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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 15:22

Avant même d’évoquer une quelconque notion, il nous est nécessaire d’insister sur certains éléments de vocabulaire. En effet, il y a très souvent confusion dans le langage courant entre trois pratiques scientifiques, certes voisines, mais néanmoins distinctes : l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie. Il est donc nécessaire en préalable à toute présentation, même sommaire de l’anthropologie, de bien définir chacun de ces vocables.

L’ethnographie est la base de travail de l’anthropologue. Il s’agit du travail sur le terrain, de l’observation pure et simple. Bref, l’ethnographie, ce sont les faits, rien que les faits ! Cette notion a commencé à émerger véritablement au XIXèmesiècle, même si certains auteurs anciens, tel Hérodote d’Halicarnasse, peuvent être qualifiés d’ethnographes avant l’heure. Et pas toujours besoin d’aller très loin pour trouver ces faits ; ainsi, l’une des sources les plus surprenantes, mais finalement les plus logiques, de l’ethnographie française est elle constituée par les rapports de Gendarmerie, y compris par la simple analyse du vocabulaire et des tournures de phrase qu’ils contiennent. Pour sa part, l’ethnologie est une science, une science de l’interprétation ; elle consiste en l’élaboration de discours et d’analyse sur une société donnée, tenant compte des données de l’ethnographie. Quand à l’anthropologie, objet de la présente leçon, elle est la science du comportement en général, son but étant finalement d’en apprendre plus que sur l’autre sur nous mêmes….

Mais, du fait même de cette approche du nous, la principale difficulté à laquelle se heurte l’anthropologue tient en l’influence de l’ethnocentrisme. En effet, même à son insu, l’observateur ou l’analyste influence tout phénomène qu’il observe. Ainsi, un ethnographe peut-il très facilement perturber, de par sa seule présence ou de par ses propres attitudes, la vie sociale d’une ethnie ; de même, l’anthropologue peut être amené à interpréter selon des critères propres à sa société ou à son éducation des faits sociaux qui lui sont externes. Il faut donc toujours chercher lorsque l’on aborde l’anthropologie à se débarrasser de son propre conditionnement, celui-ci pouvant, de par son inobjectivité inévitable, déformer l’observation et l’interprétation. Et Dieu sait si l’ethnocentrisme a eu dans l’histoire des conséquences négatives, ne serait-ce que sur les populations elles-mêmes – acculturation (processus ou phénomène par lequel un groupe humain assimile tout ou partie des valeurs sociales ou culturelles d'un autre groupe humain), mythe du cargo, etc…-, ou encore sur la positionnement de l’homme européen vis-à-vis d’autres civilisations – idées de barbarie, de racisme, etc…-. Mais, il ne faut pas cependant se dépouiller totalement de sa propre identité, car, face à la diversité des sociétés humaines, il faut toujours trouver un équilibre, l’acculturation pouvant être due à une ouverture trop rapide sur un monde autre, et ce dans les deux sens, y compris le rejet de sa propre société ! Et c’est pourquoi, depuis 1920, il est de plus en plus tenu compte de l’inconscient en anthropologie, car celui-ci influe en permanence sur les attitudes, et c’est cette prise en compte qui a donné lui à l’émergence de la grande théorie actuelle, celle du structuralisme.

Et puisque nous parlons de sociétés, le vocabulaire utilisé en anthropologie n’est-il pas déjà un jugement de valeur a priori ? On parle ainsi, pour les sociétés différentes des nôtres, de sociétés primitives – ou premières -, archaïques et traditionnelles. Pourtant, chacune de ces notions correspond à un stade et à une attitude ethnologique. Ainsi, la société primitive est-elle la conception la plus générale, et la plus éloignée de notre modèle sociale, même si elle tend aujourd’hui à disparaître au profit de l’idée de société première, du fait du caractère péjoratif porté par le mot primitif. Société archaïque revêt à peu près le même sens, et ce vocable est lui aussi de plus en plus abandonné, mais pour une autre raison ; il est en effet lié aux théories de l’évolutionnisme social et induit tout à la fois une notion d’infériorité et une notion de progression selon le seul modèle occidental. Et c’est pourquoi on utilise principalement aujourd’hui la notion de société traditionnelle, c’est-à-dire de société basée à la fois sur la tradition et sur la permanence. Cette notion, beaucoup plus juste, et surtout plus neutre, permet d’étudier ainsi des sociétés existant jusqu’au sein même de nos sociétés occidentales, et ce à la fois dans le temps et dans l’espace.

Arrivons en maintenant aux grandes théories anthropologiques. Il est patent qu’à de rares exceptions près, dont Hérodote d’Halicarnasse ou encore Las Casas avec sa Leçon sur les indiens, rien n’a été fait en la matière jusqu’aux XVIIème/XVIIIème siècles, et ce tant en ethnologie qu’en anthropologie. Et cela est compréhensible en ce sens que le désir de comprendre l’autre, ou du moins de l’analyser, est né des grandes périodes de colonisation, le plus souvent, bien évidemment, à des fins politiques et/ou pratiques. Peu de sentiment ou de volonté purement scientifique dans les premières approches de la science anthropologique…

C’est donc le refus de voir l’autre qui a prévalu pendant longtemps.

Pour prendre l’antiquité, force est faite de constater que la société antique est avant tout une société bloquée, ce qui peut surprendre certains, notamment lorsque l’on pense à Rome qui avait absorbé politiquement de nombreux peuples, parfois forts éloignés sur le plan culturel. Ceci peut cependant se comprendre en ce sens que cette absorption était avant tout politique et économique, et non pas culturelle ou religieuse, ce qui explique qu’hors les guerres – très nombreuses – il y eu finalement assez peu d’ethnocides. Et il est d’ailleurs savoureux de constater que si il y a eu un grand phénomène d’acculturation dans l’antiquité – et encore de manière assez partielle – celui-ci concerna Rome elle-même, Rome étant acculturée par la Grèce. Comme le disait Horace, la Grèce a colonisé son vainqueur !

Il y avait en fait fort peu d’intérêts à l’étude et à l’observation des sociétés, tant que celles-ci restaient soumises et productives… Néanmoins, comme cela a déjà été dit, un grec, Hérodote d’Halicarnasse, aura été le premier ethnologue de l’histoire, car, dans ses observations rapportées dans L’Enquête, il n’a jamais introduit de jugements d’ordre moral, notant le vécu ordinaire, s’intéressant au discours et au geste, signalant lorsque certains faits qu’il rapporte n’ont pas été constatés par ses yeux ou démontrés par des sources dignes de foi. Malheureusement, Hérodote n’eut pas de continuateurs, ce qui fait que nos sources externes relatives aux sociétés de l’antiquité sont assez faibles ou très ponctuelles. Rome elle-même n’a pas donné lieu à une réelle anthropologie, malgré l’immensité et la durée de son imperium. Et seuls deux auteurs latins nous proposent des informations proches des sciences qui nous intéressent ici. Le premier est Jules César, avec La guerre des Gaules, où il  apporte des observations, notamment sur le système matrilinéaire de certaines peuplades gauloises ou germaines, bref le système matrilinéaire celte ; le second est Tacite, avec son ouvrage De la Germanie. Mais ce furent plus des auteurs historiques, voire même apologétique dans le cas de Jules César, que de véritables scientifiques.

Arrivons en maintenant au Moyen-Âge. On peut constater que la période courant du IVème au IXème siècle aura été une vaste période d’acculturation entre les populations romaines, romanisées et celtes, d’un côté, et les populations dite barbares d’un autre. Ceci allait donner naissance à une culture mixte, celle du Moyen-Âge chrétien, culture cimentée par le christianisme. Mais cette acculturation devait déboucher sur un blocage total vis-à-vis de l’autre, d’où le Moyen-Âge féodal qui, sociologiquement, peut se définir par une rétractation sur soi-même, ainsi que par une forte influence de l’Église, seul ciment social réel.

On trouve cependant quelques attitudes contraires à cette attitude de renfermement, et en particulier avec l’épisode des Croisades, même si leur influence fut limitée. En fait, la seule influence réelle des Croisades aura été un renouvellement du christianisme aux XIIème et XIIIème siècles, avec un passage du théocentrisme au christocentrisme, d’où une certaine humanisation de la religion. On peut aussi relever l’existence des voyages de Marco-Polo dont le retentissement fut important, même si il est à déplorer dans la relation de ces voyages l’introduction de passages pour le moins farfelus destinés à fasciner le lecteur, d’où l’impérieuse nécessité d’une certaines prudence lors de la lecture de ces relations.

C’est avec la Renaissance que devait s’amorcer un changement. Il y a amorce d’un changement d’attitude par rapport à l’autre, par rapport à celui qui est différent. Et la, on peut en trouver une raison concrète, bien matérielle : la colonisation, qui allait entraîner des rencontres et l’établissement d’échanges réels, même si ils ne furent pas toujours équilibrés, avec des gens autres, des gens différents. Au contact de ces civilisations inconnues, il allait se produire un changement des attitudes mentales, poussant la pensée à s’orienter plus vers l’exploration du monde concret que vers des finalités métaphysiques. Il y a dès lors essor scientifique au sens moderne du mot. Bien évidemment, cette transformation des modèles de pensée allait induire à une diminution partielle de l’influence de l’Église en politique, même si cette influence reste réelle, et plus encore, mais plus à terme, à la rupture de cette Église, avec l’épisode de la Réforme.

Pour l’homme de la Renaissance, le sauvage, l’homme de ces terres nouvellement découvertes, apparaît sous des traits contrastés et sous une image fausse ; il y a superposition de l’assimilation de ces populations à des animaux fabuleux et de l’idée du bon sauvage. On peut repenser ici à ce que l’on appelle aujourd’hui la querelle de Valladolid ! Ce bon sauvage serait en fait le reflet d’une époque primitive de l’humanité, celui de l’Âge d’or ; ce serait l’homme à l’état de nature, voire même d’avant le péché originel, bref un homme meilleur ! Mais cette image du bon sauvage, chère aux humanistes, est différente de celle qu’en a l’Église ; pour l’Église, le bon sauvage est le sauvage converti, et ces sauvages seraient des hommes ayant mal évolué, même si ils ne sont pas perdus car ayant la possibilité de se convertir. En effet, pour l’Église d’alors, la seule base de référence est encore la tradition léguée par les Écritures saintes, et plus particulièrement en l’espèce l’interprétation des textes de l’Ancien Testament. C’est ainsi que se développe une idée de migration de peuples, des tribus juives ayant pu passer en Amérique du sud. Mais même l’Église est divisée sur ce point, étant pour partie tenante d’une idée évolutionniste, pour partie tenante d’une attitude comparatiste.

Tout ceci allait aboutir à l’établissement d’une hiérarchie très stricte entre les peuples. Ainsi, plus il existe de différences entre les populations rencontrées et l’Occident, plus ces populations sont considérées comme ayant mal évolué, et donc comme décadentes. On distingue ainsi les proches de l’homme blanc et les autres. Néanmoins, il ne s’agit pas encore d’une théorie à proprement parler raciste puisque le sauvage n’est pas condamné à cette fatalité : il y a un échappatoire, celui lié à la perte de sa spécificité ethnique par la conversion au christianisme. Il y a donc condamnation, mais assortie d’une possibilité de conversion ! C’est ceci qui est à l’origine de beaucoup des syncrétismes sud-américains, c’est-à-dire de ces mélanges de christianisme et d’anciens cultes toujours vivants.

Dans tous les cas, ce dialogue avec et sur les sauvages fait qu’il y a à la Renaissance coexistence d’une multitude d’images du dit sauvage : le sauvage supérieur des philosophes, le sauvage moyen de l’Église, le sauvage inférieur, assimilé à un animal, du peuple. Toutes ces perceptions ont elles disparu totalement de nos jours ?

Le XVIIème siècle ne connaîtra qu’une simple accentuation de certains phénomènes. En effet, la multiplication des voyages et des explorations devait faire apparaître une diversité des cultures plus grande que celle prévue, ce qui allait avoir pour conséquence une nouvelle baisse de l'influence de l'Église en anthropologie, par annihilation de la théorie de la migration de tribus juives vers l'Amérique du sud. La diversité humaine sera désormais plus expliquée par des conditions matérielles que par des concepts historiques et/ou religieux; et c'est dans cet esprit nouveau qu'allaient émerger des théories nouvelles, telle celle des climats chère à Montesquieu. Sans en trouver les causes, on se met en fait en quête des raisons de la diversité humaine. Malgré tout, il n'y a pas de modification de la théorie du sauvage, si ce n'est que les hommes du XVIIIème siècle croiront de plus en plus en l'idée de sauvage comme état antérieur de l'homme civilisé. Ce sera la naissance de la théorie de l'évolutionnisme. Dans tous les cas, c'est à partir du XVIIIème siècle que l'on commencera véritablement à chercher à découvrir l'autre, même si la science ne sera pas toujours présente dans cette démarche.

On aura ainsi, dans cette recherche de l'autre, existence d'une période pré-scientifique qui s'étendra en gros du début du XVIIIème siècle à la moitié du XIXème siècle. Si il y a toujours une vision fausse de l'homme, cette vision ne débouchera cependant plus sur l'idée de dévaluation du sauvage, l'idée dominante étant celle de l'évolution.  Cette évolution serait due au climat et à l'environnement naturel, ou encore au temps - différents types d'individus se succédant avec le temps -, les deux facteurs étant parfois associés. L'idée centrale reste cependant que le sauvage n'est plus - ou du moins moins - dévalué, car selon ces théories nouvelles le sauvage ne sera plus un sauvage dans le temps; les occidentaux auraient été des sauvages dans le passé, la civilisation actuelle n'étant pas, en contrepartie, l'aboutissement de l'évolution humaine. Il y a donc avec le XVIIIème siècle émergence de l'idée de progrès de l'humanité, mais d'un progrès linéaire, finalement quasiment prédéterminé. La conclusion de cette vision est simple : il est inutile de chercher à convertir le sauvage, sa condition étant liée à l'évolution. On remarquera que cette idée d'évolution est antérieure au transformisme de Lamarck et à l'évolution de Darwin…

Cette période préscientifique aura aussi été dominée par l'attrait de l'exotisme, avec par exemple la mode des chinoiseries, donnant ainsi l'occasion à deux auteurs importants de s'exprimer : Voltaire et Rousseau.

Voltaire, farouche partisan de l'évolutionnisme, allait surtout travailler sur les indiens du Canada. Néanmoins, ses recherches présentent le grave défaut d'avoir été réalisées non sur le terrain mais au travers de seuls témoignages écrits, plus ou moins véridiques. Pas d'observation directe sur le terrain, pas de témoignages émanant de scientifiques... Selon Voltaire, la diversité des cultures et des sociétés humaines serait la représentation d'une série de clichés, clichés représentant chacun l'une des différentes phases de l'évolution de l'homme, cette succession de clichés étant la preuve de l'évolution des sociétés. Donc, par introduction du facteur temps, le sauvage n'est plus le barbare. Cependant, cette théorie, séduisante au premier abord, surtout pour des hommes du XVIIIème siècle pétris des Lumières, n'avait ni base réelle, ni expérimentation sur le terrain.

Rousseau allait reprendre ce thème du sauvage différent du barbare, tout comme d'ailleurs l'a fait bien plus tard Claude Lévi-Strauss. Selon Rousseau, il était nécessaire de retrouver l'état de nature - l'homme est bon alors que la société corrompt -, état ayant existé avec l'Âge d'or, mythe d'ailleurs présent dans la plupart des cultures soit dit en passant. Rousseau allait ainsi décrire les sociétés les plus primitives comme étant celles connaissant le vrai bonheur, prenant ici l'exemple des indiens caraïbes. Ce primitivisme, cette image idyllique mais simpliste, était une image interprétée et non pas totalement inventée, tirée par exemple de l'idée alors répandue que le sauvage est avant tout un oisif. Cette idée sera reprise bien plus tard, mais sous une autre forme, par Karl Marx faisant du capitaliste un sauvage par nature oisif et profiteur.

Malgré leurs limites, ces deux visions allaient faire que désormais le sauvage n'est plus considéré comme étant un inférieur à l'homme blanc. Il y avait eu élimination de l'un des principaux facteurs de l'ethnocentrisme par l'instauration du concept de respect de l'homme et des cultures. L'homme n'est plus unique mais pluriel, et l'anthropologie allait chercher à analyser cette diversité. L'évolutionnisme et le primitivisme qu'il induit allait de fait marquer le début de l'ère moderne de l'anthropologie, celle-ci étant fille des idées du XVIIIème siècle.

Plusieurs théories allaient dès lors voir le jour, dans la foulée de l'évolutionnisme et du primitivisme. Elles allaient dès lors se partager le champ des investigations et de la recherche en anthropologie, la démarche tendant à devenir de plus en plus rigoureuse, donc scientifique.

On distinguera ainsi trois grandes écoles au XIXème siècle : l'école diffusionniste, l'école historiciste et l'école évolutionniste. Cette trinité des écoles sera aussi une caractéristique du XXème siècle avec l'école fonctionnaliste de Malinowski, le structuralisme, et l'adaptation de la théorie marxiste à l'analyse des sociétés primitives. On peut d'ores et déjà dire que l'école marxiste allait inverser l'analyse, partant du contemporain que l'on cherche à plaquer à l'ancien ou à l'autre, étant ainsi seulement un nouvel aspect de l'évolutionnisme, les sociétés primitives étant si peu adaptées à une vision marxienne que les auteurs s'attachèrent à présupposer ce qu'aurait penser Marx pour rendre leur théorie cohérente. Aujourd'hui, on distingue encore une trinité d'écoles avec les néo-marxistes, les dynamistes ou néo-structuralistes, qui sont partisans du rétablissement de l'histoire dans le structuralisme, et les néo-culturalistes, qui sont partisans d'un retour au mythe du bon sauvage.

Revenons en quelques mots sur quelques unes de ces écoles.

Le diffusionnisme cherchera avant tout à expliquer la diversité humaine. Son explication sera spatiale et géographique, et selon ses tenants il existe de grands centres d'innovation ayant apporté découvertes et mentalités à des populations moins dynamiques. La diversité culturelle serait ainsi due à l'existence de résistances à l'acculturation. Mais si cette théorie permet d'expliquer certains cas elle n'est pas généralisable. Néanmoins, on retrouvera des traces du diffusionnisme dans la géopolitique.

Pour sa part, l'école historiciste de Franz Boas estimait que toutes les populations ont une histoire, ce qui est vrai et marque un réel progrès dans la perception anthropologique. Il y a introduction d'un facteur chronologique, différent du temps tel que conçu aux siècles antérieurs. Cette théorie a été reprise il y a peu avec l'émergence de l'ethnohistoire. En fait, si cette vision n'avait pas émergé plus tôt, ce fut surtout dû à un manque de sources, car il y a très souvent existence d'une tradition orale fragile où l'histoire est déguisée sous la forme du mythe, ce qui fait qu'il faut d'abord retrouver l'histoire cachée avant toute interprétation. L'une des grandes difficultés de l'ethnographie et de l'anthropologie est ainsi l'étude et l'analyse de l'histoire des peuples sans écriture. En l'absence d'écrits permettant de conserver la mémoire, il faut donc, tant pour la société elle-même que pour l'observateur extérieur, contrôler de manière rigoureuse la transmission de la tradition. Et là, l'étude des écoles et des sociétés secrètes, comme par exemple celle des Griots en Afrique est fondamentale, chaque lignage s'étant attaché un certain nombre de ces derniers.

L'évolutionnisme allait cependant dominer le XIXème siècle, marquant un certain recul d'avec celui de Voltaire et de Rousseau. Il y avait en fait retour à certaines des théories de l'Église, sans cependant le caractère - ou plutôt le fondement - religieux, d'où un pseudo-racisme. Pour les évolutionnistes, l'homme évoluerait du moins bien au mieux, mais les peuples colonisateurs sont représentés comme étant les seuls à la pointe de l'évolution et du progrès. On introduit donc la notion non plus de progrès mais de sens du progrès, et le mieux serait ainsi pour le sauvage de se civiliser selon le modèle de l'homme blanc.

Cet évolutionnisme culturel, qui induit donc un certain racisme, était né de l'évolutionnisme scientifique de Darwin et de sa théorie de la sélection naturelle, Darwin précisant même que c'était cette sélection naturelle qui fait que c'est l'homme qui a le mieux développé les sociétés, car étant faible physiquement. On devrait donc parler pour être exact non pas de l'évolutionnisme mais des évolutionnismes. Par exemple, Bachhofen et McLennan se sont intéressés à l'organisation parentale, distinguant trois stades : la promiscuité primitive, la filiation matrilinéaire - qui est différente du matriarcat - et la famille moderne. Rappelons que selon Radcliffe-Brown (1924), le matriarcat est une société où la descendance, l'héritage, la succession se font par la lignée des femmes, où le mariage est matrilocal, ce qui signifie que le mari vient habiter la maison de sa femme, et où l'autorité sur les enfants est exercée par les parents de la mère. À noter que le troisième élément peut manquer dans certaines sociétés matriarcales

De même, l'anthropologie juridique allait naître d'un évolutionnisme avec Summer-Maine selon qui la différence entre les sociétés primitives et les sociétés civilisées serait liée à une différence entre le système des statuts - primitif et lié à la recherche de l'identité - et celui du contrat - civilisé et basé sur la recherche de l'initiative individuelle. De même John Lubbock et son analyse des critères religieux des sociétés, analyse dont on retrouve quelques traces dans les travaux de René Girard. On notera que ces diverses visions de l'évolutionnisme ont elles aussi marqué la géopolitique.

Il y aura enfin eu une analyse anthropologique fondée sur les seuls critères économiques et technologiques, cette analyse étant la source majeure de Karl Marx. Ainsi, selon Morgan, il faudrait distinguer successivement trois phases :

(1) la sauvagerie, où les gens vivent de chasse, de pêche, de cueillette… C'est l'époque des chasseurs-collecteurs… C'est le communisme primitif ;

(2) la barbarie, où il y a domestication des animaux, création de l'agriculture, de la métallurgie, de la famille patriarcale. C'est l'apparition de la propriété tribale ou clanique;

(3) la civilisation, qui est la période des grandes découvertes, de l'écriture, de la poudre, de l'électricité, de la vapeur… Il y a apparition de l'État, de la propriété privée, de la famille monogamique… Cette analyse reste aujourd'hui encore la forme la plus courante de l'évolutionnisme.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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