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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:18

Une frange pionnière est une zone en perpétuelle évolution. Cette évolution s’effectue le plus souvent par incorporation d’un espace non occupé à un espace déjà conquis par l’homme. Il y a donc disparition de ce phénomène dès que toutes les terres sont occupées, ce qui est quasiment le cas partout - notamment en Europe occidentale ou aux Etats-Unis depuis 1890 -, exception faite de quelques États où des zones inoccupées semblent rester inhospitalières à l’homme du fait de facteurs climatiques, biologiques ou sociaux ; c’est par exemple le cas au Brésil, au Canada ou en Russie.

Or, il apparaît que d’autres espaces que les terres existent aujourd’hui : l’espace extra-atmosphérique, les télécommunications, l’informatique, le génome humain, etc… De ce fait, les franges pionnières redeviennent vraiment actuelles, et sont les réelles frontières du monde informel et déterritorialisé contemporain. Il faut donc maîtriser la nature des zones pionnières, déjà en revenant à leur fonction première de limite entre terra cognita et terra incognita.

En général, l’évolution d’une zone pionnière est due à des phénomènes de migrations qui entraînent des phénomènes et des processus de mobilité du paysage. Par exemple, la Nouvelle-Zélande et l’Australie sont des États où se pratique l’élevage extensif des ovins pour la laine ; l’évolution de cet élevage est liée à celle des cours de la laine, et, par là-même, les variations des zones pionnières sont liées à des facteurs économiques. En effet, si la demande est forte, il y aura élevage plus important, donc nécessité d’une occupation de nouvelles zones de pâturages, ce qui déplace temporairement la zone pionnière. C’est exactement ce qui se produit dans le cas des zones pionnières des télécommunications où chaque besoin nouveau en la matière - qu’il soit réel ou provoqué - entraîne la conquête de nouveaux espaces indépendants des espaces naturels.

Ces variations de front pionnier peuvent être le fait d’États, comme en Union soviétique en 1950 avec la mise en valeur du Kazakhstan, ou encore d’organismes privés en vue de profits, ce qui est le cas des franges pionnières informelles actuelles, même si la « terre » ne les a pas toujours désintéressés, comme par exemple au XIXème siècle aux Etats-Unis avec la prospection minière favorisée par des banques ou encore la construction des voies de chemin de fer sur capitaux privés.

On retiendra aussi que très souvent la conquête de la frange pionnière amène des conflits physiques entre les nouveaux et les anciens occupants, comme ce fut le cas là encore aux Etats-Unis lors des « guerres indiennes » de la seconde moitié du XIXème siècle. Par ailleurs, l’avancée des franges pionnières est en général discontinue avec une extension jusqu’à intégration totale du territoire ou de l’espace cible. Nous aborderons successivement deux exemples : les Etats-Unis et la Russie…

Turner aura été le théoricien de la frontière aux Etats-Unis. Avant lui, la frontière était toujours politique ; mais, pour lui, les émigrés venant d’Europe avaient cette conception qu’il jugeait contraire aux idées américaines, soutenant le concept de conquête des fronts de l’est vers l’ouest. Ainsi, l’idée de frange pionnière a modifié la conception européenne de la frontière, celle-ci passant d’une vision de limite politique à celle de limite de population et aujourd’hui de limite économico-financière.

Pendant tout le XVIIème siècle, ainsi XVIIIème siècle, l’implantation des populations fut limitée à une bande continentale côtière d’environ 80 kilomètres de large, correspondant aux treize provinces de l’Indépendance. Il y avait donc freinage de l’émigration et du territoire sur ordre des autorités britanniques. Mais l’Indépendance allait changer la donne, et, dès 1830, il y eut dépassement de la frontière constituée par le fleuve Mississipi, et donc début du peuplement du Middle West. En 1880, la frontière n’était toujours pas uniforme du nord au sud, les avancées étant parallèles à l’installation des grandes voies de chemin de fer, donc avec des « îlots » non intégrés ; et ce n’est qu’en 1890 que tout le territoire des Etats-Unis a pu être considéré comme intégré.

Cette progression aura été difficile du fait de problèmes techniques et d’une dépendance certaine vis-à-vis du littoral qui permettait l’arrivée de produits finis ou de substances de base. Un seul exemple : l’approvisionnement en sel pour les vaches fut très difficile et retarda pendant longtemps la progression vers l’ouest par caravanes, jusqu’à la découverte de salines intérieures, le chemin de fer permettant de plus de dépasser le simple déplacement par diligence… Ainsi, les compagnies de chemin de fer ont eu un rôle prépondérant dans l’avancée du front pionnier, étant aidées en cela par le gouvernement. Installé au travers de zones a priori désertiques ou peu peuplées, ou alors seulement par des indiens considérés comme « inférieurs », le chemin de fer allait erun peuplement tout au long de ses trajets, car il facilitait les approvisionnements et les échanges. On notera que ce développement s’effectua donc avec le soutien du gouvernement qui céda aux compagnies les terres avoisinantes à leurs lignes, soit près de 900.000 km2, terres qui furent aussitôt louées à des exploitants agricoles, d’où un développement humain et une agriculture qui devaient favoriser le trafic ferroviaire.

Pour ce qui est de la Russie, l’occupation des terres sibériennes commença à être envisagée dès le XVIIème siècle, mais leur occupation resta très limitée jusqu’au XIXème siècle, période où la construction du transsibérien permit d’amorcer un début d’inversement du processus du fait d’un approvisionnement plus facile. Néanmoins, cette occupation, calquée sur le parcours du transsibérien devait rester très linéaire, et, jusqu’en 1917, hormis des implantations militaires ou pénitentiaires, la prise de position resta essentiellement agricole, la famine ayant poussé de nombreux paysans à l’émigration vers ces terres nouvelles mais ingrates. Ce processus se trouva de plus favorisé par une démographie galopante qui, associée à l’abolition du servage, devait entraîner le départ de plus de trois milliers  de pionniers vers la Sibérie.

Après la Révolution de 1917, le régime soviétique devait poursuivre cette politique d’émigration, mais en la modifiant. Outre le fait que certaines migrations furent forcées et que la colonisation pénitentiaire fut intensifiée, si la colonisation agricole était maintenue, elle s’accompagna de l’élaboration du principe du développement industriel avec la création de bases industrielles de plus en plus éloignées de Moscou, d’abord avec la houille de l’Oural, puis par bonds successifs vers l’est jusqu’à la côte pacifique. L’évolution des étendues de terres cultivées à l’est de l’Oural aura ainsi été la suivante : 13 millions d’hectares en 1911, 26 millions en 1938 et un peu plus de 60 à la fin des années soixante-dix…

On reste cependant même aujourd’hui très loin d’une intégration totale de la Sibérie à l’espace russe, et il restera encore longtemps des franges pionnières dans cette zone - tout comme c’est le cas dans le nord du Canada -, les conditions de vie y étant très difficiles. Un seul exemple, celui des transports maritimes, ceux-ci n’étant possibles en mer Arctique qu’avec le soutien de puissants brise-glace, alors que le transport aérien n’est pas toujours possible de manière permanente du fait de contraintes climatiques. Il ne faut pas non plus négliger les facteurs militaires, cette frange pionnière étant fondamentale du fait de la proximité de la Chine au sud et de celle des routes polaires qui restent les plus courtes dans une vision stratégique mondiale.

Pour finir, une question. Les territoires informels de la communication et du cyber-espace ne seraient-ils pas les franges pionnières d’aujourd’hui ?

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Géopolitique
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