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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:20

La notion de cause finale - Au premier sens du mot, la fin (finis) est ce par quoi quelque chose, qu’il s’agisse d’un être ou d’une notion) finit. Comme par ailleurs on cesse d’agir lorsque l’on a obtenu ou réalisé ce que l’on voulait, la fin exprime le terme de l’intention volontaire ; c’est cette dernière approche qui correspond au sens philosophique du mot fin. La fin n’est donc pas, du moins en philosophie, un terme physique, temporalisé, mais la réalisation d’un but, d’une intention volontaire, ce dernier adjectif étant ici fondamental. En fait, le mot fin peut revêtir une triple signification : ⑴ soit l’objet ou l’acte voulu que l’on cherche à réaliser ou à acquérir, ce que recouvre l’idée de finis cujus gratia (agitur) ; ⑵ soit le sujet pour lequel on recherche cet objet ou cet acte (finis cui) ; ⑶ soit la jouissance du bien ou de l’effet de l’acte recherché (finis quo).

Néanmoins, la cause finale est en elle-même la fin cujus gratia par l’amour de laquelle la cause efficiente se met à exercer son effet ou son activité à la fin de la réaliser. Et la fin peut donc être définie non comme l’acte d’achèvement, mais comme ce pour quoi quelque chose est fait (id cujus gratia aliquid fit).

À ce niveau, deux divisions du mot fin sont possibles, l’une fondée sur l’intention, l’autre sur la subordination. On a ainsi une première distinction entre ⒜ la fin de l’œuvre (operis) qui correspond à ce que tend à réaliser par sa nature même l’activité de la cause efficiente, et ⒝ la fin de l’ouvrier (operantis) qui correspond à l’intention qui pousse la cause efficiente intelligente à faire telle action ; ainsi qu’entre :

⑴ la fin dernière, qui est celle recherchée pour elle-même, non en vue d’une autre fin. Elle peut être relativement dernière lorsqu’elle s’inscrit dans une série d’actes individualisables, ou encore absolument dernière lorsque les actes qu’elle clôt sont pris dans leur ensemble total ;

⑵ la fin prochaine qui, recherchée sans doute pour elle-même – sans quoi ce ne serait qu’un moyen nullement voulu lui-même en tant que tel -, mais subordonnée à une autre.

La question qui se pose maintenant est celle de savoir q’il existe des fins qui soient aussi des causes, et il faut alors effectuer cette analyse dans l’activité humaine, dans l’être vivant et dans le monde inorganique.

Le principe de finalité - Dans un premier temps, il est possible d’affirmer que tout être a une fin. Pour certains philosophes, ce principe serait le même que le principe de causalité, avec la même évidence, la même nécessité et la même universalité. Pour d’autres, ceci n’est pas soutenable, le principe de déterminisme étant jugé comme universel alors que le principe de finalité n’est que particulier. Vu que les êtres sont individualisés ou individualisables, il semble déjà possible d’écrire que le principe de finalité n’est pas un principe universel a priori ce qui semble évident par lui-même.

Si nous prenons maintenant la position de Thomas d’Aquin (in : Summa c. Gentes III, 2) : Omne agens agit propter finem. (…) Omne agens necesse est agere propter finem, on peut dire que la fin n’est cause que parce qu’elle meut l’agent à son opération. Et, par conséquence,  là où il n’y a pas d’action il n’y a pas de cause finale… Mais que vaut réellement le principe Omne agens agit propter finem ? Ainsi formulé, le principe est universel et évident par lui-même, le principe étant exigé par le sujet. Supposons un agent absolument indifférent en lui-même à tel ou tel effet déterminé ; de soi, cet agent n’agira pas plus dans un sens que dans un autre. Il n’agira donc pas, à moins qu’un autre agent ne vienne l’y contraindre, mais la question ne se pose alors pas pour ce nouvel agent. Maintenant, s’il est déterminé à tel genre d’effet un agent pourra aussi déterminer la cause ultérieure. Mais, de toute nécessité, il faut qu’une cause soit déterminée vers un but qui soit la fin de son action.

Se pose maintenant la question du principe de finalité dans les sciences. Francis Bacon affirmait  que la recherche des causes finales est stérile et, comme une vierge consacrée à Dieu, elle n’enfante rien. Cette formule a été adoptée par beaucoup de philosophes, principalement à partir du XIX° siècle, et sous l’influence des positivistes. Or, la finalité joue un rôle primordial non seulement en métaphysique, mais aussi dans les sciences particulières. Ainsi, les sciences morales et historiques insistent sur l’intention, alors que les sciences psychologiques et biologiques ont des vocables qui sont très nettement finalistes : l’esprit, la vie, …

De là certains admettent la recherche de la finalité interne, c’est-à-dire de la finalité d’organisation en ce que chez un même individu les différentes parties sont adaptées au tout qui est la finalité externe, de destination, en ce qu’un être serait fait tant pour lui-même que pour un autre. Mais, comme la cause finale est la cause des causes, ce qu’il ne faut pas oublier, la philosophie devra toujours aider les sciences à la déterminer autant que possible pour chacun des groupes d’êtres. ce n’est qu’à ce prix que l’homme arrivera à rendre le monde intelligible, car, comme le disait l’Aquinate : Idem est finis agentis et patientis, in quantum hujusmodi sed aliter et aliter ; unum enim et idem est quod agens intendit imprimur et quod patie intendit recipese.

L’existence de la finalité dans l’activité humaine, c’est-à-dire dans la vie délibérée - Chaque fois que nous effectuons un acte délibéré, nous (nous) proposons un but, nous avons une intention. Il n’y a pas d’illusion puisque nous ne sommes pas poussés à notre insu et irrésistiblement par une ou des forces physico-chimiques vers des buts qui s’imposeraient à nous et que nous ne choisirions pas. Certes, ces forces rendent notre action possible, tout comme elles peuvent la solliciter, voire même parfois l’incliner vers une direction ; mais il n’en reste pas moins vrai qu’elles ne la déterminent pas d’une façon nécessaire.

Nous devons donc avant d’aller plus loin nous forcer à analyser l’influence du but sur l’acte. Dans le cas présent, le but connu, choisi, voulu et poursuivi exerce une influence positive et capricieuse sur la cause efficiente intelligente. Ce but est cependant connu par l’intelligence comme un bien qui, parce qu’il est voulu, détermine la volonté à vouloir un acte ou une série d’actes jugés nécessaires ou utiles à l’obtention de ce but. Ce but fait passer la volonté de la puissance à l’acte, et, pour l’amour de ce bien, la volonté se décidera, et mettra en acte l’intelligence et le corps à la fin de réaliser ce bien. Ainsi, la fin voulue est vraiment une cause ; c’est même la cause des cause (Finis est causa causarum) puisque c’est sous son influence que la cause efficiente se décide à agir (Finis primum in intentionne, ultimum in executione).

L’existence de la finalité dans l’être vivant - Il est ici possible de distinguer deux plans, et ce afin de faciliter la réflexion.

Le plan de l’activité influencée par la connaissance sensible. Par exemple, nous observons un chat en présence d’une souris. Tout en lui est concentré vers sa proie. Tous les mouvements s’y adaptent harmonieusement, exception peut-être de ceux de la queue… Les uns de ces mouvements déclencheront les autres jusqu’à ce que le but soit atteint. Il y a donc ici successivement perception d’un objet, puis de sa convenance ; puis il y a éveil d’une tendance, et projection de cette tendance et de l’être tout entier vers cet objet désiré, l’attrait ainsi fondé déclenchant tous les mouvements ultérieurs. Il y a donc une intention consciente, une tendance consciente, même si cette conscience n’est pas réfléchie. Le but connu est vraiment, comme tel, une cause finale, cette cause finale paraissant se distinguer clairement des causes efficientes. Dans l’instinct en général il y a poursuite évidente d’un but qui est un bien soit individuel, soit, et c’est le cas le plus fréquent, spécifique, ce bien spécifique étant poursuivi au détriment du bien individuel. Ce but est plus ou moins confusément connu par l’animal, même s’il paraît parfois ne pas l’être. Mais, à l’observation, il apparaît que tous les mouvements, même les plus appropriés ou les plus ingénieux, sont commandés par la réalisation du but, sont orientés normalement vers la réalisation de ce but. Donc, ici, la fin est vraiment cause, les causes efficientes en jeu étant orientées par la cause finale.

Le plan de l’activité aveugle. Il s’agit là des activités d’où la connaissance semble absolument absente. Au-dessous de ces activités plus ou moins conscientes, on trouve le plan de l’activité vitale inconsciente, aveugle. Il en est ainsi des fonctions de nutrition, de la respiration, de la circulation sanguine du développement des êtres, de l’organisation de l’être vivant, etc… Nous sommes ici en présence d’une organisation où tout est conçu de manière à réaliser un type spécifique, stable, capable de se renouveler constamment, de se perpétuer dans l’ontogenèse. Par exemple, on trouve dans la vie cellulaire, qui est à la base de toutes les fonctions vitales, comme un certain plan, comme une idée directrice pour reprendre l’expression de Claude Bernard ; et ici, il y a collaboration, peut-être inconsciente, mais absolue vers un bien.

Ce plan et cette idée semblent comme commander ou diriger les forces physico-chimiques en jeu, invinciblement malgré leurs tendances à se dissocier, vers la réalisation du but, vers sa perfection, puis vers sa reproduction ou reproductibilité ; de plus, en même temps que les forces favorables sont utilisées, les forces favorables sont éliminées, permettant ainsi au terme d’être atteint ; nous y reviendrons à propos du monde inorganique. À titre d’exemple, tout se passe donc comme si la nature voulait qu’un gland soit le point de départ, mais aussi le principe, d’un développement qui, par différentes étapes, donnera un chêne ; tout se passe comme si la nature voulait qu’une cellule génératrice produise un embryon qui aboutisse par stades successifs, à reproduire le type des générateurs ; tout se passe comme si, en vertu de cette orientation, de cette intentio natura, les forces en présence étaient captées, coordonnées et dirigées pour réaliser un but fixé d’avance. À ce point de vue, il est naturel de dire avec l’opinion commune que l’organisation est une adaptation harmonieuse en vue d’un but, par exemple que l’œil est fait pour voir.

Les positivistes objectent à ce qui précède que parler de finalité est ici avoir une interprétation anthropomorphique des choses de la nature. Ils reprochent d’imaginer la nature comme un ouvrier intelligent qui voudrait créer une machine pour telle fin et qui adapterait ses différents organes en vue de cette fin. Ils objectent que la réalité est différente et qu’il y a confusion d’un résultat avec une fin voulue, supposant que toute cause efficiente est doublée de sa cause finale. Ainsi, selon eux, l’expérience ne dit pas que l’œil est fait pour voir, mais que l’on voit parce que l’on a des yeux. Par conséquence, les positivistes substituent au principe de finalité le principe des conditions d’existence, affirmant que cela peut se réaliser qui est rendu possible par des conditions préexistantes, ce qui ouvre d’ailleurs la voie aux plus extrêmes des théories évolutionnistes fondées non sur l’adaptation mais sur la seule lutte. Il n’y a donc chez les positivistes que des causes efficientes dont l’action est rigoureusement déterminée par d’autres causes efficientes, mais jamais de cause finale…

Le principe de finalité est pourtant incontestable. Toute la réalité de l’effet dépend certes de la cause efficiente, et, dans l’effet produit il n’y a rien de plus comme réalité que ce qu’il y a dans les causes efficientes. Pourtant, et même si ceci ne contredit pas formellement la théorie positiviste, il est déjà possible d’affirmer que les causes finales ne causes aucun tort aux causes efficientes ; en effet, elles se trouvent sur deux plans différents !

Par ailleurs, lorsque les positivistes affirment que l’on voit parce que l’on a des yeux, ils ne disent pas tout, oubliant la question fondamentale de savoir d’où vient non pas que l’homme voit mais qu’il ait des yeux et qu’il soit organisé de manière à voir ! Il est impossible de ne pas constater ici qu’il y a une adaptation harmonieuse de l’élément, de l’organe et de l’ensemble du corps à un but utile : la vue… On ne peut pas nier que l’œil es fait pour voir si l’on voit parce que l’on a des yeux ! En effet, ces deux phrases, non seulement ne s’excluent pas, mais encore ne s’opposent-elles pas ! Il y a donc finalité !

Comme des forces en présence produisent régulièrement les mêmes effets utiles, la récurrence régulière de ces effets exige une raison suffisante qui justement se trouve dans les causes finales. Et ce sont ces causes finales, qui sont une inclination fondamentale de la nature vers le terme unique, utile qui sont l’explication de ces récurrences.

Comme nous l’avons déjà dit supra, les causes finales ne remplacent pas les causes efficientes, ne leur ajoutent aucun pouvoir actif. Certes, le mécanisme matériel a raison de permettre de soutenir que la quantité de l’effet est due aux forces actives et encore que les conditions d’action d’une force sont la raison déterminante de cette action par le seul fait de la présence de ces forces. Mais, l’orientation des forces multiples d’un sujet vers un terme réclame toujours une cause, et il y a donc bien dans les activités inconscientes des êtres vivants une finalité, une cause finale !

Le plan de l’activité dans le monde inorganique. Si l’on considère les lois du monde sidéral, celles de la chimie, celles de la cristallographie, etc…, on trouve là encore des orientations convergentes, harmonieuses de causes multiples indifférentes pour un résultat utile avantageux ; il y a donc, là encore finalité. C’est ce que rappelle Thomas d’Aquin (in : Summa th. I, q. 2, art. 3) : Aliana quae cognitione carent operantur propter finem apparet ex hoc quod semper aut frequentius eodem modo operantur ut consequantur quod est optimum ; unde patet quod non a causu sed ex intentione perveniunt ad finem

Nous voyons souvent dans le monde physique un concert d’opérations nombreuses et variées, sans cesse renouvelées, aboutir à des résultats constamment utiles… Nous voyons divers groupes d’êtres se rendant régulièrement et constamment de mutuels services. À cette spécialisation heureuse du jeu de(s) forces générales de la matière, à la récurrence régulière, à la persistance des mêmes effets, il faut une cause suffisante. L’orientation harmonieuse et constante des forces multiples d’un sujet vers un même terme réclame une inclination fondamentale de la nature vers ce terme, donc une finalité.

Se pose maintenant la question du sens profond de cette finalité. Comment peut-on concevoir ces orientations des forces naturelles vers une fin ? Laissons de côté la finalité des êtres sensibles et raisonnables où la fin connue est évidente et exerce son attrait par les moyens de la connaissance. Intéressons nous aux seules activités inorganiques, aux seules activités aveugles…

La théorie scolastique soutient que l’adaptation et la tendance vers la fin ont été imprimées dans chaque être par le créateur intelligent comme ou loi ou comme nature de cet être : Ex quae non habent cognitionem non interivunt in finem nisi directo ab aliquo cognoscente et intelligente ; sicut sagitta a sagittante

La réponse des mécanistes nous est connue au travers de l’objection positiviste exposée supra.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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