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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:24

Le lien entre la mythologie et la pensée politique et philosophique grecque est bien plus réel qu’on ne l’a cru jusqu’au milieu du XXème siècle, puisque, jusqu’alors on ne percevait la mythologie que soit comme des écrits fantaisistes, soit comme l’expression d’une mentalité primitive, non logique et non rationnelle. Mais, avec l’évolution de l’anthropologie avec Lévy-Strauss, de la philologie avec Dumézil et de l’herméneutique avec Ricoeur, la mythologie est pensée aujourd’hui comme l’expression d’une philosophie, voire d’une sociologie complète, comme l’expression profonde d’une société ; ainsi, ce qui est exprimé sous la forme de récits des origines ou relatifs aux dieux, devient un élément clé de compréhension des sociétés, même si les traditions populaires ont pu modeler ces textes au cours des siècles. On admet de même que des liens logiques existent dans ces récits, notamment lorsqu’ils mettent en avant des relations familiales, la société humaine n’étant finalement qu’une forme prolongée de la famille, y compris en ses corps intermédiaires…

Autant Homère aura été le représentant de l’époque héroïque, autant la poésie d’Hésiode est nouvelle, bien plus didactique. Alors que l’épopée homérique, narrative, était avant tout idéale, cherchant à recréer pour ses auditeurs l’éclat et la liberté de leur imagination, la poésie d’Hésiode est plus positive, plus calme, mais aussi plus triste, voulant avant tout instruire les hommes, ne cherchant à les charmer que dans la mesure où cette tentative permet de mieux faire passer et retenir les conseils posés. Ce qui prime, ce n’est plus la grandeur, la liberté, l’honneur, mais la soumission, le travail, la justice… Et cette soumission n’est pas celle d’Homère, qui était aussi grandeur et seulement devant les dieux et le destin : elle est résignation de l’homme à son sort… L’homme ne peut plus échapper à son destin, comme Ulysse réussit pourtant à la faire dans l’Odyssée ; tout au plus peut-il rechercher son bonheur domestique dans le travail, celui-ci étant constitutif de la justice. Et le mouvement général de l’œuvre d’Hésiode est un appel de la justice des hommes à la justice des dieux, dans le travail : Zeus qui gronde sur nos têtes (…) entends ma voix : regarde, écoute, que la justice règle tes arrêts… (Les travaux et les jours, vv. 8-10).

En fait, Hésiode, avant tout réaliste, cherche à retirer à l’homme sa part de rêve pour le ramener à une réalité reflétant son caractère, sa vie, ses habitudes. D’où des généalogies mythologiques rattachées à des préceptes moraux, d’où des sentences s’inspirant de la tradition des oracles versifiés de Delphes, d’où des apologues et des proverbes reliant aux habitudes populaires, d’où des préceptes techniques. Finalement, malgré ses allusions aux dieux, Hésiode est très matérialiste, et même ses dieux sont matérialisés dans leurs attitudes et dans leurs sentiments – ce qui est chez Homère –, et plus encore dans leurs représentations ! C’est Hésiode montrant les châtiments que la justice des dieux réserve aux méchants, de manière quasi-automatique et non plus en fonction de sentiments, le châtiment n’étant finalement que le non accomplissement résigné du travail ! Malgré les apparences, Hésiode est un matérialiste fondant la société sur le travail, les dieux n’étant qu’un dogme moralo-social… Cela rappelle le matérialisme marxiste et plus encore marxiste-léniniste… Et, alors qu’Homère ouvrait l’homme à la liberté par l’honneur, Hésiode renferme l’homme dans le travail par la justice… Et l’on constate bien aujourd’hui combien trop de droit nuit à la liberté !

Nous ne possédons que fort peu d’informations autres qu’autobiographiques sur la vie du poète grec Hésiode. Nous ne savons même pas à quelle époque il vécut précisément, si ce n’est que l’on peut affirmer avec certitude qu’il est antérieur au dernier tiers du VIIème siècle avant notre ère, la date généralement admise par les critiques le plaçant même au milieu du VIIIème siècle. Trois œuvres nous sont parvenus de manière quasi complète : la Théogonie, Les travaux et les jours et Le bouclier. De ces trois, la Théogonie, long poème mythologique de 1.022 hexamètres, est la plus connue de par sa tentative de classer de manière rationnelle la multitude des dieux célébrés dans les rites et les mythes grecs.

Par contre, de ces trois œuvres, seul Les travaux et les jours, poème de huit cent vingt-six vers, eux aussi hexamétriques, a réellement une dimension politique, en ce sens qu’il évoque les questions de la justice, de l’attitude du roi, ainsi que certaines autres données de la vie sociale ou morale, et ce même s’il ne se prononce pas sur le gouvernement ou ses formes. C’est donc ce poème qui servira de base à la réflexion qui suit. Ce poème, où il semble qu’Hésiode souhaite ramener son frère Persès à des sentiments  de justice et de modération, débute par un éloge du travail et de la vertu, rappelant la dégénérescence du monde et de la race humaine depuis la perte de l’âge d’or, suite à l’ouverture de la boîte de Pandore qui versa tous les maux sur la terre. Par ailleurs, le poème est articulé autour de deux thèmes bien posés, avec un lien les unissant de manière claire. Ainsi, il y aurait dans l’homme un instinct de lutte (êris) qui veut être satisfait. Si cet instinct est dirigé vers le travail, il devient une émulation féconde et heureuse, alors que s’il est dirigé vers la violence, il est la perte de l’homme. Dès lors, le seul moyen d’être ou de rester juste est de travailler. On peut donc résumer la pensée socio-politique d’Hésiode par la phrase travaille pour rester juste, le travail et la justice ne constituant finalement que les deux facettes d’une même idée ! Et Hésiode de chercher à illustrer cette vérité par l’exposé du mythe de Prométhée, puis par celui du mythe des races…

Arrêtons-nous quelques instants sur le mythe de Prométhée, et contentons nous ici de reprendre ce qu’en dit Paul Mazon (Hésiode. Théogonie – Les travaux et les jours – Le bouclier, Paris, Les Belles Lettres, 1982, coll. Universités de France, notice sur La Théogonie, page 72) : Le mythe de Prométhée vient à l’appui du précepte relatif au travail. Le travail seul doit assurer la vie de l’homme. Zeus l’a voulu ainsi, et à la loi de Zeus nul ne peut se dérober : l’exemple de Prométhée est là pour le prouver. Prométhée a voulu soustraire les hommes à la volonté de Zeus : il les a conduits au malheur. Il a provoqué Zeus qui, pour se venger, a créé Pandore ; et Épiméthée, en accueillant Pandore, a, sans le savoir, accompli la volonté de Zeus. Pandore a répandu les maux par le monde et installé l’Espérance parmi les mortels. De ce jour les hommes travaillent et peinent, jouets d’une illusion qui leur ravit la vue du destin qui les attend tous : les souffrances et la mort. Celles-ci viennent à lui « en silence » et le surprennent toujours. Jamais l’homme n’échappera à ce piège que lui ont tendu les dieux : « Il n’est nul moyen d’échapper aux desseins de Zeus » (42-105)

En fait, comme l’écrit ce même Paul Mazon, de même que le mythe de Prométhée illustrait l’idée de travail, le mythe des âges illustre l’idée de justice : nul homme ne peu se dérober à la loi du travail, nulle race ne se peut passer de la justice (P. Mazon, op. cit., page 73). Mais nous reviendrons sur ce thème de la justice. Mais gardons bien à l’esprit que pour Hésiode le seul moyen de rester juste, c’est de travailler, les deux thèmes du travail et de la justice n’en faisant finalement qu’un seul (P. Mazon, op. cit., page 72)…

Le mythe des races est le couronnement de la démonstration d’Hésiode ; on devrait aujourd’hui plutôt parler de mythe des âges de l’humanité (âge d’or, âge d’argent, âge de bronze, âge des héros, âge de fer) afin d’éviter toute confusion dans les esprits avec le concept moderne de race. Il lui reste en effet à démontrer que l’injustice est la source de la perte des hommes, et c’est précisément ce qui ressortirait de l’histoire des différentes races successivement créées sur la terre, Hésiode distinguant celles qui se sont abandonnées à la démesure – et qui ont péri misérablement – de celles qui ont pratiqué la justice – qui ont été glorifiées par les dieux –. Hésiode ne se prononce cependant pas sur sa propre génération, puisqu’il lui appartient en propre, à cette génération, de se prononcer sur son propre sort. Tout ce qu’Hésiode lui demande, c’est de se souvenir du fait que la justice conserve les sociétés alors que la démesure les perd… En fait, tout comme le mythe de Prométhée illustrait l’idée de travail, celui des âges illustre celui de justice, ces deux idées étant finalement indissociables chez Hésiode : tout comme nul homme ne peut se dérober à la loi du travail, nulle race ne peut se passer de la justice (Les travaux et les jours, vv. 106-201).

Hésiode distinguait six races successives, six époques de l’humanité, chacune avec son créateur, sa nature, sa disparition et son devenir :

⑴ la race d’or, disparue, créée par Cronos, se caractérisait par des agriculteurs toujours jeunes vivant dans la joie et dans la paix, à l’abri des peines et des misères. Disparue par endormissement, son devenir est celui des bons génies de la terre ;

⑵ la race d’argent, elle aussi disparue, fondée par les dieux de l’Olympe. Elle se cractérisait par une fausse démesure et par le refus du culte dû aux dieux. Elle allait donc disparaître par ensevelissement par Zeus, ayant néanmoins comme devenir les génies bienheureux des enfers ;

⑶ la race de bronze, toujours disparue, fondée par Zeuse, se caractérisant par les travaux gémissants d’Arès, ainsi que par des œuvres de démesure. Cependant, ses tenants étaient aussi des laboureurs, disposant d’outils, d’armes de bronze et vivant dans des maisons. Les membres de cette race ont connu le noir trépas de leurs propres mains, cec qui les a destiné au séjour moisi de l’Hadès ;

⑷ la race des héros, créée elle aussi par Zeuse, et qui n’avait que partiellement disparu au temps d’Hésiode. Les hommes de cette race sont libres de tous soucis, et, s’ils ne son pas guerriers, ils sont agriculteurs. Ce sont des guerriers justes et braves qui restent attachés à leur terre nourricière, se fondant sur les concepts de librté, d’honneur et de grandeur. Certains d’entre eux sont morts à la guerre sous les murs de Thèbes et pendant la guerre de Troie. Ce sont des demi-dieux dont certains continuent à vivre aux côtés de Cronos aux confins de la terre ;

Race

Créateur

Nature

Disparition

Devenir

Race d’or

(disparue)

Cronos

Agriculteurs toujours jeunes vivant dans la joie et dans la paix, à l’abri des peines et des misères

Disparition par endormissement

Bons génies de la terre

Race d’argent

(disparue)

Dieux de l’Olympe

Folle démesure

Refus du culte aux dieux

Disparition par ensevelissement par Zeus

Génies bienheureux des enfers

Race de bronze (disparue)

Zeus

Travaux gémissants d’Arès, œuvres de démesure

Cependant laboureurs

Outils, maisons, armes de bronze

Noir trépas de leurs propres mains

Séjour moisi de l’Hadès

Race des héros

(partiellement disparue)

Zeus

Libres de tout soucis et agriculteurs pour les non guerriers

Guerriers justes et braves restant attachés à la terre nourricière

Liberté, honneur, grandeur

Périssent pour certains dans la guerre sous les murs de Thèbes et pendant la guerre de Troie

Demi-dieux

Certains continuent à vivre aux côtés de Cronos aux confins de la terre

Race du fer

(celle au temps de laquelle vit Hésiode)

Dieux de l’Olympe

Souffrent fatigues et misères, dures angoisses

Quelques biens mêlés à leurs maux

Soumission, travail, justice

Seront anéantis par Zeus qui les fera naître avec les tempes blanches

Inconnu, sauf s’ils associent le travail et la justice et s’adonnent à nouveau aux travaux des champs

Sixième race

(celle que créera inévitablement Zeus si rien n’est fait)

Zeus

Mépris, refus du culte, refus du serment, du juste et du bien

Disparition de la conscience morale

Libre cours des passions

Le seul droit sera celui de la force

Terribles souffrances, car il n’y aura pas de recours contre le mal

Souffrance éternelle

 

⑸ la race de fer, qui est celle des hommes vivant au temps d’Hésiode. Ses membres souffrent de fatigues et des misères de la terre ; ils connaissent de dures angoises. Ils connaissent cependant de quelques biens mélés à leurs mots. Les concepts moteurs sont ici ceux de soumission, de travail et de justice. Ses membres seront anéantis par Zeus qui les fera cependant renaître avec les tempes blanches. Leur devenir est inconnu, sauf s’ils associent le travail et la justice tout en s‘adonnant à nouveau aux travaux des champs ;

⑹ la sixième race, celle que créera inévitablement Zeus si rien n’est fait pour ramener les hommes à leurs devoirs, se caractérisera par le refus du culte, du serment, du juste et du bien. Elle se caractérisera par la disparition de toute conscience morale, libre cours étant laissé à toutes les passions, faisant ainsi de la force le seul droit. Elle disparaîtra dans de terribles souffrances car elle n’aura aucun recours contre le mal et connaîtra dès lors la souffrance éternelle.

Deux constats immédiats : Hésiode est un pessimiste en l’homme, et sa mythologie des races est une fable morale ! Hésiode situe l’homme dans l’âge de fer, âge ayant développé chez les rois et chez les puissants la violence qui oblige les faibles à la résignation. C’est le célèbre apologue de l’épervier où le poète semble encourager les rois à la dite violence et les peuples à la résignation : Maintenant aux rois, tous sages qu’ils sont, je conterai une histoire. Voici ce que l’épervier dit au rossignol au col tacheté, tandis qu’il l’emportait là-haut, au milieu des nues, dans ses serres ravissantes. Lui, pitoyablement, gémissait, transpercé par les serres crochues ; et l’épervier, brutalement, lui dit : « Misérable, pourquoi cries-tu ? Tu appartiens à bien plus fort que toi. Tu iras où je te mènerai, pour beau chanteur que tu sois, et de toi, à mon gré, je ferai mon repas ou te rendrai la liberté. Bien fou qui résiste à plus fort que soi : il n’obtient pas la victoire et à la honte s’ajoute la souffrance. » Ainsi dit l’épervier rapide, qui plane ailes déployées (Les travaux et les jours, vv. 202-211).

Violence et résignation, telle était l’interprétation que l’on donnait d’Hésiode jusqu’à la fin du XIXème siècle. Mais, en fait, le passage ouvert par l’apologue de l’épervier et du rossignol semble surtout une admonestation adressée tour à tour aux rois et aux hommes, au travers de l’image de son frère Persès, le thème central restant toujours celui de la justice. Et, logique avec ce qu’il avait déjà développé à propos du mythe des races, Hésiode reprend l’idée selon laquelle c’est la démesure qui perd les peuples. Et, dès lors, et contrairement à l’interprétation commune que j’exposai plus haut, la proclamation de la loi du plus fort n’est pas défendue par Hésiode, bien au contraire, car cette loi aboutit à la démesure… C’est aux rois d’entendre ce qu’il a voulu leur dire ! Et notamment lorsqu’il s’adresse à Persès, car la leçon qu’il lui donne s’adresse aussi aux rois : N’imite pas l’épervier, écoute la justice. La démesure te perdra sans peine, toi qui n’es qu’un pauvre homme, puisque les plus puissants, les rois eux-mêmes, finissent par succomber sous le poids de leurs fautes. L’heure de la justice vient toujours, et le châtiment se charge d’ouvrir enfin les yeux des hommes aveuglés d’orgueil. Deux divinités y veillent : Serment s’élance sur les traces du juge qui avait juré d’être juste ; et Justice, chassée de sa cité par des rois pervers, répand sa plainte indignée et ses pleurs sur les hommes qui l’ont honnie (Les travaux et les jours, vv. 213-222).

Ce n’est qu’après une longue suite de considérations morales, vers le milieu du poème, qu’il commence à décrire les travaux des champs auxquels il invite son frère à se livrer. Aux préceptes arides et aux descriptions techniques se mêlent des tableaux des saisons. Ainsi en est-il pour l’hiver : Quand vient le mois Lénéon avec ses jours mauvais, dont chacun voit périr quelques-uns de nos bœufs, méfiez-vous de lui et de ses fâcheuses gelées, qui apparaissent sur le sol au souffle de Borée, lorsqu’à travers la Thrace, nourricière de cavales, il s’abat sur la vaste mer et la soulève tandis que mugissent la terre et les bois. Par milliers, il renverse sur la glèbe nourricière chênes à la haute crinière et larges sapins, quand il se précipite dans les gorges de la montagne ; et la forêt immense tout entière pousse alors un cri. Les bêtes frissonnent, la queue sous les parties, même celles dont un pelage protège la peau : glacial, il pénètre, comme les autres, en dépit de leurs flancs velus (Les travaux et les jours, vv. 504-510). Il décrit de même, avec force de détails souvent pittoresques et gracieux, les plaisirs de l’été…

La fin du poème consiste en de nouvelles prescriptions morales, fort brèves, sur le mariage, sur les relations amicales, sur la modestie, ainsi que par une sorte de calendrier des jours favorables et néfastes du calendrier lunaire…

Pour finir, revenons sur La Théogonie, c’est-à-dire sur la généalogie, sur la génération des dieux, telle que présentée par Hésiode, la mythologie n’étant pas sans influence sur certains aspects de la vie grecque.

Hésiode nous présente une génération des dieux en trois phases, avec la succession Ouranos, Chronos et Zeus, ces trois phases pouvant être interprétées comme trois étapes du développement de la pensée religieuse, avec la succession phase cosmique, phase historique et phase humaniste. Cette génération ne s’est pas faite dans la facilité ; au contraire, elle est dominée par la violence, qui, dès lors, ne peut que faire partie du monde grec. Ainsi, Ouranos – le ciel – devait-il engendrer les Titans, les Cyclopes et les Hécatonchires ; mais, craignant que l’un de ses enfants ne lui ravisse le pouvoir, Ouranos devait les enchaîner et les cacher dès leur naissance. Néanmoins, l’un d’entre eux, le Titan Chronos – le temps – devait, avec la complicité de sa mère, Gaïa – la terre –, réussir à tuer son père par ruse, puis à libérer ses autres frères Titans. Arrivé au pouvoir, et craignant à son tour d’être détrôné, Chronos décidait de dévorer ses enfants dès leur naissance ; mais, à nouveau, l’un d’entre eux, Zeus, devait, là encore grâce à une ruse de sa mère, parvenir à échapper à son sort ; plus même, avec l’aide de sa future première épouse, Mêtis – l’intelligence rusée, mais aussi la réflexion, la sagesse –, Zeus allait parvenir à faire déglutir son père de tous ses enfants, puis à l’enfermer après l’avoir émasculé. Les frères de Chronos, les Titans, n’allaient cependant pas accepter cette nouvelle souveraineté, obligeant Zeus à se battre contre eux (La Théogonie, vv. 617-885), puis contre les Géants, progéniture secondaire d’Ouranos, et enfin contre un ennemi suscité entre-temps par sa propre mère, adversaire qui faillit l’emporter. Victorieux de toutes ces embûches, Zeus devra encore composer avec le petit-fils de l’un des Titans, Prométhée, qui devait offrir le feu aux hommes.

Fortifié par l’expérience de ses ancêtres, et craignant donc d’être détrôné, Zeus décide dès lors d’avaler sa première femme, Mêtis, qui était enceinte d’une fille, la future Athéna, et ce avant qu’elle ne s’allie avec cette dernière pour le renverser. Ce faisant, il allait assimiler la ruse intelligence de sa femme, ruse qui est désormais la clé de sa victoire sur la force brute dont il n’usera finalement désormais que peu (cf. M. Detienne & J.-P. Vernant , Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974, coll. Champs, pp. 61-103). À partir de ce moment, ce n’est plus la loi du plus fort qui l’emporte, mais celle du plus intelligent, ou plus exactement du plus rusé. Et c’est notamment pour cela que les Grecs ne voyaient pas dans la ruse la fausseté – en grec, au sens de fausseté, la ruse se dit dolos –, mais au contraire une finesse d’esprit, l’astuce de l’intelligence ! C’est aussi pour cela que politiquement et militairement les Grecs ne se sont jamais privés de pratiquer l’art de la ruse, en étant même fiers dès lors que cela épargnait le déploiement de forces et plus encore l’usage de la violence. On entrevoit donc déjà au travers de cette théogonie, le partage des Grecs entre la violence et la ruse, cette dernière donnant d’une certaine manière naissance à la cybernétique, c’est-à-dire à l’art du gouvernement. Pour en finir avec Zeus, et ceci ne sera pas sans influence sur la perception grecque de la souveraineté, il nous faut encore nous souvenir qu’il épousa aussitôt Thémis – la sagesse, l’équité –, épouse dont il aura Eunomia – l’ordre -, Dikè – la justice – et Irène – la paix -. Nous avons donc en mains avec ce texte tous les éléments qui serviront aux Grecs à concevoir leur vision politique ! On remarquera que La Théogonie s’achève par la fin du cycle de la violence religieuse, la violence des dieux ayant son terme avec le succès de Zeus qui est dès lors l’image de la justice, celle-ci n’étant cependant pas synonyme de justice sociale ou de partage des richesses, mais d’équilibre, de bon ordre, de mesure, et donc de paix sociale ! Toutes les aspirations grecques à l’idéal, à la cité parfaite sont ici exprimées !

Néanmoins, la justice n’est pas acquise aux hommes, Hésiode voyant dans l’évolution humaine une succession de dégradations dont nous avons déjà parlé avec le cycle, le mythe des races de l’humanité. Il y a donc un certain pessimisme chez Hésiode puisque son époque, qu’il dénomme âge, ou plus exactement race de fer, est exposée comme un âge de misères et de violences, les dieu cherchant à intervenir pour améliorer cette situation, mais tout en continuant à régler, souvent en se servant des hommes, des différents internes. L’idéal est donc, pour Hésiode, l’avènement du droit et de la loi, ceux-ci n’étant pas acquis. On comprend là encore mieux l’amour des Grecs pour le droit… À défaut, le monde – et l’humanité avec lui – sombrerait dans le sixième âge,  celui des souffrances éternelles… On comprend dès lors mieux aussi certains passages de Les travaux et les jours où l’auteur défend la supériorité du travail, de la paix et de la justice sur la morale aristocratique – qui n’est finalement que celle des dieux querelleurs –, sur le goût de la guerre, sur la démesure, sur le droit du plus fort…

En fait, peut-on comprendre la philosophie et la pensée grecque sans avoir lu Hésiode ? Peut-être, mais partiellement, sans la comprendre totalement… Car Hésiode, en projetant les idéaux des Grecs dans le monde des dieux, marque le passage de l’âge archaïque à l’âge grec !

 

 

 

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