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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 17:15

Au contraire des tenants de l’économisme, les libéraux revendiquent l’autonomie du pouvoir politique. Les théories libérales sur la nature du pouvoir politique se caractérisent en fait par un élément commun et fondamental : le refus d’expliquer le pouvoir politique par référence exclusive aux forces de production. Et, même lorsqu’ils admettent l’existence de catégories dirigeantes contrôlant l’appareil de l’État, les auteurs libéraux ne se rallient pas pour autant à une explication économique, et ce contrairement à une idée reçue ! La distinction sociale tient en fait pour cette école en un phénomène complexe et équivoque qui ne dépend pas seulement, ni même principalement, de la place occupée dans le processus de production.

 

L’analyse libérale du pouvoir se décompose donc en deux affirmations distinctes :

 

-          l’appareil étatique est autonome par rapport aux systèmes socio-économiques, tout comme il est autonome des systèmes religieux ou de croyances. Il obéit à des lois spécifiques, trouvant en lui-même son propre principe de fonctionnement ;

 

-          l’appareil étatique occupe une place prépondérante dans la société, et c’est lui qui modèle par ses décisions et ses actions l’ensemble de l’évolution sociale, et ce là encore a contrario d’une idée reçue…

 

Ces deux éléments sont bien entendu étroitement liés. L’État peut exercer une fonction d’arbitrage dans la société puisque, étant neutre et indépendant, il se trouve apte à transcender et à dépasser les antagonismes sociaux. C’est en fait lui qui structure la société civile et crée les phénomènes de domination.

 

Pour l’analyse libérale, les caractéristiques de l’ordre économique ne dépendent pas de l’évolution des rapports de production mais de facteurs essentiellement politiques. Les auteurs anciens, Platon, Aristote et Montesquieu en tête s’étaient efforcés de décompter à leurs époques les règles politiques en fonction de certains traits distinctifs, et de comprendre les raisons de la dégénérescence des régimes politiques. Aujourd’hui, les auteurs libéraux ont une plus grande compréhension des phénomènes étatiques en les situant dans un schéma d’évolution globale sociale ; mais, dans ce schéma, les facteurs économiques ont un rôle limité ! Pour les libéraux ce qui fait le pouvoir c’est que le système de propriété des moyens de production ne détient jamais une forme de l’État… D’une part, la succession des grandes formes d’État n’est pas liée à l’évolution des forces de production, l’État type, l’État moderne étant né avant le capitalisme et ayant résisté victorieusement à la socialisation des moyens de production… D’autre part, et à l’inverse, à chaque niveau de développement socio-économique correspond une très grande variété d’institutions politiques…

 

Par exemple, pour le chef de file des libéraux français Raymond Aron, au delà des systèmes d’appropriation des moyens de production individuels et collectifs, capitalisme et socialisme sont en réalité deux espèces d’un même genre : deux espèces de sociétés industrielles. Les différences institutionnelles entre ces deux formes de régime politique ne sont donc pas le reflet d’oppositions socio-économiques, et elles ne peuvent être expliquées que par des références à des données purement politiques !

 

Par ailleurs, dans ce cadre, les phénomènes de domination politique ne sont pas réductibles aux phénomènes ou à des phénomènes économiques. Selon les libéraux, la classe dirigeante politique ne se définit pas par son statut socio-économique mais par la maîtrise qu’elle acquière sur le système politique. Cette maîtrise sur le pouvoir étatique provient avant tout des capacités et des compétences de ses membres, ainsi que de la cohésion d’ensemble du groupe. Certes la détention des ressources économiques peut améliorer les positions dans la compétition politique, mais ces ressources ne sont pas déterminantes pour les libéraux… La lutte pour le contrôle de l’appareil d’État est essentiellement politique et ne fait qu’opposer des groupes dont l’influence dépend de facteurs uniquement politiques, et ce plus encore dans les démocraties ! Donc, les libéraux récusent totalement l’analyse marxiste du déterminisme économique. Ils ne cèdent cependant pas à l’inverse, surtout de nos jours, à l’idée inverse d’un déterminisme exclusivement politiques, d’où certaines nuances.

 

D’ailleurs, pour ces auteurs, l’histoire démontrerait la supériorité de l’explication politique par rapport à tous les autres schémas d’analyse que l’on veut nous imposer, et tout particulièrement au schéma économique. Il est dommageable que l’on ne veuille aujourd’hui analyser la pensée libérale qu’au travers de l’aune marxiste et non pas au travers de la lecture des auteurs libéraux eux-mêmes ! Deux arguments sont invoqués pour démontrer cette supériorité des facteurs politiques :

 

-          les différences entre les sociétés et les régimes se placent surtout au niveau de leurs modes d’organisation politique. La société individuelle n’implique pas un modèle unique d’organisation politique, et elle s’accomode donc aussi bien d’un régime politique pluraliste que d’un régime politique totalitaire ;

 

-          l’évolution des sociétés n’est pas engendrée par l’évolution du mode de production mais est commandée par des faits d’ordre politique. L’histoire démontre en effet que le volontarisme politique peut non seulement surmonter des conditions socio-économiques défavorables, mais encore déclencher d’importantes mutations tant dans le système politique que dans les rapports sociaux. Il est donc permis de penser que le politique est le facteur essentiel de l’évolution des sociétés, par delà l’économique. Ceux que l’ont qualifie d’ultra-libéraux, qui cherchent à faire contrôler le politique par l’économique ne sont donc pas des libéraux !

 

Dès lors, l’explication politique peut se présentersous deux formes. Pour certains libéraux, le pouvoir est concentré entre les mains d’un groupe dominant – c’est la théorie élitiste –, alors que pour d’autres, tenant de la théorie pluraliste, le pouvoir est dilué dans toute la société… L’opposition entre libéraux se fait donc entre domination politique et concurrence politique, rien d’autre !

 

Développons sur la théorie élitiste… Tout en rejetant le schéma marxiste et en demeurant fidèles au dogme libéral de la primauté du politique, les théoriciens élitistes établissent un système explicatif basé sur le principe d’une unique fonction des classes dirigeantes ; le pouvoir ne serait pas dispersé dans l’ensemble de la société, mais au contraire concentré entre les mains d’une élite privilégiée apte à imposer ses vues dans la direction des affaires publiques. Ici, la puissance de cette élite est inévitablement due à la possession de certaines ressources ou à leur cumul. Le pouvoir se présente donc toujours comme une relation conflictuelle dans et par laquelle le dominant impose sa vision au dominé : le pouvoir est une denrée rare que l’on s’approprie aux dépends des autres, et il tend donc à être monopolisé par des moyens officiels ou officuex. La société est donc dirigée par une oligarchie qui établi sa domination sur tous les autres groupes sociaux, une attention particulière étant portée aux groupes potentiellement concurrents . Du fait de sa position privilégiée, cette oligarchie a la possibilité d’imposer son projet d’organisation sociale et de prendre en main le destin de la société en mettant l’appareil d’État à son service exclusif ! La situation de cette oligarchie est en fait fondamentalement instable et elle se trouve en permanence menacée par les groupes sociaux qui prétendent la supplanter.

 

Donc, pour les théoriciens de l’élitisme, l’histoire n’est qu’une succession d’oligarchies qui ont lutté pour détenir le pouvoir, pour s’en emparer ; et c’est cette lutte pour le pouvoir qui est dès lors l’élément essentiel de la dynamique sociale. L’État n’a plus qu’un rôle secondaire consistant à aider le groupe dominant à réaliser ses objectifs, le problème consistant dès lors à savoir quelles sont les ressources auxquelles est attachée l’acquisition du statut d’élites, plusieurs théories s’affrontant là encore :

 

-          pour les néo-machiavéliens (Pareto, Mosca, Michels, …), le facteur politique est dominant et l’élite est composée de tous ceux qui, par leurs mérites, leurs aptitudes et leurs qualités sont parvenus à imposer leur autorité aux masses, et, par là-même, à accéder au pouvoir. Machiavel avait en effet déjà souligné l’importance des qualités personnelles du prince pour son accession et son maintien au pouvoir… Donc, pour ces auteurs, la minorité dirigeante doit se renouveller de manière permanente, cela seul permettant d’assurer le maintien de l’équilibre social ;

 

-          pour l’analyste américain Mills, le phénomène de domination est un fait ; il existe ! Ce phénomène résulte des relations établies entre les détenteurs de certains rôles stratégiques, trois institutions commandant essentiellement l’exercice du pouvoir dans les sociétés contemporaines : l’économie, la politique et l’armée ;

 

-          enfin, pour les tenants de l’analyse managériale – tel Burnham ou encore Galbraith –, l’élite se définit par le contrôle qu’elle exerce sur les principaux instruments de production, la compétence – en fait la seule compétence technique – étant à l’origine de son influence. C’est l’oligarchie des managers, des directeurs ; c’est la technostructure, et cette technostructure réunit entre ses mains le pouvoir politique et la puissance économique, sans forcément être la détentrice matérielle des moyens de production. Cette technostructure s’impose comme la nouvelle classe dirigeante…

 

Dans tous les cas, l’approche institutionnelle reste limitée chez les tenants de l’élitisme,  exception faite de Mills chez qui elle est prépondérante…

 

Pour sa part, l’analyse pluraliste ne nie pas le rôle des minorités privilégiées, une évidence étant que les citoyens n’ont pas une influence égale sur l’élaboration des décisions. Ainsi, tout régime est inévitablement oligarchique puisque ceratins groupes se trouvent dans une situation telle qu’ils peuvent assurer une emprise plus ou moins forte sur le pouvoir politique. Et ces groupes ne sont pas que politiques ou économiques ; on y trouve aussi bien des groupes d’intérêt que des syndicats… Ces groupes sont en fait nombreux et variés, participant à la vie sociale de manière concurrentielle, ce qui fait que la démocratie favorise d’une certaine façon le libéralisme puisque permettant ici de par sa nature même la concurrence ; et comme les intérêts défendus par ces groupes ne sont pas identiques, étant même parfois contradictoires, il n’y a jamais influence exclusive d’une minorité sur les autres… Toujours est-il que la démocratie est ici conçue non pas comme le pouvoir du plus grand nombre mais comme celui des minorités, ce qui est d’une certaine manière dévoiement de la démocratie/politie telle que définie originellement par Aristote. Dans tous les cas, il ne peut pas y avoir dans cette vision de classe dirigeante unique, unie et cohréente, mais superposition de catégories dirigeantes qui tantôt coopèrent, tantôt s’affrontent, le pluralisme laissant dès lors au pouvoir politique une capacité d’action spécifique, avec existence de contre-pouvoirs suffisament forts pour éviter les totalitarismes.

 

Dans les sociétés pluralistes – le terme étant plus réaliste que celui de démocratique, même si la démocratie est une composante du pluralisme et non l’inverse – contemporaines, c’est-à-dire dans les sociéés dites de type occidental, les ressources politiques sont variées et ne font pas l’objet de possessions cumulatives ; ces ressources sont dispersées entre diverses catégories qui disposent chacune d’un certain pouvoir dans son domaine d’influence et d’action… Il s’agit là d’un phénomène nouveau lié aux progrès de la différenciation politique et de la complexification de la société. Par contre, dans les sociétés plus anciennes, le pouvoir se trouve – ou était – concentré entre les mains d’une classe dirigeante puissante économiquement et possédant l’autorité politique… Aujourd’hui donc, les rôles et les fonctions d’autorité se trouvent différenciées, et chaque catégorie dirigeante tend à posséder une marge de manœuvre et d’autonomie dans son secteur propre, perdant par réciproque l’influence qu’elle pouvait avoir dans d’autres secteurs. Il y a donc spécialisation du leadership. Cette spécialisation du leadership aboutit à une dissociation du pouvoir politique et de la puissance économico-sociale ; dans les sociétés modernes, les propriétaires des moyens de production n’ont plus de fonctions politiques – ce schéma tendant néanmoins à se restreindre sous l’influence de l’ultra-libéralisme étasunien des Bush et consorts –, et il y a dualité de l’élite socio-économique et du personnel politique, celui-ci tendant à devenir autonome, l’opinion publique jouant aussi un rôle dans cette autonomie. C’est peut-être aussi ce réflexe libéral pluraliste qui a fait que le frère de Nicolas Sarkozy a dû abandonner toute prétention à la tête du Medef… Toujours est-il que cette évolution est assortie d’une différenciation des fonctions excluant toute concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul groupe, cette tendance étant la conséquence logique – ou du moins est considérée comme telle – de l’évolution des rapports d’autorité. Le grand principe dynamique est ainsi celui selon lequel tout pouvoir suscite un contre-pouvoir, ce balancement étant le facteur essentiel et la garantie du pluralisme. Finalement, il serait inquiétant pour une démocratie pluraliste qu’il n’y ait plus ni alternance politique, ni crises sporadiques ou périodiques, car ce serait la démonstration que les pouvoirs se trouveraient désormais concentrés entre les mains d’un seul groupe et que la démocratie ne serait dès lors plus que formelle ! À défaut, les seuls changements possibles ne le seraient que par l’intermédiaire de phénomènes forcément violents et forcément révolutionnaires ! On rejoint ici la théorie du bienfait des crises si chère à Jacques Rueff… D’ailleurs, même des auteurs élitistes tel que Galbraith, qui est pourtant loin d’être un pluraliste, se trouvent forcés d’admettre a minima la théorie des pouvoirs compensateurs, par exemple le pouvoir des producteurs face au contre-pouvoir des consommateurs…

 

Pour résumer la théorie pluraliste, il existe certes des minorités privilégiées, mais leur diversité et leur concurrence – qui doit absolument être préservée – fait qu’il y a absence de toute oligarchie, ce qui permet d’assurer des systèmes politiques pluralistes, ce phénomène étant accentué par la spécialisation qui entraîne un morcellement du pouvoir… Il est donc indispensable d’avoir des lois anti-trusts, des réglementations permettant de garantir la concurrence économique, et ce afin d’éviter à la fois la primauté de l’économique sur le politique, l’arrivée de l’économique à des optima dimensionnels lui permettant de supplanter le politique, ainsi que la prise de contrôle du politique par l’économique… Il est donc aussi important que les citoyens jouent leur rôle d’électeurs, de consommateurs, etc…, tout comme l’irruption de la société civile et d’organismes non gouvernementaux et non économiques dans le jeu des relations sociales…

 

Le tableau suivant permet de synthétiser les principales écoles libérales :

 

 

 

 

ÉLITISTES

Néo-machiavéliens

Approche psychologique

PARETO

Élite gouvernante et élite non gouvernante

1917

Organisateurs

MOSCA

Théorie de la classe dirigeante

1896

MICHELS

Loi d’airain de l’oligarchie

1911

Analyse institutionnelle

MILLS

Triangle du pouvoir

1957

 

Analyse managériale

BURNHAM

Théorie managériale de la technostructure

1940

GALBRAITH

Technostructure et pouvoir compensateur

1956

SULEIMAN

Les élites en France

1976

PLURALISTES

 

ARON

La pluralité des classes dirigeantes

1954

DAHL

La polyarchie

1971

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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