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3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 10:11

S’étant toujours opposé à la théologie scolastique, et tout particulièrement à saint Thomas d’Aquin, il est bien évident que Luther ne pouvait pas rejoindre la doctrine catholique du péché originel qu’il accuse d’avoir été pervertie justement par les scolastiques. Par contre, il s’inspire de saint Augustin pour établir sa propre doctrine du péché originel, ou plus exactement de ce qu’il appelle la déchéance originelle. Il reprend ainsi à saint Augustin certaines de ses vues pessimistes sur la condition de l’homme déchu, mais, lui-même étant pessimiste, on en arrive à une vision encore plus sombre que la vision augustinienne. Il identifie ainsi le péché originel à la concupiscence, et il enseigne la permanence de ce péché, dans son intégralité, chez le baptisé.

Luther donne une définition du péché originel : Qu’est ce donc que le péché originel ? D’après les subtilités des théologiens scolastiques, c’est la privation ou le manque de justice originelle… Mais, d’après l’Apôtre et la simplicité du sens chrétien, c’est la privation entière et universelle de rectitude et de pouvoir (pour le bien) dans toutes les énergies tant du corps que de l’âme, dans l’homme tout entier, homme intérieur et homme extérieur (Luther, Commentaire sur l’Épître aux Romains). Il insiste donc sur la corruption intégrale de l’homme déchu, et, dès lors, il estime que la concupiscence a tout envahi chez l’homme déchu, ce qui induit la négation de tout libre-arbitre, d’où sa célèbre formule : Être déchu, l’homme n’a pas de liberté pour le bien ; être fini, il n’a aucune liberté ! Il reprendra sa théorie - dite du serf-arbitre - lors de sa controverse de 1525 avec Érasme, réaffirmant avec force la corruption irrémédiable de la nature humaine déchue et la mort du libre-arbitre, qu’il limite au boire, au manger, à engendrer, à commander. Le libre-arbitre, donc l’homme n’intervient donc en rien dans le processus du Salut, donc avec la Grâce : La volonté de l’homme n’est pas libre ; (…) elle est esclave du péché et de Satan !

Calvin n’aura pas eu une vision très différente de celle de Luther, s’il n’est qu’il parle de franc arbitre au lieu de libre-arbitre : L’homme est moralement dépouillé du franc arbitre et misérablement assujetti à tout mal.

Il faut aussi savoir que Luther rejette du canon l’Épître de Jacques, alors même que c’est ce texte qui permet aux catholiques de démontrer l’importance des œuvres. Luther n’admet donc pas [Jc 2, 14-26], et notamment le si important [Jc 2, 14] : À quoi bon, mes frères, dire qu’on a de la foi, si l’on n’a pas d’œuvres ? La foi put-elle sauver dans ce cas ?

Ce que l’on peut reprocher à Luther, c’est d’avoir éliminé de lui-même une partie du Nouveau Testament – car il rejette aussi l’Épître de Jude – pour faire coller sa doctrine qui, effectivement, sans cette Épître, et en ne se fondant que sur les Épîtres aux Hébreux et aux Romains peut coller ! Mais le canon est un tout, et ne se limite pas au seul saint Paul ou à son école. Même certains passages des Évangiles viennent contredire Luther, et même certains passages de l’Épître aux Romains !

Les conséquences de cette vision du péché originel sont simples :

⑴ la portée du baptême n’est pas totale ;

⑵ la justification de l’homme n’est possible que par la seule Grâce ;

⑶ l’homme est indépendant de son Salut, seul Dieu le prédestinant à être sauvé ou non, sans que l’homme le sache et sans que ses œuvres ne puissent assister la Grâce ;

⑷ le sacrement de réconciliation est inutile !

Le Concile de Trente, lors de sa session V, a précisé, contre Luther, que le péché originel ne doit pas se confondre avec la concupiscence qui n’est qu’un penchant au péché, marquant une nature certes déchue, mais non pas irrémédiablement corrompue, justement de part la mort et la Résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ ! Par le mérite de Jésus-Christ, et ce même si le péché originel est transmis à tous les hommes qui naissent privés de la justice originelle, les hommes en sont lavés par le baptême. Le baptême ne laisse donc aux hommes que la concupiscence – qui ne se confond dès lors plus avec le péché originel -, concupiscence contre laquelle ils devront lutter, lutte qu’ils peuvent gagner moyennant la Grâce de Dieu !

Comme l’a écrit le Père Sesboüé (in : Nouvelle revue théologique, tome 109, n° 1, janv.-févr. 1987, pp. 25-26) : Nous avons une conception différente du statut de l’homme pécheur dès l’origine. Selon la dogmatique protestante, l’homme est radicalement corrompu par le péché, au point qu’en lui l’image de Dieu est détruite. L’homme est tellement écrasé par le péché qu’il semble être devenu incapable d’être intrinsèquement justifié. Dans les commentaires de l’Épître au Romains le chapitre 7 est privilégié par rapport au chapitre 8 : l’un décrit l’homme tombé, l’autre celui d’un homme libéré par l’Esprit et devenu création nouvelle. La dogmatique catholique, à l’aide de la distinction entre nature et grâce, maintient en l’homme les capacités radicales de sa nature créée, même si celle-ci est profondément blessée.

Toute la doctrine du Salut, toute la doctrine de la justification va donc dépendre de ces visions différentes de la faute d’Adam, pour reprendre l’expression du Concile de Trente qui qualifie le péché originel…

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Théologie
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