite est celle qui, dans la guerre, qui reste péché, vise la paix, au renforcement de la coopération entre les peuples… Sa finalité n’est pas l’obtention d’une victoire militaire, mais la construction d’une paix durable car juste ! De ce fait, et dans une perspective d’actualité, une intervention militaire, même internationale, qui ne s’accompagne pas d’une action de reconstruction de dégâts antérieurs à la guerre ou de développement durable échappe à l’intention droite, et ne peut  être qualifiée de guerre juste !

Francesco de Vitoria reprendra cette idée en affirmant que le but de la guerre est de rétablir la justice et non pas d’aller jusqu’au bout de la raison du plus fort, mais sa justification de l’esclavage et du butin fait que sa vision de l’intention droite n’est pas juste, maintenant une part de péché, oubliant qu’il n’y a plus de maître ni d’esclave (cf. Ga 3, 28), oubliant la recommandation de Jean le baptiste aux soldats (Lc 3, 14) !

Pour saint Augustin, la guerre ne doit pas être conduite à des fins d'orgueil ou de possession : Quand elle est entreprise par l'ordre de Dieu même, on ne peut sans crime douter qu'elle soit juste, et quand son but soit ou d'effrayer, ou d'écraser ou de subjuguer l'orgueil humain (Contra Faust., XXII, ch. 75). La guerre ne doit pas être faite par ambition, car il ne s'agit plus alors que de brigandage : Faire la guerre à ses voisins, attaquer des peuples dont on a reçu aucune offense et seulement pour satisfaire son ambition, qu'est-ce autre chose que du brigandage en grand ? (De Civ. Dei, lV, 6). Et saint Augustin de déplorer que l'empire romain se soit construit sur la guerre et les massacres : Mais (…) voici qu'une Cité faite pour l'empire, en imposant sa loi aux nations vaincues, leur a aussi donné sa langue, de sorte que les interprètes, loin de manquer, sont en grande abondance. Cela est vrai ; mais combien de guerres gigantesques, de carnage et de sang humain a t-il fallu pour en venir là ? (De Civ. Dei, XIX, 7).

La guerre offensive est donc interdite ; elle s'assimile à un crime ! Seule la guerre défensive, et répondant à une offense grave, est justifiable. Même la guerre préventive n'est pas autorisée ! Reste qu’un vide persiste dans la pensée de saint Augustin, car il ne définit pas ce qu’est une guerre entreprise par l’ordre de Dieu, ouvrant ainsi la voie à toutes sortes de déviances ! Il reste ici trop proche de la vision de l’Ancien Testament, oubliant pour une fois que celui-ci ne doit être lu qu’à la lumière du Nouveau Testament ; il a oublié de préciser ici que, comme l’a enseigné saint Irénée, l’Ancien Testament n’est qu’une démarche pédagogique de Dieu à un stade archaïque de la culture humaine non encore éclairée par le Christ. Or, certaines des guerres “ordonnées par Dieu” de l’Ancien Testament sont des massacres, voire des Génocides ; pourtant Dieu ne peut pas avoir ordonné des crimes contre l’humanité ! Quel dommage que saint Augustin n’ait pas précisé sa pensée sur ce point spécifique (et ce même si toute sa théologie est dominée par la vision du Christ), car cela aurait épargné bien des misères, et plus encore certains travestissements de la parole divine !

Pour saint Thomas d'Aquin également, l’intention doit être droite : 3° Une intention droite chez ceux qui font la guerre : on doit se proposer de promouvoir le bien ou d'éviter le mal.  C'est pour cela  que S. Augustin écrit : " Chez les vrais adorateurs de Dieu les guerres mêmes sont pacifiques, car elles ne sont pas faites par cupidité ou par cruauté, mais dans un souci de paix, pour réprimer les méchants et secourir les bons. " En effet, même si l'autorité de celui qui déclare la guerre est légitime et sa cause juste, il arrive néanmoins que la guerre soit rendue illicite par le fait d'une intention mauvaise. S. Augustin écrit en effet : "Le désir de nuire, la cruauté dans la vengeance, la violence et l'inflexibilité de l'esprit, la sauvagerie dans le combat,  la passion de dominer et autres choses semblables,  voilà ce qui  dans les guerres est  jugé coupable  par le droit." (Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIae q. 40, a. 1, rép.).

Il faut donc faire loyalement effort pour procurer le bien et pour éviter le mal dans toute la mesure du possible. Il faut donc s’interdire toute forme de mal, tout en s’astreignant à toute forme obligatoire du bien (charité, justice, …). Ceci concerne tant la décision, la conduite que la conclusion de la guerre. Se pose ici le problème de la conduite de la guerre avec les règles que lui impose la morale chrétienne et celui de la juste paix.

Un devoir : rechercher avant tout la paix - Avant tout, un autre exemple tiré de l'Ancien Testament. Les Philistins étant entrés sur les terres de Juda pour se venger du feu que Samson  avait mis dans leurs moissons, ceux de Juda vinrent leur demander : Pourquoi  êtes-vous ainsi venus contre nous dans notre terre ? On leur dit qu'on n'en voulait qu'à Samson qui avait désolé les campagnes des Philistins. Ceux de Juda promirent de leur livrer le coupable et les Philistins se retirèrent. Les Judéens cherchent avant tout la paix, et reconnaissent les torts d'un des leurs ; ils obtiennent la paix, car la guerre qu'ils auraient menée aurait été injuste car l'un des leurs était l'offensant (Jg 15,9-13).

Avant de se lancer dans une guerre, tous les moyens d’éviter la guerre doivent avoir été épuisés, priorité étant donc donnée à la paix, car le soldat doit désirer la paix, la nécessité seule (devant) porter la guerre. Une démonstration de l’approche augustinienne de la paix a déjà été présentée précédemment, et se retrouve dans le Sermon CCCLVII.

La guerre n'est qu'une solution extrême qui ne doit être envisagée que dès lors que toute tentative de sauvegarder autrement  la cause du bon droit ou du bien commun a échoué ; en effet, la guerre  engendre tant de maux et d'horreurs, que l'on ne peut s'y résigner que contraint par un impérieux devoir : Mala tam magna, tam horrenda, tam saeva.

Cette donnée augustinienne est aujourd’hui devenue un fondement du droit international public… Depuis la fin de la première guerre mondiale, l’ampleur des combats et le nombre des victimes ont fait que la question est redevenue d’actualité. Force est depuis lors faite de constater que la qualification d’agression ne peut plus se situer du seul côté de la victime, du seul État agressé. Ainsi, le concile de Vatican II dans la constitution Gaudium et spes ne reconnaît le droit des gouvernements à la légitime défense qu’à défaut d’une autorité internationale compétente ; aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense (Gaudium et spes, 79, § 4).

Cette obligation de donner priorité à la paix est très actuelle, même si elle n'est malheureusement pas toujours respectée. Elle se retrouve dans la Charte des Nations unies dont elle est d'une certaine façon le fondement. Ainsi, selon le Préambule de la Charte des Nations unies, l’objectif des Nations unies est de préserver les générations futures du fléau de la guerre. La paix est prioritaire, elle est la fin même des Nations unies !

De même, l’article 39 (ONU), qui ouvre le chapitre VII de la Charte des Nations unies consacré aux actions possibles en cas de menace contre la paix, de rupture de la paix ou d’acte d’agression, donne une priorité à la recherche a priori de la paix. Cet article confie au Conseil de sécurité - CSNU - la responsabilité principale du maintien de la paix en lui octroyant de très larges moyens d’action puisque le Conseil de sécurité d’une part, constate l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression, l’opération de qualification étant considérée comme un préalable à l’action. Ce jugement correspond aux trois seuls types de situation désignés à l’article 39, des mesures provisoires pouvant être mises en œuvre ; d’autre part, et comme conséquence de ce constat, fait des recommandations ou décide de certaines mesures, conformément aux articles 41 et 42 de la Charte.

Ces dernières mesures n’impliquent pas forcément l’emploi de la force armée. Elles invitent avant tout les États membres des Nations unies à entreprendre par exemple l’interruption compète ou partielle des relations économiques, des moyens de communication ou des relations diplomatiques avec l’État fautif. Néanmoins, si le Conseil estime que ces mesures sont inadéquates, il a la possibilité d’entreprendre une action coercitive, mais uniquement en dernier recours. De même, le Conseil de sécurité a la possibilité, avant de déclencher de telles sanctions, d’indiquer ou d’ordonner des mesures conservatoires visant à empêcher une aggravation de la situation.

Reste que l’article 39 ne donne aucune définition des trois types de situations qu’il concerne ; le droit onusien est ici bien moins complet que la doctrine chrétienne de la guerre juste qui a toujours cherché, parfois avec des erreurs voire des errements graves, à distinguer clairement les guerres justes des guerres injustes.

Ainsi, malgré certains éclaircissements, des imprécisions demeurent. La menace contre la paix peut couvrir des hypothèses très diverses, allant d’un conflit armé entre États à une situation interne très grave susceptible d’avoir des répercussions internationales. Le Conseil de sécurité a donc exigé, pour qu’une situation soit qualifiée de menace contre la paix dans les termes de l’article 39, qu’elle constitue une menace non seulement grave, mais encore actuelle pour la paix internationale. Par ailleurs, la rupture de la paix est une formule très souple qui n’oblige pas à désigner l’État responsable de cet acte ou de la situation qui en a résulté. Elle n’a donc été que très peu utilisée tant par le Conseil de sécurité que par l’Assemblée générale. Enfin, en adoptant la résolution 3.314 du 14 décembre 1974, l’Assemblée générale est parvenue à donner une définition de l’agression.

Dans la foulée de Pie XII, mais surtout de Paul VI, Jean-Paul II a, dans cet esprit, fait des institutions internationales la clé de toute solution aux problèmes de paix ou de guerre. Le Pape Paul VI avait ainsi insisté dans tout son message sur cet impératif de rechercher avant tout la paix. Il suffit pour s’en convaincre de relire son Encyclique du 15 septembre 1966 (Au nom du Seigneur, Nous crions : "Arrêtez !") où il a posé des bornes indépassables par le chrétiens : Les États ne doivent pas se faire la guerre mais au contraire conjuguer leurs efforts pour faire la paix ; La guerre est un fléau épouvantable ; Il vaut mieux régler un conflit avec quelque inconvénient ou désavantage que de se lancer dans la guerre ; Le devoir du chrétien et de l'Église est avant tout de rechercher la paix, en particulier par l'intercession de la Vierge Marie

Bien que proches de nous, combien ces paroles sont oubliées ! De même, depuis l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII, les chrétiens devraient clamer Si tu veux la paix, prépare la paix parce que la paix ne se résume pas à l’absence de guerre, parce que le développement est le nouveau nom de la paix. Et tant que tous les États et que tous les hommes ne se seront pas engagés sur le chemin du développement juste pour l’ensemble de l’humanité, il y aura toujours difficulté à parler de guerres justes. Que le développement soit le nouveau nom de la paix, les chrétiens ne le découvrent pas dans une lecture politique ou idéologique, mais dans l’intimité de celui qui, Prince de la paix, a donné sa paix et ouvre le temps messianique de la Paix sur notre terre humaine.

Conséquence : toute tentative de la part d’un État quelconque visant à instrumentaliser l’ONU ou à bloquer son fonctionnement est désormais considérée par l’Église comme une véritable atteinte à la paix, même si cette violation potentielle ou réelle du droit international n’est pas en elle-même une cause de guerre…

Ne pas mener une guerre aventureuse - Avant de se lancer dans une guerre, des conditions sérieuses de succès doivent avoir été réunies, sinon la recherche de la paix est un impératif éthique. Ceci se trouve confirmé par les paroles mêmes du Christ : Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera pas par s'asseoir pour examiner s'il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ? Sinon, alors que l'autre est encore loin, il lui envoie une ambassade pour demander la paix (Lc 14, 31).

Saint Augustin reprend ce passage de l’Évangile de Luc lorsqu’il commente le livre de Job (Annotations sur le livre de Job, XXXVI, 7). L'obligation faite de devoir rechercher avant tout la paix pose en fait la guerre comme étant un ultime recours.

Essai de synthèse - En résumé, ce ne sont pas six mais dix conditions qui semblent posées par saint Augustin pour justifier une guerre :

⑴ La guerre préventive pour protéger le faible du méchant peut être un devoir.

⑵ La guerre pour imposer la foi est interdite.

⑶ Il ne faut pas être l'agresseur.

⑷ La guerre ne peut être civile.

⑸ La décision de l'engager revient à la seule autorité publique.

⑹ Le droit doit être moralement certain.

⑺ La guerre doit être menée dans une intention droite.

⑻ Une éthique de et à la guerre doit exister.

⑼ Il faut rechercher avant tout la paix.

⑽ Il ne faut pas mener une guerre aventureuse.

Il est dommageable que certains, y compris dans l’Église, aient pu détourner certaines d’entre elles de leur vrai sens, et notamment les conditions ⑴, ⑹ et ⑺. Saint Augustin ne sera malheureusement pas le dernier des auteurs a être trahi et instrumenté par d’autres… Par exemple, ce n'est qu'au XIIIème siècle qu'Henri de Suse détourna ce qu’on l’on appelle à tort la théorie augustinienne de la guerre juste, créant l'idée de guerre romaine contre les infidèles ou encore celle de guerre sainte pour défendre la foi, le XVIème siècle détournant lui aussi saint Augustin pour justifier les guerres de religion. Néanmoins, et malgré ce qu’affirment certains aujourd’hui, et pour ce qui est des croisades, ce ne fut pas saint Augustin qui fut invoqué par les Papes ou encore par Foucher de Chartres, mais le livre de l'Exode, ainsi que certains passages du Deutéronome, en particulier [Dt 20, 10-20], y compris pour justifier des massacres.

 
voir aussi :
Augustin d'Hippone : une figure du soldat
Augustin d'Hippone : la guerre et la paix
Augustin d'Hippone : la théorie des deux cités

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Published by Serge Bonnefoi - dans Ecrivains chrétiens
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