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27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 13:28

Puisqu’il semble que Baronius soit parfois invoqué par les sédévacantistes pour appuyer leurs thèses, voici quelques mots sur la manière dont celui-ci écrivit l’histoire de l’Eglise, et je prends ici pour seul exemple sa vision du dixième siècle dont il a fait le siècle noir de l’Eglise pour appuyer ses thèses, et rien d’autre !

Rappelons que Baronius (1558/1607) s’était donné comme seule et unique tache la démonstration de la fixité invariable du catholicisme, ce qui était louable, mais en usant de tous les moyens, y compris le dénigrement systématique de certains Papes, noircis volontairement, de qui l’est moins. Il voulait répondre aux Centuries protestantes de Magdebourg, mais comment oublier ses erreurs chronologiques, sur les personnes, sur l’histoire même ? Il a voulu en fait faire entrer de force l’histoire dans sa démonstration, quitte à la violer quasiment en permanence. Et en croyant servir l’Eglise, il ne fit que donner des armes aux ennemis de la même Eglise, car à trop vouloir démontrer la continuité de l’Eglise par delà les hommes, il n’a fait que la salir, et ce volontairement ! De plus, n’oublions pas qu’il voulut aussi deux fois se faire élire Pape, outrant volontairement certains traits négatifs pour mieux montrer combien, lui, était bien… Est-ce une position catholique que de faire sa "campagne pontificale" en éreintant ses prédécesseurs ? J’en doute… L’honnêteté impose à l’histoire rien de parler de tout, pas uniquement du négatif, et, plus encore, de ne pas se servir de seulement quelques aspects de l’histoire pour servir ses desseins !

Dans ses Prolegomena ainsi que dans le texte même de ses Annales ecclesiastici (1588/1607, 12 volumes), le Cardinal Baronius nous montre le dixième siècle sous des aspects les plus noirs, sous ses seuls aspects négatifs. Voici à peu près ce qu’il nous en dit, en traduisant rapidement l’un de ses propos : Voici que commence la neuf centième année de la rédemption, ce dixième siècle qui, par sa rudesse et la stérilité de son bien est appelé un siècle de fer, par la laideur de son mal débordant est appelé un siècle de plomb et un siècle obscure par sa pénurie d’écrivains… Il est difficile d’être plus dur pour une période de l’histoire…

Cette opinion a été depuis adoptée par la plupart des auteurs, y compris et surtout anticatholiques, devenant quasiment un dogme historique. Pourtant, dès lors que l’on se débarrasse de certains préjugés et que l’on adopte une démarche historique, surtout en recadrant dans les réalités du temps, on entrevoit un rayon de lumière sans cesse plus dense, rayon venant peu à peu dissiper les ténèbres enveloppant ce siècle, montrant de plus en plus que l’opinion de Baronius fut, sinon fausse, du moins plus que trop sévère, devant dès lors être non seulement atténuée, mais encore corrigée. L’opinion de Baronius est fausse lorsqu’il parle de siècle de fer par la stérilité de son bien ; elle est fausse lorsqu’elle parle de siècle obscure. Mais de plus, et c’est là où il fut vraiment injuste, ce siècle ne fut pas un siècle de plomb !

Cette appréciation de Baronius, reprise donc par de nombreux auteurs dont Natalis, était en fait fondée sur deux données :

- Les mœurs des chrétiens qui avaient effectivement connu au X° siècle un réel fléchissement moral, les chrétiens s’éloignant tant de la morale religieuse que de la morale divine ;

- La corruption du clergé catholique et du Pontificat, cette corruption étant la cause directe de la donnée précédente.

Les adversaires de l’Eglise utilisent souvent cette réalité pour attaquer l’Eglise, qu’ils se retrouvent chez certains Protestants ou musulmans, ou encore chez les indifférentistes ou libéraux. Mais il est d’ores et déjà possible de poser une proposition contre ces attaques : par défaut d’autorité des auteurs du X° siècle, il fut très difficile de porter un jugement exact sur la sincérité des choses qui, relativement aux conditions de l’Eglise et du temps, furent rapportées par Baronius. En fait, la principale source, voire même la seule pour le dit X° siècle, à laquelle avait puisé Baronius fut Liutprand. Ceci nous oblige à chercher à savoir qui et ce que fut Liutprand…

Liutprand est un historien et prélat italien, né en Lombardie vers 920 et mort en 972. Nommé diacre à Pavie, il fut chargé en 949 par le roi Bérenger d’une mission diplomatique à Constantinople. Il allait rester deux années dans cette ville avant de tomber en disgrâce, se retirant alors auprès du roi de Germanie Othon, au service duquel il se mit ; ceci permet déjà de comprendre partiellement son attitude contre l’Eglise. C’est auprès d’Othon que l’Evêque Becomond allait lui conseiller de rédiger un ouvrage sur l’histoire de son temps, ouvrage dont il allait poursuivre la rédaction jusqu’en 962, année où Othon allait le prendre totalement sous sa protection, allant même, à la faveur d’intrigues, jusqu’à le faire nommer Evêque. Il devait retourner en 968 à Constantinople, chargé par son roi de demander à l’empereur Phocas Nicéphore la main de sa fille Theophora. Mais il fut assez mal reçu, même s’il revint de Constantinople avec la fiancée.

Liutprand a principalement rédigé trois ouvrages :

- Autapadosis, ou Livre des choses qui sont arrivées en Europe jusqu’en 950 ;

- Historia Othonis, ouvrage couvrant la période allant de 960  964 ;

- Relatio de legatione Constantinopola ad Phocam Nicephoram, couvrant la période 968/969.

A la lecture de ces livres, il est facile de constater que cet auteur s’est souvent complu à raconter des histoires, voire même des bouffonneries. Et ceci a été relevé par de nombreux auteurs… Ainsi, Muratori allait écrire de lui : S’il est permis de juger de ses mœurs d’après ses écrits, on peut douter de son honnêteté. En fait, lorsqu’il écrit, Liutprand cherche moins à relater l’histoire qu’à se venger des affronts qu’il aurait ou qu’il aurait cru avoir reçus. Il en résulte que Liutprand s’est souvent laissé entraîner par son goût de revanche et par un certain esprit de parti, notamment lorsqu’il écrit sur ceux qu’il juge comme étant ses ennemis. De plus, on peut noter que même en ce qui concerne l’histoire de son pays, qu’il s’agisse de la Lombardie puis de la Germanie, il reste d’une très grande ignorance. Il est donc impossible de lui accorder le crédit absolu que lui donnent les ennemis de l’Eglise. Comme disait à son sujet Watterick, il n’est personne qui ne voit que Liutprand flatte son souverain et que sa bonne foi doit être mise en doute, surtout lorsqu’il raconte des faits scandaleux et obscènes. Je passe sur d’autres commentaires tous aussi "flatteurs"… Bref, comme l’écrivait Bertolini, ce fut un grand fabricant de contes et de légendes ; mais, comme il était contre les catholiques, on lui donna beaucoup trop de crédit, et l’erreur de Baronius aura été de lui donner aussi ce crédit sans jamais confronter les propos de Liutprand avec ceux des autres témoins de son temps, car il y en eut !

On citera ainsi :

- Flodoard qui, né à Epernay en 894, devint chroniqueur et hagiographe, avant de mourir à Reims en 966. Archiviste puis chanoine de la Cathédrale de cette dernière ville avant de devenir abbé de son monastère, il avait visité Rome, rapportant de son voyage une grande œuvre à la gloire du Christ et des premiers chrétiens, ainsi qu’à celle de la Rome primitive. Il est surtout pour nous l’auteur d’une histoire de l’Eglise de Reims, basée sur les chartes de cette ville, ce document étant ainsi, de par ses références à des actes écrits, très utile pour l’étude des IX° et X° siècles. Il est de plus l’auteur d’annales s’échelonnant de 919 à 950, autre œuvre fondamentale pour l’étude du X° siècle… Célèbre pour son érudition et sa droiture intellectuelle, il allait rapporter de son séjour de quelques mois à Rome tant des faits que les ragots répandus par la rumeur publique, même s’il ne fait pas toujours bien le distinguo entre les uns et les autres, d’où une certaine limite à son autorité. Toujours est-il qu’il contredit très souvent Liutprand, y compris dans sa critique de l’Eglise, ce qui est important à retenir ;

- Jean de Naples, ou encore Benoît de Saint-André, ce dernier dans ses Chroniques, ont eux aussi été ignorés par Baronius, alors qu’eux aussi contredisent à plusieurs reprises Liutprand ;

- Auxilius, fidèle à la cause de Formose, et Vulgarius, flatteur de Theophylacte, sont eux aussi à noter, alors qu’ils sont absents de Baronius. En effet, bien qu’emportés par l’esprit de parti, bien qu’ennemis des Papes et de la Papauté tout court, ils sont presque toujours en désaccord avec Liutprand, ce qui réduit encore le sérieux de celui-ci. Néanmoins, on ne peut que manipuler avec prudence ces auteurs, car il reste surprenant qu’ils attaquent moins certains Papes que d’autres ;

- On notera aussi l’auteur anonyme des Invectivae in Roma, vers 915. Partisan de Formose, opposé à toute idée de pontificat, il ne reprend pourtant pas les critiques de Liutprand, ce qui ne peut que surprendre ;

- Enfin, on notera Rathier de Vérone qui, né à Liège en 905, s’était rendu en Italie où le roi Hugues allait lui accorder sa faveur, le faisant même Evêque de Vérone en 931, avant de tomber en disgrâce et d’être emprisonné sur l’ordre de Hugues à Pavie, puis à Côme. La défaite d’Hugues de Provence devant Bérenger allait lui permettre de remonter sur son trône épiscopal, mais il allait très vite en être à nouveau chassé par son clergé. Il allait dès lors retourner à l’Abbaye de Laubes, en Belgique, dont il était originaire ; il allait néanmoins très vite la quitter à nouveau pour se présenter à la Cour d’Othon, recevant de ses mains la mission de gérer l’Evêché de Liège, tout en conservant de ce dernier le droit de diriger le diocèse de Vérone ! Mais là encore, il se trouva chassé par son clergé. En effet, tant le clergé de Vérone que celui de Liège l’avaient considéré comme dur et sévère, ce qui ne laisse pas de surprendre à cette époque rude, même si cette dureté et cette rudesse semblent plus avoir découlé d’un sur-pessimisme que d’une réelle méchanceté… Toujours est-il qu’il nous a laissé plusieurs ouvrages : - un traité de morale intitulé Agnisticon ; - un De mes démêlés avec le clergé, titre au combien significatif ; - une Apologie contre Martin de Vérone. Son talent est certes inconstant, son pessimisme est certes hyper-développé, reste que son témoignage peut parfois être retenu, alors qu’il contredit lui aussi la plupart de temps Liutprand…

Bref, il nous reste finalement peu de témoignages du X° siècle, alors même que ces témoignages se contredisent. De plus, ils émanent le plus souvent d’ennemis de la Papauté, et non de plusieurs courants de pensée, ce qui réduit leur autorité. Pourtant, ce sont ces textes seuls qui serviront de sources pour accuser l’Eglise et le clergé de tous les maux, ceux des conciles et des synodes étant systématiquement ignorés, tout comme la plupart des chroniques monastiques… Or, tout ce que l’on peut conclure de ces textes tient en trois propositions :

- Les documents qui nous restent de cette époque sont fort peu nombreux ;

- Leurs auteurs ont une autorité contestable, et surtout systématiquement contre la Papauté ;

- On ne peut savoir que très vaguement ce qu’il s’est réellement passé dans l’Eglise de cette époque.

Il faut donc être plus que prudent et surtout très modeste lorsque l’on parle de ce X° siècle !

Reste que certains faits souvent attribués aux Pontifes romains du X° siècle, doivent être aujourd’hui, sinon tenus pour faux, du moins regardés avec suspicion, les exagérations étant souvent manifestes, alors que le doute doit subsister, dans un sens comme dans l’autre ! Et nous aborderons donc avec cette prudence la vie des deux Papes les plus critiqués de ce siècle par Baronius : Serge III et Jean X, pour en rester à ces exemples.

Couronné en 905, mort en 911, le Pape Serge III est présenté par Liutprand sous les couleurs les plus sombres. L aurait tout d’abord usurpé le siège de Pierre, puis, après l’élection de Boniface VIII, il aurait envahi le palais pontifical, aidé en cela par les armées d’Alberic, avant d’être enfin élu Pape. Bref, il semble qu’il aurait été deux fois antipape avant de devenir Pape ! Devenu Pape, il aurait sévi de manière ignoble contre le cadavre de Formose – Liutprand étant le seul à relever ce fait –, tout comme Liutprand lui attribue des relations sacrilèges avec une certaine Marozia, princesse de Toscane. Baronius allait accorder foi à tout cela, écrivant en parlant de Serge : C’était un homme de sac et de corde, un usurpateur, le plus grand brigand de quatre chemins et qui fit une mort horrible. Cantu, auteur faisant autorité, allait d’ailleurs lui aussi écrire au sujet de Serge III : Avec Serge s’assirent sur le siège de Rome l’adultère et tous les vices !  L’unanimité semble donc faite contre Serge III. Néanmoins, si on laisse de côté les petits détails pour se concentrer sur les seuls gros faits, on peut rétablir certaines réalités :

- Serge III ne fut pas le compétiteur de Formose, ce dernier étant en effet Jean IX ! Par contre, il est indéniable que Serge III fut compétiteur de Jean IX. Il y a donc déjà erreur sur les personnes !

- D’après Liutprand, Serge III aurait envahi le palais pontifical et s’y serait conduit en homme infâme. Or, selon Flodoart, qui nous livre une inscription sur Serge et se fondant sur elle, celui-ci aurait été appelé sur le trône pontifical par le peuple de Rome, ayant dès lors une vie exemplaire et d’une grande intégrité ;

- Pour ce qui fut de ses relations avec Marozia, celle-ci est présentée comme une princesse toscane – probablement la fille de la fameuse Théodora sur laquelle nous reviendrons – qui aurait tenu le Saint Siège sous sa domination pendant un temps certain. Serge III, Anasthase III et Landon auraient ainsi été élus sous son autorité ou plus exactement grâce à son influence. De même, elle aurait fait déposer puis mettre à mort Jean X en 928 pour installer son fils Jean XI sur le trône de Pierre. Elle eut plusieurs maris : - Albéric, marquis de Spolète, qui fut assassiné ; - Guy, marquis de Toscane, dont elle se sépara ; - Hugues de Provence, avec lequel elle devait se brouiller en 934, se liguant alors contre lui avec Albéric, fils de son premier mari. Mais, revanche du destin, Alberic devenu le maître de Rome allait faire emprisonner sa mère, la date et le lieu de la mort de cette dernière étant inconnu. C’est donc cette terrible Marozia qui aurait eu des relations coupables avec Serge III. Or, Liutprand est le seul à parler de cette relation, de ces prétendues débauches ; tous les autres auteurs, pourtant tous ennemis de Serge III n’en font jamais état, accusant certes le Pape d’ambitions personnelles, mais jamais de luxure, ce dont ils ne se seraient pourtant pas privé si cela s’était avéré ;

- De même, Liutprand accuse Serge III d’avoir eu de Marozia un fils qui allait devenir Pape sous le nom de Jean XI. Or, en 906, année de naissance de Jean XI, Marozia était l’épouse légitime d’Albéric, étant de plus dans une période de pleine entente avec lui ! Donc, jusqu’à preuve du contraire, il faut donc considérer Jean XI comme le fils d’Albéric et non pas de Serge III. Certes, le Liber Pontificalis reprend ce fait, mais reste aussi – ce qui est souvent sinon oublié du moins ignoré - qu’il fut écrit par des partisans des empereurs germaniques ayant intérêt à salir les Papes, ce qui fait que rien n’est prouvé et qu’affirmer sans preuve que Jean XI fut le fils de Serge III est pour le moins osé !

On peut d’ores et déjà écrire que Liutprand a attribué avec malignité à Serge III l’usurpation par les armes du siège de Pierre, une mauvaise vie, des relations coupables avec Marozia, et le concile cadavérique, bref la profanation du corps de Formose !

Venons en maintenant à Jean X. Né à Rome en 860, il allait être sacré Pape en 914, mourant en 928. D’abord Evêque de Bologne, il fut Archevêque de Ravenne avant de devenir Pape. Il est indéniable qu’il dut son élection à l’influence de Theodora, veuve du consul romain Theophylacte, laquelle s’était emparée de tous les biens du Saint Siège. Ce Pape Jean aurait personnellement remporté une victoire sur les Sarrazins en 915… La fille de Théodora, Marozia, alors mariée à Guy de Toscane, aurait suscité l’émeute à l’occasion de laquelle le Pape aurait té fait emprisonné puis mis à mort… Voici ce qu’en dit Liutprand : Pierre, Archevêque de Ravenne, envoyait souvent pour les besoins de son Eglise à Rome un certain clerc nommé Jean. Or il advint que Theodora s’éprit de Jean et entretint longuement avec lui une liaison coupable. Le siège de Bologne étant devenu vacant, Jean en prit possession ; puis la vacance du siège de Ravenne étant venue, à l’instigation de Theodora, Jean usurpa le siège et se fit sacrer archevêque par le Pape Lanndon. Un court espace s’écoula (modica temporis inter capedo) et le Pape mourut. Theodora afin de jouir davantage de son amant, puisqu’il était à Ravenne et elle à Rome, força Jean à prendre de force le Siège Apostolique ; ce qu’il fit l’épée à la main… Portrait éloquent, portrait que Baronius allait reprendre en qualifiant Jean X de pseudo-Pape, voleur, brigand, néfaste usurpateur…

Or, un bon nombre de ces accusations peuvent sembler pour le moins biaisées, si ce n’est erronées :

- Liutprand semble se tromper en parlant d’un Pierre Archevêque de Ravenne. En effet, on ne trouve aucune trace d’un Pierre à Ravenne à cette époque ! Par contre, il y avait bien un Archevêque Pierre, mais à Bologne, celui de Ravenne étant à cette époque un certain Kaïlo ;

- D’autre part, l’histoire des amours entre le Pape et Théodora est des plus suspectes, Jean séjournant à Ravennee et Théodora à Rome. On ne voit pas comment une débauchée comme Théodora aurait eu pour amant un homme vivant loin d’elle ;

- Baronius se trompe aussi en écrivant qu’un très court laps de temps s’écoula entre la prise de possession de Rome et celle de Ravenne, alors qu’un délai de neuf ans sépare les deux événements ;

- Baronius se trompe encore en affirmant que Jean X usurpa le Siège de Pierre, aucune trace de trouble n’apparaissant à Rome à cette époque. D’autre part, et contre Liutprand, Flodoard  dit qu’il fut appelé et élu par les Romains. En témoignent d’ailleurs diverses épitaphes. De plus, une Chronique du monastère de saint Benoît établit aussi cet appel de Rome, même si elle attaque la légitimité de l’élection, mais uniquement pour des raisons de forme, ne remettant pas en cause le pontificat de Jean, ni sa légitimité. D’ailleurs, l’Eglise elle-même n’a jamais remis en cause cette légitimité, tout comme toutes les églises de l’époque allaient lui envoyer des ambassadeurs, le consulter comme Pape.

On peut déjà en conclure a minima la fausseté des amours contées par le seul Liutprand ; les autres ennemis de la Papauté de l’époque ne se seraient d’ailleurs pas privé d’en parler. Il est le seul à reprendre cette histoire scandaleuse dans laquelle Baronius s’est complu. Les deux seuls autres accusateurs de Jean furent Arnulfe en 991, ainsi que Rathier de Vérone. Mais rappelons ici qu’Arnulfe était en situation schismatique, puisque contestant l’idée de Siège Apostolique, alors que Rathier ne fait, et il le dit, que rappeler des bruits de couloir circulant à la cour d’Othon, l’empereur ennemi de Jean X.

Malgré tout, nous ne devons pas lire cette période comme idyllique, et il est vrai que l’état de l’Eglise était assez critique à cette époque, mais la racine de ces maux ne doit pas être recherchée, comme le fit Baronius, dans l’Eglise, mais bien en dehors du sein de l’Eglise. Il y a d’abord la somme des accusations qui, même si elles ont pour source ces ennemis de l’Eglise, ne sont pas forcément toutes à écarter. Ce qui me fait écrire cela, c’est que Grégoire VII et les conciles de son temps marquèrent une certaine réaction face à l’Eglise du X° siècle. Il apparaît ainsi évident que l’Eglise du X° siècle fut dans un état assez malheureux, puisque, effectivement, quelques Papes furent portés sur le trône pontifical par des factions. Beaucoup de Papes se sont succédés pendant de courtes périodes, victimes des diverses factions. Mais la brièveté de leurs règnes suffit elle-même à démontrer qu’ils n’eurent aucun le temps d ‘agir, et, de plus, la plupart des chroniques du temps ou du siècle ultérieur montrent qu’ils déplorèrent quasiment tous de n’avoir pu remédier à ce mal, aux maux dont souffraient l’Eglise.

Quels furent donc ces maux ? Au principal la luxure de certains clercs, ainsi que la confiscation des investitures par les seigneurs… Déjà, ce dernier fait ne peut être reproché à l’Eglise qui le combattait en permanence à l’époque, comme le démontrent tous les textes de tous les conciles et synodes de ce temps…

Rathier de Vérone, parlant de sa ville, nous dit que l’amour des femmes, l’avarice et l’ignorance était universelle dans (son) clergé. Atton, évêque de Verceil, qui écrit en 968, déplorent les mêmes maux, mais les localisant uniquement dans la zone de l’Italie supérieure. Mais les conciles, en particulier de Ravenne, de cette époque nous montre aussi l’action intensive de l’Eglise pour remédier à cet état de fait, même s’ils ne furent pas écoutés, et ce sous la pression des princes, plus soucieux de mettre en place leurs familiers que de foi. On peut aussi citer Gerbert d’Aurillac, le futur Sylvestre II écrivant en 983 : J’ai vu Rome et toute l’Italie, et le monde est horrifié par les mœurs de Rome. Mais ceci n’était pas spécifique à Rome.

Ainsi, en France, le concile de Troyes de 909 avait déjà pris des sanctions contre les mauvaises vies et mœurs des clercs, ou du moins de certains d’entre eux, renouvelant d’ailleurs des condamnations remontant pour certains au concile d’Arles de … 314… Et tous les conciles ultérieures firent de même. Notons que l’auteur de la Vie d’Adalbéron (984/1005) vante ce dernier pour avoir admis aux ordres sacrés des fils de Prêtres séculiers, comparant cet acte à celui d’autres le refusant par orgueil et par bêtise (sic !). On voit à quel point le vice était de coutume, mais depuis le IV° siècle en fait ! En Germanie, idem… Gérard de Norique écrit en 936 à Léon VII pour déplorer que les prêtres séculiers se marient publiquement. Et de même en Angleterre, Odon de Cantorbéry prenant des mesures contre les choses dissolues, le roi Edmond en faisant autant en 946, sans même parler de l’œuvre de saint Dunstan… Bref, la luxure et la simonie étaient des réalités, mais on voit aussi que l’Eglise agissait en permanence contre, se heurtant en tout aussi grande permanence à ces anciens fonctionnaires s’étant autoproclamés nobles héréditaires, à ces princes uniquement intéressés par le pouvoir et par les revenus de l’Eglise… L’Eglise en elle-même, sa constitution n’y est donc pour rien, n’en déplaise à Baronius.

Baronius l’admet cependant, mais du bout des lèvres au milieu de bien des accusations qu’il répand contre l’Eglise des origines à 1198, en écrivant qu'il faut attribuer la cause de tous les maux à la tyrannie des pouvoirs publics qui retenaient la Chaire de Saint Pierre et les autres églises dans leurs actions. Bref, il est obligé de reconnaître que tous ces maux ont une source extérieure à l’Eglise, une source qui lui est indépendante… Pour sa part, Muratori rappelait que la cause des maux venait, pour le Pape, non des Papes eux-mêmes, mais du peuple de Rome poussés par les princes ! Comme l’écrivit Döllinger, l’Eglise était un captif chargé de chaines et qui, aussi longtemps qu’il n’est pas libre, n’est pas responsable des hontes qu’il doit subir

Bref, Baronius, malgré son indéniable succès d’édition, est l’une des sources les plus sujettes à caution de l’histoire de l’Eglise ! Pourtant, même lui ne remit pas en cause, malgré ces éreintements, la réalité de l’occupation du Siège de Pierre !

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Histoire
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commentaires

AnneT 11/08/2011 21:57



C'est toujours un plaisir de vous lire, Serge ! Bravo !