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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 09:44

(suite de : Dessine-moi une nation ! (1° partie) )

 

                        Section 3. Les définitions de manuels scolaires

 

Nous nous contenterons ici d’énumérer quelques définitions de la nation tirées de manuels scolaires de diverses époques. Cette simple lecture permet déjà de ressentir l’évolution du concept selon les époques… On gardera néanmoins à l’esprit que jusqu’au milieu des années trente, les manuels parlent plus souvent de patrie, de peuple, de civilisation ou encore de race française (sic !!!) que de nation, celle-ci n’étant évoquée que comme synonyme d’Etat, en lien avec une certaine idée de civilisation spécifique admettant la diversité dans l’homogénéité, face aux autres nations, ou alors comme justificatif de … l’impôt voté par le parlement, représentatif de la nation ! En fait, la nation se substitue à la patrie dès lors que l’identité dans la différence commence à être perçue comme une réalité, soit au commencement de perception de la réalité des Colonies, soit à celle de perception des diversités régionales comme non antinomiques à la cohésion de la France… Elle est aussi utilisée dans un sens de possibilité de réconciliation avec les ennemis traditionnels qu’étaient le Royaume-Uni et l’Allemagne ; hélas, si la réconciliation a été possible avec les britanniques de par une approche assez voisine, elle fut impossible avec l’Allemagne, celle-ci continuant à ne penser la nation qu’au travers de l’idée de communauté de sang et de race au sens ségrégationniste ! Et ce fut un échec par le retour à la pseudo-synonymie entre patrie, peuple et nation, alors que ce sont trois choses, certes liées, mais très différentes !

 

1938 : «  Elle (la nation) est une grande famille. On a souvent défini la nation : une grande famille. Cette définition, prise dans son sens le plus large, indique bien la force des liens par lesquels les enfants d’un même pays sont reliés les uns aux autres : tous portent le même nom, ont les mêmes ancêtres, habitent le même territoire, ont entre eux mille traits de ressemblance physique et morale, même communauté d’intérêts et d’aspiration. De là, une réciprocité de sympathie et d’affection, qui se traduit plus particulièrement quand des compatriotes se rencontrent à l’étranger. » (Bourceau (E.) & Fabry (R.), Morale. Instruction civique. Droit usuel. Economie politique. Cours du brevet et des écoles primaires supérieures, Librairie L’Ecole, Paris, 1938, pp. 117-118)

Avec les deux définitions des années 80, il me semble que cette définition est la plus acceptable de celles ici exposées, la plus complète, même si elle tend néanmoins à trop insister sur l’idée d’ancêtres communs. Par contre, l’idée de famille, au sens spirituel mais non pas religieux ou encore de communauté génétique, est très intéressante car très parlante.

 

1938 : « Qu’appelle-t-on une nation ? C’est l’ensemble des citoyens ayant la même langue, mêmes mœurs, mêmes affinités de race, qui se groupent pour se constituer en un Etat autonome et indépendant. » Vuillemin (L.), Manuel de Préparation Militaire Elémentaire, Charles-Lavauzelle et Cie, Paris, 1938, 56ème éd.,  page 116)

La confusion est ici évidente avec l’Etat-nation ! De plus, cette définition est inquiétante car, finalement, non seulement elle tant à quantifier la nation, elle évoque la notion de race, mais aussi celle de langue. Or, le seul exemple suisse démontre qu’il peut exister au sein d’une même nation une pluralité de langues…

 

1948 : « La France comprend un certain nombre d’individus vivant généralement à l’intérieur des mêmes frontières, gouvernés par le même régime, et obéissant aux mêmes lois. Cette collectivité humaine est la Nation (on dit aussi souvent le pays). » (Longaud (F.), Précis d’instruction civique et économique. Classes de 4e et de 3e, Hachette, Paris, 1948, p. 39)

Outre le fait que le mot pays peut recouvrir plusieurs acceptations, dont des acceptations juridiques, la nation est ici résumée, réduite à l’une des trois composantes de l’Etat : la population. Dès lors, la nation ne serait que l’une des trois composantes de l’Etat, au même titre que le territoire et la souveraineté… Ou alors, la nation ne serait que la forme élaborée de l’Etat-nation, se confondant avec lui…

 

1970 : « La Nation, cela signifiait l’ensemble des citoyens français et le sol sur lequel ils vivaient. » (Leif (J.) & Grimal (P.), Instruction civique 3e, Fernand Nathan, Paris, 1970, page 10)

 

Cette définition est assez bizarre, car si elle semble en sa première partie définir très simplement mais clairement la conception de la nation qu’auraient pu avoir les législateurs de 1789, elle intègre en seconde partie la notion de sol. Or, il est patent que la notion de sol n’est pas un élément de la nation ; il y a ici confusion avec la patrie ou encore avec l’Etat-nation ! Peut-il y avoir une vie démocratique d’un sol, pour reprendre la finale du quatrième alinéa de l’article 4 de notre Constitution ? Pour en rester à cette notion de sol, bref de territoire, on peut s’interroger à la lecture des premiers mots de l’article 16 de la Constitution de 1958 : Lorsque les institutions de la République,  l’indépendance de la nation, l’intégrité de son territoire (…). Le territoire dont il est question est-il celui de la République ou de la nation ? Il semble bien que ce soit celui de la République et non pas de la nation

 

Peut-on nier que la Pologne a existé en tant que nation en dehors même de toute souveraineté, voire même de territorialité réelle, sans même parler de la nation juive, plus et toujours diaspora, malgré l’existence de l’Etat d’Israël ? On notera de plus l’imparfait utilisé, comme si la nation n’existait plus, comme si la nation n’était plus qu’une notion du passé ; or, ceci est inexact dès lors qu’elle apparaît toujours comme une réalité fondatrice dans notre corpus constitutionnel.

 

 

1984 : « A l’idée même de nation s’attachent deux images contraires entre lesquelles a oscillé son histoire depuis deux siècles : une image positive, parce que la nation est liée à l’idée de civilisation, au progrès, à l’émancipation des peuples opprimés et désireux de devenir des nations libres, indépendantes et souveraines. Une image négative, parce que la préférence accordée à sa propre nation nourrit facilement un nationalisme xénophobe et un patriotisme chauvin. » (Nora (P.), « Nation », in : CNDP éd., Guide républicain. L’idée républicaine aujourd’hui, Delagrave et al., Paris, 2004, p. 66)

Cette définition met très bien en évidence la problématique de la nation. La nation peut être ange ou démon, voire les deux à la fois ! Esope disait que la langue pouvait être la meilleure et la pire des choses ! Il en est de même de la nation, et c’est là la difficulté de toute réflexion sur elle ! Selon que l’on choisisse telle ou telle approche… La nation en elle-même, du moins en son acceptation française, n’est ni bonne ni mauvaise a priori, le seul critère déterminant, étant celui de l'objectif pour lequel elle est utilisée... Des conclusions opératoires et institutionnelles que tirent les gouvernements de la nation dépendent en grande partie la justice et la démocratie. Comme disait Ésope....

 

1985 : « – Mais qu’est-ce que la Nation française ? – C’est l’ensemble des habitants, des Français qui vivent sur le territoire national. Ils parlent une même langue, ils ont défendu leur patrie, ils ont écrit et continuent à écrire chaque jour les pages de leur Histoire. Ils ont vécu des guerres, construit des monuments. Leur devise est « Liberté, Egalité, Fraternité ». (…) Tout cela t’appartient, comme à tous les Français : c’est ton patrimoine. » (Vanderschaeve (J.), Instruction civique CE2, Magnard, Paris, 1985, page 67)

 

A bien les lire, nous voyons que ces définitions s’adressant à des enfants sont parfois bien plus signifiantes et caractéristiques d’une époque que certaines posées par des philosophes ou des politiques. Elles sont de plus fondamentales à connaître en ce sens qu’elles ont marqué les esprits des générations qu’elle a touché, étant énoncées souvent lors du seul contact des citoyens avec la théorie civique. On notera aussi que leur vision est le plus souvent fermée, réservant l’appartenance à la nation aux seuls citoyens français ; ceci nous posera problème lorsque j’évoquerai in fine le paradoxe du Légionnaire, tout comme cela peut aussi poser problème avec l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

 

Section 4. Les définitions de dictionnaires antérieurs à la seconde guerre mondiale

 

On notera dans ces dictionnaires l’absence de toute vision spirituelle à la Renan, l’idée de territoire prédominant, celles de lois et de langue commune n’étant pas toujours reprise. On notera que seules les définitions postérieures à la défaite de 1870 évoquent la notion de mœurs communes ou encore de race. Ce qui prédomine, c’est le caractère descriptif de la nation, très proche de l’usage que fit du mot Voltaire, d’ailleurs bien plus dans Le Siècle de Louis XIV que dans son Dictionnaire philosophique. Notons ici que Voltaire, farouche partisan de l'évolutionnisme, allait surtout travailler sur les indiens du Canada. Néanmoins, ses recherches présentent le grave défaut d'avoir été réalisées non sur le terrain mais au travers de seuls témoignages écrits, plus ou moins véridiques. Pas d'observation directe sur le terrain, pas de témoignages émanant de scientifiques... Selon Voltaire, la diversité des cultures et des sociétés humaines serait la représentation d'une série de clichés, clichés représentant chacun l'une des différentes phases de l'évolution de l'homme, cette succession de clichés étant la preuve de l'évolution des sociétés. Donc, par introduction du facteur temps, le sauvage n'est plus le barbare ; certes… Pourtant, cette théorie, séduisante au premier abord, surtout pour des hommes du XVIIIème siècle pétris des Lumières, n'avait ni base réelle, ni expérimentation sur le terrain, d’autant plus qu’il tire de cette évolution l’idée de race, ainsi que celle, du fait de l’évolution de la supériorité de races sur les autres…

 

Le mot nation  est donc neutre – au contraire du mot patrie, que l’on retrouvera d’ailleurs dès les premiers mots de La Marseillaise -, du moins jusqu’à 1789, même si des exceptions existent parfois, mais nous y reviendrons…

 

1690 – « Nation - Se dit d’un grand peuple habitant une même étendue de terre renfermée en certaines limites ou même sous une certaine domination. » (Dictionnaire de Furetière(cité in : Fr. Furet & M. Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution Française. Idées, Flammarion, Paris, 1992, coll. Champs n° 267, page 340))

 

1694 : « Nation – Tous les habitants d’un mesme Etat, d’un mesme pays, qui vivent sous les mesmes lois, et usent de mesme langage. » (Dictionnaire de l’Académie Française (cité in : Fr. Furet & M. Ozouf, Dictionnaire critique (…). Idées, op. cit., page 340))

 

1771 : « Nation - Se dit d’un grand peuple habitant une même étendue de terre renfermée en certaines limites ou même sous une certaine domination. » (Dictionnaire de Trévaux (cité in : Fr. Furet & M. Ozouf, Dictionnaire critique (…). Idées, op. cit., page 340). On notera l’exacte reprise de la définition du Furetière.)

 

1789 : « Nation - Tous les habitants d’un même état, d’un même pays. » (Vocabulaire François ou Abrégé du Dictionnaire de l’Académie Françoise, Demonville, Paris, 1789, nvlle. éd., page 460, col. 1)

 

1874 : « Nation – Réunion d’hommes habitant un même territoire, soumis ou non à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu’on les regarde comme appartenant à la même race. (…) Fig. Toute espèce de gens considérés comme faisant une sorte de nation à part. (…) » (Littré (Em.), Dictionnaire de la langue française, édition de 1874, page 746, col. 2)

 

1878 : « Nation - Agglomération d’hommes vivant sous les mêmes lois, en communauté de mœurs et de langage, dans une certaine circonscription territoriale. » (Lachatre (M.), Nouveau dictionnaire universel, Docks de la Librairie, Paris, 1878, vol. 2, page 817, col. 2)

 

1883 : « Nation – (…) Agglomération d’hommes vivants sous les mêmes lois, en communauté de mœurs et de langage, dans une certaine circonscription territoriale. (…) Se dit quelque fois des habitants d’un même pays, encore qu’ils ne vivent pas sous le même gouvernement. Ainsi l’on dit la nation italienne, la nation allemande, … (….) On nomme aussi nation une agrégation d’hommes qui ont une origine commune : ainsi, aujourd’hui partie de peuples différents, on peut très bien dire la nation slave, pour exprimer cette collectivité d’individus ayant une origine commune, attestée encore par l’identité des mœurs et du langage. (…) Fig. Classe d’individus suivant les mêmes principes, le même culte, les mêmes opinions, la même profession, … (…) Employé en cette acceptation, ce mot se prend souvent en mauvaise part. » (Bescherelle aîné, Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, Garnier Frères, Paris, 1883, 18ème éd., volume 2, page 614, col. 3 & 4. On notera l’exacte similitude entre la première des définitions données par ce dictionnaire et celle donnée par le Lachatre)

On notera la grande richesse de cette définition qui reprend beaucoup des sens que peut aujourd’hui revêtir l’idée de nation, mettant en évidence la difficulté de sa compréhension. Elle insiste en particulier sur le sens figuré du mot, trop souvent mis en avance ces dernières années comme seul signifiant du concept…

 

1928 : « Nation – Réunion d’hommes habitant un même territoire et ayant une origine commune ou des intérêts depuis longtemps communs, des mœurs semblables et, le plus souvent, une langue identique. (…) Fig. Classe d’individus unis par leurs opinions, leurs intérêts ou leur profession. (…) – Syn. Nation, peuple. Le mot peuple s’applique à cette même réunion d’hommes que comprend le mot nation, mais considérée au point de vue politique : plusieurs nations peuvent former un seul peuple. (…) – Encycl. Une nation peut se définir l’ensemble des personnes que réunit la conscience d’une certaine communauté morale, attestée le plus souvent par la communauté d’origine, de race ou de langue. La nation ne se confond avec l’Etat fondé sur la force, l’intérêt, le lien dynastique ou les nécessités géographiques, que lorsque les limites de l’une ou l’autre coïncident, ce qui n’est pas toujours le cas. (…) Il y a également une distinction à établir entre la nation et la patrie que constitue la volonté de vivre dans la même communauté politique : actuellement, la patrie suisse comprend des éléments empruntés à trois nations (…). » (Larousse du XXe siècle, Paris, 1928, volume 5 (N-Riz), page 23, col. 1 & 2)

 

Section 5. Des définitions de dictionnaires et de lexiques spécialisés

 

Droit

 

1988 : « Nation – Dr. const. – Groupement d’hommes ayant entre eux des affinités tenant à des éléments communs à la fois objectifs (race, langue, religion, mode de vie) et subjectifs (souvenirs communs, sentiment de parenté spirituelle, désir de vivre ensemble) qui les unissent et les distinguent des hommes appartenant aux autres groupements nationaux. (…) » (Guillien (R.) & Vincent (J.), Lexique de termes juridiques, Dalloz, Paris, 1988, 7ème édition, page 307, col. 2))

 

Géographie humaine

 

1970 : « Nation – Groupe de populations occupant un territoire « historique » uni par une communauté linguistique et culturelle et conscient de son unité. Une nation peut résulter de la fusion d’ethnies et de peuples différents réunis dans un même attachement à la défense d’un territoire et d’un patrimoine de civilisation, symbolisé par l’histoire et par une littérature nationale. – Une nation peut s’identifier avec un Etat (Etat national : la France, l’Italie), ou constituer un des éléments constitutifs d’un Etat sur la base de l’égalité des droits (Etat fédéral : la Fédération nationale de Yougoslavie) ou, dans la situation de minorité nationale, dans un Etat dirigé par une autre nation juridiquement privilégiée, même si la minorité bénéficie de la reconnaissance de ses droits culturels (…). – Enfin, un cas particulier est constitué par l’Allemagne, dont l’Etat national a été coupé en deux à la suite de la seconde guerre mondiale. » (George (P.) dir., Dictionnaire de la géographie, PUF, Paris, 1970, page 291, col. 1)

 

1984 : « Nation – Espace homogène où les populations participent de la même ethnie, ont une identité culturelle et linguistique poussée, et sont  héritières d’un patrimoine historique commun et bien défini. » (Cabanne (Cl.) dir., Lexique de géographie humaine et économique, Dalloz, Paris, 1984 , page 276)

 

Philosophie

 

1971 : « Nation – Groupe de citoyens qui se reconnaissent membres d’une même communauté. C’est cette reconnaissance qui constitue la nation (ni l’unité de langue, ni l’unité de religion ne sont nécessaires). Distinguer la nation de l’Etat qui désigne une unité purement administrative (par exemple : la nation polonaise, au cours de l’histoire, a été partagée entre l’Etat russe, l’Etat prussien, l’Etat autrichien). » (Huisman (D.) & Vergez (A.), Petit dictionnaire de la philosophie, Fernand Nathan, Paris, 1971, page 102)

Cette définition, très simple est peut être la meilleure possible, du moins si l’on évoque la nation hors du cadre du droit constitutionnel, le critère de reconnaissance ne pouvant concorder avec l’inscription de la nation dans des textes de droit positif, ce dernier s’imposant à tous, même à ceux qui ne le reconnaissent pas !

 

1992 : « Nation. – Lat. natio, dér. de nasci (naître), natus (né) : ensemble d’individus nés dans le même pays, nation. – Ensemble des familles ou des individus constituant ou ayant constitué une société politique autonome (Etat) ou du moins liés par une communauté de culture et de tradition, de race ou d’habitat, qui conditionnent ou leur font désirer cette autonomie. La nation polonaise survivait aux éclipse de l’Etat polonais. » (Foulquié (Paul), Dictionnaire de la langue philosophique, PUF, Paris, 1992, 6ème éd., page 467, col. 2)

 

Science politique

 

1974 : « Nation – Communauté humaine dont les membres, unis par des liens de solidarité matériels et spirituels, ont pris conscience de former une entité distincte des autres communautés humaines. Deux conceptions se dégagent de cette définition : – Une conception objective fondant l’existence de la nation sur des liens matériels ou ethniques tels que la race, la langue, la religion, etc. (conception de Gobineau, Chamberlain…). – Une conception subjective qui fonde la nation sur un ensemble d’éléments spirituels rattachés au passé d’un peuple (civilisation, histoire, tradition) ou orientés vers son avenir : volonté de vivre ensemble (Renan). » (Debbasch (Ch.) & Daudet (Y.), Lexique de termes politiques, Dalloz, Paris, 1974, page 163)

 

Section 6. La définition « officielle » de l’Académie française

 

« Nation n. f. XIIe siècle, naciuns. Emprunté du latin natio,-onis, « naissance », puis « peuple, nation ».

I. Anciennt. Groupe de personnes possédant une origine commune. Spécialt. Relig. Parfois avec la majuscule. Les nations, nom par lequel on désigne dans l'Écriture les peuples païens, par opposition au peuple élu. Le Christ prescrivit d'annoncer l'Évangile à toutes les nations. Saint Paul a été appelé l'Apôtre des nations. - Hist. Au Moyen Âge, terme utilisé dans l'université pour classer, suivant leur origine, les maîtres et les étudiants. L'Université de Paris comprenait au XIIe siècle quatre nations : celles de France, de Picardie, de Normandie et d'Allemagne. Les Quatre Nations, au XVIIe siècle, les populations des provinces du Roussillon, de Pignerol, d'Alsace et de Flandre, récemment rattachées à la France. Le collège des Quatre-Nations, fondé par Mazarin pour accueillir des élèves originaires de ces provinces, abrite aujourd'hui les cinq académies constituant l'Institut de France.   Fig. Se dit plaisamment d'une catégorie d'individus qui possèdent des caractères, des intérêts communs, qui forment une sorte de société. La nation des dévots, des poètes, des gens de justice. La Fontaine parle dans ses « Fables » de la nation des belettes.

II. Communauté dont les membres sont unis par le sentiment d'une même origine, d'une même appartenance, d'une même destinée.  1. Ensemble de personnes établies sur un territoire et unies par des caractères ethniques, des traditions linguistiques, religieuses, etc. Chaque nation a ses coutumes, ses mœurs. La sagesse, le génie des nations. Une nation de soldats, de commerçants, de navigateurs, qui s'est illustrée dans le domaine de la guerre, du commerce, de la marine. Nation belliqueuse, pacifique, policée, barbare. On parlait de la nation italienne, de la nation allemande à l'époque où l'Italie et l'Allemagne étaient partagées en divers États. 2. L'ensemble des personnes formant la population d'un État déterminé, soumises à la même autorité politique souveraine ; par ext., l'entité étatique représentant cette collectivité. La nation française, espagnole. Deux nations ennemies, alliées. Une jeune nation. Les droits, les libertés, les lois que se donne une nation.  Avec une majuscule, particulièrement depuis la Révolution française. La communauté, parfois considérée comme une personne juridique, que forment les individus régis par une même constitution. L'idée de Nation. La Nation délègue à ses représentants l'exercice de la souveraineté. Vive la Nation ! cri des troupes de Kellermann et de Dumouriez à la bataille de Valmy, en 1792. Spécialt. Pupille de la Nation, orphelin de guerre adopté par l'État et à qui est accordé jusqu'à sa majorité un soutien matériel et moral. Droit international. La Société des Nations ou, par abréviation, la S.D.N., l'organisation réunissant un grand nombre d'États, créée en 1920 pour le maintien de la paix mondiale et le développement de la coopération entre les peuples. L'Organisation des Nations unies ou, par abréviation, l'O.N.U., l'organisation internationale fondée en 1945 selon les mêmes principes que la Société des Nations, à l'initiative des Alliés vainqueurs de l'Axe. Clause de la nation la plus favorisée, voir Clause.  3. Par ext. Se dit aussi de l'ensemble des citoyens considérés comme un corps social distinct des individus comme du gouvernement. S'adresser, en appeler à la nation. Demander des sacrifices à la nation. Spécialt. La nation en armes, appellation qu'on donne parfois à l'organisation de la défense nationale fondée sur le concours actif de chaque citoyen. »

 

                        Section 7. A la recherche de l’impossible définition ?

 

Approfondissons… Au XIXème siècle, dans tous les domaines, la Nation s'affirme désormais comme la forme suprême de la société humaine, alors même que nul ne peut encore aujourd'hui, tant le phénomène échappe au rationnel, pour reprendre la phrase de Planhol dans Les Nations du prophète, définir de manière concrète, précise, voire même intuitive, ce qu'est une nation.

 

La nation est-elle cette grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a fait, ce désir de continuer  la  vie commune de Renan (1882) ? « (...) Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. .... La nation, comme l'individu, est l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements.... Une nation est donc une grande solidarité,  constituée par le sentiment des sacrifices  qu'on a  faits  et de   ceux qu'on est disposé à faire encore. » (Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882). Jolie, mais négative car excluant potentiellement les Juifs de la Nation dans son prolongement (cf. Le judaïsme comme race et comme religion, conférence prononcée en 1883.  Lire par exemple sur ce sujet délicat, car la pensée de Renan a pu être dépassée par ses commentateurs : Sand (Shlomo), De la nation et du peuple juif chez Renan, Editions Les Liens qui lièrent, Paris, 2009)..., souvent non publié… De plus, l’approche de Renan ne vise qu’à asseoir définitivement la confusion entre la nation et l’Etat…

 

Est-elle cette trame de vie de l'intérêt général du général de Gaulle ? « Dès lors qu'une nation est formée, qu'à l'intérieur d'elle-même des données fondamentales - géographiques, ethniques, économiques, sociales et morales - sont la trame de sa vie et qu'en dehors elle se trouve en contact avec les influences et les ambitions étrangères, il y a pour elle, en dépit et au-dessus de ses diversités, un ensemble de conditions essentiel à son action et finalement à son existence et qui est l'intérêt général. C'est d'ailleurs l'instinct qu'elle en a qui cimente son unité, et c'est le fait que l'État s'y conforme ou non qui rend valables ou incohérentes ses entreprises politiques. » (conférence de presse au Palais de l'Élysée, 9 septembre 1965, texte repris in : Ch. de Gaulle, Discours et messages. Pour l'effort 1962-1965, Plon, Le Livre de Poche, 1970, page 405). Trop imprécise…

 

Est-elle ce corps d'associés vivant sous une loi commune et représentée par la même législature de Sieyès répondant à la question  Qu'est-ce que  le Tiers-État ?, ou encore dans sa Lettre sur les richesses de 1775 ?

« Qu'est-ce que le tiers état ? Le plan de cet écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire : 1° Qu'est-ce que le tiers état ? Tout. 2° Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l’ordre politique ? Rien. 3° Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose. » (…) La nation est un corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature. (…) Qu’est-ce que la volonté d’une nation ? C’est le résultat des volontés individuelles, comme la nation est l’assemblage des individus. Il est impossible de concevoir une association légitime qui n’ait pas pour objet la sécurité commune, la liberté commune, enfin la chose publique. (…) De quelque manière qu’une nation veuille, il suffit qu’elle veuille : toutes les formes sont bonnes et sa volonté est toujours la loi suprême. (…) Si nous voulons nous former une juste idée de la suite des lois positives qui ne peuvent émaner que de la volonté de la Nation, nous voyons en première ligne des lois constitutionnelles. Ces lois sont dites « fondamentales » non pas en ce qu’elles pourraient devenir indépendantes de la souveraineté nationale mais parce que les corps qui existent et agissent par elles ne peuvent point y toucher. » (Emmanuel Joseph Siéyès, Qu’est-ce que le Tiers-Etat ?, janvier 1789)

Trop exclusive…

 

Arrêtons nous un instant sur la définition donnée par l’Abbé Emmanuel Joseph Sieyès : Le Tiers Etat constitue une nation complète ! Ainsi, dès l’origine, la notion moderne de nation est marquée par l’idée d’exclusion ! Elle inclut au principe même de la Nation un germe d’exclusion, [légitime] par avance la guerre civile et (…)[crée] la pathologie de la Nation (Fr. Furet & M. Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution Française. Idées, op. cit., page 343). Et cette tendance sera renforcée par le Pasteur Paul Rabaut Saint-Etienne déclarant : Le clergé n’est pas la nation, il est le clergé. (…) La noblesse n’est pas la nation. On est très proche de l’approche marxiste et communiste de la notion de peuple, le peuple étant pour eux le seul peuple des travailleurs partisans de leurs idées…, et même de celle de nation [« Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national quoique nullement au sens bourgeois du mot. » (Karl Marx, Manifeste du Parti communiste, cité par Jacques Duclos, in : Cahiers du Communisme, n° 7/8, juillet-août 1957, page 1047. On notera dans le numéro de cette revue l’usage fréquent des expressions intérêt national, unité de la nation, etc…). Bourgeois, le grand mot est lâché !] ! On notera aussi un Abbé et un Pasteur s’unissant pour inventer un concept d’exclusion, sans même parler de l’acteur décisif que fut… l’Abbé Grégoire ! La raison de la sacralisation de la Nation comme substitut à la religion ? Et  une telle approche permet de justifier toutes les exclusions, toutes les ignominies, tous les camps, tous les hôpitaux psychiatriques, tous les massacres, puisque celui qui ne pense pas comme vous n’est rien, se trouve réifié, réduit au seul état de matière, d’ennemi par nature ou de malade ! Toujours est-il que l’on est très loin du mythe des seuls théistes et athées instaurant la nation et la constitution civile du clergé…

 

Ou alors est-elle l'âme collective dont nous parlait Joseph de Maistre ? Ou bien est-elle le Volksgeist  (l’âme du peuple) ou encore la plante de la nature de Johann Gottlieb von Herder (cf. Herder (J. G. von), Philosophie de l’Histoire de l’Humanité, Lacroix, Paris, tome II, pp. 116-117), ce dernier en faisant même une personne (cf. Herder (J. G. von), Philosophie de l’Histoire …, op. cit., page 201) ?  Est-elle l'unité de langue [idée aussi reprise par Fichte  selon qui la nation rassemble des hommes dont l’organe vocal subit les mêmes influences extérieures, qui vivent ensemble et qui cultivent leur langue à travers les communications qu’ils ne cessent d’entretenir les uns avec les autres. (Discours à la nation allemande, 4ème discours)] et de race de Friedrich von Schlegel [cf. Essai sur la langue et la sagesse des Indiens, 1808. C’est aussi dans cet ouvrage que Schlegel invente le mot Aryen et le mythe qui va avec ; ce n’est donc pas Gobineau qui a fondé cette idée, contrairement à une idée reçue… Et cet ouvrage ne s’est donc pas contenté d’introduire l’orientalisme dans le romantisme… Il est vrai que, comme beaucoup d’admirateurs de la nation romantique (cf. Fichte, de Maistre, Maurras, Renan, Hitler, …), il était nourri d’une foi naturaliste ou positiviste, négateur de la Foi catholique (mais pas paradoxalement toujours de l’ordre social catholique). N’écrivait-il pas ces vers : « Je vous quitte à jamais, tristes Nazaréens, Disciples de Saül, vains théologiens, Vos sacrés auteurs juifs sont pour moi des profanes. Pythagore, Platon, les sublimes Brahmanes Sont mes oracles saints, interprètes des dieux. » (cité in : Murray (Ph.), le 19e siècle à travers les âges, Denoël, 1984, page 185) ? On notera aussi que ces adulateurs de la nation ont très souvent été séduits pas les pensées hindouistes et bouddhistes… Rappelons ici que Maurras rejette le Christ hébreu entouré de juifs obscurs… On retrouve aussi dans l’édition originale de 1901, tout comme dans celle de 1912, à la page 62, de son Anthinéa ce passage sidérant où il parle du Christ comme de ce Nazaréen par qui tout l’ancien s’écroula. De même, il condamne absolument les catholiques lorsqu’ils exposent leur Foi basée sur les Béatitudes et une égalité entre tous les hommes…] ? Est-elle ce Moi collectif se substituant au Moi individuel qui n’a dès lors qu’une simple fonction collective de Fichte [« C’est exclusivement la caractéristique générale de la germanité qui peut nous permettre d’éviter l’effondrement de notre nation par sa fusion avec l’étranger, et de reconquérir un Moi reposant sur lui-même et incapable d’accepter la moindre dépendance. » (J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, I, 1)] ? Là encore, trop exclusives…

 

Est-elle le Volk d'Adolf Hitler qui réclamait la réunion de tous les Allemands en une Grande Allemagne en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (programme du Parti national-socialiste, 24 février 1920, in : M. Duverger, Constitutions et documents politiques, PUF, coll. Thémis, 8° éd., 1978, page 855)  ? Définition à balayer…

 

Est-elle cette communauté de culture de Joseph Staline pour qui la Nation était une communauté stable historiquement constituée, communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture, et pour lequel il suffit qu'un seul de ces indices manque pour que la nation cesse d'être une nation ?

 

Serait-elle donc, comme l'affirme Marcel Mauss, une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central stable, permanent, à fonctions déterminées, à relative unité morale,  mentale et culturelle  des habitants qui adhèrent  consciemment à l'État et à ses lois (article « La Nation », in : L'Année sociologique, 3ème série, 1953-54, page 20)? Ou est-elle ce groupement de population fixé au sol chez qui un lien de parenté spirituelle  développe  la  pensée  de  l'unité  du groupement lui-même comme l'a écrit Maurice Hauriou (in : Précis de droit constitutionnel, Paris, 1923, page 25) ? Même si j'adhère à titre personnel à cette dernière définition, nul ne peut véritablement dire ce qu'est une nation, la nation étant plus une conscience individuelle née de l'inconscient collectif qu'une réalité palpable.

 

La nation est donc une réalité distincte de celle de l'État, ce qu'il ne faut pas oublier... Et, dans l’absolu, la nation intègre à la fois les citoyens et ceux qui, vivant sur son territoire, adhèrent à ses valeurs ! C’est d’ailleurs ceci qui la distingue de la patrie ! La citoyenneté n’est pas la nation ! Celle-ci est bien plus, car ce sont des valeurs partagées avant tout ! Mais toute la confusion nait d’une faiblesse du vocabulaire, la nationalité n’ayant pas le même champ que la nation !

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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Serge Bonnefoi 24/10/2013 16:24





La France n’est pas le seul pays a être une nation de manière officielle et réelle ! L'Allemagne n'est pas qu'un
peuple puisque sa Loi fondamentale protège son unité ... nationale (Préambule), la Constitution italienne protège la culture de la ... nation italienne art. 9), l'Espagne est une ... nation
(préambule de la Constitution), la Belgique est une ... nation (art. 33 de la Constitution), la Slovaquie est une ... nation (préambule de la Constitution), etc... etc... etc...
, sans même
parler du Portugal… La France n’est donc pas la seule nation existant de manière officielle en Europe !


 


Pour ce qui est de l'Allemagne, la notion est antérieure à la Confédération des Etats de l'Allemagne du nord fondée
1866... Bien avant Fichte et ses discours de 1807, cette notion était utilisée dans les textes, et je ne parle pas ici du cas des quatre Nations de l'Université, celles de France, d'Allemagne,
mais aussi de Picardie et de Normandie ou autres cas... Si l'Allemagne n’est née officiellement qu’en 1871, il ne faut pas oublier qu'elle se fondait sur le ciment du Saint Empire qui survécut de
800 à 1806, et permettait à d'aucun de parler de nation allemande...


 


On retrouve trace dans les ouvrages juridiques anciens des notions de nation espagnole (cas que je citais, et je crois
que l'Espagne est un vieux pays), et même dans les dictionnaires de l'Académie ou La Curne...


 


Quand à la nation française, elle s’est construite certes autour de la nation de France médiévale, mais aussi d'autres
nations dont celles de Normandie, de Picardie et de Provence, tout comme l'Allemagne s'est construite à partir de Cologne, de Mayence, de Trèves, de la Bavière, des Deux-Ponts, etc...


 


Sinon, une très vieille nation, et se définissant comme telle, presque millénaire : le Portugal !


 


Le cas anglais est lui spécial, ne serait-ce déjà que de par la nature même de sa structure constitutionnelle...
D'ailleurs, on notera que de nombreux universitaires parlent au sujet du Royaume-Uni d'Etat unitaire des nations... On parlait déjà au bas moyen âge de la nation anglaise... Par ailleurs, les
britanniques ont toujours pris soin d'éviter de parler de nation pour leur empire; c'est volontairement qu'il n'a jamais été posé comme nation... Mais, au fait, ne parle t-on pas de Tournoi des
Six Nations, dont l’Angleterre ?


 


Par ailleurs, le droit international ne connait que l'expression nation ou la notion d'Etat, celle de pays n'ayant pas
de qualification juridique à ma connaissance (sauf en droit interne, mais dans un sens différent)...


 
Il est vrai que le triomphe de l'idée d'Etat-nation a introduit, avec celle de droits des peuples à disposer
d'eux-mêmes bien des difficultés lexicales... et politiques ! Toujours est-il qu’il y a donc à mes yeux plus que la seule « nation France »... Et encore, je ne reste que dans le
cadre des conceptions européennes...