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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:26

Comme nous l’apprenait aux temps de nos études Etienne Borne à qui nous voulons ici rendre hommage, la philosophie ne commence rien… La philosophie ne conclue jamais complètement… Et pourtant, malgré cet handicap apparent qui lui fait dénier par beaucoup le titre de science, elle est nécessaire ! La philosophie est radicalement insuffisante, certes, mais elle est pourtant totalement nécessaire, ne serait-ce que pour défricher, que pour poser les questions qui permettront aux mots et aux actes de trouver leurs véritables sens ! Ainsi, la philosophie permet, au-delà de son brouillard, des incertitudes et les mots, d’essayer de retrouver les idées, donc, in fine, quelques vérités universelles ou non.

 

Dans la philosophie contemporaine, une primauté certaine, une priorité quasi-absolue est accordée à l’homme, même si la nature tend à ré-émerger dans le débat… Elle lui est donnée aussi dans l’analyse des phénomènes économiques ou politiques, tout simplement parce que l’homme serait l’être permettant d’éclairer et d’indiquer les vrais chemins. Certes… Néanmoins, outre le fait que la pensée économique tend à favoriser le global sur l’individu, une telle attitude égare parfois en oubliant que l’homme vit en société.

 

L’homme… L’homme en premier… Cela paraît aller de soi… En effet, quels que soient les concepts considérés, que l’on parle d’échanges, de travail, d’environnement, bref le grand tohu-bohu où l’on vit, l’homme apparaît comme étant le sujet par excellence. Tous les problèmes sont donc posés par analogie à l’homme, dans la perspective de l’homme, d’autant plus que ce dernier est à la fois sujet et acteur. On ne peut donc éviter l’homme… La difficulté est de savoir comment le considérer : comme individu, comme membre d’une société, comme élément de la nature, tout à la fois, avec ou sans perspective divine, etc…

 

Il existe donc des difficultés et des obstacles à toute pensée de l’homme… Et parler de l’homme est difficile car, de prime abord, se pose une autre difficulté, celle de ne pas répondre forcément par un discours humaniste, la rhétorique permettant, pour peu que l’on sache manier les mots, de dire n’importe quoi ou de faire croire que la pensée et les actes sont faciles, alors qu’il n’en est rien… Et d’ailleurs, les démagogues n’hésitent pas à abuser des grands discours humanistes creux, mais si charmeurs…

 

Ainsi, parler de l’homme, voire même parler d’humanisme, ne serait-ce pas ne rien dire ? Ne serait-ce pas aussi bien trop dire ? Cela peut-être ne rien dire en ce sens que toute politique, quelle qu’elle soit, pourrait et peut toujours se voir affubler d’un habillage humaniste, l’important n’étant ici que l’habilité rhétorique… Prenons un exemple en théorie économique… Il peut y avoir des conflits entre libéraux et marxistes, entre monétaristes et keynésiens, pourtant chacun pourrait démontrer que ces thèses se rejoignent en ce sens qu’elles veulent toutes le bonheur profond et parfait de l’homme… Il y aurait donc un humanisme permettant de tout justifier, ce qui finalement réduirait cet humanisme à une idéologie du bonheur, à des lendemains qui hantent, et c’est tout !

 

L’idéologie se trouve dans l’adaptation d’une définition un peu rigoureuse. L’idéologie n’est qu’une pensée, mais une pensée qui, avant d’avoir le moindre rapport avec le vrai ou avec le réel, n’est que l’expression d’intérêts ou de motivations plus ou moins refoulées, cachées ou inconscientes !

 

Parler de l’homme pourrait donc aussi être trop dire… Trop dire, mais comment ? Trop dire simplement parce que si l’on veut réellement faire de l’homme la clé ouvrant les portes de la connaissance, sait-on vraiment ce qu’est l’homme ? Et ce surtout dans une société renonçant peu ou prou au divin pour donner la primauté au seulement matériel… Nous sommes en fait ici devant la question métaphysique, ontologique par excellence, devant une question plus que difficile, question que l’on ne pourra jamais résoudre car nul accord n’est apparemment possible entre les hommes sur la définition même de l’homme… Cela paraît pourtant tout simple, et pourtant… Car, et c’est heureux, les hommes ne sont pas identiques, n’ont pas les mêmes idées ; ils n’ont même pas en commun la même perception de leur humanité, ces perceptions étant finalement les philosophies, les philosophies qui se trouvent confrontées les unes aux autres, soit en dialogue, soit en opposition… Il n’y aurait peut-être plus d’humanité si l’on pouvait définir strictement l’humanité, car les hommes seraient alors tous identiques, ne seraient que plus des numéros… C’est là la dérive de certains scientifiques, de certains extrémistes, mais, même là, leur propre contradiction les ré-humaniserait d’une certaine manière en ce sens que tous ces pseudo-penseurs de l’homme se tiennent eux-mêmes pour différents ; tous des cons sauf moi, tous des minus sauf moi, … Eh bien, même cela reste une attitude humaine, imprévisible et non quantifiable ! Paradoxe !

 

Par ailleurs, la question de l’homme touche toujours au sacré, au religieux, ce qui complique la réflexion, car l’existence de Dieu, d’un être spirituel impalpable interdit finalement de définir vraiment l’homme. Est-ce pour cela que les tenants de sociétés matérielles, mécanistes, hyper-libérales cherchent à éliminer Dieu ? Pour mieux réduire les hommes ? Est-ce pour cela que les mêmes pseudo-penseurs veulent a priori définir l’homme pour ne plus avoir à le poser comme priorité, pour lui substituer « autre chose »… Et ceci de reposer la question de l’idéologie…

 

L’idéologie face à l’humanité… Le refus de considérer l’homme comme premier dans la réflexion, le refus de lui donner une quelconque priorité, thèmes hélas aujourd’hui répandus, c’est en fait la vulgate du marxisme comme le rappelait Raymond Aron. Nous en prendrons comme exemple un texte de Marx tiré du chapitre III du Manifeste du Parti Communiste, extrait évoquant la littérature socialiste, ou plus exactement celle de ceux que Marx qualifie de socialistes réactionnaires. Que nous-écrit Marx ? « Le socialisme réactionnaire est celui qui se place au point de vue de l’homme en général et qui essaie de tirer les conséquences politiques et économiques d’une réflexion sur l’homme. » Marx déclare aussi, dans le même ouvrage, lorsqu’il replace cette analyse dans le contexte des emprunts faits par la pensée allemande à la philosophie des Lumières ou encore aux principes de 1789 que le philosophe allemand était, dans cette démarche, convaincu de défendre non pas des besoins de l’homme, mais des besoins de vérité. Il disait ainsi : « Et, comme entre les mains des allemands, elle cessait d’être l’expression de la lutte d’une classe contre une autre, ces auteurs se félicitèrent d’avoir dépassé l’étroitesse française et d’avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai ; non pas les intérêts du prolétaire, mais les intérêts de l’être humain, de l’homme en général, de l’homme qui n’appartient à aucune classe ni à aucune réalité et qui n’existe de dans le ciel embrumé de l’imagination philosophique. » L’homme ne peut donc échapper à une classification ; l’homme ne peut pas penser autrement ! L’homme de Marx n’est pas l’homme réel, mais uniquement un homme abstrait, la référence à l’homme en général, à l’homme pluriel étant considérée par Marx comme littéralement idéologique, et ce uniquement parce que ce serait l’idéologie de la bourgeoisie montante, idéologie qu’il fait finalement sienne, alors même que chaque bourgeois, par delà sa philosophie, est avant tout individualiste, prêt à réduire son concurrent…

 

Les idées de cette bourgeoisie ultralibérale, ultra-capitaliste, qui sont finalement  celles de Marx dans sa vision sociale, c’est l’homme en général, c’est l’homme abstrait, c’est l’homme invoquant des droits contre un système que Marx veut féodal, absolutiste, d’ancien régime… Reste que ces idées sont purement négatives, et Marx n’y répond que par d’autres idées négatives, même lorsqu’il veut remettre en cause les hiérarchies, les inégalités, les privilèges, et ce au nom même des droits égaux de l’homme en général, de l’homme abstrait ! Finalement, tant Marx que les ultralibéraux prennent des machines de guerre pour des idées vraies, des potions contre l’homme pour des vérités absolues ! On comprend mieux ici l’égal condamnation par les Papes du marxisme athée – et non pas de toutes les formes de socialisme – et de l’ultralibéralisme – non pas du libéralisme mais de ses formes extrêmes et déshumanisées -. Dès lors que l’homme n’est plus vu comme unique, il n’y a plus d’humanité, mais seulement société matérielle et matérialiste !

 

Nous avons donc ici volontairement pris Marx pour bien mettre en évidence ce qu’est une idéologie, finalement tant de gauche que de droite ! Et se trouvait donc bien posée la question de l’idée de l’homme en général, idée ramenant toujours à une généralité détournant des problèmes concrets et réels, imposant d’éliminer tout ce qui ne rentre pas dans le moule… Il est d’ailleurs très grave que des philosophes tels que Bruno Latour recherchent aujourd’hui cette même généralité en cherchant à englober l’homme abstrait dans une nature idéalisée, allant même jusqu’à préconiser l’élimination, certes douce, des éléments ne pouvant s’intégrer dans la nature ! Les plus belles lois sur la protection des espèces animales ne furent-elles pas nazies ? On enferme l’homme dans des vérités générales lénifiantes, « pacifiantes », « coconantes », Kleenex, dans des vérités matérielles éternelles, dont Marx lui-même allait se moquer sur la fin de sa vie en évoquant les squelettiques vérités éternelles ou encore les littératures malpropres et immoralistes (marrant de lire Marx parlant d’immoralité). Pourtant il n’a pas vu qu’il posait lui-même de telles vérités, faisait du tous des … sauf moi !

 

Il faut donc avoir un débat sur l’homme, un débat sur l’humanisme, un débat sur la référence à l’homme ! Et c’est ce débat que les philosophes ont posé et développé tout au long de l’histoire, débat qui reste d’une totale actualité ! C’est finalement le grand débat des Grecs sur le souverain-bien…. Pourtant, l’idée d’humanisme a mauvaise presse aujourd’hui ; en parler n’est pas dans le vent des pensées contemporaines…

 

Nous n’évoquerons même pas l’idée de mort de Dieu si chère à Nietzsche et à ses héritiers dans la philosophie au marteau pour en rester au concept de mort de l’homme posé par Michel Foucault. Ici, Foucault ne parle néanmoins que de la mort d’un certain type d’homme, de la mort d’un homme appartenant à une civilisation et à une culture périmées. L’homme, et son image, tout comme les représentations générales qui en sont faites, s’effaceraient donc comme s’effaceraient les figures tracées sur le sable par les enfants, et ce lorsque monte la marée… Foucault rejoint donc partiellement son cher Nietzsche ; pourtant, combien s’en éloigne t-il ?

 

Prenons maintenant l’exemple, tout autant post-nietzschéen d’Althusser. Ce dernier, en équilibre dans une tradition à la fois structuraliste et marxiste, considérait ce qu’il appelait l’antihumanisme théorique ; et il le pensait comme étant la condition même de l’existence d’une science du monde, d’une science de l’économie qui serait aussi science de l’histoire ! Althusser se trouvait donc dans l’obligation de réfuter tant le Marx du Manifeste que le vieux Marx, et ce même si le Marx du Manifeste y faisait lui-même l’autocritique de ce que l’on pourrait qualifier de Marx avant Marx, à commencer par les thèmes marxistes les plus humanistes, notamment ceux où, s’inspirant de Kant, il parlait d’homme humilié, d’homme opprimé, d’homme écrasé ! Marx, utilisant ce vocabulaire, ces impératifs catégoriques, pensait l’homme individu ; il en tirait l’impératif absolu et catégorique de devoir changer les conditions avilissant l’homme dans et face à l’homme. Marx était ici totalement humaniste, même s’il se renia sur ce point après le Manifeste, tout en le regrettant sur la fin de sa vie, car, ne l’oublions pas, il y a deux Marx au principal, en fait trois…

 

Le grand paradoxe est que ces contempteurs de l’humanisme, que les Foucault, Derrida, Merleau-Ponty et autres Althusser, se sont toujours posés comme les grands penseurs, les grands défenseurs de droits de l’homme ! On notera en passant que ceux qui aujourd’hui se réclament de Marx, du vrai Marx et fondent leurs discours sur les droits de l’homme oublient que Marx et la tradition marxiste avaient toujours dénoncé les droits de l’homme comme liés à la philosophie bourgeoise ! En fait, aujourd’hui, les droits de l’homme sont devenus un lieu commun que tous invoquent, ce qui finalement les viderait un peu de leur substance ou de leur réalité, par affaiblissement de leur champ et de leur définition. Les droits de l’homme sont aujourd’hui aussi cités que la démocratie ou le libéralisme ou encore le socialisme ; pourtant, par excès d’usage, par banalisation, ces mots tendent à se vider de leur substance, à devenir des totems idéologiques, ce qui menace leur vitalité même ! En fait, il y a une immense contradiction entre la volonté d’instaurer une morale imposant le recours aux droits de l’homme – curieux ce mot « morale » dans la bouche de certains prônant au contraire l’hyper-individualisme au sein d’une humanité qu’ils pensent finalement mondialisée, unifiée et globalisée – et le besoin impératif d’instaurer, de restaurer, de définir ces droits de l’homme si menacés ! Il  est vrai que cette morale est posée dans un babil avant tout politique et anti-société occidentale (ou plus exactement anti-société chrétienne), donc dans un contexte finalement très laxiste ! Il en va aussi de même des mots de justice, de bonheur, de social… Il est surréaliste que l’on parle aujourd’hui de justice sociale, alors même que la justice n’est que sociale !

 

Reste que, lorsque l’on parle de l’homme, on ne s’enferme donc pas forcément dans une idéologie… Il n’y a pas idéologie dès lors que l’on parle d’homme ou d’humanisme… Mais cela impose de réfléchir en priorité sur ce que l’on appelle homme… La philosophie authentique tend, comme déjà écrit, à donner leur sens le plus véritable possible aux mots. On doit donc penser le terme d’homme, ce qui implique de penser l’existence d’une nature de la condition humaine… Cela signifie que tous les hommes, quels qu’ils soient et sont, où qu’ils soient, tant dans le temps que dans l’espace, participent à une même nature. Ceci peut sembler paradoxal alors que nous avons posé comme négatif l’idée d’homme abstrait. Et pourtant, ce n’est qu’un paradoxe apparent… Il y a inévitablement une nature humaine qui fait que tous restent soumis à quelque chose de concret et d’existentiel, malgré les barrières culturelles ou linguistiques. Mais il ne s’agit là que d’une humanité biologique, certes commune à tous les hommes, mais d’une humanité réduite à la seule physiologie. Et encore, nous avons déjà parlé de différences culturelles et de langue, mais la physiologie elle-même impose des différences : sexe, peau, etc… Car il y a aussi entre les hommes, chez les hommes en leur singularité charnelle, des caractères qui leur sont propres, qui sont enracinés dans les contingences actuelles ou historiques, mais qui font que chaque homme est original ! Et même, l’homme biologique n’existe pas en tant que tel car il y a originalité biologique : il n’y a pas deux hommes semblables… Et, si l’on dépasse la simple biologie, on trouve de plus en plus de singularités dans l’irremplaçable qui se trouve en chacun et qui fait que chacun est autre de l’autre ! De plus, pour le Chrétien, l’homme est à l’image de Dieu, ce qui rend son identification encore plus difficile, d’où peut-être là encore la tentation d’éliminer toute référence au divin, la tentation nietszchéenne de rejeter toute métaphysique, justement pour mieux contrôler l’homme en le vidant d’une partie de sa substance, de ce qui justement fait son unicité, son individu et son irremplaçable !

 

Est-ce donc que l’homme n’a pas à faire quelque chose de déterminant qui lui permettrait de changer son destin, qui ferait que la vocation de l’un serait différente de celle de l’autre, qui ferait qu’il y a autant de vocation et de rêves individuels que d’hommes ? Non ! Car on trouve dans l’homme singulier, dans l’être irremplaçable, un nouveau sens du mot « homme », sens insistant justement sur la spécificité irremplaçable de chacun ! Et puis, on trouve aussi un nouveau sens du mot « homme » au travers de l’idée d’humanité… C’est donc l’humanité prise dans sa globalité, dans sa totalité, l’humanité se développant dans son avenir sur un même chemin historique ; on rejoint donc partiellement l’homme biologique, mais en sa globalité. C’est cette idée que l’on veut imposer au travers par exemple des concepts de développement global, de changement climatique, de mondialisation… Or, force est faite de constater qu’il n’y a aucune unanimité sur le sens de l’histoire, et, même par blocs, l’humanité reste plurielle ! Car l’humanité n’est pas une ! Car l’humanité est toujours au moins double dans le bariolage des cultures et la diversité des civilisations ! Athènes, Rome, Jérusalem, La Mecque, Benares, … sont autant de manières différentes de comprendre l’homme, et il n’y a pas une culture mais pluralité des cultures, une culture s’enfermant sur elle-même, n’allant pas vers le monde, n’étant plus une culture vivante…

 

Posons-nous donc pour prolonger la question de savoir ce qu’est qu’être humaniste… Posons-nous donc la question face aux différents sens que recouvre actuellement ce mot… Mettons-nous face aux problèmes posés par les multiples définitions de ce mot…

 

Et posons d’abord le problème sous la forme de tensions, des différences d’action, des divergences interprétatives, car dire que tous les hommes participent à l’humanité en général, et donc qu’il y a une seule nature humaine semble a priori incompatible avec la singularité de chaque personne humaine. Ou alors, posé d’une autre manière, le fait qu’il existe une singularité propre et irremplaçable à chaque homme n’est-il pas incompatible avec la notion d’humanité ? Pourtant, il n’y a ici aucune contradiction avec l’idée même d’existence d’une nature humaine.

 

Ainsi, lorsque l’on parle d’homme, on ne se trouve en rien, contrairement à ce que l’on pourrait croire, face à quelque chose de facile à définir. Au lieu d’être face à un long fleuve tranquille, nous nous trouvons a contrario face à une pente très ardue à escalader, à remonter.  Et lorsque l’on parle d’homme, d’humanité, au lieu de simplifier, au lieu d’effacer les difficultés, on augmente en fait les dites difficultés… Et même, en allant plus loin, se pose un autre problème : comment parler de l’homme lorsque l’on parle de l’humanité comme totalité ?

 

Il est évident que les hommes font partie d’une seule et même humanité… Mais est-ce uniquement une unité biologique ou au contraire une grande aventure ? L’histoire des hommes serait elle une, sans sens, pleine de bruits et de fureurs comme le disait Hamlet ? Bref, l’histoire de l’homme a-t-elle un sens, le fait même que l’homme soit un individu, qu’une goutte d’eau dans l’immense océan de l’univers donnant encore plus de poids et de force au destin collectif apparent de l’humanité ? On notera d’ores et déjà les conséquences de l’effacement contemporain de l’idée chrétienne de l’homme sommet de la création, cet effacement n’étant en rien innocent et sans conséquences. Par ailleurs, ce dont nous parlons ici n’a rien à voir avec ce que l’on appelle couramment le sens de l’histoire, qui n’est que la justification a posteriori par le vainqueur du fait qu’il avait raison, et par le vaincu de la « fatalité » de sa défaite, rien d’autre, donc du faux !

 

 

Néanmoins, même en s’en tenant uniquement aux visions actuelles, et en les dépassant, le destin collectif de l’humanité – qu’il faut définir, ce que faisait le Christianisme, mais ce que ne font en rien les théories contemporaines, si ce n’est sous un angle uniquement pessimiste, fataliste, puisque le seul espoir serait la disparition à terme du monde conçu uniquement matériel – semble dépassé par les destinées individuelles, la pluralité des hommes se posant comme objection à l’unité de l’humanité. Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle puisque Descartes se la posait déjà, la pluralité se posant en lui comme une objection tant par rapport au sens que par rapport à l’aspect de l’idée même d’humanité. On ne peut donc être humaniste que dans la mesure où l’on a pas dans sa poche une solution à tous les problèmes, solution qu’il suffirait de faire admirer… On ne peut donc être humaniste que dans la mesure où l’on pense que les problèmes de définition et de fin de l’homme restent de vrais problèmes, restent des problèmes inévitables et insolubles en notre seule humanité. Bref, lorsque l’on pose le mot « homme », on lance dans le firmament un véritable questionnaire !

 

L’homme serait donc l’être qui se pose des questions sur son être, l’être pour lequel son être est question ; et c’est justement parce que dans l’univers il y a un être pour qui l’être est en question que l’on peut définir la spécificité humaine, ceci n’étant en rien incompatible avec l’être-étant qu’est Dieu lui-même. Restons-en à l’homme… L’homme, bref l’être pour qui son être et l’être en général sont questions, ne peut avoir de sens que s’il est un sujet dont on peut dire qu’il est une personne. La métaphysique est inhérente à la nature de l’homme, et l’homme qui ne se questionne pas sur lui-même et sur le monde n’est donc pas un homme ; or, tout homme, à un moment quelconque de sa vie, même le fou, se questionne. Tout homme est donc humain ; par contre, l’homme de certitudes absolues, qui ne s’interroge jamais, est inhumain, et ce fut là le fait des grands dictateurs inhumains du XX° siècle que de posséder la certitude de la seule vérité, tant terrestre que divine… On a souvent fait ce reproche au Catholicisme ; or, le simple fait que la Grâce de Dieu soit gratuite, pour en rester à ce seul exemple, fait qu’il y a incertitude chez l’homme ! Même un homme luttant toute sa vie contre Dieu pourrait se trouver sauvé par la seule gratuité de cette Grâce divine ! Ce reproche est donc absurde !

 

Et le plus remarquable, c’est que ce n’est pas forcément par rapport à une personne que les questionnements sur l’homme ont ici un sens, ou alors ce ne seraient que des vacuités ! Ce sont de vraies questions parce que l’homme se les pose aussi à el en lui-même, en son individu, en son être irremplaçable ! Ce sont des vraies questions, ce qui fait que l’homme a une dignité consistant en la pensée « questionnante », ce qui le distingue de la simple animalité dont il relève biologiquement. Trouver une réponse, même partielle, impose donc de franchir bien des écueils, bien des abîmes…

 

Finalement, tout ce que l’on peut dire, c’est que les problèmes de l’homme, de sa nature, de sa définition, sont de vrais problèmes ; c’est l’idée que l’homme ne trouve sa dignité et sa spécificité que dans l’acceptation de ces tensions problématiques. C’est d’ailleurs là le sens de l’abandon confiant de l’homme chrétien à Dieu, abandon qui n’est en rien renonciation mais espérance ! D’ailleurs, chaque fois que l’on a tenté de donner une définition unique, sécurisante de l’homme et de sa destinée, on a sombré dans l’idéologie… La recherche d’une définition de l’homme est donc un défi insoluble s’il y a un propre de l’homme, et toute définition de l’homme est incomplète et plus encore inquiète, voire inquiétante. Toute définition de l’homme n’est en fait, ne peut être que dialectique dans la mesure où le mot « dialectique » signifie que l’affirmation et la négation sont imbriqués l’un dans l’autre. Comme le dit la pensée chrétienne, l’homme est pêcheur mais peut s’amender, être sauvé ; le chrétien est libre, y compris de se damner !

 

Faisons ici une apparente digression… Le libre arbitre du chrétien est réel, mais il n'est cependant pas absolu puisque le baptisé reste, dans son libre arbitre, soumis aux commandements de Dieu et de l'Église ; cette idée de libre-arbitre et le concept de commandements de l'Église constituent une différence importante entre l'homme catholique et les tenants de la Réforme, et le décret du Concile de Trente sur le sacrement de baptême qui les traduit  s'inscrivait dans le cadre d'une condamnation des erreurs de Luther, de Philippe Melanchthon et de la Confession d'Ausbourg. Il s'agit là d'un fondement du Catholicisme, son non respect étant frappé d'anathème.

 

Saint Paul a su rappeler avec des mots très forts le sens de la liberté et du libre-arbitre du Chrétien, en particulier dans l'Épître aux Galates. Dans cette Épître, parlant des conséquences de l'avènement de Jésus crucifié, Saint Paul montre que Jésus, par l'accomplissement de la promesse du Salut, a libéré l'homme en le régénérant à la lumière de la Foi. Désormais, l'homme, libéré du péché originel, est libre de son propre destin, libre de créer sa propre liberté mais aussi son propre carcan en se détournant de la Foi; on pourrait presque dire que depuis la venue du Christ sauveur, l'homme est seul maître de son propre péché - sa liberté dans le Christ étant telle, nous nous répétons, qu'il est même libre de se damner -, confronté en permanence aux choix imposés par le souffle de l'Esprit, car  celui qui est juste par la foi vivra.  Comme l'a écrit Saint Paul, c'est à la liberté que l'homme est appelé, à la liberté par l'amour, ce qui importe n'étant plus forcément la Loi, mais surtout l'Esprit et la Grâce du Don de Dieu, bref la nouvelle Création conséquence de l'accomplissement de la Promesse (on comprend mieux l’indicible haine que Nietzsche porte à Saint Paul…). Cette liberté n'est de plus pas sans conséquences sur l'ordre du monde et sur les rapports entre les hommes car elle a pour conséquence certes la responsabilité individuelle de chacun par ses choix, mais aussi l'égalité entre tous les hommes, donc la solidarité si l'on applique le commandement nouveau « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; cette égalité est clairement exposée par l'Apôtre : « Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Grec; il n'y a plus ni esclave, ni homme libre; il n'y a plus l'homme et la femme; car tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ. »

 

Le libre-arbitre du chrétien est en fait l'expression de la liberté offerte par Dieu à l'homme, mais cette liberté est en fait une voie, une ouverture sur un chemin où l'homme peut trébucher, car plus il avance, plus il est libre dans son choix et dans son engagement, devant toujours se questionner sur son devenir. Le libre-arbitre du chrétien est abandon à Dieu et non pas abandon par Dieu, mais il est surtout liberté et conscience, ce qui le distingue du libre-arbitre social qui s'il soumet aussi aux commandements d'une loi, n'est pas régi pas l'Amour de Dieu, donc plus imposé que librement choisi, le libre-arbitre chrétien pouvant aller jusqu'au refus de Dieu, alors que celui de la société est conçu pour éviter tout refus de la société. Ceci est fondamental. La liberté de l'homme est en fait, depuis la faute d'Adam, finie et faillible, l'homme pouvant refuser le projet d'Amour de Dieu. Elle le rend surtout responsable de ses actes, dans la mesure où ces actes sont volontaires, tout acte directement voulu (étant) imputable à son auteur.

 

Pensons ici à la Vierge Marie, Mère du Christ. Marie a été, est une femme consciente de ce qu'elle risque -surtout au regard de son époque- et de ce qu'elle fait, et elle l'accepte en totale liberté. C'est par la liberté absolue de son don à Dieu que Marie est devenue la plus parfaite des créatures de Dieu. Par la liberté de son « Oui », Marie est tout à la fois l'intercession avec Dieu et la sublimation de notre humanité; elle est le modèle absolu pour l'homme car elle est elle-même humaine, créature parfaite et immaculée, mais non déesse. Comme nous le rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique, « par son adhésion entière à la volonté du Père, à l'oeuvre rédemptrice de son Fils, à toute motion de l'Esprit Saint, la Vierge Marie est pour l'Église le modèle de la foi et de la charité. »

 

Tant la liberté du chrétien que l'égalité entre les hommes, proclamées tout au long des Évangiles, mais aussi dans l'Épître aux Galates, tant les principes d'Amour, de Foi, d'Espérance et de Charité, ont des conséquences fondamentales sur l'approche chrétienne, car ils sont les fondements même de la vie du chrétien.

 

Pour en revenir strictement au propos, tout ce que l’on peut dire, par delà la parole d’Aristote selon laquelle l’homme est un animal politique, c’est, toujours selon Aristote, que l’homme est un animal raisonnable, ce qui d’ailleurs n’est en rien antinomique au Christianisme, puisque le Verbe, logos, donc raison, s’est fait chair ! Le terme « animal » est ici utilisé dans le sens d’être biologique, d’être vivant, d’être animé. Cette définition est en apparence « pacifiante », rassurante, mais, à la réflexion, elle se révèle inquiétante et interrogative puisque les rapports en l’homme ne sont pas forcément de tout repos entre l’action et la pensée ; d’ailleurs, dans le Confiteor, le chrétien ne reconnaît-il pas à chaque fois qu’il a péché en pensée, en parole, par action et par omission, bref admettant ce permanent conflit entre l’action et la pensée ?

 

Maintenant, si l’on cherche des définitions plus existentielles, en particulier dans le domaine de l’anthropologie culturelle, si l’on cherche à définir uniquement à partir de gestes qui traduiraient l’humain, on peut trouver des réponses, mais là encore partielles, notamment avec l’outil et la sépulture.

 

L’homme n’est pas l’être qui utilise des outils ; il est des animaux qui en usent… Par contre, l’homme est l’être qui conçoit, invente et fabrique des outils, qui, face à la matière, transforme l’obstacle en moyen, qui se sert de la matière pour dominer la matière. L’homme est en quelque sorte un Prométhée qui invente l’outil, même si cette possibilité est, pour le Chrétien, offerte par Dieu avec son « Dominez la Terre » !

 

L’homme est aussi l’être qui enterre ses morts, l’être qui a le sens du sacré. C’est Antigone sacrifiant sa vie pour le respect dû aux morts, Antigone refusant que l’on considère l’homme comme un être seulement profane, comme un simple objet dont l’on peut se servir ! L’homme, c’est donc la piété du sacré ! Et mêmes les plus athées, les plus agnostiques des hommes ont un certain sens du sacré, ne serait-ce qu’avec la glorification des droits de l’homme, ou même de l’homme lui-même !

 

Nous avons donc ici deux manières, non exclusives, d’appréhender le monde, ces deux manières faisant partiellement l’homme : l’usage et le sacré, l’homme étant à la fois celui qui use et celui qui respecte ! Mais le problème de l’humain est encore plus vaste, puisque ce problème est celui du questionnement de l’homme sur lui-même, et ceci est exclusif de l’idéologie puisque l’idéologie serait justement de dire que l’homme n’est que… On peut certes dire que l’homme n’est que raisonnable ; il est possible de construire bien des hypothèses sur l’affirmation de l’homme raisonnable ; on peut dire que l’homme n’est qu’homo faber, que prométhéen ; on peut bâtir des idéologies plus ou moins séduisantes mais toujours séductrices, tentatrices… Mais l’homme est aussi, ce que l’on oublie parfois consciemment, l’être du sacré, même s’il n’est pas que l’être du sacré. En effet, à partir du sacré oubliant la matière, on ne peut tomber que dans des dégradations, dans des succédanés du sacré en refusant de voir le monde où l’on vit, en refusant de voir ce qu’il y a de critique dans la vocation prométhéenne de l’homme ! Et, dès lors on retombe dans l’idéologie ! C’est pourquoi le Chrétien distingue bien les deux mondes, les deux royaumes, tout en maintenant une passerelle entre eux ! L’idéologie n’est en fait qu’une substitution/compensation à et d’un manque !

 

Pour en finir avec les idéologies, on peut finalement leur distinguer deux caractères. Prises chacune en elles-mêmes, les idéologies sont toujours systématiques, apportant des réponses toutes faites et des certitudes. Mais elles sont aussi des provocations au conflit, à la guerre, car elles dénoncent toujours, contredisent toujours une autre idéologie, et ce parce que toute idéologie est rigide par nature !

 

Bref, ce qui est humain n’est jamais simple ; on trouve certes toujours dans l’humanité de quoi nourrir une idéologie, mais celle-ci ne sera que partielle, partiale, nécessairement confrontée conflictuellement, négative ! L’homme doit donc dépasser l’idéologie, toute forme idéologique de pensée afin de retrouver son sens d’humain…

 

La pensée humaniste n’est donc positive que dans la mesure où elle est critique. Donc, contrairement à ce que l’on affirme depuis la Renaissance, la véritable pensée humaniste n’est pas rassurante et sécurisante, mais bien au contraire critique, critique radicale de toutes les idéologies !

 

Et, par là même, la pensée catholique est humaniste lorsqu’elle est positive… Elle l’est parce que le Catholique est septique… Il l’est au sens antique du terme car il admet son ignorance face à certains mystères divins, face à certains mystères terrestres… Il reconnaît qu’il peut être victime d’illusions de ses sens et de son esprit – l’œuvre du « Malin » - tout en admettant les différences individuelles entre les hommes… Il est sceptique parce qu’il sait être soumis au di allêlôn tel que le définissait Pyrrhon d’Elée… Mais il est aussi sceptique au sens moderne du mot en ce sens qu’il admet que la connaissance sensible de chaque individu dépend de son être, de son environnement et de sa culture. Il faut se rappeler que, selon le Diallèle, on ne peut démontrer la valeur d’une chose – et en particulier de la raison – qu’en s’appuyant sur cette même chose ; même si Pyrrhon développa sa pensée à partir d’une erreur, celle selon laquelle nul ne sait ce qu’est le bien en soi, il est possible de faire un parallèle entre le diallèle et la réalité du mystère de la Foi chrétien. L’homme chrétien est en lui-même, par delà son unicité et son irremplaçable, ambivalent, car partagé entre Foi dogmatique et raison sceptique, entre acceptation du message divin et soumission au mystère divin… Sans cette ambivalence qui ouvre voie à la métaphysique tant haïe aujourd’hui – donc à Dieu, à la critique et à la vérité –, Thérèse d’Avila, Thomas d’Aquin, Jean de la Croix seraient-ils des auteurs chrétiens ? Ils sont tous enfants de la Foi, mais aussi enfants de la raison, cette combinaison entre Foi et raison – au sens de Kant – étant l’essence même de la Foi chrétienne, même si dans cette Foi chrétienne l’élément raison semble effacé par l’élément Foi, alors même que le Christ est Verbe, logos, donc raison incarnée ! Le mystère de la Sainte Trinité n’est-il pas en fait la meilleure expression de cet équilibre parfait entre Foi et raison, le Père, le Fils et le Saint-Esprit étant une seule et même personne car le Père engendre le Fils et car l’Esprit Saint procède du Père et du Fils ?

 

Développons maintenant autour d’un exemple, celui de l’économie… Il faut un discours humaniste de l’économie au service de l’homme… Or, ce discours est aujourd’hui avant tout idéologique. En effet, dire qu’il faut une économie au service de l’homme, c’est ouvrir à tous les artifices de la rhétorique, à toutes les idéologies, à toutes les démagogies, à tous les détournements !

 

Il est vrai qu’aucun concept économique ne s’abstient d’une référence à l’homme. Ainsi, le travail sans les travailleurs ne serait qu’une abstraction ! De même, le désir et le besoin sans le consommateur ne sont qu’abstractions ! Pourtant, l’homme est l’être qui travaille, tout comme il est l’être qui désire, et pas seulement par besoin naturel, mais aussi par décision, par emportement ! L’économie ne serait donc a priori que le jeu, sérieux, entre le travail et le désir… Mais, il n’est pas de travail sans sujet laborieux, et si le travail est un concept abstrait dans sa définition, le travailleur est lui bien concret !

 

Le lien entre le travail et le travailleur est donc fondamental, tout comme le désir – je ne parle pas ici du désir de Dieu – n’a aucun sens sans un être désirant, étant le sentiment que ce que nous avons de vie matérielle, biologique et spirituelle – au sens non forcément du divin – n’est jamais complet, que l’on en attend autre chose qui serait le moyen de satisfaire à une sorte de frustration intérieure. L’excès, le gaspillage ne sont que des sentiments humains, et les supprimer serait peut-être totalement plus qu’inhumain a-humain !

 

Le désir et le travail n’ont de sens que par rapport à l’homme… Et on constate que les théories économiques sont à la fois purement économiques, mais aussi en dehors de l’économie pure puisqu’évoquant des désirs, donc des notions subjectives ! L’économie serait donc bien plus que l’économie !

 

Au fond, et c’est peut-être là l’essentiel dans ce que nous allons développer, l’homme adulte n’est jamais de plain-pied avec lui-même, et ce parce qu’il existe toujours une espèce de déséquilibre de tension entre des polarités différentes qui font l’homme, qui font que l’homme ne s’accord jamais totalement avec lui-même, ce qui impose la question du surnaturel, du sacré ! De même, les théories économiques ne sont jamais une, mais plurielles, étant le plus souvent à la fois des politiques, des visions de la société et des thérapeutiques ! Elles ne sont donc jamais des théories économiques pures, et l’on a toujours au travers d’une théorie économique une certaine vision de l’homme…

 

L’important n’est-il pas alors de poser la question suivante ? L’important n’est-il pas dès lors de chercher à savoir si les humanismes sont des économies ? Et, si ils le sont, s’agit-il d’humanismes idéologiques, de concepts clos ou d’une vérité humaine dans ce qu’elle a de dramatique et d’existentiel ? Voilà peut-être les vraies questions à se poser !

 

Pour rester simple, prenons l’exemple des grands débats du libéralisme et du socialisme.

 

Il y a des libéralismes… Certains sont optimistes, d’autres sont pessimistes… Sont optimistes ceux qui posent que de l’économie sortira forcément un bien et que la concurrence, tout comme la liberté du marché, sont dirigés par une main invisible qui fait que, chacun cherchant son positif individuel, finira bien par le trouver, finira par trouver le bien… Il y a aussi un libéralisme pessimiste, à la Malthus (rappelons en passant que Marx polémiquant contre Malthus affirmait qu’il n’y avait pas un homme de trop, sauf Malthus lui-même), qui dit que l’homme est l’ennemi de l’homme, que la démocratie galopante est nuisible, que l’explosion est inévitable ! Mais, par delà cet optimisme ou ce pessimisme, il faut noter que nous sommes toujours en présence d’une sorte d’idée de l’homme, que l’homme reste à la base du monde… Et, pour voir cette idée de l’homme dans sa vérité, il faut la soustraire à tout dogmatisme, et transformer ce qui est présenté comme dogme en une interrogation. C’est ce refus qui fonde l’ultralibéralisme et induit sa condamnation…

 

Au fond, les théories sont une valeur pour l’humanisme, et ce dans la mesure où elles interrogent l’homme. L’homme se demande ainsi s’il est possible que, chacun cherchant son propre bien pour en rester à cette dimension basse, cette recherche individuelle aboutisse nécessairement à un consensus… La réponse à cette grave question peut rendre l’économie encore plus tragique si Malthus avait raison, car cela reviendrait à pouvoir affirmer que l’homme est l’ennemi de l’homme, qu’il faudrait empêcher l’homme de se conquérir… Or, il est impossible de dire à la fois que l’homme est une valeur suprême et qu’il est son propre ennemi ! Il y a donc véritable interrogation… Même si l’on veut réduire le libéralisme à une idéologie pessimiste, il pose une interrogation forçant à terme à poser l’approche optimiste comme probabilité ! L’homme s’interroge sur l’homme !

 

On pourrait de même analyser le socialisme, car l’humanisme transforme des théories closes en des investigations ouvertes. On peut ainsi dire que vis-à-vis du socialisme le propre de l’humanisme critique est de transformer une théorie close et systématique, bref une idéologie, en des questions… Le socialisme pur propose dogmatiquement la suppression de la propriété individuelle, pensant que cela aurait valeur de libération pour l’homme ; nous sommes ici indubitablement et littéralement face à une pensée idéologique, car proposant un moyen unique aboutissant à une solution totale qui se veut seule et totalement rassurante. On retrouve là les caractères mêmes de l’idéologie puisqu’il y aurait utilisation par un pouvoir d’Etat de ses moyens délégués d’une doctrine permettant de fortifier, de justifier et de conforter son seul pouvoir.

 

Mais, défaire une idéologie n’est pas synonyme de réfutation de toute ses composantes, car pour pouvoir réfuter une idéologie il faut finalement pensée d’une manière pareillement idéologique. Et, ce qu’il y a de critiques valables dans le socialisme – du moins en le rattachant à l’histoire et non pas au seul communisme athée – c’est qu’il y a eu un moment dans l’histoire du travail où la machine a remplacé l’outil, ce qui posait un double problème humain. Quand l’homme se sert de l’outil, il n’est pas l’esclave de l’outil ; par contre, lorsque l’outil devient machine, cette machine ne peut être asservie par l’homme, tout comme elle ne peut être asservie par elle-même sans l’intercession d’un homme, d’où des  problèmes… Par ailleurs, lorsqu’il s’agit d’un outil, le travailleur peut le posséder alors qu’il faut un capital, privé ou d’Etat, pour posséder la machine, l’utilisateur de la machine n’étant plus en situation de domination vis-à-vis du travail. Ces questions sont de vraies questions !

 

Par conséquent, transformer les théories dogmatiques du libéralisme pur et du socialisme pur en vraies questions est nécessaire, car ce sont des questions sur l’homme… On peut dire que cela n’est pas sans conséquences politiques, puisque ce n’est pas une méthode pour renvoyer dos-à-dos ces théories. Poser ces questions, c’est admettre ce qu’il peut y avoir de positif, c’est faire des choix, s’engager, prendre parti ! Donc, les relations entre des théories apparemment opposées sont possibles, peuvent ne plus être conflictuelles et idéologiques, et ce dès lors que l’on accepte – tout en la discutant, certes – la morale de l’autre, la possibilité d’existence de la morale de l’autre. Si au contraire on pense que le socialisme n’a pour sens humain que d’inquiéter le libéralisme, et le libéralisme d’inquiéter le socialisme, on a alors soit une économie toute socialiste contre l’homme, soit une économie ultralibérale tout autant contre l’homme !

 

Il existe pourtant une voie médiane, certes difficile et coûteuse (pas forcément en termes financiers), mais finalement humaniste, donc démocratique au sens d’ouvert. Il ne s’agit pas de trouver un centrisme mou, mais au contraire de s’engager…

 

Pour en finir avec l’économie, on aurait tout aussi bien pu analyser brièvement la théorie des crises, car si l’économie industrielle moderne n’est pas nécessaire de crise ou en crise, si la crise n’est pas la vérité, il n’est pas possible de nier qu’il existe des crises touchant dans l’économie l’homme et son humanité.

 

Quelques réflexions pour finir…

 

Il faut bien admettre qu’il existe une sorte de génie humain (l’humain étant donc conçu animalité, âme et conscience, donc finalement corps, âme et esprit … donc chrétiennement tout simplement…) à transformer les obstacles en moyens. L’homme se questionne, mais il cherche et trouve des réponses ! Il y a des obstacles, mais il ne suffit pas de proclamer qu’ils n’existent pas pour les résoudre, pour les supprimer ! De même, le conflit, la crise n’est pas la solution pour résoudre, pour abattre ces obstacles, et ce même si le conflit est une réalité fondamentale de l’homme ; ce conflit doit être dialogue et non pas affrontement/destruction !

 

Ce que la démocratie apporte au génie de l’homme, ce qu’elle a de positif, c’est de ne pas refuser ces obstacles, ces conflits, mais au contraire d’admettre la pluralité, de tenter de faire de la pluralité une richesse, un moyen d’unité, c’est de transformer l’obstacle en moyen. Mais, dès lors qu’elle l’oublie, elle a beau porter le nom de démocratie, ce n’est plus une démocratie, tout comme cet esprit démocratique peut se retrouver dans ce que nous appelons aristocratie – et non oligarchie ou encore monarchie – et non pas tyrannie -…

 

Il faut donc avoir la foi, et pas que la foi en Dieu, mais aussi la foi dans le génie humain, car nous avons besoin de ces deux fois pour faire face aux immenses problèmes qui se posent aujourd’hui à nous. Comme le disait Maurice Zundel : « Si l’homme ne veut pas se sauver, (…) rien ni personne ne pourra le sauver ! » Mais recourir à la foi n’est pas facile, car cela impose un engagement, donc prendre ses responsabilités au lieu de se laisser porter par la facilité du cocooning, du prêt à penser, des spiritualités kleenex, libre-service ou encore globalisatrices… L’homme est libre, mais aussi responsable, comme Dieu lui a demandé de l’être dès la Genèse !

 

L’humanisme critique peut sembler négatif… Il peut sembler être un tout… Or, il est positif, il n’est pas tout car dépassable par chacun ! Lorsque l’on pose les problèmes d’une manière honnête, ce qui est en théorie la grande ambition de la philosophie, on trouve toujours l’homme, l’homme irremplaçable, sa destinée individuelle, mais aussi sa destinée collective, avec la grande question : l’homme pour quoi faire ? Le défi est d’accorder destinée individuelle et destine collective, irremplaçable de l’homme et irremplaçable de l’humanité, car on ne peut refuser l’un sans l’autre, même s’il y a permanente contrariété…. L’homme est toujours aux prises avec des antinomies, avec des contrariétés… L’option ultime de l’homme ne peut donc être que le désespoir ou l’espérance, le tragique du désespoir fondant une contradiction pour laquelle il n’y a pas de solution, l’optimisme de l’expèrance qui ouvre de multiples voies… C’est ce dernier choix qui est celui du Chrétien, celui de l’espérance, même sur terre, même imparfaite sur terre, parfaite dans la Cité de Dieu !

 

L’espérance face au désespoir proposé par le monde lorsque l’on est uniquement matériel est la seule réponse possible, mais elle n’a de sens que par rapport à la Foi, et l’homme sans foi ne peut être que désespéré car perpétuellement déçu !

 

C’est là peut-être le point ultime des interprétations de l’homme, celui de l’homme qui se trouve à la fois à un point d’arrivée et à un point de départ… Or, l’homme n’est pas un résultat incohérent et disparate, ou alors l’existence même de l’homme serait absurde ! Et c’est là qu’il faut une Foi, mais cette Foi ne doit pas se vouloir idéologie, indépassable, globale, car il y a un ordre supérieur, un étant absolu et indépassable mais inconnaissable humainement qui donne les raisons de croire, donc les raisons de la Foi, celles de se dépasser, d’agir, de prendre ses responsabilités !

 

Lorsque l’on parle de Foi de l’homme et de foi en l’homme, nous ne sommes pas dans une rhétorique vide mais au contraire au cœur de notre humanité plurielle ! Nous sommes face à la pensée la plus forte, la plus vivante, la plus concrète ! Et nous reprendrons ici la formule admirable de Kant : « Tu dois, donc tu peux ! » C’est là le vrai sens de l’homme sur terre, et non pas uniquement dans la Cité céleste ! C’est ce que Dieu a voulu en créant l’homme comme sommet de Sa Création…

 

Donc, ou bien l’homme accepte de s’humaniser et d’humaniser le monde, ou bien le monde court à sa perte, l’humanisation du monde imposant de préserver ce même monde, véritable don de Dieu…

 

Etre humaniste, c’est en fait refuser les fluctuations, les hésitations… C’est se dire et dire aux autres : « Tu es désigné, nous sommes désignés… »

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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