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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:06

La caractéristique principale du XVIIIème aura été l'Esprit du Siècle. Celui-ci n'aura pas été une doctrine, mais plutôt un ensemble de tendances souvent contradictoires, voire une résultante traduisant une sorte de moyenne de pensée, une pensée qui tourne autour de l'idée d'aspiration à la régénération de la Nation. Cet Esprit est en fait le fruit d'une multitude de penseurs, dont la source commune reste cependant John Locke. Il est en effet animé par une série de maîtres mots qui découlent de l'influence anglaise, de la vision anglaise de l'individualisme : l'individu et ses droits, la raison - posée comme une évidence -, la nature, le progrès, et enfin le bonheur, cette idée neuve en Europe comme le dira Saint-Just .

Toutes ces idées sont étrangères à la France du XVIIème siècle, et traduisent surtout un optimisme illimité envers la nature humaine, optimisme - du moins en théorie - se posant en défi à un certain pessimisme chrétien tel que développé en France par les tenants gallicans de la monarchie de droit divin, et plus encore les jansénistes ; rappelons que, condamné par Clément XI le 8 septembre 1713, le jansénisme est une doctrine fondée sur un christianisme profondément exigeant se voulant vécu sans compromissions ni concessions, ainsi que sur une conscience intense de la pensée personnelle, face aux absolutismes de l'autorité ; dès 1727, la doctrine tournera a l'irrationnel (convulsions du cimetière de Saint-Médard, etc…) et plus encore à la lutte contre l'ultramontanisme…

On se trouve avec les Lumières à un point clé de l'affrontement foi/raison qui aura dominé toute l'histoire de l'Europe depuis l'émergence du Christianisme, mais fondée par les philosophes sur la vision erronée d'une foi qui présuppose et d'une raison qui démontre, alors qu'il est fréquent que la foi dépasse la présupposition et que la raison ne démontre rien - comme l'admettait d'ailleurs Diderot lui-même dans sa Lettre aux jeunes gens qui se disposent à l'étude de la nature, dans ce dernier cas à propos de la raison des mathématiciens -.

L'Esprit du Siècle peut s'interpréter comme étant un phénomène de croissance de type quasi-religieux suscité par le combat contre la monarchie absolue de droit divin et contre l'Église. Ainsi, les philosophes rêvent d'une cité idéale comparable à la cité platonicienne, et c'est dans cet esprit qu'ils développent une doctrine des choses qui doivent nécessairement advenir. L'Esprit du Siècle est donc une eschatologie qui arrive au terme d'un processus inéluctable guidé par des hommes éclairés. C'est Diderot qui écrit que son siècle semble être celui de la liberté. Pourtant, le courant de la liberté - contrairement à une idée reçue - aura été minoritaire au XVIIIème siècle, représenté en fait par deux marginaux : Montesquieu et Rousseau.

Ce sont en fait trois courants de pensée qui ont coexisté au XVIIIème siècle : un premier axé sur l'idée de liberté, minoritaire mais plein d'avenir (avec Rousseau pour lequel la démocratie est la seule forme d'exercice normal de la souveraineté qu'il voit dans le peuple), un deuxième nostalgique et cherchant à ressourcer le passé (avec Fénelon et Saint-Simon), et enfin un troisième qui cherche à s'adapter au siècle. Ce dernier courant est dualiste; dualiste, car il se traduira à la fois par un courant tant anglais que français, celui de l'utilitarisme qui fonde la politique sur une morale conforme à l'utilité tout en fondant le bonheur en celle-ci, et par le despotisme éclairé qui cherche à adapter la monarchie absolue à l'Esprit du Siècle, les deux se confondant le plus souvent, notamment chez Le Mercier de la Rivière.

Ce courant du despotisme éclairé - encore qu'il vaudrait mieux parler d'absolutisme éclairé - a diverses causes, et en particulier la montée de la bourgeoisie qui aura été l'un des faits majeurs de l'époque en Europe occidentale; c'est Barnave qui écrit qu'une nouvelle distribution des richesses entraîne une nouvelle distribution des pouvoirs. Seulement, si cette bourgeoisie est extrêmement puissante - en particulier en Angleterre et en France -, elle reste embryonnaire dans les pays à absolutisme éclairé. Paradoxe ! En Occident, il y aura naissance d'une philosophie bourgeoise homogène, axée sur les thèmes de la liberté, du progrès et de l'homme, arrivant in fine à confondre sa cause avec celle de l'humanité toute entière. La cause de cette bourgeoisie sera défendue par des philosophes bourgeois qui donnèrent le ton à l'Europe, car raisonnant à l'échelle européenne et tentant de mettre en place une République des Lettres dans laquelle les hommes éclairés doivent guider l'humanité en marche. Ce phénomène de l'Esprit des Lumières - ou du Siècle - se répandra dans toute l'Europe - Aufklärung (même si celui-ci insista plus sur une vision philosophique de la nature), Illuminity, etc… - et échafaudera une idéologie nouvelle.

Cette nouvelle idéologie est en fait la fille de la société anglaise et du cartésianisme français qui opposent raison à autorité, logique à arbitraire, justice à intérêt de l'État, le tout partant du postulat que l'homme n'a jamais véritablement utilisé sa raison qui doit lui permettre de découvrir les lois naturelles régissant les sociétés humaines. C'est en fait le droit naturel qui est le dénominateur commun de l'Esprit du Siècle, mais il est ici moderne et laïcisé. Son fondement ne réside plus en Dieu mais dans la raison humaine qui devra découvrir des lois conformes à l'ordre naturel des choses; quand ces lois seront connues, elles seront traduites en droit positif, et il y aura alors formation d'un État juste et heureux, car le bonheur résulte de l'observation des lois naturelles dégagées par la raison. C'est l'athéisme de Diderot qui, tout en réfutant Dieu, pose un être suprême source de la raison : Tous les hommes et toutes les puissances humaines doivent être soumis à des lois souveraines, instituées par l'Être suprême; elles sont immuables et irréfragables, et les meilleures lois possibles.

Le problème est que la loi morale ne découle plus ici de Dieu, mais de l'ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain.

Finalement, on refonde toute la civilisation occidentale en renversant les valeurs, en retournant à l'Antique, en rejetant tout l'apport de la Foi chrétienne qui mettait l'homme au service de Dieu et de ses frères et non pas au seul service de la société. On oublie que le Christianisme avait éclairé ces facultés de l'Homme que l'humaniste grec avait moins cultivées que l'intelligence et la raison. On a oublié le mystère de l'Incarnation qui avait posé le problème de la médiation et des corps intermédiaires ! Basé sur la seule raison, la monocratie absolue est donc jugée comme le seul gouvernement naturel, aucune autorité supérieure n'existant, si ce n'est celle du souverain lui-même, autorité qui est la seule à laquelle on doive obéir : Que l'autorité soit unique et supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers; car l'objet de la domination et de l'obéissance est la sûreté de tous, et l'intérêt licite de tous.

Tout est désormais sur l'homme au service d'un seul homme, seuls, comme l'écrivit Quesnay, les hommes constituant la puissance des États. À un pseudo-pessimisme chrétien, fondé sur la recherche du Salut, on a substitué un pessimisme encore plus grand, car tout est désormais fermé au seul profit du souverain déifié, de la seule raison indéfinie !

Sur un plan politique, les philosophes veulent surtout dégager l'homme de toutes contraintes extérieures. Ils s'en prennent donc à la religion comme fondement du pouvoir et cherchent donc à la saper par une vision nouvelle du droit naturel. C'est Diderot écrivant qu’il pleut des bombes sur la maison du Seigneur. L'Esprit du Siècle entraîne donc une révolution des esprits, et Paul Hazard écrira ainsi : Les français pensaient comme Bossuet. Tout d'un coup les français se mettent à penser comme Voltaire. C'est une révolution ! 

Il y a cependant un paradoxe puisque alors qu'il y a revendication de la liberté dans le domaine de la pensée, on s'accommode très bien sur le terrain politique de l'absolutisme dominant, à la condition qu'il soit éclairé par les lumières de la raison. L'absolutisme éclairé est donc en fait la rencontre dans la seconde moitié du XVIIIème siècle d'une philosophie bourgeoise et d'une volonté politique de certains souverains dont les préoccupations s'accommodent des théories des philosophes : Frédéric II en Prusse, Catherine II en Russie, François-Joseph II en Austro-Hongrie, les réformes de Turgot sous Louis XVI en France, etc…

Depuis les deux révolutions anglaises, la bourgeoisie anglaise, libérée de ses entraves - bien plus que le peuple lui-même -, bénéficiait de la liberté, principalement du commerce. Par contre, la bourgeoisie française avait été abattue, du moins en pensée, un absolutisme et un dirigisme organisés entravant ses forces vives et l'empêchant d'accéder au pouvoir. Mais, même en France, la neutralisation des forces hétérogènes n'était pas réellement terminée.

En Europe centrale et orientale, cette neutralisation était encore moins achevée, Églises, féodalité et États particuliers continuant à constituer des entraves au pouvoir des souverains. Dès lors, les sujets de ces États allaient accepter l'absolutisme - pour "leur bien" - avec ses bons et ses mauvais côtés. Certes, certains allaient protester contre les abus, mais il n'y eut jamais de véritable remise en cause des principes et des méthodes selon lesquelles un État de type policier ou militaire régit l'existence des sujets - et non des citoyens - au mieux de leurs intérêts, ces intérêts étant définis par le Prince. Certains souverains allaient donc se faire réformateurs et suivre l'évolution des idées, mais au bénéfice absolu de leurs intérêts propres, même si ce fut au nom de l'intérêt général. Ces souverains étaient mercantilistes - suivant en cela la France -, subordonnant l'économique à la politique. Ils tentèrent donc de mettre en place un absolutisme étatique, d'unifier le territoire économiquement et d'exploiter les ressources nationales, mais à la fin d'obtenir un État unifié avec un maximum de puissance face aux pays rivaux. De même, ils allaient s'inspirer des méthodes du capitalisme anglais. En parallèle, ils reconnaissaient la nécessité de laïciser la vie sociale et de brider toute primauté du religieux. Il y a donc eu réformisme tant économique que social, le réformisme politique étant au profit du souverain.

Ce sera la Prusse de Frédéric II. Ainsi, le Roi-Sergent Frédéric-Guillaume aura été un despote qui, par une série de réformes, aura rajeuni l'État prussien, préparant l'œuvre de son fils Frédéric II (1712/1786) qui avait eu une formation littéraire française et avait été marqué par la philosophie rationaliste. Certes, il aura été soucieux du devoir royal comme Louis XIV ou Louis XV, mais différemment. Ainsi, pour Frédéric II, l'intérêt de l'État doit servir de règle au souverain. Le roi est le premier serviteur de l'État. Il y a donc une mission monarchique qui n'est plus de droit divin, les idées de bien public, de raison et contrat liant le prince à ses sujets. Ce sera surtout à partir de 1763, sous l'influence de Voltaire, que la réforme s'engagea avec une remodélisation des institutions fiscales et judiciaires, une refonte de l'enseignement, une augmentation des réserves foncières de l'État prussien, la colonisation de la Poméranie, Frédéric II utilisant en fait le despotisme éclairé pour continuer l'œuvre d'unification des ses prédécesseurs. Son absolutisme éclairé aura été surtout l'utilisation de la raison des philosophes au service de la raison d'État, qui se confond ici avec celle du prince. Il allait en effet surtout s'efforcer de substituer son pouvoir à celui de la noblesse et de l'Eglise. Il laissa à sa mort une Nation voulue moderne, mais dont la société payera cher ce mélange d'absolutisme éclairé et de despotisme le plus absolu.

Ce sera aussi le joséphisme en Autriche, avec Joseph II (1741/1790). Celui-ci, repoussant son éducation religieuse, allait être davantage philosophe que roi, sa conception de l'État reposant essentiellement sur le travail des sujets. Il fallait donc dans son esprit supprimer tous les obstacles au rendement du travail, d'où son opposition à la vie monastique, l'abolition du servage, le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. L'objectif est de créer un État centralisé soumis à une seule loi, une centralisation surplombant et détruisant les entités régionales. Ce sera une œuvre législative immense ! En matière religieuse, il encouragea à la tolérance - en particulier avec l'Édit de 1781 -, consacrant la liberté de conscience, et faisant montre d'une hostilité croissante envers le Saint Siège, confisquant notamment les biens de l'Église à des fins officiellement humanitaires et éducatives. Cependant, ce sera un échec et ces réformes disparaîtront à sa mort, car Joseph II avait péché par excès de dogmatisme et de rigidité. Joseph II était en réalité lui aussi un absolutiste n'ayant aucun sens de la liberté individuelle. Finalement, le seul vrai despote éclairé aura échoué dans son réformisme, justement parce que le fondement de son action n'était que le despotisme, tout éclairé qu'il fût !

Ce sera Catherine II, en  Russie (1762/1796), souveraine d'ailleurs d'origine allemande. Idole des philosophes dont elle se servira en vraie championne de la propagande, elle voulut faire de la Russie une puissance européenne. Admiratrice de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert, qui le lui rendirent bien, elle chercha toujours à se les ménager par des flatteries et par des aides financières. Diderot lui trouva même le charme de Cléopâtre ! Elle prit auprès des philosophes des instructions préliminaires pour condenser l'Esprit du Siècle lorsqu'elle convoqua en 1767 une commission législative pour unifier les lois de son Empire. En fait, elle se servit sans vergogne des philosophes, ne leur empruntant que ce qui la servait. Seule la noblesse allait pouvoir faire entendre sa voix, les paysans étant pressurés et le servage développé. Catherine II aura été en fait une autocrate remuant plus d'idées qu'elle n'accomplissait de réformes. Cette phrase tirée de l'un de ses écrits traduit bien sa pensée : L'objet d'un gouvernement absolu est de diriger les actions des hommes et faire le plus grand de tous les biens : la liberté ! Assez sidérant. Néanmoins, en refermant le pays sur lui-même, son mélange d'absolutisme strict et de despotisme éclairé allait souder la Russie pendant un siècle, tout en la fragilisant, d'où son effondrement soudain en quelques mois.

En France, le despotisme éclairé ne fut qu'un épiphénomène, principalement parce que l'absolutisme avait déjà triomphé des forces divergentes, et ce depuis les premières œuvres de Louis XI. Il y eut juste chez certains politiques volonté de finir de miner ce qui demeurait de ces forces divergentes - Parlements, États particuliers, corporations - pour placer un individu libre - sauf du souverain - devant un pouvoir fort, ce qui sera d'ailleurs aussi l'idéal des Constituants ! Ainsi, Machaud d'Annouville voulut se débarrasser des États provinciaux et de l'Assemblée du Clergé afin d'arriver à une égalité fiscale. Ce sera en 1771 la récupération des biens des Parlement. De même, Turgot réalisa un certain nombre de réformes telles que l'abolition de la corvée, la suppression des maîtrises et des jurandes, l'abolition des police des grains, mais tout cela allait tomber avec Turgot. Louis XVI devait lui aussi engager des réformes : abolition de la torture, libération des serfs du domaine royal, accès des protestants à l'état-civil, institutions - en matière judiciaire - de 47 grands bailliages et d'une Cour plénière pour les ordonnances et les remontrances. Il fit aussi des essais d'administration locale dans le Berry, d'assemblées provinciales avec participation des contribuables des trois ordres en 1787. Mais il était déjà trop tard, et surtout ces réformes furent menées en totale contradiction et en trop grande rupture avec les méthodes de l'absolutisme. La seule influence de l'Esprit du Siècle aura en fait été de précipiter la chute de la monarchie !

Le despotisme éclairé n'est pourtant pas simplement despotisme : il est aussi idéologie, celle du prince absolu guidé par la raison. Les philosophes du XVIII°, qui peuvent apparaître - et sont souvent jugés ainsi - comme des libéraux, sont en effet bien adeptes du despotisme en ce sens que, sur un plan politique, ils prônent l'absolutisme, même si ce dernier est éclairé par la raison; et puis, leur absolutisme est toujours princier. Ainsi, les philosophes ont toujours eu des relations suivies avec deux despotes éclairés : Catherine II et Frédéric II, et même si certains philosophes ont conduit à des résolutions qui peuvent sembler anti-absolutistes, ils le restaient par tempérament. Ainsi, les physiocrates - Quesnay, Le Mercier de la Rivière, Dupont de Nemours -, c'est-à-dire les partisans du gouvernement de la nature pour lesquels seuls comptent les propriétaires fonciers, furent parmi les plus hostiles au libéralisme; ils jugeaient ainsi que la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu était une idée funeste, puisque pouvant être source de discorde chez les riches et de misère supplémentaire chez les pauvres. Ils étaient de même hostiles à la souveraineté populaire de Jean-Jacques Rousseau, car ils y distinguaient une confusion des pouvoirs au profit du peuple - et ce même au sein d'une assemblée de la nation, y voyant une puissance absolument et nécessairement indépendante des lois déjà faites -, ce qui est pour eux une ineptie. En fait, pour les physiocrates, seul le roi peut confondre en sa personne tous les pouvoirs, et ce de manière à ce que son omnipotence soit au service de l'infaillibilité de la raison, le roi devant être guidé par les sages, qui sont ici les économistes !Et pour eux, la monocratie est le seul gouvernement naturel, donc le seul raisonnable.

C'est ici que se retrouve le principal point de convergence entre l'utilitarisme des physiocrates et l'absolutisme éclairé, puisque l'intérêt du roi se confond de facto avec celui des propriétaires (Ce point de perfection, vous ne pouvez le trouver que dans le gouvernement d'un seul; dans le gouvernement d'un chef unique qui soit le centre commun dans lequel tous les intérêts des différents ordres de citoyens viennent se réunir sans se confondre; et qui pour son intérêt personnel les protège tous, les maintienne tous dans la plénitude de leurs droits…), puisque tous ont intérêt au bien public, même si ce dernier est plus conçu en termes d'ordre public et de progrès économique qu'en termes d'intérêt général des populations. C'est ce que dit notamment Le Mercier de la Rivière lorsqu'il écrivait : La souveraineté héréditaire rend le souverain co-propriétaire du produit net de toutes les terres… Le droit de co-propriétaire dans le souverain n'étant autre chose que le droit de souveraineté même… Le meilleur état possible du souverain ne peut s'établir que sur le meilleur état possible de la nation.  C'est le principe Omnia seret principes, et la justification de l'autocratie, et de bien d'autres choses… dont l'impôt !. On trouve même chez les physiocrates une source évidente du positivisme, en particulier dans leur volonté de modeler les lois sociales - qui sont naturelles et donc immuables - sur les lois physiques. Mais on en arrive très vite à une confusion grave entre l'utilité et la morale, puisque ce qui est utile est bien et ce qui est inutile est mal, donc à une vision manichéenne des relations sociales, ouvrant à toutes les dérives et à tous les excès - y compris l'État-force et l'État exclusion -, au nom même de la raison et de la nature : Les vérités géométriques … sont des lois véritablement despotiques  : leur despotisme légal et le despotisme personnel de ce Législateur n'en font qu'un, celui de la force irrésistible de l'évidence… Si les Rois sont véritablement grands…, ils sont associés à la raison suprême dans le gouvernement de la terre; qu'en cette qualité sa sagesse divine, que l'évidence leur communique, et qui habite toujours en eux, les constitue dans la nécessité de faire le bien et dans l'impuissance de faire le mal… Qui dit autorité dit le droit de commander joint au pouvoir physique de se faire obéir, ce qui suppose toujours et nécessairement la supériorité de la force physique ! Tout est justifié a priori pour le souverain, car il est guidé par les seules lois de la nature et les seules lois de la raison ! C'est le despotisme de la raison et de l'ordre : L'homme est formé pour être gouverné par une autorité despotique… Le meilleur état possible est le fruit nécessaire de l'ordre

Comme l'écrivait Burdeau, c'est le despotisme de la loi de la nature ! On est bien loin de Bossuet qui voyait la puissance et la crainte de Dieu comme limite au pouvoir du souverain, le roi étant certes libre d'agir, mais étant aussi le seul à subir les conséquences de ses actes : Les puissants seront puissamment tourmentés. Les rois doivent donc trembler en se servant de la puissance que Dieu leur donne, et songer combien horrible est le sacrilège d'employer au mal une puissance qui vient de Dieu… 

Avec les physiocrates, on est par delà le bien et le mal, puisqu'il n'y a pas de contre-pouvoir équilibrant le despotisme, même éclairé par la raison !Alors qu'avant l'Esprit du Siècle le roi était certes absolu, mais avec un pouvoir devant rester doux puisque soumis à Dieu et au service du peuple, on a dès lors un pouvoir toujours absolu mais illimité car dénué de toute morale non auto-proclamée et au service de la nation conçue comme s'incarnant dans le prince ! Plus de frein par la Foi, plus de possibilité de désobéissance légitime, de cette désobéissance face à la tyrannie donc parlait Claude de Seyssel !

Les encyclopédistes seront quant à eux beaucoup plus fluctuants dans leur vision de l'absolutisme, puisque préconisant une restriction des pouvoirs du souverain et une réorientation de ces pouvoirs au profit de l'Esprit du Siècle, donc des philosophes, reprenant finalement ici un thème cher à Platon. C'est pourquoi ils furent si sensibles - en particulier Diderot et Grimm - à Catherine II. En fait, Diderot est un partisan de la stabilité, car elle est pour lui la seule permettant de tracer la route du bien-être; il est de ce fait hostile aux révolutionnaires - en tant que penseurs -, même s'il pense que l'absolutisme ne doit jamais dégénérer en tyrannie ou en despotisme pur et simple.

De même, Voltaire est, contrairement aux apparences et à une croyance générale, un monarchiste absolutiste, estimant par exemple qu'“il faut un maître à l'État pour faire triompher l'autorité, l'ordre et la civilisation”, retenant deux modèles de souverains : Henri IV et Louis XIV. Il n'est cependant pas un monarchiste traditionaliste puisqu'il rejette la théorie du droit divin : Le premier roi fut un soldat heureux, ainsi que celle du roi thaumaturge ; de même, il est peu favorable à l'idée dynastique. Mais Voltaire reste indéniablement un anti-démocrate, lui qui écrivit : Un despote a toujours quelques bons moments. Une assemblée de despotes n'en a jamais. Il est de même anti-égalitaire - critique de Rousseau -, adversaire de la féodalité, des Parlements. Voltaire est donc bien un absolutiste, un peu spécial certes, mais un absolutiste quant même.

De fait, l'absolutisme aura bien été l'idéologie des grands États et des philosophes du XVIIIème siècle, et, comme le note l'historien Sorel, toute la politique des philosophes se ramenait à mettre l'omnipotence de l'État au service du roi et à faire de la raison pure une nouvelle raison d'être. Néanmoins, cet absolutisme est guidé par la raison. Dès l'Antiquité, les sages rêvaient d'accéder au pouvoir, mais dès après Platon ils limitèrent leurs prétentions : à défaut d'une république où les sages seraient couronnés, ils préconisent un État où les rois seraient philosophes. C'est à la fin du XVIIème siècle que Fénelon a donné une illustration fameuse à ce rêve, avec son Télémaque ; guidé par le sage Mentor, Télémaque est initié à son futur métier et peut ainsi devenir le souverain moderne. Télémaque, cet ouvrage pédagogique destiné au petit-fils de Louis XIV, le Duc de Bourgogne, mais décédé avec d'accéder au trône, ce qui fait qu'il est impossible de vérifier l'éventuel triomphe des lumières de la raison. Les contemporains en retinrent surtout une critique de l'absolutisme, une somme séduisante unissant le pouvoir à la sagesse. Leçon à méditer que le renforcement par cette œuvre du mythe du monarque-philosophe au début du XVIIIème, notamment par l'admiration que lui portèrent Fontenelle et Voltaire. Le prince éclairé sera en fait un autocrate, c'est-à-dire que le despotisme est légitimé dans la mesure où il est utilisé en vue du progrès, à l'exemple de Pierre le Grand. Dans Le siècle de Louis XIV, Voltaire développe ce thème du prince-philosophe, en dégageant une philosophie de l'histoire, distinguant quatre périodes brillantes : la Grèce d'Alexandre, la Rome d'Auguste, la Florence de Laurent le Magnifique, la France de Louis XIV; pour lui, chacune de ces périodes se définit par la perfection des arts et des lettres, par la marque de la raison, de la gloire et du bonheur, car pour Voltaire la monarchie éclairée se fonde sur la valeur et le rayonnement d'une civilisation exceptionnelle. Lorsque dix ans après son accession au trône en 1740 Frédéric II invite Voltaire, celui-ci trouve chez ce prince l'incarnation de la légende du roi philosophe. Néanmoins, attention, souvent le tyran se dissimule derrière le novateur, ce que ne perçut pas Voltaire !

Globalement, les philosophes ont donc conservé le principe de l'absolutisme, mais tout en estimant que la science - le droit, la philosophie, l'économie - doit permettre de corriger les abus de l'absolutisme, et deux attitudes sont alors à distinguer à ce sujet : - pour certains, l'absolutisme royal doit avoir une ligne de conduite guidée par des conseils éclairés; - pour d'autres, le prince doit être conseillé et guidé dans ses décisions par la partie intellectuelle et la plus douée de la Nation et par celle la plus représentative socialement de cette même Nation, amorçant ainsi la … technocratie.

On aura ainsi le règne de l'évidence de Le Mercier (et des physiocrates) qui préconise un despotisme légal fondé sur la connaissance des lois véritables de l'ordre naturel. L'économie est ainsi soumise à des lois naturelles que l'homme ne peut pas maîtriser et c'est au souverain de découvrir ces lois naturelles, d'où la distinction entre législateur et légifacteur, le souverain étant législateur puisqu'il porte et implante les lois dans la société, sans les faire puisqu'elles lui préexistent. D'où la maxime du despotisme légal : le roi règne, la loi gouverne ! Ce souverain législateur doit être éclairé par un corps qui fournit des lumières, notamment en économie, et ce afin de vérifier la concordance entre les lois portées par le souverain et les lois naturelles, même si la décision finale incombe au seul souverain. Ce sera Turgot qui en 1775 tentera l'expérience en concevant une monarchie absolue assistée par une série de corps élus par les propriétaires, avec à la base une assemblée municipale, puis, par élections successives, assemblée de province puis assemblée nationale; ces assemblées étaient consultatives puisque devant se borner à éclairer le roi sur les vœux de la Nation. Néanmoins, le despotisme légal est une formule dont le second terme anéantit le premier car le despotisme étant soumis à la loi, le vrai despote c'est la loi, avec une contradiction du premier terme sur le second puisque c'est le souverain qui décide la loi dans les faits ! Néanmoins, cette idée de la dictature de la loi se retrouvera en 1793 avec les conséquences que l'on connaît…

Les encyclopédistes sont là encore ambigus, et il convient souvent de les lire entre les lignes. Ainsi Diderot écrit que le gouvernement d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais, ou encore l'objet, la fin de tout gouvernement doit être le bonheur des citoyens, la force et la splendeur de l'État et la gloire du souverain. Cette dernière citation est peut-être l'une des meilleures définitions possibles du despotisme éclairé, d'autant plus que Diderot , s'opposant à Montesquieu, refuse toute idée de freins divins ou institutionnels réels : Le despote fait ce qu'il veut sans aucune forme; le monarque est assujetti à des formes qu'il néglige…La monarchie pure … est une mauvaise espèce de gouvernement. Le gouvernement sous lequel le souverain libre pour le bien est lié pour le mal est ce qu'on appelle une monarchie tempérée.. Un souverain qui est juste, ferme et éclairé, et qui peut tout, ne doit rien laisser à faire à des successeurs qui seront bien plus enclins à revenir de la monarchie tempérée à la monarchie pure

De même, le Chevalier de Jaucourt, dans un article sur l'absolutisme, opposait le despote oriental à la monarchie française dans laquelle le peuple obéit au roi et le roi à la loi. Pour en revenir à Diderot, celui-ci opposait, dans un article sur la monarchie, le despotisme et la monarchie française limitée par les lois fondamentales (que les rois ne respectèrent pourtant pas toujours, loin de là). En fait, le vœu des encyclopédistes est de pouvoir éclairer le prince afin d'obtenir le progrès car pour eux la raison n'est ni séditieuse ni sanguinaire. Cela impliquera notamment pour eux la nécessaire représentation de la Nation par les seuls propriétaires. En fait, pour Diderot, tout est lié à la personnalité du roi, et sa position est de fait très ambiguë puisqu'il accepte la monocratie sous condition : Il ne faut pas me demander quel est l'objet d'un gouvernement absolu. Peu m'importe quel soit son objet; mais quel est son effet ? Son effet est de mettre toute liberté et toute propriété dans l'absolue dépendance d'un seul. Si ce maître est un homme juste, éclairé et ferme, tout sera dirigé… s'il est juste sans être instruit ou ferme ou il ne fera rien, ou il ne fera que des sottises. On rejoint l'utilitarisme des physiocrates…

Voltaire pour sa part sera un partisan de l'absolutisme éclairé, reprenant l'idée de Platon selon laquelle il n'y a pas de bonheur si les philosophes ne sont pas rois et les rois ne sont pas philosophes. Il rappelle que les stoïciens se rangèrent à cette idée et considéraient le roi hellénistique comme un roi philosophe. Le grand regret de Voltaire - outre celui de n'avoir jamais été anobli, ce qui est la seule réelle justification de sa critique du roi - sera qu'il aura manqué à Louis XIV, le roi idéal selon ses vues, d'être éclairé par la philosophie : Ah ! Louis XIV, que  n'étais-tu philosophe !, car il constate que le fond du XVIIème était d'être une civilisation épanouie mais non des lumières, alors que le XVIIIème en posant la primauté de la raison a réorienté la raison dans le sens du siècle, en lui donnant autorité pour assurer les libertés individuelles. Mais Voltaire n'en est pas pour autant égalitaire : Nous sommes tous également hommes, mais non membres égaux de la société.

En définitive, avec l'Esprit du Siècle les philosophes se rapprochaient des concepts de Jean Bodin : un absolutisme respectueux des lois fondamentales et naturelles. Ils s'en écartaient  en posant un absolutisme éclairé par les meilleurs des citoyens, par les novateurs, posant la question des relations entre les intellectuels et le pouvoir.

Se pose maintenant la question de savoir si le despotisme éclairé était une monocratie de progrès, et si il se positionnait pour le peuple ou pour l'État.  On se souvient que les physiocrates opposaient le despotisme légal - soumis à la loi - au despotisme pur. De plus, ils posaient la prééminence de l'économique sur le politique dans le despotisme légal puisque le prince économiste doit abolir la police économique pour fonder un État heureux. Pour les encyclopédistes, le prince éclairé doit réaliser une progression des lumières, de la tolérance et, comme l'écrivait Diderot tracer la route du bien-être. Pour sa part, Voltaire estima que si Louis XIV débarrassa la France de son passé féodal, il ne fut qu'un roi progressiste, même si seul un roi philosophe peut réellement faire progresser dans l'État les réformes nécessaires. Dans tous les cas, l'absolutisme éclairé est perçu comme un facteur de progrès, et la philosophie de l'histoire de Voltaire sera que l'histoire ne connaît de progrès qu'avec de grands hommes qui sont des hommes de progrès et qui ne peuvent être que des despotes éclairés. La vision est souvent plus sociale que politique, et l'une des idées maîtresses reste que le prince doit lutter contre la noblesse et l'Église qu'il se doit d'affaiblir pour assurer le progrès !

Néanmoins, tout ce progrès n'implique pas une intervention du peuple, celui-ci étant assimilé à la populace. Et si le progrès est théoriquement pour le peuple, il est en fait au profit du seul État, et donc de son représentant unique qu'est le souverain. Il y a donc idéologie d'un progrès dans le sens du souverain, de l'État et du perfectionnement des structures et des services de ce dernier. L'absolutisme éclairé est donc une étape d'épuration et de renforcement de l'autorité - au détriment en priorité de la noblesse et de l'Église -, avec, en corollaire, une certaine libéralisation de l'individu, mais par le nivellement qu'apporte cette idéologie. L'absolutisme éclairé est donc une idéologie à la fois de résistance et de progrès. De résistance car elle s'oppose à la division du pouvoir - notamment en faveur de l'Église - ou à son transfert au profit du peuple; de progrès par rapport à l'absolutisme pur et simple car l'humanité a un rang supérieur à tout et que la finalité des lumières est de distribuer ces mêmes lumières tout en assurant l'égalité sous l'autorité du monarque. Une sorte de nivellement par le bas ! Cette idéologie sera aussi et surtout adversaire de la religion, prenant prétexte de la tolérance pour saper ses bases. Mais elle ne fonctionne pas réellement au profit du peuple puisqu'elle préconise certes un gouvernement pour le peuple, mais tout en accordant un pouvoir illimité au prince, le peuple étant absent de ce pouvoir. C'est la formule : Tout pour le peuple, rien par le peuple ! 

En fait, les tenants de l'absolutisme éclairé sont très loin de la démocratie, n'admettant aucune intervention des gouvernés, et ce même s'ils assignent au pouvoir une finalité populaire. En fait, le chef gouverne pour le peuple tout en faisant disparaître tous les groupes privilégiés ou les contre-pouvoirs éventuels  qui peuvent porter atteinte à son pouvoir,  et notamment l'Église ! Le despotisme éclairé demeure donc un absolutisme princier qui ne fait qu'enlever en apparence ce qu'il y a d'arbitraire dans l'absolutisme puisque le pouvoir princier est sans limite autre que la raison et le droit naturel, le prince étant seul à juger de la définition finale de ces mots ! Il est autocratie car le pouvoir personnel du prince, même s'il fonctionne en théorie à l'avantage du peuple - qui est égalisé dans une seule classe - n'est ni limité, ni partagé, ni même contrôlé !

On aboutit finalement à une déification de l'État avec ce système. En effet, dans l'absolutisme éclairé, l'élément référence et réformateur est l'État qui évacue tous les obstacles au progrès, tout ce qui est qualifié de survivance du passé. On forme dans ce cadre le prince pour qu'il soit à la fois philosophe, économiste, aimé du peuple, le réformisme ne visant qu'à rendre le pouvoir du prince plus efficace et surtout mieux admis. On en arrive donc à la doctrine de l'État fort. C'est dans cette recherche d'un État fort qu'apparaît un lien fort entre les princes et les philosophes, le souci des philosophes étant d'éduquer les princes et de renforcer l'État, et l'on a abouti à des couples célèbres : Diderot/Catherine II, Voltaire/Frédéric II. Ainsi, Frédéric II n'aura de cesse que d'étaler de bons sentiments dans son Anti-MachiavelLe roi, premier domestique de son peuple, doit rendre l'État florissant, veut le bonheur de son peuple ; Les philosophes sont le gage d'un État heureux ; Si je voulais parmi une de mes provinces, je la ferai gouverner par un philosophe

En fait, confiscation du pouvoir par le prince et le philosophe, au service de la seule raison, au détriment du peuple, de la noblesse et de l'Église ! Malgré son Anti-Machiavel, Frédéric II aura été l'un des plus grands machiavélien qui fût : Un prince ne doit jamais se montrer que du bon côté… Jusqu'à présent tout le monde croit que l'amour seul que j'ai pour mes sujets m'engage à visiter mes États aussi souvent qu'il m'est possible. Je laisse tout le monde dans cette idée, mais dans le vrai, ce motif y entre pour peu. Le fait est que je suis obligé de le faire, et voici pourquoi : mon royaume est despotique, par conséquent celui qui le possède en a seul la charge

L'Anti-Machiavel, qui tient plus à la limite de la démagogie éclairée que du despotisme éclairé, aura surtout été un exercice de style permettant de légitimer, par des bases philosophiques et le seul principe de raison, son pouvoir absolu et le maintien d'une monocratie détruisant toutes les forces centrifuges s'opposant à lui, et en particulier l'Église : Je donne audience à tout le monde, excepté aux prêtres, ministres du culte et moines. En fait, Frédéric II s'est servi des philosophes pour renforcer l'État prussien, pour l'aider à briser les résistances des aristocrates et de l'Église. Les philosophes l'ont aidé à démontrer qu'il était aisé de devenir bon en étant très fort et en concentrant tous les pouvoirs. Il a utilisé les philosophes car il avait besoin d'entraîner son opinion publique contre les bases traditionnelles de la société qui s'opposaient à lui. Et les philosophes en étaient très conscients car ils avaient besoin du bras séculier du prince, notamment pour chercher à détruire l'Église. En fait, chacun a travaillé pour soi : le prince pour avoir un État fort et modernisé à son service, les philosophes pour faire triompher la seule raison ! Néanmoins, les rois, lorsqu'ils utilisèrent les philosophes, ne leur ont emprunté que les notions leur semblant utiles, et si les philosophes crurent se servir des rois, ce fut dans la réalité le contraire, même si les deux se rejoignirent contre l'Église, ultime obstacle à tous les absolutismes puisque étant elle-même, de par sa vocation de Salut et de Corps du Christ, l'absolutisme parfait libérant l'homme des entraves du monde terrestre et lui offrant, par son absolu, le libre-arbitre le plus total, y compris celui de se perdre ! Il y a donc eu émergence d'une surpuissance étatique par concentration du pouvoir, l'intérêt de l'État devant servir de règle au souverain, mais comme celui-ci se confond avec celui-là… Cette idée de surpuissance allait par exemple conduire Frédéric II à mépriser la parole donnée, à renverser les alliances, à supprimer l'État polonais, l'idée même de sanction divine du souverain ayant été abolie. Frédéric II aura poussé très loin, lui qui se voulait l'anti-Machiavel, la raison d'État, la vraie constante de l'absolutisme éclairé étant le sens nouveau de l'État qui est le souverain lui-même, qui n'est plus la Cité de Dieu mais Dieu lui-même !

L'absolutisme éclairé tient donc une place fondamentale dans le débat Foi/raison, même si en apparence le débat ne tourne qu'entre deux options : le libéralisme ou l'absolutisme. Il aura été domination d'une pensée absolutiste et anticléricale avant tout avec Voltaire, les physiocrates, les encyclopédistes, mais seulement anti-cléricale avec Rousseau, encore que ce dernier aura toujours été marqué par la ou plutôt une doctrine protestanto-catholique. Et on trouvera au premier rang de ses réalisations l'omnipotence de l'État qui est quasi-déifié, la seule voie de réforme étant le seul appel au prince et dans le sens du renforcement de l'État. Avec l'absolutisme éclairé : plus aucun contre-pouvoir, et l'Europe bascule définitivement de la tradition à une modernité rationaliste !

Désormais, tout est permis au nom de la seule raison ! Ceci ne pouvait que convenir à des philosophes opposés à la religion puisque, comme le dit Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, la démocratie est d'inspiration religieuse et mystique et non rationnelle ou politique, d'esprit évangélique (l'idée d'amour y est omniprésente) et non d'esprit des Lumières puisque influencée par l'idée d'Être suprême chez Rousseau ou Saint-Just, par le piétisme de Kant, marquée par la Fraternité, idée qui ne peut se concevoir en l'absence de Père, rôle que ne peut jouer le despote, même éclairé, puisqu'il ne peut être à la fois Père et frère, sauf dans un modèle fusionnel d'identification au chef - le « Petit Père Staline » - ou à un héros indiquant le chemin - le mythe nazi construit par Himmler et Rosenberg - ; mais alors, ce n'est plus de la démocratie mais du totalitarisme, ce qui fit dire à certains que les origines du fascisme et du communisme se trouvent paradoxalement dans la démocratie et dans la religion elles-mêmes !

L'absolutisme éclairé aura été une idéologie anti-religieuse visant à mettre l'absolutisme dans le vent de l'histoire par le truchement de la raison. Une monarchie raisonnable ? Mais surtout une monarchie renforcée - mais introduisant en elle-même la semence qui la détruira -, mais surtout contre la liberté, la démocratie, la Foi ! L'absolutisme éclairé aura-il été une rationalisation de l'État ? une dictature du progrès ? une mise de l'État au service des philosophes ? Le contraire ? un attachement au bonheur de l'homme ? Aura t-il été un régime de transition entre l'absolutisme et le libéralisme ?En réalité, si l'on écarte la constante anti-religieuse, cette formule monocratique aura été extrêmement fluctuante, même s'il y a eu partout déification de l'État où les devoirs du prince légitimèrent son pouvoir comme l'affirma Lévy-Bruhl, et aussi développement d'une formule où l'idée que les droits politiques devaient être assurés par le seul prince était dominante. Ce régime qui domina l'Europe centrale et orientale s'imposa à des régions où le retard économique et social était réel, d'où une nécessité de modernisation administrative, mais les lumières auront été plus que cela, et on a pu le constater lors des expériences dans les parties occidentales de l'Europe.

Le prince éclairé ne fut jamais un pur philosophe, ni un libéral ! Mais, sans la complicité objective des philosophes, il n'aurait pas pu réussir car le régime préconisé était en fait une monarchie absolue et administrative, quasi-technocratique, seulement soucieuse de développement économique afin de combler un retard préjudiciable à la force de l'État et donc du prince. Les originalités de cette idéologie auront été l'ambiance des lumières, l'imitation partielle de la France du Grand Siècle, l'utilisation d'un outillage économique emprunté à l'Angleterre, la lutte contre la Foi. Les apports n'auront été faits qu'au profit des seuls princes et de leur puissance étatique, et comme M. Antoine, on peut dire que l'absolutisme éclairé aura été la technocratie en dentelles ! L'absolutisme éclairé n'aura été qu'une monocratie renforçant l'Etat en théorie au profit du peuple, mais où dans les faits le peuple n'aura jamais été aussi absent. Certes, la France ne l'aura pas connu, sauf que les rois avaient oublié depuis longtemps qu'ils étaient de droit divin et avaient donc des devoirs, sauf au moment des réformes de Turgot, peu de temps avant la Révolution française, ne l'oublions pas, sauf avec Bonaparte et sa volonté de réforme par la seule voie de la raison ! En fait, la vraie Révolution n'aura pas été celle de 1789, mais celle des despotes éclairés !

 

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