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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:19

On constate qu’il y a aujourd’hui une certaine déterritorialisation du monde ; or, cette déterritorisalisation induit une remise en cause du concept classique de frontière. Il est donc nécessaire de définir ce qu’est une frontière et de voire quelle est l’évolution de ce concept.

Le mot frontière est la forme substantisée de l’ancien français frontier, adjectif signifiant « qui fait face à, voisin », ce mot frontier venant lui-même du provençal frontalie. Une frontière est une entité destinée à découper un espace géographique, et en général, cet espace est celui des États ; dans ce cas, la frontière délimite donc des États. De plus, au voisinage d’une frontière, on constate qu’il se développe beaucoup de phénomènes tant économiques que politiques et sociaux qui affectent les régions et les populations voisines.

Par ailleurs, la notion de frontière, qui est surtout vivace depuis le XIXème siècle, est utilisée dans deux sens différents. Le premier de ces sens, c’est la frontière comme facteur de délimitation, cette délimitation pouvant être politique, administrative, territoriale, militaire, sociale ou économique. Le second, c’est la frontière comme limite, pouvant matérialiser la limite entre un espace intégré à la partie « vivante » et occupée par les continents et les parties non occupées - les déserts -. Dans ce cas, on parlera plutôt de front ou de frange pionnière. Par exemple, ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que la frange pionnière des Etats-Unis a pris le nom de frontière. On remarquera que ce dernier usage du mot de frontière, au sens de limite, mais aussi de front et de frange est celui qui est le plus actuel dans la nouvelle réflexion née de la mondialisation et de la globalisation, pouvant être de plus seulement psychologique ou sociologique : frontière pauvres/riches, frontières religieuses, etc…. Dans tous les cas, l’un des problèmes majeurs posé par le concept de frontière réside dans le fait de savoir si cette frontière est une ligne ou une zone lieu de phénomènes… Et là encore deux conceptions s’affrontent, l’une germanique, l’autre latine.

La conception germanique de la frontière repose sur l’idée qu’il existe, entre l’Elbe, le Rhin, les Alpes et la mer du Nord, une unité de peuplement, avec un peuple, une « nation » germanique homogène. La notion de frontière est ici fondée sur deux données : une unité de langue et une unité de race. Dès lors, la frontière soit se fonder sur une aire culturelle et linguistique, toute cette langue et cette culture, rien que cette langue et cette culture, cette vision recevant des justifications plutôt pseudo-scientifiques… Cette théorie ne s’est pas vérifiée sur le terrain, et ne se vérifie toujours pas ; ainsi, les zones suisses et belges de langue allemande, ou encore le Liechenstein, ont toujours voulu, malgré l’unité linguistique, rester suisse, belge et liechenstinoise…

Cette théorie a permis des annexions de populations et des extensions de territoires… Elle justifie toujours certaines prétentions économiques… Ainsi, la paix de Francfort imposa en 1871 l’annexion de l’Alsace et de la Moselle par l’Allemagne. En fait, les motivations étaient bien plus économiques qu’éthiques ou humanistes, cette annexion offrant à l’Allemagne les gisements de fer lorrains, alors même que Metz et sa région n’étaient en rien germaniques… Comme quoi, cette théorie, née de Fichte et reprise par Bismarck puis par les nazis peut être facilement détournée sous le voile de l’humanisme et de la culture, ce détournement ayant eu pour effet secondaire la méfiance envers la géographie politique et … la géopolitique.

S’y oppose la conception latine, née au XVIIème, allait être reprise par les philosophes du XVIIIème et être diffusée par la Révolution française avant de s’étendre désormais à toute l’Europe. Elle s’appuie sur le postulat de base que la souveraineté est nationale et qu’elle se fonde sur un territoire, l’ensemble des citoyens exerçant ladite souveraineté sur ledit territoire. Elle aura été développée par trois grands théoriciens : l’italien Mazzini et les français Michelet et Renan. L’idée de confondre l’État et la nation était née. La nation est désormais réduite, limitée, fermée par vocation, alors qu’elle était jusqu’alors grande et ouverte… Pourtant, Renan lui-même avait dit qu’une nation, ça ne consiste pas à parler une même langue, appartenir à une même race, mais avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé, et vouloir en faire encore dans l’avenir. Aujourd’hui, avec l’État-nation paroxysmique, la grandeur a disparu au profit du repli et de l’étroitesse…

Cette théorie fondant l’État, ou plutôt le confondant avec la nation, s’opposait en fait au roi de droit divin, propriétaire des terres et des habitants du royaume. Ce n’était pas là une mauvaise chose, mais c’est l’usage qui en a été fait qui a eu des conséquences néfastes. Et la politique des nationalités, pour reprendre l’expression du président Wilson dans ses quatorze points, n’a pas inclut le problème des minorités - ce qu’admettait très bien Renan -, d’où des justificatifs donnés à l’Allemagne nazie lors de son agression contre la Tchécoslovaquie. Avec ce principe, les frontières peuvent facilement être remises en cause au nom de grands principes, d’où des modifications ou des revendications permanentes, d’où des conflits incessants et actuels… ou alors, il aurait fallu généraliser les opérations de transferts forcés de populations pour faire coïncider nationalité et frontières, mais, outre le caractère inhumain de ces mesures, n’y aurait-il pas eu et n’y a t-il pas eu déracinement, et d’une certaine manière rupture du véritable concept de nation, contrat et volonté liant un individu par delà lui-même à une idée, à une cause, à une volonté commune le dépassant. Dessine-moi un français s’il te plaît…

Parlons maintenant des frontières politiques. Une frontière politique est une ligne plus ou moins visible et identifiable entre deux États. Elle résulte d’accords politiques - dans beaucoup de cas -, de la force militaire - comme celles du Proche-Orient - ou encore d’ententes entre alliés - la plupart des frontière de l’ex bloc soviétique -. Elle a un contenu juridique, politique et économique. Enfin, elle sépare assez souvent des milieux de vie assez différents, des cultures différentes, et parfois même des niveaux de vie très différents ; dans ce dernier cas, on pensera notamment à la frontière séparant les Etats-Unis du Mexique. Néanmoins, il apparaît parfois que ces séparations sont uniquement artificielles, quasi-conventionnelles, alors qu’il est aussi des cas où le découpage frontalier a ignoré de réelles divergences en isolant d’un même côté des entités fort différentes. Les frontières politiques actuelles sont assez bien acceptées en Europe occidentale, même si il y a eu des contestations entre l’ex-RDA et la Pologne au sujet de la ligne Oder-Neisse en l’absence de réel traité, alors qu’elles sont souvent remises en cause ou enjeux de conflits sur les autres continents, que ce soit en Afrique, en Asie ou en Amérique latine.

 

Dans tous les cas, la frontière linéaire telle que nous la connaissons aujourd’hui est récente, naissant en Europe au XVIIIème siècle, et, malgré cette brièveté temporelle, elle a marqué nos sociétés. On peut même remarquer que les États africains ont pour la plupart conservé les frontières administratives des anciennes colonies après la décolonisation, a lors même que certaines de ces « frontières » n’étaient même pas centenaires ; on en paye aujourd’hui la facture, notamment en Afrique centrale… Dans tous les cas, ces frontières sont devenues une réalité comme le démontrent les politiques d’immigration des États occidentaux ou encore la difficulté de leur remise en cause dans le cadre de la construction européenne.

La frontière linéaire, qui est donc de création récente, a succédé à la frontière récente qui prévalait jusqu’alors. En effet, à l’origine, la frontière était zonale ; on parlait par exemple de « marche », et ces zones étaient souvent des espaces non défrichés séparant deux territoires où s’exerçait un pouvoir non pas républicain mais personnel. Ce fut le cas des frontières moyenâgeuses comme c’est d‘ailleurs toujours le cas de frontières tribales. Ce n’est qu’à compter du XVème siècle que les pouvoirs centraux des États naissants, de par l’émergence de cette idée de centralisation, mais aussi sous la pression des querelles de la Réforme et d’enjeux économiques bourgeois, allaient avoir besoin de frontières délimitées. Ceci allant en parallèle avec les progrès de la cartographie et de la topographie, la notion de frontière linéaire apparaissait, le découpage entre deux États devenant précis à une grande échelle et n’étant plus le résultat de convenances de personnes ou de conflits de tous ordres. Avec la frontière linéaire, le traité international, qui la scelle, émerge, alors que le traité était avant cela surtout interpersonnel… On peut penser ici au traité de Westphalie de 1648 ou encore au traité d’Utrecht de 1713…

La théorie des frontières naturelles allait se développer en parallèle à compter du XVIIIème siècle. Selon cette théorie, la ligne frontière entre deux États se devrait de suivre un obstacle naturel, et ce afin d’empêcher la progression des armées. Cette idée, naissant d‘une volonté de recherche de la paix, n’aura pas atteint son but, d’autant plus qu’elle n’était pas neuve et avait déjà montré ses limites, notamment avec le traité de Verdun de 843 dont on sait ce qu’il advint et dont nous payons encore aujourd’hui les conséquences ; rappelons que ce traité, point de départ de ce qui deviendra la France, a utilisé le premier la théorie de la frontière naturelle, le Rhône, la Saône, la Meuse et l’Escault délimitant le nouveau territoire. Dans tous les cas, ces frontières naturelles sont de moins en moins des obstacles - l’ont-elles été ? - et n’ont jamais eu une rigidité à toute épreuve. Très souvent, ce furent les montagnes qui furent considérées comme les lieux privilégiés pour ces frontières - ce qui est un avantage pour les États montagneux. Ainsi, l’ancienne province du Forez, sise à la sortie de la vallée du Rhône, contrôlait les cols du Massif central sur la route de Paris, et tirait une grande partie de ses revenus des droits de passage. De même, encore très récemment encore, la Suisse gagnait beaucoup d‘argent en faisant payer des droits de passage élevés aux trains transcontinentaux -, tout comme les fleuves furent eux aussi des marques favorites pour ce type de frontière. Mais, outre le fait qu’une ligne reliant des sommets ou qu’un partage des eaux n’est pas toujours parfait, l’histoire a montré combien ces frontières étaient fragiles dans les faits… On peut penser aux enclaves, aux zones franches et à Andorre à la frontière franco-espagnole….

Ce fut surtout la Révolution française, dans sa phase girondine, qui allait contribuer à imposer les théories de la frontière linéaire et des frontières naturelles, cette idée à l’Europe, avec les mots de Danton selon lesquels les limites de la France sont marquées par la nature ! Cette idée permettait de justifier la politique étrangère de l’Assemblée législative, tout comme elle allait ensuite servir à beaucoup d’autres pour justifier les politiques d’expansion nationale, à la suite de Metternicht qui disait que les convenances des grandes puissances sont le droit. Elle allait surtout donner un cadre à l’idée de nation et entraîner en fixant le territoire des États à l’idée d’État-nation. Désormais, avec des frontières linéaires, le concept de nation est transformé, devient renfermé, alors qu’il était ouverture, sentiment, culture, vouloir-vivre… Mais nous y reviendrons, tout comme nous en avons déjà parlé…

Dans tous les cas, il n’y a aucun absolu entre les frontières naturelles et les frontières conventionnelles, les deux étant, selon la perspective choisie, aussi stables ou … aussi instables…On retiendra pour en finir sur ce point que très souvent des traités ont été signés après des guerres en vue de réduire le kilométrage des frontières. Ainsi, avant 1939, il y avait près de 2.000 kilomètres de frontières communes en l’Allemagne et la Pologne, contre seulement 456 aujourd’hui. De même, au moment de l’Anschluss, l’Allemagne et la Tchécoslovaquie avaient environ 1.500 kilomètres de frontières communes contre 800 kilomètres aujourd’hui entre l’Allemagne et la République tchèque.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Géopolitique
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