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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 09:49

Arrêtons nous maintenant de manière très rapide sur le caractère même de l’idée de nation,  puisqu’il faut bien se poser comme étant le fait qu’une idée se ramène toujours, selon la philosophie thomiste (il faudrait aussi analyser au travers du filtre de la théorie des entités et des fictions de Jeremy Bentham), à trois approches :

une approche selon l’objet ;

une approche selon le rapport du sujet des idées à leur objet ;

une approche selon l’origine.

Or, sans même avoir réellement besoin d’approfondir, force est de constater que rien n’est simple avec l’idée de nation, quelle qu’en soit la définition retenue, fors certaines définitions par nature raciste comme la définition nazie assimilant la nation au seul sang.

 

                        Section 1. Les difficultés de l’approche selon l’objet

 

                                    § 1. Première difficulté : raison v. métaphysique

 

Une idée peut être psychologique, physique ou métaphysique. S’il est évident que la nation n’est en rien physique, tout comme il est évident qu’elle est métaphysique, puisque posée comme fondement du système constitutionnel, elle est aussi psychologique en ce sens qu’on la pose comme émanation directe de la raison…

 

N’oublions pas que pour comprendre l’Europe, il faut comprendre ses sources ; et seuls l’humanisme grec et la Foi chrétienne le permettent…De très nombreux éléments de ce qui deviendra la culture européenne trouvent leur origine dans les mondes grecs et latin, même si cette simple approche méconnaît l'apport fondamental d'autres cultures comme la culture celtique et celle des peuples du nord. Le christianisme et sa foi, s'ajoutant à l'humanisme païen, présente un double héritage de l'Antiquité : la culture de la raison qui doit, pour l'humaniste, assurer la perfection de l'homme, la culture de la foi qui doit assurer la perfection du chrétien. Ces deux héritages de l'Antiquité ont prédominé, plus que tout, toute l'histoire et la civilisation européenne, l'Occident n'ayant depuis jamais cessé d'être déchiré entre la raison et la foi, entre le concret et le subjectif. On peut donc parler d'une véritable métaphysique de la culture européenne, la portée des sciences et de la conscience découlant de l'humanisme païen, l'intelligence ordonnatrice et l'inconscient découlant de l'héritage chrétien. L'accord entre la foi et la raison a été parfois réalisé, aussi bien chez les individus que dans les sociétés. En fait, christianisme et humanisme n'ont jamais cessé d'exercer l'un sur l'autre une influence profonde. Ainsi, qu'ils s'opposent ou qu'ils s'accordent, le christianisme et l'humanisme sont les deux éléments constants de la culture européenne, ce qui laisse déjà présager du pourquoi de la double nature et de la double source de l’idée de nation…

 

                                         § 2. Deuxième difficulté : substance v. rapport

 

De même, l’abstraction et l’analyse nous font distinguer l’être, la manière d’être et les rapports, d’où les idées de substance, de qualité et de rapport. Si l’idée de qualité ne semble pas s’imposer immédiatement à l’esprit quant à la nation, elle est déjà une idée de substance et une idée de rapport puisque posée constitutionnellement comme source de la Constitution et de tout pouvoir, et comme cause de ces mêmes concepts…

 

                                         § 3. Troisième difficulté : nécessité v. contingence

 

On distingue par ailleurs des idées nécessaires, celles dont l’objet ne peut pas ne pas être, et des idées contingentes, bref des idées dont l’objet peut être ou ne pas être. Or, posée comme cause première de notre système politique, la nation en est idée nécessaire. Mais, l’idée de nation est néanmoins contingente en ce sens que le pouvoir peut très bien exister en dehors de l’idée de nation, ce qui en fait une idée contingente…

 

                                    § 4. Quatrième difficulté : simplicité v. composition

 

De même, une idée peut être simple ou composée. La nation est posée par la Constitution comme une idée simple, ne pouvant comme cause première se décomposer en plusieurs éléments. Or, elle est aussi une idée composée puisque pouvant se décomposer en plusieurs éléments, ne serait-ce que celui de l’Etat-nation. Et tout ceci est complexifié par l’introduction de la notion d’identité qui est a priori une idée simple non décomposable. Comment peut-on donc, si l’on en revient à la question de l’identité nationale, associer deux causes premières comme étant un tout, deux idées simples comme dépendantes l’une de l’autre ?

 

                                    § 5. Cinquième difficulté : singularité v. collectivité

 

Ensuite, une idée peut être singulière, concernant un individu, ou collective, ayant pour objet plusieurs individus considérés comme réunis en une même totalité. La nation étant posée comme cause première par la Constitution, elle est concerne chaque individu, qui la ressent chacun à sa manière, et surtout l’individu « peuple », lui aussi posé comme cause première par la Constitution. Là encore le problème de deux causes premières dont aucune n’émane de l’autre, ce qui est absurde ! Mais c’est aussi une idée collective par sa nature même…

 

Par ailleurs, en posant l’idée de Nation, la France s’est voulue Rome, alors que la nation, inséparable d’une culture ou d’un sentiment, ne peut être que plurielle dans ses approches, d’où une sorte de théologie de la réforme applicable à la Révolution, et la difficulté des premiers temps avec l’Eglise catholique, d’autant plus que la Déclaration de 1789 se voulait universelle et non pas seulement nationale... A noter en passant que Luther a été le premier à associer nation à religion, mais dans le sens allemand, hors de celui des Lumières (cf. son manifeste de 1720 à la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’Etat chrétien).

 

                                    § 6. Sixième difficulté : concrétion v. abstraction

 

Une idée peut être concrète ou abstraite… La Constitution pose la nation comme objet et donc comme idée concrète, comme un être quasi-substantiel avec tous ses modes. Pourtant cette idée est aussi abstraite puisqu’indéfinissable a priori, puisque subjective. Nouveau paradoxe, sans même entrer dans la distinction entre idée abstraite générale et idée abstraite individuelle…

 

                                    § 7. Septième difficulté : sensibilité v. intellect

 

On distingue encore les idées sensibles, celles qui tombent sous le sens, des idées intellectuelles et des idées morales. La Constitution pose la nation comme objet sensible puisque ne la définissant pas. Pourtant, c’est aussi une idée intellectuelle, aussi difficile à définir que l’identité, que la vérité, et cetera. Et c’est aussi une idée frôlant l’idée morale puisqu’induisant, surtout confrontée à l’idée d’identité, des qualités moralement bonnes ou mauvaises…

 

                                    § 8. Huitième difficulté : réalité v. chimère

 

Enfin, pour en rester au seul objet, la nation est posée comme réelle par la Constitution, tout comme par exemple par le Préambule de 1946. Or, elle est aussi chimérique en ce sens qu’elle n’existe pas concrètement, qu’elle n’est qu’une construction de l’esprit, et ce même si elle peut être ressentie comme métaphysiquement réelle…

 

L’erreur de base qui perturbe toute réflexion est peut-être celle de l’Etat-nation, car il n’y a pas – à de très rares exceptions près – « une nation Þ un Etat », mais « un Etat Þ une nation », l’Etat suscitant inévitablement la nation et non le contraire… Il suffit d’analyser les exemples italiens ou allemands. En ce sens, la nation est artificielle ! Elle est une invention de la raison telle que définie par les Lumières, une invention servant à rationaliser.

 

Notons en passant que Voltaire critique très vertement dans son Dictionnaire philosophique (article Etats, gouvernements) l’Abbé de Bourzeis lorsque ce dernier pose le fait que la raison doit être la règle d’un Etat, ce qui est ici intéressant car Voltaire n’évoque la nation que d’une manière a priori neutre, la confondant tantôt avec l’Etat, tantôt avec la patrie… Heureusement que l’on nous surine que Voltaire est un admirateur de la raison ! Il est vrai qu’il a tant dit tout et son contraire… Il est vrai qu’il est peut-être erroné de faire de Voltaire un philosophe des Lumières, alors qu’il est bien plus un philosophe du despotisme absolu, même s’il cache cette idée d’absolutisme sous l’adjectif éclairé. Ou alors, si Voltaire est un philosophe des Lumières, cela nous forcerait à résumer les dites Lumières au seul progrès économique et au seul refus de tout obscurantisme religieux, voire même de toute religion révélée ; or, les Lumières sont bien plus que cela ! Peut-on considérer comme éclairé et éclairant un auteur ayant osé écrire les phrases suivantes : - Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article « Peuple » que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace qui n’a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s’instruire. Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. (Lettre à Damilaville, 1er avril 1766) ; - Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. Il faut mentir comme le diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. (Lettre à Thiriot, 21 octobre 1736) ; - Vous ne trouverez en eux [les Juifs] qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. (Dictionnaire philosophique, tome V) ; - Cette petite nation juive ose étaler une haine irréconciliable contre toutes les nations : toujours superstitieuse, toujours avide de bien d’autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur et insolente dans la prospérité. (Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, paragraphe 42) ; - Des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce. (…) La nature a subordonné à ce principe ces différents degrés et ces caractères des nations, qu’on voit si rarement se changer. C’est par là que les Nègres sont les esclaves des autres hommes. (Essai sur les mœurs et l’esprit des nations) ; - Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres. (Traité de Métaphysique) ; Il y a une canaille à laquelle on sacrifie tout et cette canaille est le peuple. (Lettre au Marquis de Condorcet), etc… ? Le mépris du peuple, des noirs, des Juifs et des Musulmans (cf. sa pièce Mahomet), l’apologie du mensonge, du despotisme et de l’absolutisme, le rejet de la démocratie et de l’égalité ne sont pas pour moi parmi les caractéristiques d’un homme éclairé, et encore moins d’un homme pouvant faire profession de lumières ; or ce sont là les idées de Voltaire !

 

Pourtant, le plus idiot des supporters de rugby sait bien que la nation n’est pas l’Etat, du Tournoi des Six Nations à celui du Four Nations : l’Ecosse n’est pas un Etat, alors qu’ Irlande regroupe un Etat et une partie d’un autre Etat, tout comme un joueur d’une autre nationalité peut très bien jouer sous un maillot différent que celui de son Etat sous quelques réserves d’éligibilité.

 

Mais, paradoxalement, elle se heurte très vite à la raison car elle est tant spirituelle qu’indéfinissable matériellement.  C’est pourquoi, alors qu’elle est née contre la religion chrétienne, sous l’impulsion de la Gauche, en vue d’établir une cité terrestre se substituant à la cité de Dieu, elle ne peut être que contestée par cette même Gauche devenue marxiste. L’autre paradoxe est que la droite catholique puisse l’admettre, sauf si elle sombre pour sa part dans la pensée de Maurras qui ne voit dans la religion qu’un ordre social, en aucun cas une foi. Dès lors, la nation ne peut être que liée à l’ordre chez la droite libérale (au sens pur) – par nature athée ou agnostique – et maurrassienne.

 

Ici, il nous sera nécessaire de chercher à approfondir le concept de nation au travers de l’approche ontologique de Jeremy Bentham qui distingue les entités réelles, les entités fictives, les entités fabuleuses, les fictions logiques et les non entités, même si des passerelles existent entre les entités fictives et les fictions logiques, les fictions logiques étant la texture des entités fictives (cf. Bentham (Jeremy), De l’ontologie et autres textes sur les fictions, Le Seuil, Paris, 1997, coll. Points Essais n° 353, Ph. Schofield éd., trad. et comm. J.-P. Cléro et Ch. Laval).

 

                                    § 9. Remarque in itinere

 

Huit difficultés… Et encore ne sommes nous ici que dans le cadre l’idée vue selon son objet… L’absurdité est déjà apparente : c’est celle de vouloir poser la nation comme transcendance de la Constitution et de la souveraineté, par exemple au premier alinéa de l’article 3 de la Constitution de 1958 ; c’est celle de vouloir la juridiciser, de l’introduire comme norme ou comme élément définiteur dans le droit (par exemple aux article L. 113-10 ou encore L. 132-76 du Code pénal, la nation dépassant d’ailleurs dans ce dernier cas la nation « française ». Cela est encore le cas dans notre corpus constitutionnel ou encore dans le Traité sur l’Union européenne !) ! Il est vrai, notons le en passant, que les auteurs de la Déclaration du 26 août 1789 bénéficièrent de l’aide de l’idée … d’Être Suprême, ce qui facilitait bien des choses… (…) En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Etre Suprême, les droits suivants de l’Homme et du Citoyen (…) (fin du préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789). D’une certaine manière, l’homme ayant besoin de croire, la nation a été originellement, du moins dans son sens politique, le substitut offert par l’Etre suprême à la religion. Mais reste que l’on peut s’interroger sur le fait de savoir si quelque chose peut être à la fois idée et objet, surtout en droit et en science politique, bref en toute science de l’homme…

 

A noter en passant que, contrairement à une idée reçue, la Constitution des Etats-Unis du 17 septembre 1787 n’est fondée ni sur Dieu, ni sur un Etre suprême, ni sur une quelconque transcendance ! D’où la prépondérance et le symbolisme du dollar, ainsi que la profusion des sectes ?

 

 

Section 2. Les difficultés de l’approche selon le rapport du sujet des idées à leur objet

 

Considérons maintenant les idées selon le rapport de leur sujet à leur objet. Plus clairement, réfléchissons selon la manière dont l’individu, sa conscience, sujet des idées, se met en rapport avec les objets par ses idées. Là encore, on peut percevoir plusieurs distinctions et paradoxes.

 

                                    § 1. Neuvième difficulté : clarté v. obscurité

 

Une idée peut être claire lorsqu’elle fait bien comprendre son objet, mais elle est obscure lorsqu’elle ne se fait comprendre qu’imparfaitement, qu’avec difficulté ou pas comprendre du tout. Il est ici possible d’affirmer, et ce sans aucun doute possible, que l’idée de nation est une idée obscure. Pas de paradoxe, tant l’objet de l’idée que l’idée elle-même étant difficilement définissable, voire même indéfinissable…

 

Une idée peut aussi être claire ou confuse. La nation devrait être une idée claire puisque, selon la lettre de la Constitution et sa place dans la dite Constitution, elle devrait nettement se distinguer de son objet, bref de la souveraineté. Or, rien n’est plus confus puisque la nation se laisse très facilement confondre, y compris chez les spécialistes, avec d’autres idées telles que la patrie, que l’Etat, que communauté, que civilisation, qu’ethnie, que race, etc. ; et même que … peuple… La nation est une idée confuse, alors qu’elle devrait être claire pour tous, de par ces confusions… Et ceci impose d’ailleurs de définir les mots supposés synonymes…

 

                                    § 2. Dixième difficulté : confusion v. incomplétude

 

Maintenant, s’agit-il d’une idée confuse ou d’une idée seulement incomplète, car, le plus souvent, lorsqu’il y a obscurité dans l’esprit sur un sujet cela est dû à une insuffisance d’idées, ou alors à un manque de connaissances, de lumières sur le sujet. Certes, l’idée de nation est incomplète parce que l’on ne représente pas totalement son objet, mais ici, la confusion ne nait pas de la seule incomplétude ; elle nait du concept lui-même ! …

 

Section 3. Les difficultés de l’approche selon l’origine de l’idée

 

                                    § 1. Onzième difficulté : sensation v. raison

 

Reste la question de l’origine, de la manière dont nous vient ou nous est venue l’idée de nation… Et, là encore difficulté ! En effet, l’origine d’une idée peut être expérimentale (de l’externe), psychologique (de l’interne), bref liée à l’idée de sensation, l’intuition pouvant être considérée comme une sensation ; mais elle peut aussi être d’origine rationnelle, produit non plus de la sensation mais de la raison. Or, la nation est tout cela à la fois : le fruit d’une expérience sociale commune, le fruit d’une intuition de communauté, mais aussi le fruit de la raison elle-même, ce qui fut le cas dans l’esprit de la plupart des Constituants…

 

La nation est un phénomène tant psychologique que moral, mais surtout un phénomène social, supposant donc une nature ayant une certaine fixité, indifférente à l’action qu’elle subit, ce qui est distincte de l’identité. Or, un phénomène social est modifié en permanence par la conscience même que l’on en prend, ce qui permet de lui proposer d’autres fins. Cela le distingue d’une technique politique qui consiste à utiliser, pour une fin clairement définie, des déterminismes naturels ; on pensera ici à la pensée de Dominique Parodi.

 

 

                                    § 2. Douzième difficulté : vérité v. erreur

 

Maintenant, on considère, du moins en Occident, qu’une idée est soit juste, soit fausse, ce qui a été au cœur du débat politique sur ce sujet quant à la nation. Mais comment se fait-il que l’idée maîtresse d’une Constitution puisse tantôt être jugée vraie, tantôt jugée fausse, parfois même par les mêmes personnes, non pas forcément simultanément dans le temps, mais dans l’espace ? Tout est ici affaire de jugement. Néanmoins, un concept aussi fort que celui de nation ne devrait pas être jugé faux par des républicains, tout comme des anti-démocrates ne devraient pas forcément le juger comme vraie ! Paradoxe ! Si l’idée de nation est à la fois juste ou fausse selon l’instant ou le lieu, c’est donc qu’elle est mal définie ou indéfinissable, car un jugement ne peut pas être double sur le même objet ! De plus, si une idée est jugée de cette manière, elle ne peut en aucun cas être cause première, alors même qu’elle est centrale dans notre histoire constitutionnelle ! Enorme difficulté !!!

 

§ 3. Treizième difficulté : quelle logique ? un, deux, trois, quatre, … ?

 

Ne faudrait-il donc pas raisonner autrement la nation, selon une autre logique, par exemple en s’inspirant d’autres cultures, non forcément contradictoire ? Par exemple, la logique japonaise n’admet pas deux possibilités de jugement, mais quatre : certes le « oui » et le « non », mais aussi le « oui-et-non » et le « ni-oui-ni-non » (cf. Marc Luyckx, Les religions face à la science et la technologie, Commission des Communautés européennes, Bruxelles, novembre 1991, page 181). On notera que, dans son Ethique à Nicomaque, Aristote dit clairement que le juste est quelque chose de proportionnel (…) et que la proportion discrète est formée de quatre termes (…) le juste se [composant] également de quatre termes au moins, (…) (Aristote, Ethique à Nicomaque, V, III, 8-9) ; notons aussi que, dans son Ethique à Eudème, il insiste sur la médiété et sur les intermédiaires qu’elle porte (Aristote, Ethique à Eudème, II, 3). Il n’y a donc aucune incompatibilité avec la pensée européenne classique !

 

Dès lorsque l’on modifierait les possibilités de jugement logique, certaines difficultés s’estomperaient, …même si d’autres émergeraient… Ou encore admettre que la nation, idée métaphysique par nature, tout en n’échappant pas aux obstacles et aux difficultés de la métaphysique et de la théodicée, peut être pluriel tant verticalement qu’horizontalement en un même espace, ce qui condamne d’une manière ou d’une autre la conception fixiste de l’Etat-nation ? Ou encore penser la nation non plus dans les approches monistes, duales ou ternaires traditionnelles aux sociétés indo-européennes et méditerranéennes pour la penser dans la vision quaternaire proposée par les civilisations noires africaines, par l’hindouisme tardif ou encore par … le Catholicisme marial ! … Treizième difficulté, d’autant plus que chacune de ces quatre approches cosmologiques du monde a sa propre approche de la nation, le problème définiteur se posant en fait dès que la vision dépasse le binaire car on n’est plus dans le duel mais en présence d’une altérité qui complexifie les rapports qui, dès lors, ne sont plus simplistes !

 

On pourrait réfléchir à partir de la vision quaternaire, qui permettrait d’intégrer le « soi », l’ « autre », le « tierce » et … le monde lui-même ! Et nous n’avons pas forcément à inventer ! L’organisation des sociétés et des pouvoirs africains n’est pas trinitaire mais quaternaire (cf., y compris pour  les trois éléments suivants, Dika-Awa nya Bonambela, « La sacralité du pouvoir et le droit africain de la succession », in : Sacralité, pouvoir et droit en Afrique, Éd. du CNRS, 1979, et notamment de la page 39 à la page 45) :

il y a ainsi quatre fondements du pouvoir : l’homme, l’ancêtre, la divinité et enfin Dieu en tant que tel ;

chaque point cardinal est associé à une saison ou à un moment de la journée, les règles organisant l’espace de la cité reflétant celles de l’organisation sociale, mais aussi et surtout la cosmologie. En effet, la cité est organisée sur un plan quaternaire, y compris en Égypte pharaonique ;

tout comme il y a quatre formes d’énergie substance de tout pouvoir politique : la capitalisation des biens, la capitalisation des parentés, la capitalisation de prestige et la capitalisation des connaissances.

 

Donc, alors que la conception de la société en Europe et en Asie occidentale et centrale est avant tout géo-cosmique, elle est avant tout cosmo-biologique en Afrique. En Afrique noire, le pouvoir et le droit partent de l’ethnie pour aboutir au cosmos en passant par l’organisation sociale, alors qu’en Europe et dans le monde indo-européen, le pouvoir et le droit partent du cosmos, de la terre et de l’individu pour aboutir, là encore par l’organisation sociale, à la société ; et, dans la pensée des Lumières qui nous baigne et qui inspire notre vision politique, la nation est substitut au cosmos... Et pas de rupture néanmoins dans la pensée quaternaire puisqu’un point commun existe cependant : la nécessité d’une organisation sociale, ce qui explique pourquoi il y a conjonction entre les modes de royauté et les modes de sacralisation entre ces deux cultures…

 

Un autre point de conjonction est que, chez les noirs africains le trait d’union entre la divinité et l’humanité est symbolisé par trois pierres, trois autels, comme si la vision trinitaire restait la pierre de base de toute l’humanité dès que l’on veut institutionnaliser une autorité ou potentialiser une institution… On peut penser ici au Masoso, c’est-à-dire aux trois pierres reliant les divinités aux humains que l’on retrouve dans le foyer de chaque Père-maître et seigneur du lignage Djolof au Sénégal. À noter aussi une très fréquente division binaire entre le dos et le ventre…, ainsi qu’une vision unitaire dans l’approche solidaire de la famille, du groupe, de la tribu ou de l’ethnie…

 

                                    § 4. Déconstruire ?

 

Il serait aussi intéressant de faire application à la nation des processus de déconstruction posés par Derrida, qui propose par ce procédé d’en revenir aux briques originelles, permettent de revenir à une structure initiale de pensée de cette idée, et ce quel que soit le penseur politique analysé. Le socle pourrait être, malgré les paradoxes, solide… Et si, en fait, ce n’était pas le schème fondateur qui variait, l’idée de nation qui variait dans ses imprécisions, mais seulement les schèmes interprétatifs ? Or, rien de cela n’a été fait !

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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commentaires

Serge Bonnefoi 03/07/2013 09:55





Reparlons encore de la nation… Très rapidement… A la hache… Lorsque la Gauche évoquait avant et après 1981 le changement de statut de certaines entreprises
stratégiques, elle parlait de nationalisation et non pas d’étatisation… Elle avait donc conscience que la nation était le socle de la France et non pas l’Etat, qui n’en est que la
personnification juridique… Nationaliser et non pas étatiser, c’était refuser le totalitarisme, et donc le fascisme qui n’est que la forme la plus poussée du tout Etat !  Dans le même temps, tout en affirmant son jacobinisme, Mitterrand parlait de dénationaliser l’Etat. Là, première contradiction interne dans la pensée de gauche
(qui ne peut exister puisque marxisme et sociale démocratie ne sont pas compatibles)… Est-ce briser le concept d’Etat-nation, cette invention du XIX° siècle ? Ou est-ce rejeter la nation au
profit du seul Etat, ce qui se passe dans la pensée socialiste depuis une vingtaine d’année, lui permettant ainsi de justifier les privatisations, notamment les privatisations Jospin ? Là,
imperceptiblement, la gauche reprend sa tendance marxiste, du moins marxisme tel que perçu en France suite à sa perversion par Lénine qui l’a réduit à une forme contemporaine du
totalitarisme ! De plus, en « inventant » le Front National, Mitterrand, qui rappelait en permanence que la théorie fondant le socialisme français était le marxisme (alors même que
le véritable socialisme à la française était plus fondé sur des Leroux…), il imposait une vision de la nation non plus ouverte, non plus française, c’est-à-dire fondée sur la culture, mais
allemande, fermée, donc fondée sur les seules idées de langue et de race ! Et la droite est tombée dans le panneau, y compris en ne comprenant rien au sens réel du débat lancé par Nicolas
Sarkozy sur l’identité nationale ! D’ailleurs, la gauche parle de plus en plus d’étatiser… Penser gauche-droite comme aujourd’hui ne veut plus rien dire, d’où d’ailleurs les crises internes
aux partis actuelles… Il faut penser, repenser autrement… Primauté de l’Etat, y compris décentralisé, ou de la nation, dont l’Etat resterait la personnification juridique ? Paradoxalement,
si l’on y regarde bien, le FN se situe dans la première alternative, celle de la primauté de l’Etat non plus personnification de la nation, mais guide de la nation, donc dans la même vision
qu’une fraction importante de l’actuelle gauche ! Le FN n’est donc pas soluble, ni compatible avec les valeurs de base de l’UMP… Notons d’ailleurs que le FN a pour base l’ancien électorat
communiste, et que le PCF s’est effondré, a vu ce transfert de son électorat, lorsqu’il a abandonné l’idée de dictature du prolétariat… Ne l’oublions pas… L’union FN/UMP serait une aberration de
la pensée, une abdication de la pensée, car tout sépare l’UMP du FN, même si certains mots sont les mêmes, mais à l’UMP selon une conception française, humaniste et chrétienne, au FN selon une
conception inspirée de la seule philosophie allemande, très paradoxalement ! Maintenant, et en complément, quelques mots sur Marseille Culture 2013… Et si c’était un laboratoire de la nation
française réelle, de celle fondée sur la culture ? Marseille, ce n’est pas que des meurtres… D’ailleurs, si l’on excepte les assassinats liés à la drogue, et ce alors même que la ville se
trouve dans l’exacte moyenne française des homicides, on constate que très peu d’homicides crapuleux y ont lieu, bien moins que dans le reste de la France… Mais le sait-on ? le dit-on ?
Il faut reprendre le contrôle des mots… Sans cela l’UMP n’a aucun avenir !