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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:21

C’est dans son ouvrage Le nouvel État industriel, publié en 1967, que l’américain John K. Galbraith allait réviser l’analyse technocratique développée par Burnham. Il allait essayer, toujours au travers du seul exemple des Etats-Unis, de décrire ce que serait ce nouvel État industriel, c’est-à-dire l’ensemble des quelques cinq cents grandes entreprises responsables de plus de la moitié du produit industriel de ce pays. Car ce livre s’attache exclusivement aux problèmes des Etats-Unis… Néanmoins, il nous concerne aussi car l’évolution de tous les pays industriels se fait le plus souvent dans le même sens que l’évolution étasunienne. Ainsi, si l’aspect gigantesque du système industriel américain ne se retrouve pas en France, les délocalisations nées de la mondialisation/globalisation compliquant l’interprétation, les caractères généraux de l’industrie française reste fort comparable à ceux des industries américaines. En fait, l’étude du cas américain permet souvent d’éclairer avec une certaine justesse les problèmes de tous les pays industrialisés.

Galbraith met donc en évidence les différentes modalités selon lesquelles la production industrielle a changé, ce changement tenant essentiellement à deux facteurs : ⑴ la technologie a des impératifs. Ainsi la main d’œuvre est remplacée par des machines, alors que le capital investi dans la production ne cesse de croître ; ⑵ de nos jours, la planification est présente dans les grandes entreprises. La production industrielle a changé de telle manière qu’elle contraint à mettre en place une planification rigoureuse dont l’objectif essentiel consiste à minimiser, puis à annuler les incertitudes des processus de production.

Galbraith montre ensuite que le pouvoir, tant dans l’industrie que dans la société, cesse progressivement d’appartenir aux individus ; peu à peu, ce sont des organisations qui reçoivent et qui exercent ce pouvoir… En effet, dans le système industriel contemporain, toutes les décisions font appel à des informations qu’un seul individu ne peut posséder ou maîtriser ; seul un groupe peut désormais le faire, et, dès lors, le groupe va prendre le pas sur l’individu. La prise de décision est devenue collective ! Dans le système industriel des Etats-Unis, l’entrepreneur n’existe plus en tant qu’individu détenteur de pouvoirs et de fonctions, ayant été remplacé par une technostructure.

Pour cela, Galbraith donne une analyse concrète, parlant de technostructure en tant qu’appareil de décision collégial servant à rassembler et à confronter les informations fournies par de nombreux indicateurs, et ce afin de permettre d’adopter des décisions excédant les connaissances de chacun en particulier. Cet appareil comprend ainsi les ingénieurs, les chercheurs, les directeurs d’usine et du marketing, les juristes, ainsi que les spécialistes des ventes et de la comptabilité. Galbraith développe dans ce cadre une démonstration qui peut se résumer en deux propositions essentielles :

⑴ le capitalisme n’est plus souverain dans l’entreprise ! Comme le disait déjà Burnham, il y a divorce entre la propriété capitaliste et la direction des entreprises, le pouvoir réel passant du propriétaire à la technostructure – et ce à mon avis d’autant plus dans les sociétés où le capital est diffus, lorsqu’il y a morcellement de l’actionnariat –. Seul l’ensemble formé par la technostructure est en mesure d’obtenir et d’analyser l’information nécessaire à la prise de décision(s), et il est de plus en plus difficile pour une personne extérieure à la technostructure de participer réellement au processus de décision. La technostructure détient donc un pouvoir quasi-absolu, et les représentants des actionnaires n’ont que l’illusion du pouvoir car ils ne font que ratifier les décisions de la technostructure. La technostructure va utiliser le pouvoir à ses propres fins, mais sans cependant chercher fondamentalement le profit – sauf, là encore à mon avis personnel, pour donner l’illusion de pouvoir aux actionnaires, comme c’est aujourd’hui le cas, le morcellement de l’actionnariat étant, je me répète, totalement anti-social à mes yeux, car favorisant, du fait de la volatilité des marchés le seul profit, au détriment même parfois de l’intérêt de l’entreprise elle-même –. Certes donc, la technostructure va chercher à assurer un minimum de profits afin de rassurer les actionnaires, mais elle vise essentiellement à améliorer la taille et la puissance de l’entreprise. En effet, le développement de la firme va accroître la puissance de la technostructure, cette dernière ayant une volonté de puissance et voulant accroître son autorité afin d’assurer sa survie ! Galbraith note alors que les grandes entreprises américaines ont étendu les objectifs de l’entreprise à toute la société, c’est-à-dire que la croissance économique est devenue la seule référence de toutes les actions de la société humaine. Dès lors, afin d’assurer cette croissance, l’entreprise ne va plus répondre passivement aux sollicitations du marché ;

⑵ de même, la position de l’entreprise face au marché et aux consommateurs s’est modifiée. Autrefois, le consommateur régnait sur le marché en exprimant ses préférences et le système économique ne produisait que des biens réclamés par le consommateur ; la demande gouvernait l’offre… Or, pour la technostructure, le hasard doit disparaître, d’où une planification volontariste visant à inverser le mécanisme du marché libéral : il doit y avoir mise en condition du consommateur afin qu’il accepte les productions et les prix ; désormais, la demande est créée par le producteur d’où le rôle si important aujourd’hui de la publicité. C’est pour cela que, de nos jours – du moins au temps de Galbraith –, la production donne de plus en plus l’impression d’être conçue malgré l’opposition des consommateurs. Ainsi, l’économie revient à satisfaire des besoins créés par la publicité qui doit ouvrir des débouchés pour l’entreprise.

Donc, selon Galbraith, la société moderne est irrationnelle car inadaptée aux besoins ; elle est irrationnelle car il y a surabondance de certains produits alors que des besoins élémentaires tels que l’habillement ou le logement demeurent insatisfaits, le pouvoir économique imposant ses vues au public. Cette emprise sur le corps social se réalise du fait de deux réalités :

⑴ un accord implicite existe entre les technostructures des diverses grandes entreprises, ce qui évite la concurrence ;

⑵ il y a symbiose inter-bureaucratique, c’est-à-dire entre les technostructures des entreprises et certaines branches de l’administration leur accordant leur soutien ; c’est ce que Galbraith appelle par exemple le pentagonisme. Il y a donc contraste entre la prodigabilité avec laquelle le gouvernement accorde son soutien à la technologie, à l’espace, à la recherche en rapport avec le développement économique, et la difficulté à s’occuper des services sociaux ou de besoins élémentaires, tels que l’hygiène ou encore la voirie. Par exemple, aux Etats-Unis il y a contraste entre les crédits accordés à la NASA et ceux accordés à la santé ; de même, il n’y a pas de sécurité sociale… Ainsi, dans un cas on sert les intérêts de la technostructure alors que, dans un autre, on ne les sert pas…

En première conclusion, on peut dire avec Galbraith qu’en utilisant l’information grâce à ses compétences la technostructure monopolise le pouvoir économique, pouvoir qu’elle monopolise en dictant leurs comportements aux consommateurs, et ce avec la complicité de l’administration, imposant de facto ses buts à toute la société.

Il n’est pas difficile de transposer cette analyse à la gestion de l’État. C’est par exemple le cas de la France où, depuis longtemps, les experts économiques, les hauts fonctionnaires et les membres du pouvoir exécutif participent au processus décisionnel. Pour certains problèmes, et notamment la planification ou encore le budget, ils apparaissent comme les seuls capables d’analyser, d’étudier, d’apprécier les données et les informations, c’est-à-dire à être aptes à prendre des décisions. Ils ont donc une influence politique évidente, et il existe ainsi une technostructure politico-administrative. Cette technostructure étatique a fait en sorte que le régime de la Cinquième République a renforcé le pouvoir du Chef de l’État, centralisant le pouvoir entre ses mains, et celles de son cabinet qui en arrive à prendre le pas sur le Parlement et sur les divers départements ministériels… Il y ainsi eu un transfert progressif du pouvoir du Parlement à l’exécutif – processus d’ailleurs observé dans tous les pays occidentaux –, et ce de telle sorte que le Parlement ne fait plus que ratifier les décisions de l’exécutif. L’exécutif est alors libéré du contrôle parlementaire, mais il se trouve en contre-partie de plus en plus pénétré par la haute administration – avec des cabinets ministériels devenant des groupes de décision composés de 99 % de hauts fonctionnaires –. Les décisions sont en fait imposées par des fonctionnaires, la fonction publique étant devenue un tremplin vers les carrières politiques… Lorsque les hauts fonctionnaires ne veulent plus du pouvoir politique, ils retournent dans la haute administration ou entrent à la direction de grosses entreprises… De fait, l’accès aux classes dirigeantes passe désormais par l’administration de l’État. Au delà des rivalités entre les ministères et les différentes catégories de fonctionnaires, la cohésion et l’unité de la technostructure tient au recrutement : Polytechnique, les Mines, ENA, Sciences’Po Paris, … On ne trouve dans aucun autre pays du monde une technostructure aussi fermée, car il y a eu un écrémage très fort par les grandes écoles ce qui ne donne cependant pas fondamentalement une meilleure administration. Cependant, la technostructure française a conscience de ses intérêts et du jeu à mener ; ayant phagocyté le Parlement et l’exécutif, la technostructure s’autogère, étant libérée du contrôle parlementaire. De plus, afin d’échapper à toute autre forme de contrôle, elle recourt à un langage technique propre qui est à la fois un instrument et un facteur du pouvoir du fait qu’il favoriser le secret tout en maintenant les usagers dans l’ignorance. Par ailleurs, cette technostructure étatique bénéficie de l’immunité et ses membres sont toujours couverts, risquant tout au plus d’être déplacés avec de l’avancement… Comment ne pas penser ici aux diverses affaires depuis le gouffre financier de La Villette aux actuelles questions autour d’EADS… Donc, les hauts fonctionnaires restent sereins et indifférents aux conséquences de leurs actes, protégés par leur irresponsabilité… Comment ne pas penser encore ici à l’affaire du sang contaminé ? Enfin, cette technostructure étatique, qui a été renforcé sous les deux septennats de François Mitterand, principalement lorsque ses premiers ministres furent socialistes, Alain Juppé ayant véritablement essayé de lutter contre cette évolution – bien qu’étant issu de cette technostructure – bénéficie du droit à l’arbitraire en ce sens qu’elle s’est ménagée le droit de dérogation qu’elle utilise et négocie. Enfin, elle n’est pas contrôlée pour ce qui est de la répartition des crédits entre les ministères, le véritable décideur n’étant pas le gouvernement ou le Parlement mais les seuls fonctionnaires de Bercy ! Et, de plus, ses membres ne suivent même pas les règles qu’ils édictent ; par exemple l’État paye ses fournisseurs sans respecter les délais qu’impose le droit, ou encore l’URSSAF n’a pas payé ses cotisations sociales depuis des lustres !

Il serait encore possible d’évoquer la gestion du personnel qui ne suit pas les règles imposées aux entreprises… Et surtout, la technostructure s’autogére sur le plan de ses ressources financières ; ses membres reçoivent bien plus que leurs traitement par le jeu de primes non connues du grand public, comme par exemple les primes de stylo, de poubelle, de lustrines, de buvard, de pinces à vélo, etc… des conseillers d’État ou encore les enveloppes échappant au fisc des inspecteurs des impôts ou des finances… La technostructure d’État a donc conquis son autonomie, étant très bien rémunérée, bien plus que les Parlementaires, que les Ministres, que les Maires de grandes villes, mais aussi prestigieuse, offrant des débouchés et la griserie du pouvoir sans en assumer les risques… Aujourd’hui donc, la technostructure étatique est au service de ses propres intérêts et de sa seule conservation… Les technostructures économiques et étatique finissent par s’interpénétrer, en particulier par le pantouflage des hauts fonctionnaires dans les grandes entreprises publiques et privées, avec la garantie de retrouver leur poste de haut fonctionnaire !

Maurice Duverger avait ainsi proposé, dans Janus ou les deux faces de l’Occident, de rebaptiser cette phase se substituant à la démocratie de techno-démocratie, cette dernière reposant sur des organisations hiérarchisées, publiques ou privées, et sur tout ce qui précède ! C’est cette technostructure économico-étatique qui gouverne réellement la société ! Et l’on comprend mieux ici les propositions actuelles de Nicolas Sarkozy visant à limier les pantouflages, à rendre son pouvoir de contrôle au Parlement, à simplifier le langage administratif, à simplifier les procédures, à responsabiliser les fonctionnaires, à favoriser la promotion administrative au mérite, etc…, ceci ayant déjà été ébauché par Jacques Chirac ou encore Alain Juppé…

Indépendamment de tout cela, il faut remarquer que, bien que n’étant pas pluraliste comme l’est par exemple Raymond Aron, Galbraith admet l’existence du pouvoir compensateur de ceux qui sont soumis au pouvoir économique privé, mais de manière très embryonnaire…

 

 

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