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8 janvier 2010 5 08 /01 /janvier /2010 10:31

Héritier de la révolution et du romantisme, Maurice Barrès (1862-1923) aura été bercé dès sa jeunesse par le culte du moi (et de sa déchirure) et de l’individualisme, même si la forme de cet individualisme tendra souvent à devoir se fondre dans le collectif du fait du sentiment permanent qu’il aura d’une dissolution et d’un abandon tant de lui-même que de la nation… L’individualisme de son ego sera toujours en contradiction avec son idée de la France, d’où une pensée souvent torturée. Cette pluralité de sentiments parfois contradictoires entre une vision mécaniste de la société et un besoin d’affirmation a conduit Barrès à ressentir un besoin d’enracinement, cet enracinement étant la patrie, la nation, c’est-à-dire un cadre rassurant où l’individu se retrouve protégé, une collectivité qui dépasse l’individu en lui permettant de se révéler lui-même… Le nationalisme de Barrès est donc avant tout auto-protecteur, affectif, mais aussi contagieux si l’on n’y prend garde, même s’il nécessite toujours une rigidité de cadre, d’où un raidissement certain dans la perception de la nation, sans que celle-ci puisse être cependant clairement définie…

Il y a donc contradiction latente entre le patriotisme et le messianisme français, d’où le besoin permanent de s’accrocher à des mythes : la patrie, le village, la terre, … Ce nationalisme est en fait affectif ; il s’appuie sur des racines, sur une histoire, mais aussi sur un socle social, la patrie, terme d’ailleurs utilisé par Saint-Just, l’Archange de la Révolution, en substitue de la nation. Mais, s’il évoque la France, sa tradition, Barrès n’arrive pas à les définir, de peur de dissoudre son moi. La patrie est bien ici, fondée sur la terre, une idée de solidarité rassurante, cette idée d’isolement qui rassure, mais elle impose une très difficile admission de tout ce qui peut remettre en cause le cadre qui protège, l’enveloppe du cocon…

La vision barrésienne abandonne en fait l’un des deux axes majeurs de la pensée occidentale, celui de la raison, celui de l’intelligence, au profit de l’émotion, cette émotion étant prédominée par la peur de la vie en ce qu’elle représente aussi la mort, donc la perte de l’individu, mais aussi l’autre, donc la perte du moi… Il faut donc se fondre dans une collectivité rassurante, éternelle, celle de la nation…

Cette contradiction de sentiments a conduit Barrès à refuser non pas la république, mais la république parlementaire, en ce sens qu’elle dissout le pouvoir, la « tradition », ne rassure pas, car remettant en cause la permanence, donc la sécurité apparente. Barrès aurait finalement pu se rassurer en adoptant l’idée de monarchie parlementaire, mais il devait s’y refuser car, pour lui, cela aurait été refuser les apports de la révolution quant à la nation tout en acceptant les apports en termes de tradition, refuser ces apports dont le principal selon lui aura été la prise en charge par le peuple de son propre destin. C’est pourquoi Barrès admet une république au contenu avant tout populaire, avec une forme présidentielle du pouvoir faisant du plébiscite le fondement de l’autorité. On aurait ainsi au sommet un homme incarnant la volonté nationale, la nation se donnant un chef auquel elle s’abandonne, le contre-pouvoir étant établi par la décentralisation et la reconnaissance des particularismes régionaux. La nation française est en fait une communauté de civilisation additionnant des particularismes locaux dans un même élan populaire, d’où une volonté sociale très marquée ambitionnant d’améliorer le peuple, parfois contre lui-même, et surtout de le fédérer autour d’une mythologie commune, d’où un fond de xénophobie bien plus que de racisme, fond se traduisant par la volonté de protéger avant tout la main d’œuvre nationale, une certaine peur de l’étranger, une générosité certaine envers les enfants et la jeunesse qui sont les fondements de l’avenir, et la recherche de la sécurité économique.

En fait, Barrès sera toujours déchiré entre volontarisme et déterminisme, universalisme et particularisme, principes et relativisme, d’où une perpétuelle recherche qui ne pouvait aboutir ! Une telle vision n’a pu aboutir que chez Péguy ou chez Maurras par l’intervention du catalyseur qu’est dans cette vision la monarchie, leur vision étant plus celle d’une monarchie républicaine que celle d’une monarchie classique. C’est d’ailleurs cela qui fit le succès du général de Gaulle, celui-ci ayant mis en place une sorte de république monarchique où le peuple pouvait guillotiner son roi sans risques tous les sept ans, répondant ainsi bien à la contradiction française : le refus d’une autorité permanente, le besoin d’une permanence ! En effet, la vision de la cinquième République ne rompt pas avec celle de la monarchie en ce sens qu’elle se fonde sur une participation au pouvoir et non sur une limitation des pouvoirs comme par exemple dans le cas de la monarchie anglaise. Néanmoins, force est de constater que dans une vision républicaine le pouvoir vient du bas - malgré le rôle moteur des élites -, d’où une souveraineté qui ne peut être vraiment que populaire, alors que dans une monarchie non limitée le pouvoir vient du haut, d’où la seule référence possible à la souveraineté nationale, alors même que la nation est un concept né du courant révolutionnaire… Paradoxe, … mais aussi explication du refus barrésien de remettre en cause la république.

On retrouve donc chez Barrès la volonté d’une constitution forte, la recherche d’une république non parlementaire, le culte de la nation et de l’individu, le culte du peuple,… qui sont autant d’éléments constitutifs de l’actuelle pensée politique du MNR de Bruno Mégret…

Toute la traduction pratique de ce qui précède se retrouve dans le Programme « révisionniste » de Nancy rédigé par Barrès en septembre 1889 : suppression du régime parlementaire en ce qu’il représenterait d’impuissance et de corruption, stricte séparation des pouvoirs, soumission à la nation des questions les plus importantes par recours au référendum, préoccupations sociales, protection des travailleurs français contre la concurrence des travailleurs étrangers, etc… Le texte intégral de ce programme du candidat boulangiste Maurice Barrès est repris in : R. Girardet, Le nationalisme français (anthologie 1871-1914), Seuil, 1983, coll. Points n° H68, pp. 135-137.

Même si ce programme s’inscrivait dans une démarche boulangiste, Barrès aura bien plus marqué l’histoire des idées que le général Boulanger qui aura souvent varié dans sa pensée… En fait, le seul trait dominant du boulangisme que l’on retrouve chez Barrès tient en la mise en avant des questions intérieures par rapport aux questions extérieures ; c’est ce que disait Déroulède lorsqu’il affirmait, parlant de la Ligue des Patriotes, qu’on ne peut rien faire au dehors avant d’avoir guéri la France. Notre pays est un malade, un affaibli auquel il faut un traitement général. L’étranger, l’autre, l’extérieur n’est pas rejeté a priori, mais il est occulté tant que l’on n’aura pas guéri la France elle-même !

En fait, Barrès, torturé par ses contradictions, aura été un nationaliste populaire, social et républicain, fortement influencé par le messianisme français tel que posé par Saint-Just et Napoléon, ainsi que par le romantisme… 

 

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