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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:10

Jules César s’est toujours voulu comme le porte-parole des populares, et, à ce titre, il a réalisé une œuvre sociale très considérable. Sur le plan politique, il s’est toujours proclamé comme défenseur de la plèbe et de la république… Mais la question qui se pose est de savoir s’il fut sincère ? Pourquoi César chez les populares, d’autant plus qu’il est issu d’une grande famille, remontant selon la tradition jusqu’à Énée lui-même ? Tout simplement par tradition familiale, mais aussi poussé par un sentiment de justice, celui-ci étant à la base de son action sociale qui semble sincère. Ainsi, il estime que les populares sont indispensables à son succès par réalisme, même s’il ne veut pas abaisser la plèbe, ni même s’y abaisser, sa vision de l’humanité étant très simple : celle-ci est divisée en deux camps, celui de ceux qui obéissent et celui de ceux qui commandent !

Jules César n’aura finalement, à sa grande époque, effectuée que deux courts séjours à Rome, le premier entre mai et octobre ~46, le second entre septembre ~45 et mars ~44. Pourtant, il allait fortement marquer Rome à l’occasion de ces deux passages, y accomplissant une grande œuvre sociale, réalisant des réformes répondant aux vœux des populares, c’est-à-dire du parti populaire au sens large. Il va ainsi décider d’une réduction des dettes publiques et privées, imposer un moratoire pour les petits loyers, loyers ayant été multipliés par 100 entre ~125 et ~75, et mettre en place diverses mesures d’assistance envers les plus pauvres. Et, dans ce cas, il semble bien que César soit un anti-démagogue, et au contraire très pragmatique.

Il ramène ainsi les primes à l’oisiveté et les distributions gratuites à la plèbe de 320.000 à 15.000 bénéficiaires, réduisant donc les bénéficiaires de l’aide sociale  de manière extrême, passant ainsi d’environ la moitié à moins de 3 % de la population assistée et oisive ; mais il ne le fait qu’à Rome, en faveur des citoyens de la ville elle-même, et le plus souvent contre les non romains. Pour ce faire, il multiplie les assignations de terres, soit à titre individuel, soit en créant des colonies - telles Arles et Narbonne -, l’oisif devant désormais travailler, tout en étant propriétaire d’un bien et d’outils que lui donne l’État pour travailler… Ces assignations bénéficieront également aux vétérans de César et de Pompée, qui, trouvant difficilement à se recaser dans la vie civile après vingt années de service, vont trouver de quoi subsister, tout en devenant de facto une sorte de rempart pour Rome. Toujours est-il que, rien qu’en Italie, ce seront environ 100.000 propriétés nouvelles qui seront créées… De même, César va être préoccupé par la dénatalité, et pour lutter contre ce fléau, il décide de ce que l’on pourrait appeler les premières allocations familiales, avec l’attribution gratuite de terres prélevées sur le domaine public aux pères de trois enfants… Enfin, César engagera des politiques de grands travaux qui, elles aussi, assureront de l’emploi et aidera à la construction de l’idée de grandeur de Rome par les grands ouvrages induits, dont certains sont toujours exceptionnels…

Néanmoins, César reste toujours un soldat, et il va avantager l’armée dont il est le chef, aider ses anciens soldats, ce qui lui permettra d’ailleurs de soigner sa popularité auprès de ces derniers tout en s’assurant d’une base sociale favorable. Il va ainsi, outre la distribution des terres, augmenter les soldes, augmenter les effectifs, favoriser certaines promotions, distribuer des récompenses… De même, il entendra toujours flatter le peuple en lui offrant des fêtes incessantes et en le grisant des succès des conquêtes… Car César se méfie de la plèbe et de ses emportements, et l’on pourrait dire qu’il est un populiste pour le peuple mais sans le peuple ! Il faut contrôler cette plèbe au maximum, notamment en la flattant, en lui faisant croire que c’est elle qui dirige, toute mesure étant effectuée au nom du peuple et au nom du seul intérêt général…  En fait, toute l’action de César est fondée sur une propagande, celle-ci devant développer l’idée d’un César défenseur de la plèbe et de la Res Publica face aux nantis, face aux oisifs, face aux étrangers…

Revenons en à l’histoire ! Si l’on s’en tient à l’imagerie d’Épinal, avec César il y a lutte armée entre César et le Sénat. Dans les faits, il y a lutte entre deux armées personnelles, celle de César, soutenue par la plèbe, et celle de Pompée, soutenue par l’aristocratie ! Et, dans ce combat, la force de César aura été d’affirmer qu’il était là pour libérer l’État romain de la domination des oligarques – je n’ai pas dit des énarques, mais… - et pour défendre la Res publica contre les menées intérieures et extérieures, et, de ce fait, il se défie du Sénat qu’il cherche de plus à déqualifier aux yeux de l’opinion, en particulier en dénonçant des corruptions plus ou moins réelles, mais laissant toujours des doutes dans les esprits ! De plus, lorsque le Sénat lui rappelle la loi, la constitution, le droit, César invoque sa dignitas qu’il lie toujours à la cause du peuple dont il se fait le champion, affirmant que, même lorsqu’il viole le droit, il ne fait fait que travailler pour libérer le peuple … et le Sénat de Rome de la tyrannie que quelques oligarques et d’oisifs ne voulant pas travailler pour mieux vivre aux crochets du petit peuple des travailleurs et des soldats, constituant le parti des optimates, c’est-à-dire de l’oligarchie sénatoriale et de leurs partisans, alors même que le Sénat est très divisé – une Bande des quatre avant l’heure ? - ! Dès lors, le césarisme, forme particulière du populisme, sera une volonté d’identification du peuple romain et de César ! « Je suis le peuple, donc j’ai tous les droits ! » Autarcie, flatterie, idée de grandeur, lien au peuple, dénonciation d’ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, ainsi de suite… sont les ciments de la politique de César qui, démagogique en apparence, est en fait très pragmatique, du moins pour son temps, le modèle de César n’étant en rien transposable aujourd’hui, bien que certains, tel le Front National, semblent en avoir fait leur fond de commerce !

Dans sa Vie des douze Césars, Suétone estime d’ailleurs que César aurait été avant tout un anti-démocrate, la république étant pour ce dernier un vain mot dont il faut cependant se servir car il parle à l’âme du peuple. Une preuve supplémentaire en serait que  César s’est toujours voulu être un chef charismatique, allant même jusqu’à proclamer : « Mes paroles sont des lois. », cette dernière phrase suffisant à mes yeux comme démonstration !

Mais dès lors, comment César a t-il pu succomber aussi facilement à un complot, ne pas l’envisager ? En premier lieu, il juge qu’il n’a pas à prendre de précautions au simple motif qu’il est indispensable à la république, ce qui se révéla d’une certaine manière vrai avec les guerres civiles qu’il pressentait après sa mort, même si la république était vidée de son sens par son œuvre… Il était si rempli du sentiment d’être le sauveur de la patrie qu’il ne voyait pas qui pourrait lui en vouloir, son statut de pacificateur et de stabilisateur faisant que tous ne pouvaient que lui vouloir du bien. Le tout est renforcé par son sentiment d’incarner Rome. De ce fait, il a confiance dans le Sénat, son ennemi, alors qu’il se méfie du peuple, son soutien ! Paradoxe ! Et alors qu’il est gardé dans les rues de Rome, il va sans armes et sans gardes au Sénat ! Quelle pusillanimité !

Proche donc des populares, même si l’idée de parti n’existe pas véritablement dans la Rome républicaine, celle de clientèle étant plus juste, César est un démocrate émancipé pensant que les masses ont le droit à la justice, justice sans laquelle rien de solide ne serait possible. Mais, pour détruire l’idée de justice, alors même que les aides « aux oisifs » étaient une forme de solidarité sociale et alors même que le droit romain est une réalité protégeant vraiment le citoyen, César va dénoncer les sénateurs et toutes les autorités romaines comme corrompues, comme ayant cherché à avilir le peuple, comme l’exploitant par l’attribution de droits commerciaux aux cités conquises, et plus encore comme corrompant le peuple par les campagnes électorales ! Faisant siennes ces revendications, permanentes depuis les Gracques, César va relancer l’institution des tribuns, leur décentralisant certains pouvoirs, notamment de police ! Et le pire, c’est que César semble sincère, qu’il y croit, qu’il ne trahira jamais ces principes pensant servir la démocratie et l’intérêt général !

Mais comment dès lors concilier cet idéal démocratique et son règne de monarque absolu ? En effet, César est un monocrate absolu qui recherche la popularité, le contact du peuple. La réponse apportée par Napoléon III trouvant chez lui les idées de souveraineté populaire et de représentation nationale est erronée, car César n’a jamais créé d’Assemblée populaire, de référendum ou de quelconque contre-pouvoir, même si son côté plébéien est indéniable. César est en fait un démocrate affichant un mépris absolu envers les institutions et les traditions républicaines qu’il trouve dévoyées et ne servant qu’à servir des intérêts particuliers, tout en les maintenant pour la forme. Car César vide les institutions (comices, magistratures, Sénat) de toute réalité et de toute signification, les réduisant à l’état d’organisations traditionnelles de Rome – et non de la république – soumises au chef porte-parole du peuple qu’il se veut et se croit ! Mais l’idée ne se retrouve pas que chez lui, car Cicéron, l’un de ses opposants, tout en restant républicain pense qu’il faut rajeunir la constitution républicaine en mettant à sa tête un chef unique et fort, le princeps ! Mais la conception césarienne est toute autre, car il est un monocrate populaire, un monarque s’appuyant sur un fondement démocratique qu’il réduit à la seule dimension d’héritage ! Comme les Gracques, César veut ramener le sénat au seul rôle de conseil du souverain, et comme eux il veut réaliser une réforme agraire pour rendre la terre à ceux qui la travaillent, lutter contre la pauvreté en prenant aux nantis ce qu’ils volent au peuple, donner du travail en réalisant des grands travaux…. Et César de se poser comme le seul défenseur de la démocratie face aux oligarches, face au Sénat, à l’administration, aux magistrats, etc…

César soumet les institutions et les corps intermédiaires ! Certes, les comices continuent à se réunir, mais elles ne font plus qu’entériner les volontés du dictateur. Des associations existent ? Il faut les soumettre car elles sont dangereuses, d’où la soumission à un régime d’autorisation préalable qui les mets sous la dépendance absolue du pouvoir, les seules autorisées étant finalement celles destinées à louer et à servir la gloire de César ! Les magistrats, tant judiciaires que publics, sont désormais désignés par César qui de plus, pour détruire leur prestige, les multiplie, diluant encore plus les fonctions pour mieux contrôler le pouvoir ! La Rome de César est sur-fonctionnarisée, ce qui favorise les petits avantages individuels, mais détruit l’indépendance du pouvoir populaire !  Enfin, le Sénat, déjà porté de 300 à 600 membres par Sylla, compte désormais 900 membres, les 300 nouveaux étant choisis par César ; de plus, le Sénat perd toute attribution financière, ainsi que le contrôle des provinces et des frontières qui se voit attribuer à des gouverneurs nommés par le dictateur… On ne fait que substituer des oligarques représentant le dictateur à des oligarques certes, mais représentant le peuple et la volonté populaire ! On supprime au nom du peuple l’élection aux fonctions politiques intermédiaires ! Et ainsi de suite, le fonctionnaire se substituant à l’homme politique !

Et de nombreux indices démontrent bien le dédain de César pour toute institution républicaine. Ainsi, lorsqu’il apprend la mort d’un consul en ~45, il convoque les comices centuriates et les obligent à élire un consul dont le mandat ne sera valable qu’une seule journée, celle du 31 décembre ! Cicéron trouvera cela ridicule, et César se servira de cette élection pour déconsidérer encore plus la fonction ! De même, face au Sénat, César reste dédaigneux, cherchant à l’infiltrer et à le contrôler par des fonctionnaires à sa solde. Ainsi, Cicéron, l’un des plus anciens des consulares allait recevoir des lettres émanant de princes étrangers le remerciant et remerciant le Sénat pour leur avoir attribué des honneurs ; mais nul au Sénat ne le savait, César ayant décidé seul au nom du Sénat !

César n’a donc de cesse que d’annuler ou que de ridiculiser les pouvoirs des organes politiques, afin de les poser comme faisant partie d’une idée et d’une constitution politiques dépassées. Avec César, l’idée de représentation populaire ou nationale n’existe pas, et la république est vidée de son sens et de sa substance, ne devenant plus qu’un faux semblant qu’il sera facile d’abattre ! Le plan de César est donc de longue haleine !

César n’est pas un vrai démocrate ! Certes il défend les principes réclamés par le peuple par conviction et par réalisme, mais il le fait aussi et avant tout dans son intérêt personnel ! Car il savait qu’après l’épisode de Sylla – qui, lors de sa « guerre sociale » priva le Sénat de pouvoirs -, les sénateurs et les magistrats lui marchanderaient son pouvoir, lui imposant au minimum des contrôles et des limites ; donc, pour contrer le Sénat, il a besoin du soutien de la plèbe, ce soutien lui permettant de justifier de l’exercice unique et autonome du pouvoir ! C’est pourquoi, après la conquête, il s’est toujours efforcé de renforcer son audience dans la plèbe, de la flatter, d’y acquérir un surcroît d’imperium. César, jouant avec la souveraineté populaire, se joue de cette même souveraineté puisque sa fin est que le peuple doit lui conférer tous les privilèges, tous les commandements, et plus encore lui abandonner le monopole de la loi à son profit exclusif, certes dans l’intérêt général, mais…. César a donc compris que la démagogie de façade, que le populisme, que la plèbe étaient les tremplins les plus sûrs vers les pleins pouvoirs. Pourtant, il est sincère ! Dans ses actes, il se posera réellement comme le protecteur de la plèbe, comme le guide du peuple, mais à quel prix ?

César a confisqué le pouvoir avec l’appui populaire qui souhaite un protecteur face aux oligarques, aux aristocrates, aux nantis, aux oisifs, aux barbares, …, rêvant d’un retour à une époque où tout le monde était décideur… Mais César allait détruire l’idéologie démocratique, en bon héritier des Gracques, en bon héritier d’une idéologie romaine voulant qu’un seul capte le pouvoir, et comme le pouvoir est entre les mains du Sénat, il  faut détruire ce Sénat ! César invente le césarisme démocratique qui est la conjonction d’un pouvoir personnel appuyé sur le peuple, d’une volonté monarchique dissimulée derrière un fondement populaire, et d’une monocratie à fondement populaire. D’ailleurs, il n’y a même pas de parti césariste officiel, même si des structures de soutien sont fondées dans les populares, César se voulant comme échappant au régime des partis, et toute sa politique consistera, dans le cadre et la vision qui précède, à briser la combinaison aristocratie/élection/clientélisme  pour tenter d’organiser les citoyens en un groupe fidèle au seul souverain.

Analysons maintenant la tentation monarchique – au bas mot – de César. Sa machination, entamée lors du franchissement du Rubicon dans la nuit du 11 au 12 janvier ~49 en violation des lois, était préparée à l’avance, car tout était mis en place sur le plan logistique et populaire en cas d’échec, et car il invoquera le fait qu’il n’a jamais demandé à être salué comme roi ou comme monocrate par le peuple et par les consuls. Il a donc une excuse toute trouvée à invoquer en cas de proclamation d’une royauté, s’il le juge bon… Il est le sauveur de la patrie face aux puissants, et s’il a violé la loi c’est contraint et forcé…

En fait, le rêve de César aurait été de juxtaposer aux lauriers de l’imperator le diadème oriental, car, pour lui, l’intérêt supérieur des romains commandait qu’il fut désigné explicitement comme roi par ses sujets. De plus, il avait consulté les Livres sybillins, et il y aurait lu que l’oracle affirmant que les Parthes ne pouvant être vaincus que par un roi il se devait d’être roi puisque devant mener campagne contre les Parthes ! L’influence des voyantes n’est pas nouvelle ! César était résolu à faire passer un senatus-consult de forme sur cette réforme, et c’est à cette fin qu’il avait ordonné une réunion du Sénat pour les ides de mars – le 15 mars ~44 -, devant partir en guerre contre les Parthes le 18 du même mois. Il se sent poussé vers son rêve royal par la force du destin dont il ne serait que l’objet. De même, son oncle Orelius Cotta avait officiellement proposé l’attribution de ce titre de roi à César.

Là s’affrontent deux interprétations. La première serait qu’avec son accession à la royauté, César n’aurait voulu que tester les sentiments du peuple. L’autre serait qu’il aurait toujours démontré avoir voulu refuser la royauté. Vient à l’opposition de la seconde le fait même qu’il ait convoqué le Sénat… Dans tous les cas, il est évident que César a toujours rêvé de l’idéologie impériale, le refus du titre de roi ne s’y opposant pas, car César rêvait plus au basileus hellénistique qu’à l’ancien rex romain… Car l’influence hellénistique est indéniable sur la pensée de César, de plus très impressionné par la légende d’Alexandre le grand. Pour ce faire, il ne lui manque que deux attributs : le titre officiel et l’hérédité ! Et de nombreux indices démontrent que César voulait les deux !

Pour ce qui est de l’hérédité, il faut se souvenir qu’à l’issue de la bataille de Munda, le 15 mars ~45 où il devait écraser les troupes de Cnaeus Pompée, il se fait décerner par le Sénat le 14 janvier ~44 le titre d’imperator transmissible à sa descendance, ainsi que ceux de consul et de dictateur. De même, il réclama au Sénat la nomination de l’un de ses fils comme pontife. Par ailleurs, en ~45, lorsque des patriciens sont nommés au Sénat, César fait rajouter sur la liste son petit neveu, Caïus Octavius, le futur Auguste, l’adoptant et en faisant son héritier, celui-ci n’étant pas malgré la légende Brutus mais Octavius !

Pour ce qui est du titre de roi, souvenons-nous qu’à l’issue de la bataille de Thapsus les 6 et 8 avril ~46, où il vainquit le lieutenant de Pompée Metellus Scipio et son allié Juba de Numidie, César laissa sans réagir ses soldats l’acclamer lors de son triomphe aux cris de « Tu seras roi si tu fais bien ; si tu ne le fais pas, tu ne le seras pas. ». De même, dès son premier accès à la dictature, la population romaine ne désignait plus César comme dictateur mais sous le titre de roi. Le titre royal apparaît ainsi comme le couronnement nécessaire au régime politique nouveau…

Pourtant, César allait résister dans un premier temps à la tentation d’aller trop vite. Ainsi, lorsque le 26 janvier ~44 est appelé roi lors des féries latines d’Albe, il répond : « Je ne m’appelle pas roi mais César ! » ; de même, au lendemain de sa proclamation à la dictature à vie le 14 février ~44, il refuse le 15 février la couronne royale qui lui est proposée à l’occasion de la cérémonie des lupercales. En fait, ce refus est plus tactique qu’autre chose, car il se veut plus que roi : il se veut maître de Rome, mais aussi du monde, donc empereur ! De plus, son rêve n’est pas celui d’une restauration de l’ancien rex romain, tout comme il ne veut pas copier les institutions hellénistiques qui l’inspirent pourtant… Il veut rétablir la tradition des rois de Rome … et d’Albe, pour bien montrer sa légitimité historique ! Et, déjà, il avait adopté leurs manteaux et hautes bottes rouges ; déjà, il s’était fait couronner de feuilles d’or, reprenant la tradition royale étrusque ; il s’était fait attribuer la dictature annuelle – puis à vie -, cette dictature étant une résurgence de la tradition albine ; il coiffe la couronne de lauriers, de tradition romaine ; enfin, il porte sur sa toge des bandes blanches et sur sa tête un diadème, reprenant ainsi les traditions royales hellénistiques. César se veut roi universel et cela se retrouve dans les symboles dont il s’affuble, surtout pas rex romain, d’où ce refus de la couronne romaine ! César est en fait la combinaison d’une monarchique populaire, d’une monarchie théocratique – ou plutôt cosmique -, d’une monarchie œcuménique universelle – là encore cosmique – et  enfin d’une monarchie autocratique. La dimension populaire ayant déjà été développée, insistons sur les trois autres.

La dimension monarchie théocratique semble inspirée par les royaumes hellénistiques. Ainsi, à l’instar d’Alexandre le grand et des épigones, César avait fondé à Rome un culte impérial. Cinq mesures le démontrent :

-          le Sénat décide qu’il siégera désormais dans un fauteuil doré, symbole divin ;

-          deux statues de César sont érigées aux Rostres, lieu symbolique de la puissance romaine ;

-          il siègera désormais, alors qu’il n’est pas tribun, parmi les tribuns – d’où le mot tribune - lors des jeux. Or, les tribuns sont inviolables de par la volonté des dieux ;

-          un mois de l’année portera son nom, le mot de juillet, et les serments devront être faits selon la formule : par la volonté de César ;

-          des monnaies sont frappées à son effigie.

Plus qu’un héros, César apparaît ainsi à la population comme un dieu, d’autant plus qu’il y a création d’une flamine de Jupiter Julius pour le représenter. César est Jupiter sur terre ! Ce mythe se prolongera après sa mort puisqu’il sera inhumé dans le pomerum, c’est-à-dire dans l’enceinte sacrée de la cité… César est donc plus qu’un maître ou qu’un dictateur ; il est, de son vivant, vénéré comme un dieu. Mais sa religion reste romaine, César se rattachant ainsi à la tradition romaine qui permet de diviniser, mais après leur mort, certains héros ! De plus, César insiste sur sa généalogie qui le fait descendre directement de Vénus, donc de Jupiter, le père des dieux, et il use de cette ascendance pour se faire proclamer Père de la patrie, Parens patriae, alors même que ce titre n’appartenait qu’au premier roi, à Romulus le fondateur de la ville ! Cette monocratie théocratique s’appuie enfin sur le charisme du chef…

Par ailleurs, César emprunte à Alexandre l’idée d’une monarchie œcuménique et universelle, rêvant de diriger un empire regroupant toutes les terres habitées et connues. Il fait de cette idée à l’origine hellénistique, et en se servant de Polybe, une idée romaine. Pour cela, il invoque ses conquêtes : la Grèce, l’Espagne, la Tunisie, les Gaules, certains germains, … Et, le jour de sa mort, sa volonté était d’aller combattre les Parthes, derniers réels adversaires de la puissance de Rome, cette conquête devant parachever son œuvre, paré du titre de roi….

Enfin, la monarchie césarienne est une monarchie autoritaire, en ce sens qu’elle reste fondée, malgré le fondement officiellement populaire, sur la force ! Se fondant sur l’idéologie de l’imperator, César entend fonder un régime militaire, et, comme tous les grands chefs populaires de Rome, il fait passer l’ordre équestre au deuxième rang pour privilégier l’infanterie, et ce pour deux raisons : il se sent fantassin dans l’âme ; l’infanterie est d’essence populaire ! De même, il crée une milice paramilitaire à son service à partir de certains de ses anciens… D’ailleurs, tout son pouvoir est militaire puisqu’il est obtenu par des combats contre l’autorité légale et légitime de Rome, grâce à une armée fidèle et efficace. César, si critique envers le clientélisme des sénateurs, se crée et utilise à volonté une clientèle militaire, bien plus dangereuse puisque détenant la force et le pouvoir de contrainte, d’autant plus que les militaires sont très souvent chargés de l’ordre public et de la sécurité intérieure… Toute son œuvre le démontre ! César, dans cette œuvre, se veut le cerveau qui pense la guerre, le chef dont les victoires justifient toutes les prétentions, celui qui dispose de prérogatives politiques exceptionnelles. Et, pour ce faire, il parle de lui à la troisième personne. C’est l’idée qu’il présente et cherche à imposer ! De même, lorsqu’il prononça l’éloge de Pompée, il devait énumérer toutes les qualités faisant le grand capitaine, qualités qu’il s’attribuera notamment dans sa Guerre des Gaules : - la science militaire ; - le mérite personnel ; - l’application aux affaires ; - l’activité dans l’entreprise ; - le prestige ; -l’honneur ; - le bonheur ; - la promptitude dans l’exécution ; - la sagesse dans les prévisions ! À remarquer qu’il s’agit là de l’exacte déclinaison des qualités que se prête Jean-Marie Le Pen !

On remarquera que la monocratie césariste ne laisse aucune place à la démocratie. Ceci est normal en ce sens que la république romaine elle-même n’a jamais été véritablement un démocratie au sens moderne. Malgré des tentatives démocratiques, Rome est plus une méritocratie, ce qui n’interdit donc pas la circulation des élites, même si les postes sénatoriaux sont bloqués depuis le IVème siècle. Il y avait bien eu la Loi des douze tables, la réforme des Gracques, l’œuvre de Marius, mais jamais, et par l’action même de la plèbe utilisée par certains potentats, la démocratie vraie ne put s’établir dans la Rome antique. Malgré tout, des éléments de démocratie – très modernes pour l’époque qui, ne l’oublions pas n’était pas très ouverte à l’idée de liberté -, existaient dans le régime constitutionnel romain. En premier lieu, l’idée que le populus, assemblé dans les comices, détenait la souveraineté, ce qui est partiellement vrai lorsque l’on sait que les comices élisaient les consuls, mais inexact lorsque l’on s’aperçoit qu’il existait quatre comices alors que, par exemple, l’ecclesia athénienne était une, même si elle coexistait avec l’aréopage, équivalent du Sénat romain. Ensuite, les assemblées n’ont pas l’initiative des lois, celle-ci revenant à un magistrat, mais comme celui-ci est le plus souvent élu… Enfin, le droit de veto des tribuns de la plèbe avait un caractère sacré et leur intercessio pouvait donc s’opposer de manière absolue à toute décision du Sénat ; il est d’ailleurs curieux de constater que ce sont les Gracques, pourtant se réclamant de la plèbe, qui allaient supprimer ce droit de veto populaire ! S’opposent par contre à l’idée de démocratie trois faits. Tout d’abord, le peuple romain n’a jamais existé au sens athénien, étant à la fois plus et moins, la notion de clientèle prévalant à Rome. Ensuite, la démocratie n’était possible, avec les moyens de l’époque, que dans une petite cité, et en aucun cas dans une Urbs s’étendant à une bonne partie du monde connu ; d’ailleurs, Athènes elle-même a connu des difficultés en la matière, même avec seulement 30.000 citoyens. Mais, l’important est que Rome n’a jamais connu de réelle idée démocratique, même si l’idée de cosmopolis était très avancée, très moderne pour l’époque ; mais, comme nous l’avons écrit dans les sections précédentes, Polybe était un grec venu comme otage, alors que Cicéron était un penseur romain hellénisé… À la décharge de César, il est donc possible de dire que seule une monarchie à base à la populaire et aristocratique est possible à Rome, bref, le régime mixte dont parle Polybe…

Le césarisme allait échouer avec la mort de César, mais il allé déboucher sur bien pire ! Mais cet échec est apparent, car si Brutus et les autres conjurés ont obscurci le sens de César de l’absolutisme, ils n’allaient pas empêcher le développement du mythe de Jules César. La plèbe et les vétérans allaient, par delà sa mort, rester fidèles à César, Antoine continuant à le faire parler – dans un sens favorable à sa personne par l’intermédiaire des Papiers -, alors qu’un culte de César, déjà émergeant, allait éclater. En juillet ~44, à l’occasion des Ludi victoriae cesaris, une comète allait apparaître dans le ciel. César était dans les astres ! César était bien un dieu ! Dès lors, les conjurés ne pouvaient plus rester à Rome, même Cicéron, car ils s’étaient opposés à la volonté des dieux, car ils avaient tué un dieu ! Cette idée de divinité allait d’ailleurs être très largement utilisée par les populares qui espéraient, en invoquant César, reprendre sa lutte contre l’aristocratie et contre le Sénat. Mais si la divinisation réussit, si le Sénat fut détruit, cela ne supprima pas l’aristocratie, bien au contraire !

De même, l’échec n’est qu’apparent, car si César n’appartient qu’à son temps, le césarisme devint un phénomène intemporel, servant de base à l’établissement d’une mystique monarchiste ! C’est d’ailleurs là qu’il y a disjonction d’avec Napoléon Bonaparte, celui-ci rejetant toute idée de mystique, même si ceux qui le mirent sur le trône, notamment les Francs-maçons, se fondaient eux bien sur une mystique !

 

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