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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 09:55

Suite de Fichte (1)

 

La paradoxale mais cohérente évolution d’une pensée a priori contradictoire - Dans sa transition d'un idéal rousseauiste où l'homme pose un contrat social avec l'État, contrat que l'homme peut rompre unilatéralement, à une vision excluant toute idée de contrat social, Fichte aura inversé sa vision, substituant l'État à l'homme, l'État pouvant unilatéralement rompre le lien le liant au citoyen.  C'est donc la même doctrine,  mais inversée !

Tant Les dialogues historiques que la Réponse à Schelling sur le concept de la doctrine de la science marquent la transition de la pensée de Fichte et sa rupture d'avec l'idée de contrat social. Il y a donc raison concrète pour Fichte de vouloir reprendre ensemble ces deux textes a priori dissonnants, l'un étant politique, l'autre philosophique. En effet, chez Fichte, le politique et le philosophique sont inséparables, et ces deux textes marquent la même et double évolution de sa pensée. Ainsi dans Sur Machiavel écrivain et les Dialogues patriotiques, il dénonce la faillite de l'humanitarisme - ou plutôt de l'humanisme - révolutionnaire et l'avènement de la Machtstaatspolitik, alors que dans sa Réponse à Schelling, il fait la synthèse de sa pensée philosophique, le tout ayant pour catalyseur le temps qu'il vit qui est celui de l'invasion française en Allemagne et de la défaite de cette dernière.

Fichte pose ainsi la question du rapport entre la philosophie et le politique, les deux étant pour lui inséparables avec une remarquable continuité de pensée, en aucun cas rupture. Ainsi, dans le domaine politique, il récuse la contradiction entre le cosmopolitisme et le patriotisme. Ainsi, dans le Premier dialogue patriotique, émerge un patriotisme cosmopolite, le cosmopolitisme étant volonté de réaliser de manière universelle les fins de l'humanité, le patriotisme étant l'application de cette  volonté à la nation salvatrice, ce qui est cohérent lorsque l'on songe que l'Allemagne n'est pas monolithique à cette époque, étant notamment éclatée entre la Prusse et le Saint-Empire, ne naissant véritablement qu'avec la Confédération des États de l'Allemagne du nord en 1866. le cosmopolitisme est donc ici du particularisme, du fait du lien unificateur de la langue pressenti par Leibniz dans son Harmonie des langues. Dans le Deuxième dialogue, on retrouve la même pensée, mais avec des objets différents du fait d'une application dans un temps de guerre et non plus de temps de paix, et Fichte y insistera sur une certaine décadence de la nation allemande, celle-ci oubliant sa qualité d'allemande et renonçant à défendre son indépendance, exception faite de la Prusse. Il y a donc cohérence entre les différentes positions fichtéennes dans le temps. Par ailleurs, dans le domaine philosophique, ou plutôt de la philosophie politique, Fichte proclame la fidélité de ses positions philosophiques à celles de 1794 sous l'empire des vues philosophiques qui (lui furent) imposées.

Pourquoi cette évolution ? Aura-t-elle été liée à une déception de Fichte de ne pas se mettre au service de la France, un peu à la manière d'un Voltaire ? Aura-t-elle été alimentaire, face aux résistances de l'Université à ses positions jacobines initiales ? Aura-t-elle découlé de l'histoire ? Un peu de tout cela, mais on peut estimer qu'il y a surtout eu chez Fichte une constance de pensée et de réflexion le poussant à pousser à l'extrême la logique des thèses des jacobins de 1793, et donc une immense cohérence. Et il est possible de faire un parallèle entre la pensée de Fichte et le messianisme révolutionnaire français, car la Révolution française aura eu des implications paradoxales : elle fut présentée d'emblée comme un fait européen, sera réaffirmée comme telle, mais elle allait embraser partout les sentiments nationaux et exacerber les divisions internes dans une perspective d'unification de la nation France. Et le Fichte de 1806 se rapproche du Saint-Just de 1791 ; C’est Saint-Just qui écrivait dans Esprit de la Révolution et de la Constitution de France : L'Europe marche à grands pas vers sa révolution, et tous les efforts du despotisme ne l'arrêteront point. Le destin, qui est l'esprit de la folie et de la sagesse, se fait place au travers des hommes et conduit tout à sa fin. La révolution de France n'est point le coup d'un moment, elle a ses causes, sa suite et son terme : c'est ce que j'ai essayé de développer. Je n'ai rien à dire de ce faible essai, je prie qu'on le juge comme si l'on n'était ni Français ni Européen..., ou encore proclamait dans son Discours à la Convention sur la Constitution à donner à la France du 24 avril 1793 : La Constitution des Français doit consumer le ridicule de la Royauté dans toute l'Europe , ....; elle doit être simple, facile à établir, à exécuter et à répandre..... Bientôt les nations éclairées feront le procès à ceux qui ont régné sur elles; les rois fuiront dans les déserts, parmi les animaux féroces leurs semblables, et la nature reprendra ses droits. Mais comment ne pas penser aux massacres de 1793, aux condamnations du tribunal révolutionnaire, à la dictature du Comité de Salut Public ? C'est le messianisme français qui aura intensifié les particularismes et les sentiments nationaux dans toute l'Europe, s'efforçant d'imposer par la force, tant en interne qu'en externe, une certaine unité culturelle par une unification politique de la nation souveraine, sous l'empire de la seule raison.

Deux types d'interprétation s'offrent alors à nous : celui d'une évolution interne, liées aux difficultés de la pensée, et celui d'une évolution externe, sous la pression des circonstances. Mais, dans tous les cas, il y a un lien évident et en fait convergence entre ces deux évolutions, l'externe pour l'historique et l'interne pour le philosophique. Il y a donc cohérence et non pas contradiction des deux pensées qui tendent vers une sorte d'uniformisation. Il n'y a pas chez Fichte de divergence entre l'idéal et la réalité, mais au contraire une grande cohérence, l'idéalisme étant lié à l'absolu, dans tant à la science qu'à la violence pour l'imposer. Fichte évolue donc vers une synthèse de sa pensée qui est celle d'une dictature politique, philosophique, métaphysique et éducative dans un cadre national visant à effacer le cosmopolitisme allemand au profit de la seule langue. Ce n'est donc pas que l'histoire, à la différence de ce qu'affirme P.-Ph. Druet, qui explique l'évolution de Fichte, la transformation de la doctrine juridico-politique étant liée à celle de sa métaphysique, avec le passage d’un panthéisme leibnizien à un théisme luthérien, et il y a analogie des deux modifications.

 

Régénérer l’esprit allemand - Dans tous les cas, il y a au début du XIXème siècle émergence chez Fichte du thème de la nécessaire régénération de la Prusse, alors que l'Allemagne n'était pas particulièrement bien considérée par Fichte jusqu'en 1806, étant même jugée comme un pays étranger au patriotisme prussien jusqu'aux Dialogues patriotiques. Mais même à cette période, et c'est particulièrement patent dans le Deuxième dialogue, c'est à la Prusse que Fichte confie une mission messianique fermée, dans une vision purement allemande, puisque seul l'allemand peut à travers les fins de sa nation embrasser l'humanité entière.

Ici, la nation salvatrice porte le destin de l'humanité, ce que ne pouvait faire la France de 1793 selon Fichte du fait de son attachement à la doctrine des droits de l'homme, alors même que ce messianisme salvateur était partie de la philosophie politique de la Révolution française. La seule politique internationale ne peut donc dans ce cadre qu'être de force face à la doctrine des droits de l'homme, de la liberté et de la liberté originaire de tous, qui sont jugées comme autant de menaces contre la nation allemande. Fichte se radicalise donc de plus en plus, jusqu'à en arriver aux Staatslehre de 1813 (De l’idée de guerre légitime. Trois leçons faites à Berlin en mai 1813, Louis Babeuf, Lyon, 1831, trad. M. Lortet ) où il se désavouera de ses thèses de 1794 (Considérations destinées à rectifier l’opinion du public sur la Révolution française, PUF, Paris, 1984, coll. Quadrige), mais finalement uniquement pour la partie droits de l'homme et défense de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité. » Fichte ne retient que les aspects négatifs de la Révolution française, en gommant les aspects positifs ! Finalement, seul l'extrémisme de Robespierre trouve grâce à ses yeux, pas même la pureté d'un Saint-Just !

 

Un monde clos - Si Fichte ouvre pour Hegel un passage de la philosophie classique où l'homme cherche son salut dans la connaissance de Dieu à une philosophie moderne où l'homme trouve son salut par la connaissance et la réalisation de lui-même dans le monde, reste que ceci est faux, sauf dans un monde clos. Il y a en effet concomitance et non pas opposition de ces deux formes de philosophie, l'une n'étant pas exclusive de l'autre. Mais, le monde fichtéen est clos, en aucun cas ouvert, et sa vision de la nation, son refus du cosmopolitisme et du fédéralisme sont là pour le démontrer. Cette attitude de refus de l'ouvert et de clôture du monde, naissante dans L'État commercial fermé de 1800, se retrouvera dans La doctrine de la science de 1804, et triomphera dans Les dialogues patriotiques et surtout dans les Discours à la nation allemande de 1806 qui fondent véritablement sa théorie de l'État fermé et rédempteur encadré par la nation salvatrice. Le lien entre le politique et le philosophique est donc omniprésent dans la pensée de Fichte, les deux n'étant pas séparables. C'est de cette pensée qu'allait découler l'État-nation de Mazzini, mais aussi l'enfermement de la culture dans le seul cadre national; certes, les cultures nationales ne furent pas choses nouvelles en Europe, mais elles avaient toujours gardé un caractère subordonné par rapport à celui de la culture européenne commune aux élites et aux peuples de tous les lieux européens. C'est cela qui est fini avec la vision de Fichte : désormais il n'y a plus de culture cosmopolite commune mais seulement un système de cultures nationales.

Fichte réfute toute évasion de l'homme hors du monde, ce qui fait que son système n'est cohérent que clos. En effet, sur un plan collectif, seule la médiation d'individus libres peut permettre à Dieu d'être dans l'histoire, son univers étant un univers de relations susceptibles de se constituer entre les personnes, leur propre personnalité étant indépassable, d'où une histoire et un destin commun inévitable. Tout se pose donc dans un horizon collectif fermé d'individus libres modelés par le modèle éducatif commun, et ce afin de créer une société de relations conforme à la raison, l'horizon individuel étant limité à la seule science - c'est-à-dire compréhension - et donc la conduite de la vie sur cette base au risque de la subir puisque la société ne peut être autrement que contrainte face à la méchanceté intrinsèque des hommes.

L'idéal de Fichte est en fait impossible car les hommes ne sont pas identiques et indifféremment interchangeables, mais aussi parce que la conception individuelle de la raison et de la liberté est justement individuelle par nature, même si l'homme a dans son inconscient une dimension sociale. Seule donc une société de contrainte peut faire exister cet idéal, et, ici, Fichte se contredit puisque la conquête d'une liberté est ici factice, ou du moins limitée, car seulement collective, à moins d'uniformiser l'homme et de le priver de son libre-arbitre. D'où le rôle donné par Fichte à l'éducation et la fonction de moule « excluseur » de la nation seule salvatrice.

 

Des contradictions apparentes - Homme des contradictions apparentes - mais non forcément réelles -, Fichte augure ce qu'allait être le XIXème siècle romantique, national et individualiste, celui-ci s'éteignant avec Nietzsche dans lequel ce siècle se reconnaîtra comme dans personne d'autre, tant sa pensée concentre les contradictions de l'Europe : un homme européen par ses voyages et ses rencontres en Allemagne, en Italie, en Suisse, par son milieu cosmopolite, ses lectures, la diffusion de son œuvre, mais dont la folie préfigure le destin de l'Europe pendant une grande partie du XXème siècle, folie que rien ne peut mieux exprimer que son célèbre aphorisme : Hélas ! Voici que nous devons embrasser le contraire de la vérité, ce n'est qu'à présent que l'erreur devient mensonge... ! Homme des contradictions, l'ardent défenseur de la République française et des Droits de l'Homme, le défenseur de l'individu et de la liberté contre l'État de 1793 est aussi le précurseur du pangermanisme et théoricien de la politique de puissance, le pourfendeur de l'human(itar)isme de 1807 !

Quelle évolution  avec le retournement d'une philosophie de la liberté en son contraire, avec une philosophie partant de la liberté et du dépérissement de l'État pour aboutir à la contrainte politique et à l'État autoritaire ! Homme des contradictions,  Fichte est à l'image même de l'idéalisme allemand  dès lors qu'il substitue l'efficacité politique absolue à la défense de l'humanité !

Il y a en fait eu chez Fichte deux phases distinctes, avec le Fichte de 1792 à 1805 fondé sur le rationalisme, l'humanisme et proche de la Révolution française, et celui de 1806 à 1814, fondé sur le mysticisme, le panthéisme et le patriotisme, finalement sur trois aspects différents de ce qui constitue le sacré ! Pourtant, loin d'être contradictoires ces deux phases auront été complémentaires, car Fichte aura toujours été fidèle à la même affirmation : celle du monisme de la volonté morale. C'est cette vision du monisme, c'est-à-dire de l'ensemble des choses réductibles à l'unité, qui allait ainsi le séparer du Christianisme, et plus particulièrement du Catholicisme. C'est cette vision du monisme conçu - comme le conceptualisera plus tard Hæckel - comme l'anti-dualisme qui le mènera et le conduira à voir la vie comme fondée sur l'expansion vitale du groupe et rien d'autre. On n'est plus très loin du Kulturkampf et du naturalisme allemand ! Finalement, son approche très intellectuelle est paradoxalement très anti-intellectuelle en ce sens qu'il y a soumission du savant aux lois de la vie et de la nature,  puisque le monisme induit que la pluralité nécessite une unité immanente qui la dépasse ! Et là, la réalité s'efface devant l'idéal, car, pour exister, la réalité doit être pour lui la raison agissante, ce qui exclut parfois la liberté, notamment celle fondée sur la vision du bien en l'homme, alors que la volonté pure ne peut être fondée que sur le moi moral. De ce fait, la réalité ne peut être qu'un phénomène, et, finalement, jamais une réalité ! Nouveau paradoxe qui conduira à la phénoménologie.

Fichte est donc un philosophe très difficile à cerner car il est autant un défenseur de la liberté qu'un théoricien de l'autoritarisme; néanmoins, présentant ses derniers écrits comme les fruits de sa vie, force est faite de le rejeter définitivement parmi les pères du totalitarisme - même s'il fut loin d'en être le seul -, ses écrits premiers étant cependant à retenir comme éléments de démonstration de la nature de la liberté. C'est peut-être son idéalisation de la liberté et de l'humanité qui, privée de la vision d'Amour chrétienne, qui, de par sa déception, l'a conduit à se réfuter et à véritablement lancer une vague qui cherchera à submerger l'Europe jusqu'à la suprême abjection de l'Antéchrist Adolf Hitler....

Nouvelle démonstration du danger de l'idéalisme et de la quasi-déification d'une pensée et d'une vision du monde. Comme les Hébreux (cf. Dt 9, 21), Fichte aura brûlé ce qu'il a adoré, mais ces flammes ne seront pas celles détruisant le veau d'or pour ouvrir à la justice et à l'Amour, mais celles futures de la destruction du peuple juif par les nazis. L'holocauste de sa pensée par Fichte n'est que préfiguration du Walhalla wagnérien, du crépuscule des Dieux, des flammes des fours crématoires, mais aussi de celles de Berlin détruisant Hitler, annonce d'une volonté de détruire l'homme au service de la seule humanité divinisée, au profit de l'impossible surhomme...

  A suivre sur Fichte (3)

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Published by Serge Bonnefoi - dans Personnages
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