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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 09:54

Attention : certains des commentaires qui suivent sont directement inspirés des introductions de L. Ferry et A. Renaut à certaines œuvres de Fichte, ainsi que des ouvrages de X. Léon et A. Philonenko. Je dois beaucoup à ces quatre auteurs quant à mon attirance pour la philosophie ; qu'ils en soient remerciés. Ces articles sont avant tout une invitation à lire cet auteur décisif, ainsi que les ouvrages des quatre philosophes précédents sur Fichte.

 

Voir la biliographie --> Fichte : éléments de bibliographie

 

Il est important d’étudier Fichte avec une certaine attention, et ce pour au moins deux raisons. La première est qu’un certain nombre d’hommes politiques français, tels Luc Ferry ou Lionel Jospin, qui ont d’ailleurs tous les deux été ministres de l’Éducation , l’ont étudié de manière approfondie ; la seconde est que le programme du Front National n’est finalement qu’une déclinaison des Discours à la Nation allemande et de L’État commercial fermé, ouvrages clés de cet auteur. Il est d’ailleurs très « original » de constater qu’un parti qui se prétend nationaliste français fonde sa politique sur une idéologie allemande et plus encore fondamentalement anti-française !

Johann Gottlieb Fichte (1762-1814) partira des principes politiques de l'Aufklärung et d'une vision rationaliste pure pour aboutir au refus de toute idée de fédération ou d'entente internationale garantissant la paix et la sécurité entre les États. Cependant, il n'abandonna pas la raison dans ses discours à compter de 1806, sa doctrine restant fondée sur l'idée de raison, même si cette même raison a été inversée de l'homme à la société. Ce n'est donc pas la faillite de l'humanitarisme révolutionnaire, mais celle de son humanisme, de l'homme mesure de toute chose du Protagoras. Il y a chez Fichte évolution d'une même vision philosophico-politique, évolution qui va marquer celle de l'idéalisme allemand, l'idéalisme étant ici la croyance en la puissance de l'idée et du sentiment pour réformer ce qui est mauvais dans la nature et dans les sociétés humaines, donc au sens non métaphysique d'exigence et  d'existence de la pensée. Il évolue de Rousseau à Machiavel, de l'humanisme à l'humanitarisme, de la démocratie à la Maachtstaatspolitik, s'écartant ainsi définitivement de Kant.

Enterré de son vivant, Fichte semble connaître une nouvelle jeunesse, perçu aujourd'hui notamment comme l’écrit Philonenko comme une marche dans l'escalier menant via Schelling de Kant à Hegel, et repris de plus en plus comme le père fondateur de la vision allemande de la nation. Fichte se proclame de Kant en lui reprenant le concept d'idéal moral. Fichte est précurseur de Hegel en soulignant l'affinité entre l'esprit et le réel qui se réalise tant dans l'esthétique que dans l'action, celle-ci trouvant sa source dans un idéal, d'où la transition d'avec Kant.

Fichte est surtout un auteur fondamental en ce sens que de sa philosophie allaient découler trois guerres qui devaient briser l'Europe tout en la conduisant paradoxalement à sa refondation. Bienfait de la théorie des crises telle qu'exprimée par Jacques Rueff ?

Fichte aura été une marche essentielle, tant de la mutation de l'idéalisme et de la philosophie allemande de l'absolu procédant de la métaphysique - ce qui est positif - que de la marche de cette même philosophie vers l'État-force nazi - ce qui est négatif -.  Partant de la quadruple influence de Platon - auquel il reprendra de nombreux concepts de La République, et en particulier la civilisation de la Paidea et la société de castes -, de Kant - s'inspirant de sa vision d'idéal moral -, de Spinoza et de son unité des deux mondes, et enfin du panthéisme de Leibniz, il allait par Schelling et Hegel conduire à Hæckel, Schopenhauer et Nietszche, et, un siècle plus tard, à Rosenberg, Faust, Steinberg et … Hitler. Vicissitudes d'une philosophie… partie d'une volonté d'assurer la synthèse du monisme et de la liberté et de fonder l'égalité de l'éthique et de la métaphysique.

Sa place dans ce cycle de conférences est en fait logique car, jonction entre Kant et Hegel, il pense la guerre comme le point métaphysique où peut se cerner la valeur de la liberté - liberté entendue comme chez Kant comme un principe de gouvernement de la paix et de la guerre - et ne conçoit les relations sociales que comme des relations de contrainte. Or, se détachant de l'idée kantienne d'attachement à l'idée de progrès à laquelle il ne croit pas, Fichte pose que la liberté humaine est à conquérir, l'humanité devant dépasser son attachement servile à l'individualité instinctive et aux besoins, posant le principe d'une auto-détermination de l'humanité devant l'arracher aux influences d'ordre zoologique, s'opposant ici par exemple à Aristote.

Fichte s'opposera aussi assez tôt à Kant, dès ses Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française (1793) en réfutant la séparation opérée entre la théorie et la pratique, entre l'intention morale libérée de tout empirisme et l'action qui y est engagée. Il reprendra cette critique dans La fondation du droit naturel (1796), posant le principe que la décision morale présupposerait non seulement une relation intersubjective avec et entre d'autres consciences et d'autres sujets concrets, mais encore que l'action n'aurait de sens que située dans un monde qui lui résisterait et qu'il faut dès lors organiser selon des règles spécifiques - le droit - portant sur les besoins corporels et non plus sur les seules morale et éthique. Il y a donc chez Fichte une troisième rupture d'avec Kant lorsqu'il pose le principe que le droit est distinct de la morale, devant de ce fait connaître un développement autonome. On pourrait presque dire que Fichte a rompu d'avec Kant d'une manière inverse de la rupture entre Aristote et Platon.

Né en 1762, mort en 1814, Johann Gottlieb Fichte est l'exemple même du philosophe ouvrant à la controverse historique, principalement du fait du changement apparent d'orientation de sa philosophie au début des années 1800. Ayant vécu ses grandes heures à une époque marquée successivement par la Révolution française, puis par les guerres avec la France, sa philosophie ne pouvait pas échapper à cette influence, tout comme elle ne pouvait éviter d'aborder la question de la paix et de la guerre, l'intégralité de la question européenne étant dominée à cette époque par cette question.

C'est ainsi que Fichte, bien que plus connu pour sa théorie de la nation, avec ses fameux Discours à la nation allemande (1806) - qui se veut aussi et avant tout théorie de l'éducation, celle-ci, et en particulier sous son aspect philosophique, n'ayant pour seul objet que de reformer le moi dans le moule qu'est la nation absolue (pour lui la nation allemande) -, pour sa philosophie de la science et par sa réflexion sur la liberté, aura aussi était un philosophe majeur de la paix et de la guerre, cette philosophie n'étant pas d'ailleurs sans liens avec ses conceptions de la nation et de la liberté. Ainsi, comment ne pas rapprocher son refus de la liberté comme fait, n'étant selon lui qu'une exigence rationnelle, qui se limitera peu à peu à une exigence seulement éthique, de sa vision de la paix et son approche a priori pessimiste de l'homme. Ainsi, comment ne pas rapprocher son refus de la liberté comme fait, n'étant selon lui qu'une exigence rationnelle, qui se limitera peu à peu à une exigence seulement éthique, de sa vision de la paix et de son approche a priori pessimiste de l'homme.

Pour Fichte, la chose en soi est irréductible à la pensée, mais elle est le principe se pensant lui-même. Donc, l'activité pratique est le triomphe de la raison et son affirmation, ce qui fait que la raison est omnipotente. Cependant, ni la volonté, ni l'entendement ne triomphent totalement des résistances de la matière et l'homme est ainsi retenu captif dans un monde phénoménal soumis à la fatalité et au déterminisme des faits. Il n'y a donc pas d'autonomie totale de la raison qui n'est qu'un idéal, le moi n'atteignant jamais la raison du fait du non-moi. On peut trouver là un paradoxe, pour le moins, de la pensée de Fichte, la raison fondant sa vision de l'idéal alors qu'elle serait elle même un idéal. Il y a donc conflit permanent dans la vision philosophique de Fichte, tant dans sa conception elle-même qu'entre la réalité empirique et l'idéal. Le principe de moteur de l'histoire est donc la destinée immortelle. C'est le primat de la raison pratique de Kant, même si Fichte y rajoute quelque chose en fondant une doctrine mécaniste de l'essence fondée sur la méchanceté naturelle de l'homme et sur la liberté, même si cette dernière n'est individuelle que dans un idéal inaccessible.

 

La naissance de la phénoménologie - Pour Fichte, la phénoménologie de l'évidence objective impose le concept d'émergence d'une idée claire ne pouvant jaillir que d'une problématique procédant étape par étape. Néanmoins, cette vision est erronée, car une idée claire peut naître en dehors de toute hypothèse ou de toute expérience. or, si pour Fichte les caractères de l'évidence s'appliquent aux seuls actes dont et par lesquels nous saisissons la nature, conduisant à un rapport permanent d'identification de l'analysé et de l'analysant, on peut affirmer l'opinion contraire, ne serait-ce que parce que la distanciation analysé/analysant est plus courante que l'identification et aussi parce que l'homme ne saisit pas toujours la nature de ses actes ou des concepts qu'il manie. Et comme l'intuition n'est pas forcément cognitive…

En fait, Fichte allait dépasser Kant pour lequel l'homme ne peut s'accomplir que dans l'action morale, mais sans se penser, en concevant - la définition de concepts étant la fin même du philosophe - que l'homme se pense mais ne peut s'accomplir que dans l'action sociale ou collective. Il y a de même passage d'une expérience intrinsèque à une expérience pratique, Fichte décortiquant l'homme comme un sujet d'expérience, comme une composante de la nation salvatrice, en aucun cas comme un sujet de vie.

 

Le refus du fédéralisme et du cosmopolitisme hors de la patrie - Fichte partira des principes politiques de l'Aufklärung et d'une vision rationaliste pure pour aboutir au refus de toute idée de fédération ou d'entente internationale garantissant la paix et la sécurité entre les États. Cependant, il n'abandonna pas la raison dans ses discours à compter de 1806, sa doctrine restant fondée sur l'idée de raison, même si cette même raison a été inversée de l'homme à la société. Ce n'est donc pas la faillite de l'humanitarisme révolutionnaire, mais celle de son humanisme, de l'homme mesure de toute chose du Protagoras. Il y a chez Fichte évolution d'une même vision philosophico-politique, évolution qui va marquer celle de l'idéalisme allemand, l'idéalisme étant ici la croyance en la puissance de l'idée et du sentiment pour réformer ce qui est mauvais dans la nature et dans les sociétés humaines, donc au sens non métaphysique d'exigence et  d'existence de la pensée. Il évolue de Rousseau à Machiavel, de l'humanisme à l'humanitarisme, de la démocratie à la Maachtstaatspolitik, s'écartant ainsi définitivement de Kant.

En effet, Kant fondait un idéalisme empirique, déclarant l'existence des objets dans l'espace en dehors de nous comme soit douteuse et indémontrable, soit fausse et impossible, ceci en lien avec un réalisme transcendantal fondé sur un dualisme accordant un même degré de réalité à la matière et à l'être pensant. Fichte, lui, a fondé un idéalisme subjectif, donc pré-romantique, faisant de l'idéal, c'est-à-dire de la parfaite satisfaction à l'intelligence et aux sentiments humains, le principe de toute existence, le sujet moral étant considéré comme absolu. Pour lui, ce que veut le public, c'est la réalité, le sujet seul étant capable d'autonomie et de s'affirmer en dehors de toute relation avec autre chose que lui-même. L'être Dieu n'est donc plus une réalité indépendante mais une réalité pratique, d'où le lien avec le panthéisme.

Parti des principes de la philosophie politique de l'Aufklärung, Fichte, se basant sur une conception qu'il veut rationaliste pure, en viendra à repousser toute idée d'une fédération internationale garantissant la paix et la sécurité dans les relations internationales, au refus de toute idée de contrat social dans les relations internes aux États. L'évolution de Fichte est en ce sens assez caractéristique de ce que sera l'évolution de la philosophie politique allemande au XIXème siècle, avec un passage de l'idéalisme initié par Leibniz et Kant à la vision d'une politique de puissance de l'Allemagne - la Machtstaatspolitik - fondée sur un pessimisme en l'homme qui trouvera son aboutissement chez Schopenhauer, le philosophe du pessimisme absolu pour qui le vouloir-vivre est le mal radical (cf. A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1881), alors même que Fichte a souvent conçu l'éducation comme libératrice et visant à  la perfection de l'individu, se contredisant ainsi lui-même; il y a peu de la perfection de l'individu à celle du groupe, avec tous les dangers qui peuvent découler d'une telle vision.

Souvenons nous que le pessimisme aura peut-être été « la » grande idée du XIXème siècle. Le pessimisme conduit à la résignation, et la résignation à la guerre. C’est là toute la conséquence du romantisme, et le XXème siècle aura été victime d’un pessimisme hérité du XIXème siècle, même si Machiavel était déjà pessimiste. Fichte aura auguré ce qu’allait être le XIXème siècle romantique, ce siècle national et individualiste qui s’éteindra avec Nietzsche dans lequel il se reconnaissait si bien tant la pensée de ce dernier concentrait les contradictions de l’Europe : un homme européen par ses voyages et ses rencontres, par son milieu cosmopolite, ses lectures, la diffusion de son œuvre, mais dont la folie préfigura le destin de l’Europe pendant la première partie du XXème siècle, folie que rien ne peut mieux exprimer que son célèbre aphorisme : « Hélas ! Voici que nous devons embrasser le contraire de la vérité, ce n’est qu’à présent que l’erreur devient mensonge… » ! Cette vision pessimiste est en son fondement même conflictuelle. De Fichte à Michelet, de Goethe à Chopin, de Mazzini à Wagner, le romantisme a mis en valeur la nation, la subjectivité et le peuple - que l’on confond d’ailleurs trop souvent dans le discours actuel avec la nation -, mais aussi le pessimisme et l’individualisme. Toutes les plaies de nos sociétés actuelles s’y retrouvent…

Il est par ailleurs assez intéressant de remarquer que cette évolution se fera sous la successive influence de deux penseurs non allemands : Rousseau, dont la vision du droit allait induire la vision fichtéenne de l'humanitarisme que Fichte lui-même rejettera, et Machiavel dont le pessimisme en l'homme du Prince conduira à la définition de lignes politiques nouvelles. De l'homme bon par nature, Fichte aboutira à l'homme mauvais par nature. Quelle évolution ! Quelles conséquences ! Surtout si l'on oublie, comme cela fut le cas au début du XXème siècle, que son but a priori était la libération spirituelle dans une liberté totale de l'homme. Son imprécision sur ce point dans ses dernières œuvres aura conduit à priver totalement l'homme de sa liberté. Comme quoi le pessimisme est contraire à l'humanité !

 

  Suite : Fichte (2)

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Published by Serge Bonnefoi - dans Personnages
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