Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 11:29

ATTENTION ! ARTICLE NON TOTALEMENT TERMINE... MANQUENT ENCORE DES COMMENTAIRES, AINSI QUE DES REFERENCES DE SOURCES !


 

Eschyle, c’est le tragique de la némésis ! Tout d’abord un rappel. Némésis est la fille de la nuit, et ce dès le commencement du monde. Personnifiant la vengeance divine, elle punit les crimes et poursuit l’hybris (c’est-à-dire l’orgueil, l’insolence, le bouillonnement, l’injure faite aux dieux par contestation de sa condition humaine, …), la réussite excessive et l’orgueil démesuré des mortels qui croient pouvoir s’élever au-dessus de leur condition humaine (source : G. Hacquard, Guide mythologique, Hachette, 1985, page 184).

 

Né à Éleusis dans une famille célèbre de la classe des Eupatrides, ancien combattant de Marathon, de Salamine, d’Artémision et de Platée, Eschyle reste l’un des plus célèbres acteurs et poètes de l’Athènes ancienne. Même s’il n’est pas, contrairement à une idée reçue, le père de la tragédie, Thespis et Phrynichos l’ayant précédé sur cette voie, il n’en reste pas moins vrai qu’Eschyle aura le véritable fondateur de ce mode ; en effet, dès la fin du VI° siècle était apparue le drame tragique, issu du dithyrambe, poème chanté en l’honneur du dieu Dionysos, et Eschyle ne commença véritablement à s’imposer qu’à compter de sa victoire au concours tragique de ~484. Eschyle avait en fait réformé la tragédie en introduisant un second acteur et en développant le dialogue, tout en continuant à laisser une grande place au chœur. On voit donc qu’il se diffère de Sophocle, en ce sens que son successeur introduisit un troisième acteur, passant ainsi du dialogue au débat dans la tragédie, même si le chœur reste important, passant de douze à quinze choeurètes, faisant entrer la tragédie grecque dans le modèle trine indo-européen. De plus, lorsque Sophocle utilise le dialogue, celui-ci est stichomythique, c’est-à-dire fondé sur une rapide succession de courtes répliques d’un seul vers, accélérant l’action… Le chœur reste le personnage principal de la pièce, son fil conducteur, alors qu’il ne sera plus, avec Sophocle, que le commentateur de l’action.

 

Eschyle se distingue aussi de Sophocle en ce sens que ses pièces n’ont pas véritablement d’action, d’intrigue, de passions réelles. Ses personnages, même s’ils sont animés d’une volonté farouche, manquent de souplesse, de grâce. Par contre, il reste unique de par les effets de terreur ou de force induits par ses personnages, par l’ampleur des idées morales qu’il porte à la scène, par la puissance évocatrice des images grandioses et tragiques qu’il présente. Malgré tout, la tragédie reste simple chez Eschyle ; elle ne se développe qu’autour d’un fait unique, même s’il est étendu, d’un fait ne peignant qu’un seul sentiment, par exemple la volonté indomptable dans Prométhée enchaîné.

 

De ce fait, les personnages n’ont pas d’intérêt par eux-mêmes, car, organisés autour d’une idée unique, ils sont en fait toujours poussés par une divinité : la fatalité, le destin, même lorsque ces personnages sont les dieux eux-mêmes. C’est la moïra (à ce propos, une question… Le latin mores, mœurs, qui a donné le français morale, ne viendrait-il pas du grec moïra ? Les mœurs sont-elles à suivre parce qu’elles sont ?), cette destinéeimpérieuse, inflexible et menant toute chose à sa fin que l’on trouvait déjà chez Homère dans l’Iliade (Iliade, 24, 209), et dont il parle notamment dans Les Euménides (Les Euménides, 334), cette fatalité que Zeus lui-même ne peut empêcher, nul ne pouvant y échapper (Prométhée enchaîné, 511) …Et de plus, cette fatalité reste poussée par la vengeance, par Némésis, d’où la permanence d’une terreur religieuse, comme par exemple dans son Agamemnon. Malgré tout, il y a subsistance d’une liberté humaine, car, si les héros sont poussés par la fatalité, comme Oreste, ils ont aussi un libre-arbitre ; mais, cette liberté n’est exercée que pour assumer la fatalité, comme le roi d’Argos dans Les Suppliantes. Le défi posé à l’homme n’est donc pas celui du choix, mais celui de confondre ses passions avec le destin, ce qui pose un véritable problème métaphysique, celui d’un prédéterminisme auto-choisi, auquel l’homme ne cherche pas à échapper, au risque de se perdre, comme Prométhée…

 

Par ailleurs, le thème de la justice est très présent chez Eschyle. Si un destin capricieux règne sur le monde, l’émergence de Zeus parmi les dieux fait naître une justice intelligente ; néanmoins, cette justice elle-même reste soumise au destin… Mais il est important de noter que cette justice, qui reste distincte du droit, se déplace dès que l’on en abuse ; celui qui, pour venger un crime ou défendre son droit, dépasse son droit, se trouve à son tour puni, mais toujours par le destin car l’on reste dans une vision de némésis :

« La violence a coutume d’engendrer la violence. » (Agamemnon, 764)

« Qui frappe est frappé, qui tue expie. » (Agamemnon)

 

Il ne peut donc y avoir qu’une seule règle de vie, la sophrosunê, bref la modération en toute chose, car la mesure est le bien suprême (Agamemnon), alors que la démesure est fille de l’impiété (Les Euménides, 531). Les passions sont donc limitées et contrôlées afin d’obéir au destin… Par contre, Eschyle nous donne peu de leçons politiques… On reste dans le cadre du modèle archaïque avec un basileus, qui consulte de temps en temps le peuple pour cadrer avec une justice prédestinée, prédéterminée, rien de plus, comme on peut le lire dans Les Suppliantes :

« …Non pas qu’un vote de la cité nous ait condamnées à être bannies pour être tuées… » (Les Suppliantes ),

les décisions les plus graves ne pouvant être assumées que collectivement par le corps vivant de la cité. Reste qu’il semble favorable à l’idée d’autorité, posant la discipline commemère du succès (Les Sept contre Thèbes. Dans Les Sept contre Thèbes (467), Eschyle décrit en termes poignants les malheurs de la guerre (v. 287-368) et met en scène la guerre fratricide mais justifie indirectement la guerre de résistance (v. 79-181)), tout en condamnant la tyrannie, la mort étant  plus douce que la tyrannie (Agamemnon, v. 1365. Dans Agamemnon (458, ainsi que les deux pièces suivantes formant L'Orestie), Clytemnestre, en tuant le roi, son époux, venge la mise à mort de sa fille Iphigénie mais est surtout l'instrument de la justice divine pour les diverses fautes lors de la guerre de Troie).

 

Eschyle reste donc marqué par l’époque héroïque, par l’époque archaïque. Il ne fait que traduire dans la tragédie Hésiode et ses thèmes de la résignation et de la justice, ne faisant que prolonger la morale de l’honneur homérique… La comédie, fille de la démocratie, des difficultés et de la guerre qu’elle tourne en dérision, n’existait pas encore, même si elle commençait à balbutier dans la satire et dans la fête dyonisiaque des pressoirs. Mais, jusqu’en ~486, la comédie restera surtout un art de la rue. Avec la comédie, le public est invité non plus à méditer ou à moraliser, mais à réfléchir sur lui-même, sur ses actes…

 

D’ailleurs, Eschyle ne fait que porter à la scène des poèmes d’Homère ou des faits semi-légendaires antérieurs de quatre à cinq siècles à son propre temps… Il est vrai qu’en appeler à la culture basique du public, sans pour autant prendre le risque de l’actualité comme le fit Phrynicos (cet auteur fit jouer en ~494, l’année même de l’événement, Le sac de Milet, montrant la destruction de cette ville d’Asie mineure par les Perses, mais fut condamné à une amende de 1.000 drachmes pour avoir traumatisé les spectateurs par les scènes de violence évoquées, et surtout leur avoir donné du remords d’avoir abandonné les miléens à leur triste sort… Dès lors, la plupart des tragiques se méfieront des pièces d’actualité, même si Eschyle joua Les Perses huit ans après Salamine, en ~472, mais il est vrai qu’il ne fait dans ce cas qu’illustrer la défaite d’un ennemi…), était bien plus facile, le public pouvant se laisser porter sans remords, même s’il y a appel à sa réflexion. Mais même l’histoire sombre souvent dans le légendaire, et le légendaire dans la morale… Pourtant, Eschyle ose, ce qui reste nouveau, par exemple en condamnant la guerre et l’autocratie dans Les Perses, son statut d’ancien combattant glorieux lui évitant certainsennuis, d’autant plus qu’il va moins loin de Phrynicos en évitant ce qui pourrait froisser la susceptibilité athénienne… C’est pour cela qu’Eschyle deviendra très vite un classique

 

Son inspiration reste proche de l’épopée, est profondément religieuse. Eschyle est en fait un moraliste religieux, ou plutôt superstitieux, se distinguant ici du quasi-matérialisme d’Hésiode. C’est aux dieux que l’on demande ce que l’on doit faire, c’est à eux que l’on demande la punition des meurtriers, comme dans Les Choéphores (littéralement : les porteuses de libation.s. Dans Les Choéphores, Oreste et Électre, pour venger leur père, tuent leur mère. Selon de telles règles, le meurtre devrait toujours succéder au meurtre ; mais les Euménides présentent un jugement d'Oreste devant l'Aréopage : l'ordre de la cité finit par triompher des vengeances privées aveugles), tout comme ce sont eux qui protègent :

« Même les fugitifs épuisés par la guerre trouvent un refuge contre le malheur près d’un autel que protège la crainte des dieux. (…) Un autel vaut mieux qu’un rempart : c’est un bouclier infrangible. » (Les Suppliantes, première réplique de Danaos)

 

Le droit d’asile existait donc dans l’Antiquité…

 

Surtout, par delà et bien plus que la justice, la vengeance est sur-dominante ; mais elle n’est pas personnelle, car elle est voulue par les dieux et guidée par le destin, ce qui, finalement, permet tous les excès, en l’absence de toute morale prédéterminée. Pourtant, cette morale commence à émerger avec la crainte même des dieux, comme l’ont montré les extraits précédents…

 

Arrêtons nous maintenant quelques instants sur Les Perses, et sur sa leçon :

« Là les attend d'endurer les pires malheurs, rançon de leur superbe et de leur impiété. »

Cette tragédie d'Eschyle fut présentée la première fois en 472, soit huit ans après la célèbre défaite des Perses à Salamine à laquelle la pièce fait référence.

 

La pièce se déroule chez l'ennemi, entre la Salle du Conseil, le palais impérial et le tombeau de Darius (Darius I, empereur perse de la dynastie mède, ayant régné de 522 à 485, protagoniste de la première Guerre Médique contre la Grèce et défait à la célèbre bataille de Marathon en 490, père de Xerxès (485 – 465) ayant conduit la seconde Guerre Médique se terminant à nouveau par une défaite perse lors de la bataille navale de Salamine (480), confirmée par une défaite terrestre à Platées quelques mois plus tard). Les chœurs commencent par décrire la puissance perse mais Eschyle insuffle dès les premiers vers un doute, une angoisse par rapport à cette puissance. Le doute est relayé par un songe de la reine-mère et confirmé aussitôt par le récit d'un messager annonçant la défaite de l'armée perse, en des mots sublimes qui restent la meilleure description historique de la bataille de Salamine (v. 353-432). Le chœur et la reine invoquent l'ombre de Darius qui, dans un dialogue avec la reine, tire les leçons de cet échec. Après cette scène, Xerxès arrive au palais et confirme le désastre.

 

En situant toute la scène du côté perse, Eschyle réussit à éviter toute polémique helléno-perse et même tout sentiment anti-perse. A peine, quelques sentiments de fierté grecque affleurent d'ici de là, et ce en réponse à une question de la reine à ses conseillers sur les mœurs des Grecs :

« Ils ne sont pas esclaves, ils n'obéissent à aucun homme » (v. 242).

Dans l'inventaire des pertes perses après la défaite de Salamine, Eschyle énumère avec complaisance les possessions retrouvées par les Grecs (v. 870-907). D'autre part, en attribuant à ses personnages perses des réflexes religieux grecs (le chœur perse attribuant à Arès, c’est-à-dire au dieu grec de la guerre, le changement de fortune de l'armée (v. 93) ; Darius lui-même disant : « Zeus fait aboutir à mon fils la prophétie... »(v. 740), ou évoquant « Zeus, exacteur implacable » (v. 827)), Eschyle s'adresse clairement au public grec et, au-delà, à la conscience universelle. La leçon qu'il en tire est aussi universelle par son contenu : tout ce qui est démesure finit par échouer. Peu importe que, chez Eschyle, la sanction soit encore présentée comme action divine, cette leçon deviendra un des piliers de l'humanisme grec. Néanmoins, en ce qui concerne la philosophie de la guerre, ce principe reste trop général. Il peut fonctionner comme avertissement mais ne constitue pas une analyse des mécanismes conduisant à la violence ni une voie pour gérer celle-ci ni une discussion du bien-fondé de cette guerre. Entre autre, la question n'est pas posée de savoir ce qui mène à la démesure.

Partager cet article

Repost 0
Published by Serge Bonnefoi - dans Personnages
commenter cet article

commentaires