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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:25

Interrogeons nous sur les sources de notre histoire, et plus particulièrement sur la figure du fondateur de cette histoire : Hérodote d’Halicarnasse. C’est en effet dans l’Antiquité que s’est forgée la science historique actuelle. D’Homère, père d’une histoire où les mythes et les dieux sont omniprésents, à Tacite, l’historien de son temps, diverses figures clés se sont succédées, chacune ouvrant à une dimension ou à une forme nouvelle de l’histoire : Hécatée de Milet et la naissance de la critique raisonnée, Hérodote d’Halicarnasse et le reportage, Thucydide et le déterminisme, Plutarque et la biographie, Jules César et la recherche de la justification personnelle, Salluste et l’histoire comme refuge, Tite-Live et l’histoire nationale, sans oublier Polybe, Xénophon, Suétone et bien d’autres ont peu à peu fondé une vision de l’histoire finalement assez moderne Braudel pouvant se rattacher à la filiation d’Hérodote, Furet à celle de Thucydide….

Le siècle d’Hérodote est celui des guerres médiques, mais aussi celui de l’hégémonie - puis de la chute - d’Athènes (~493/490 : première guerre médique ; ~490 : bataille de Marathon ; ~484/479 : deuxième guerre médique ; ~480 : destruction de l’Acropole d’Athènes par Xerxès et la bataille de Salamine ; ~479 : batailles de Platée et de Mycale ; ~477 : création de la ligue de Délos ; ~460/429 : siècle de Périclès ; ~449 : paix de Cimon ; ~447/445, guerre entre Athènes et Sparte ; ~431/404 : guerre du Péloponnèse ;…). Il est celui de l’émergence de la philosophie avec Héraclite d’Éphèse, Zénon d’Élée et Socrate, de l’essor des arts classiques avec Phidias, de la naissance de la comédie avec Aristophane, et du triomphe de la tragédie avec Eschyle et Sophocle. C’est le Vème siècle avant notre ère, celui de la splendeur de la Grèce antique, splendeur sur laquelle nous continuons à nous fonder…

Né vers ~485/480 à Halicarnasse, mort vers ~425, Hérodote est donc un grec d’Ionie, même s’il devint citoyen de Thourioi fondée en Italie en ~443. Il aura été un immense voyageur pour son temps : Asie mineure, Lydie, Assyrie, Perse, Égypte, Thrace, Sicile, …, ce qui fait de son œuvre plus encore qu’une histoire un immense reportage. En ce sens, Hérodote est le père des grands reporters modernes. Il est cependant considéré depuis Cicéron comme le Père de l’Histoire, et ce même si l’on peut penser que le vrai père de l’histoire et de la géographie fut le grand logographe Hécatée de Milet dont la plupart des écrits sont malheureusement perdus. En effet, celui-ci dont Hérodote ne fut que le continuateur aura été le premier à véritablement dépasser le récit mythique pour ouvrir à l’histoire avec ce qu’elle impose d’esprit critique et de souci de l’information directe et vérifiée. En fait, Hécatée, Hérodote et Thucydide auront été les trois auteurs à avoir assuré la transition entre l’épopée, mythique, distante et poétique, et l’histoire ; même si la méthode reste encore absente, la connaissance historique apparaît.

Sa grande œuvre, L’Enquête (Histories Apodeixis) – œuvre aussi connue sous le nom de Histoires - se veut relation des guerres médiques, guerres qui opposèrent entre 492 et 449 les perses conduits par Darius, puis Xerxès, aux grecs – exception faite de quelques ralliés - ; elles eurent pour origine la conquête sous Cyrus de l’Ionie, puis la volonté d’extension de cette conquête au reste de la Grèce. Néanmoins, sur ses neuf livres, seuls les livres V à IX portent véritablement sur ces guerres. Mais les quatre premiers livres sont pourtant indispensables, car posant un cadre permettant de comprendre le monde perse : les trois premiers livres relatent la fondation de l’Empire perse et ses conflits internes, le livre II évoque l’Égypte – y compris ses coutumes et ses habitants, ce qui fait que ce livre II peut être considéré comme étant le première œuvre ethnographique -, le livre IV décrit les guerres entre la Perse et les scythes et la Cyrénaïque – sans oublier les aspects géographiques, ethnographiques, juridiques -.

Rappelons brièvement le contenu de chaque livre, en précisant que le logos est un propos de forme et de dimensions variables sur un sujet (inspiré de : Fr. Vannier, Le V° siècle grec, Armand Colin, Paris, 1999, coll. U, page 11) : ⑴ livre I : 6-94 : logos lydien (histoire de Crésus) ; 95-140 : expansion perse ; 141-216 : conquêtes de Cyrus ; ⑵ livre II : logos égyptien : 5-98 : pays, merveilles, coutumes ; 99-182 : logoi égyptiens et grecs ; ⑶ livre III : 1-38 : campagnes de Cambyse contre les éthiopiens et l’Égypte ; 39-60 : Sparte et Samos ; 61-87 : révolte de mages, avènement de Darius ; 88-140 : réformes et campagnes de Darius ; ⑷ livre IV : les scythes : 5-82 : territoire et population ; 83-144 : préparatifs de guerre ; 145-205 : les lybiens ; ⑸ livre V : 28 : révolte d’Ionie ; 39-48 : Sparte ; 55-96 : Athènes ; 98-126 : suite de la révolte ; ⑹ livre VI : 1-42 : répression de la révolte ; 51-93 : Sparte-Égine ; 98-120 : Marathon ; ⑺ livre VII : 1-108 : préparatifs de Xerxès ; 132-175 : division des grecs ; 179-239 : Thermopyles ; ⑻ livre VIII : 1-22 : Artémision ; 27-97 : Xerxès à Athènes, Salamine ; 97-129 : retraite de Xerxès ; ⑼ livre IX : 1-89 : Platées ; 90-122 : Mycale, prise de Sestos.

Ces neuf livres forment donc un tout cohérent, même si la chronologie est parfois difficile à saisir, Hérodote, ici plus conteur qu’historien, revenant d’un temps à l’autre avec des transitions parfois surprenantes mais une logique toujours apparente, son propos étant finalement de faire comprendre l’expansion puis l’échec de la Perse. Et c’est pour cela que si le récit prédomine dans les cinq derniers livres, les deux premiers sont eux des monographies, alors que les deux suivants sont un mélange des deux genres, cette forme de texte permettant de comprendre au mieux le cadre et les motivations des guerres médiques. L’approche est finalement très moderne…

En fait, L’Enquête est un vrai émerveillement, un immense reportage portant – nouveauté en son temps – sur des faits récents – et c’est ce qui fait tout l’intérêt de cet œuvre, ce qui la rend si facile à lire. Hérodote s’est toujours attaché à comprendre les hommes, à décrire les mœurs, à expliquer les faits, et c’est ce qui le rend agréable. Et puis, Hérodote est séduisant pour aussi dire ce qui fâche : il ne se cherche pas à plaire mais à être objectif, insistant ainsi par exemple sur les erreurs des grecs.

Plus que de décrire une guerre, Hérodote cherche à en comprendre les causes, et surtout il est le premier à établir une distinction entre les moyens de l’action et les principes qui la régissent, l’action étant selon lui vouée à l’échec si sa perspective est absente de sa conception ; on n’est pas si loin de l’un des principes de la guerre juste tels qu’exposés par saint Augustin, même si ce dernier, bien plus qu’un théoricien de la guerre juste, aura été avant tout un théologien de la paix.

Par son approche de l'espace et de l'histoire, Hérodote ouvre au réalisme. Hérodote aura été le premier à confronter le relief, les populations, les organisations, les témoignages, les grandes batailles, et même si le mythe ou les légendes sont présents, il cherche malgré tout à prendre une certaine distance avec eux, à donner ses sources. Hérodote ouvra ainsi à une certaine méthode historique, critique, rejetant le surnaturel pour en rester plus qu’aux faits aux témoignages. En créant l'histoire et en ouvrant à la découverte de l'espace qui est toujours présent dans ses descriptions - créant ainsi la géographie -, Hérodote est la source de la géopolitique. Son influence sur la philosophie de l'histoire sera fondamentale puisqu'il présente déjà dans son œuvre tout ce qui constituera l'histoire postérieure du monde.

Sa découverte de l'espace va aussi ouvrir à la métaphysique, même si l'espace qu'il décrit n'est pas celui abstrait des mathématiciens, mais un milieu concret lié au temps, donc proche à la fois de la vision kantienne qui le considère comme une forme a priori de la sensibilité et de celle de la majorité des autres philosophes qui en font une propriété des choses. En s’intéressant avant tout à l’homme, en constatant la diversité des mœurs, Hérodote pose une métaphysique. L’homme est ainsi pour lui marqué par le destin, destin auquel même les Dieux sont soumis, la condition humaine étant avant tout incertaine et fragile. Chez Hérodote, même s’ils interviennent encore, les Dieux sont effacés – au contraire par exemple de l’épopée homérique -, ouvrant ainsi à l’esprit de la Cité grecque dans laquelle il y a distanciation à la divinité, seul le destin étant fondamental. Il y a du tragique chez Hérodote : ne fut-il pas l’ami de Sophocle ?

Un dernier aspect méconnu d’Hérodote tient en sa perception de la politique, puisqu’il est le premier auteur connu a ouvrir au débat entre les formes de pouvoirs avec la discussion dite des sept Mages sur la démocratie (ou isonomie), l’aristocratie et la monarchie : (...) Otanès engageait à remettre à la disposition de tous les Perses la direction des affaires ; il disait : « Mon avis est qu'un seul homme n'ait plus sur nous d'autorité monarchique ; car cela n'est ni agréable ni bon. (...) Comment la monarchie serait-elle chose bien ordonnée, quand il lui est loisible, sans avoir de comptes à rendre, de faire ce qu'elle veut ? (...) Et je vais dire ce qu'il y a de plus grave : [le monarque] bouleverse les coutumes des ancêtres, il fait violence aux femmes, il met à mort sans jugement. Au contraire, le gouvernement du peuple (...) porte le plus beau de tous les noms : l'isonomie. Puis il n'y fait rien de ce que fait le monarque : on y obtient les magistratures par le sort, on y rend compte de l'autorité qu'on exerce, toutes les délibérations sont soumises au public. J'opine (...) que nous élevions le peuple au pouvoir ; car c'est dans le nombre que tout réside. » (...) Mais Mégabyse voulait que l'on confiât les affaires à une oligarchie ; il disait : « (...) il n'est rien de plus insolent qu'une multitude bonne à rien. Et, à coup sûr, échapper à l'insolence d'un tyran pour choir dans celle d'une populace effrénée est chose qu'on ne saurait aucunement tolérer. L'un, s'il fait quelque chose, le fait en connaissance de cause ; l'autre n'est pas même capable de cette connaissance. (...) Que ceux-là qui veulent du mal aux Perses, que ceux-là donc usent de la démocratie ; mais nous, choisissons un groupe d'hommes parmi les meilleurs, et investissons-les du pouvoir ; (...) il est dans l'ordre de la vraisemblance que les hommes les meilleurs prennent les meilleures décisions. » (...) Le troisième, Darius, exposa son avis : « (...) Rien ne saurait se montrer préférable à un gouvernant unique, s'il est le meilleur ; ayant des pensées à sa mesure, il peut exercer sur le peuple une tutelle irrépréhensible (...). Dans l'oligarchie, (...) chacun voulant être le chef et faire triompher ses opinions, ils en viennent à se détester fortement les uns et les autres ; (...) les meurtres aboutissent à la monarchie ; ce qui montre combien ce dernier régime est le meilleur. Lorsque c'est au contraire le peuple qui a le pouvoir, il est inévitable que la méchanceté se développe ; (...) car ceux qui mettent l'État à mal le font en complotant entre eux. Il en est ainsi jusqu'au moment où un homme, s'étant fait le protecteur du peuple, met fin à leurs agissements ; cet homme, en conséquence, est admiré par le peuple ; et admiré, il est proclamé monarque ; en quoi son cas aussi prouve que la monarchie est ce qu'il y a de mieux (...). » (L’Enquête, III, 80-82).

Cette discussion aura en fait été la première apparition dans la littérature grecque d’un examen critique des Constitutions, art qu’Aristote portera à son apogée. La question posée est en fait celle de savoir quel est le meilleur régime possible, celui où commande un seul – la monarchie – qui gouverne pour sa gloire et celle de ses sujets ? celui où commande une minorité – l’oligarchie – faite de citoyens reconnus supérieurs de par leur naissance, leur fortune, leur compétence religieuse ou militaire ? celui où commande la majorité – la démocratie -, majorité faite du peuple des paysans, des artisans, des commerçants, des marins ? (Fr. Châtelet et al., Histoire des idées politiques, PUF, Paris, 1982, coll. Mémentos Thémis, page 7).

Le mage Darius défend la monarchie, la nature de celle-ci étant le gouvernement d’un seul, le meilleur, pour sa gloire et celle de ses sujets. Le principe de base de ce régime est que le monarque étant le meilleur, il ne peut avoir que des pensées à sa mesure. Ses avantages sont que le monarque est admiré, car il protège le peuple, alors que la monarchie évite les dissensions, tous les autres régimes ne pouvant conduire qu’à la monarchie de par leurs crises internes.

Le mage Mégabyse défend l’oligarchie qu’il définit comme étant le gouvernement d’une minorité de citoyens reconnus les meilleurs de par leur naissance, leur fortune, ainsi que leurs compétences religieuses ou militaires. Dans ce cadre, ce sont les hommes les meilleurs qui prennent les meilleures décisions. L’avantage d’un tel régime est que l’on évite de tomber dans l’insolence d’un seul ou dans celle de la masse ; ce sont les meilleurs qui, par leurs connaissances, peuvent prendre les meilleures décisions… L’inconvénient est que chacun, se jugeant le meilleur, veut être le chef, d’où des divisions permanentes, ce qui fait que chacun finit par de détester ; dès lors, par la loi du plus fort, l’oligarchie dégénère en monarchie.

Enfin, le mage Otanès défend la démocratie, ou plus exactement l’isonomie, qu’ild éfinit comme étant le « gouvernement du peuple» des paysans, des artisans, des commerçants et des marins ; c’est donc dans le nombre que tout réside. Les avantages sont que les magistratures sont tirées au sort, les détenteurs de l’autorité devant de plus rendre compte de leurs actes, alors que toutes les délibérations sont soumises au public. Le principal inconvénient est qu’il multitude, lorsqu’elle est bonne à rien, ne peut être qu’insolente, facilitant ainsi le développement de la méchanceté, en particulier par le complot. Par ailleurs, la multitude agit le plus souvent sans connaître les causes. Dès lors, la démocratie ne peut que dégénèrer en monarchie.

On notera que tous ces arguments sont devenus des classiques de la pensée politique.

 

Régime

MONARCHIE

OLIGARCHIE

DÉMOCRATIE (ISONOMIE)

Mage

Darius

Mégabyse

Otanès

Nature

Le gouvernement d’un seul, le meilleur, pour sa gloire et celle de ses sujets

Le gouvernement d’une minorité de citoyens reconnus les meilleurs de par leur naissance, leur fortune, ainsi que leurs compétences religieuses ou militaires

Le « gouvernement du peuple» des paysans, des artisans, des commerçants et des marins

Principe

Le monarque, étant le meilleur, ne peut avoir que des pensées à sa mesure

Les hommes les meilleurs prennent les meilleures décisions

C’est dans le nombre que tout réside

Avantages

Le monarque est admiré car il protège le peuple.

La monarchie évite les dissensions.

Tous les autres régimes ne peuvent conduire qu’à la monarchie de par leurs crises internes.

On évite de tomber dans l’insolence d’un seul ou dans celle de la masse.

Ce sont les meilleurs qui, par leurs connaissances, peuvent prendre les meilleures décisions.

 

Les magistratures sont tirées au sort.

Les détenteurs de l’autorité doivent rendre compte de leurs actes.

Toutes les délibérations sont soumises au public.

Inconvénients

Le gouvernement d’un seul n’est ni agréable, ni bon.

Le monarque n’a de comptes à rendre à personne et peut faire ce qu’il veut, notamment violence aux femmes ou mettre à mort sans jugement.

Le monarque bouleverse selon son seul gré les coutumes.

Chacun veut être le chef, d’où des divisions permanentes.

Chacun finit par se détester.

L’oligarchie dégénère en monarchie.

Une multitude bonne à rien est insolente.

La méchanceté se développe dans le cadre d’une démocratie, en particulier par le complot.

La multitude agit sans connaître les causes.

La démocratie dégénère en monarchie.

 

Il semblerait, malgré la neutralité apparente du texte qui renvoie à l’histoire, qu’Hérodote soit plutôt favorable à la monarchie, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, il aborde successivement l’isonomie, l’oligarchie, puis la monarchie ; ensuite, il laisse apparaître vers la fin de l’intervention de Darius l’idée d’un cycle, proche finalement de celui posé par Aristote, conduisant à la monarchie : la  démocratie dégénère en oligarchie, puis cette dernière évolue en monarchie ; il serait donc inutile de passer par les deux premières phases… Néanmoins, on notera que la plupart des avantages ou des justifications à la monarchie sont négatifs, par opposition aux autres régimes. Mais ceci n’est qu’une extrapolation d’un dialogue que je qualifierai de pré-politique, même si l’ensemble du ton de L’Enquête semble confirmer cette hypothèse donnant faveur à la monarchie, et surtout la posant comme fin de tout système politique.

Hérodote est en fait  devenu, comme l'écrit Yves Lacoste un emblème qui influencera beaucoup de grands philosophes, dont Aristote et Platon. Hérodote aura été plus qu’un historien : il aura surtout été le père de l’ethnographie et du journalisme. Il est avant tout un témoin irremplaçable – dont de nombreuses données jusqu’ici contestées ont été confirmées par l’archéologie et c’est ce qui fait sa richesse, malgré ses limites.

 

 

 

 

 

 

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