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30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 18:24

Quelques mots sur l’Eglise mérovingienne - On a souvent dit que ce sont les Evêques qui ont fait la France, et ceci n’est pas faux ! En effet, très tôt, les Evêques se sont trouvés à la tête de leurs cités, mais aussi très indépendants de Rome, y compris pour leur élection. De fait, l’épiscopat gallo-romain des Gaules a pu très facilement se lier avec l’empire franc, restant indépendant d’avec Rome. Néanmoins, l’emprise des Francs sur l’Eglise des Gaules ne fut pas aussi rapide qu’on l’écrit souvent.

La question centrale des élections épiscopales s’est en fait assez vite posée au moment des invasions barbares, du fait des mélanges de races, d’ethnies et de religions. Ainsi, la plupart des Barbares n’étaient pas polythéistes ou animistes comme ont le dit trop souvent, mais ariens, alors que les Gaulois étaient Catholiques. Il n’y eut cependant pas d’opposition réelle des dits Barbares à la Foi catholique, bien au contraire, certains même, notamment les Francs, se faisant baptiser, et, par suite, commençant à être admis pour certains dans le clergé.

Il faut savoir qu’à cette époque c’était le peuple et le clergé qui élisaient les Evêques, le métropolitain les consacrant. Mais il faut aussi savoir que le roi devait approuver l’élection, cette approbation étant l’élément nouveau introduit par la législation franque, élément d’ailleurs reconnu par divers conciles, et pas forcément uniquement des conciles locaux. De facto, l’approbation par le roi devenait peu à peu plus qu’une coutume mais une réalité de droit…

Mais la situation allait accélérer… Ainsi, dès 515, Grégoire de Tours nous rapporte que le roi imposait en Auvergne les Evêques, les choisissant parmi ceux qui lui faisaient le plus de cadeaux, et, très vite, le pouvoir royal allait se substituer au peuple et au clergé dans la désignation des Evêques.

Ceci n’allait cependant pas empêcher les Evêques de garder une très forte influence, y compris sur les rois, même s’ils leur restaient souvent soumis pour l’exécution des mesures civiles. En effet, à cette époque, la Foi était très forte, même s’il restait encore des traces profanes, la nomination des Evêques par le roi étant l’un de ces survivances profanes. C’est dans ce cadre de confrontation Catholicisme/profane qu’allait se développer le culte des reliques, en réponse à certains cultes païens. Mais, comme le souci de la vue future était lui aussi très fort dans les populations, les gens avaient conscience du fait qu’il leur fallait assurer leur Salut à tout prix. C’est cela qui permit aux Evêques d’être forts, d’asseoir leur autorité spirituelle, et parfois matérielle, du fait de leur pouvoir religieux jugé tout puissant, étant considérés comme pouvant accueillir ou rejeter les gens du peuple de Dieu, et donc du Salut. Pour mieux asseoir leur pouvoir spirituel, ils allaient chercher à être riches, afin de mieux agir sur et pour les hommes, l’idée d’assurer le Salut éternel restant le moteur de cette volonté de pouvoir et d’enrichissement. Dès lors, le premier souci des Evêques allait être de chercher à faire reconnaître leurs terres par les rois, et ceci pour le bien collectif du peuple (ce que certains allaient oublier, et ce que condamnèrent les Papes du XI° siècle), leur priorité étant les églises, mais aussi la fondation d’écoles, d’hôpitaux, de réserves en cas de famine, etc…

C’est paradoxalement cette force des Evêques mérovingiens, pourtant séparés de Rome dans les faits, hors le dogme, qui allait permettre la formation des Etats pontificaux, mais justement au moment même de la chute du pouvoir ce des mêmes Evêques mérovingiens.

Clovis et sa succession - Clovis – qui régnera de 481 à 511 – n’est souvent resté dans les esprits que pour l’épisode du vase de Soissons, anecdote rapportée par Grégoire de Tours. Ce vase était un objet de culte réclamé par l’évêque de Reims. Clovis voulait le lui donner, mais un soldat a pris la liberté de le casser plutôt que de le donner à Clovis pour qu’il le rende à l’évêque. Clovis aurait pris une hache et aurait fracassé la tête du soldat. Cette anecdote montre que déjà Clovis ne voulait pas se mettre le clergé à dos. Or, la victoire de Soissons en 486 est bien plus importante que cette anecdote puisque, réalisée sur une enclave romaine, elle allait permettre à Clovis d’avancer vers le sud contre les Burgondes, la paix étant ici assurée par une alliance suite à son mariage avec la princesse burgonde Clotilde, puis de vaincre les Alamans à la bataille de Tolbiac en 497 et les Wisigoths à Vouillé en 507.Soissons, c’est surtout le point de départ du mouvement d’unification des anciens royaumes barbares, Clovis régnant sur le nord-est de l’actuelle France, sur la plus grande partie de l’actuelle Belgique et une partie de l’actuelle Allemagne. C’est aussi l’émergence de Lutèce, la future Paris, capitale du royaume des Francs.

La légitimité du pouvoir royal de Clovis provient en premier lieu de ses victoires militaires. Son nom même de Clovis en étant la démonstration puisqu’il signifie illustre au combat. Mais il reste un roi Franc même si des peuples différents – Burgondes, Gallo-romains, Aquitains, … – se trouvent sous son autorité. Il ne faut pas oublier que franc signifie libre et hardi ; et ces Germains sont à la fois des hommes libres et de bons soldats, d’où les tentatives multiples de Rome de conclure des alliances avec eux. Ce n’est que dans un deuxième temps que le fondement de Clovis sera religieux, car, jusqu’à sa conversion, il est un roi païen, et ce n’est qu’après son baptême à Reims en 498 par l’Archevêque Rémi qui devient un personnage clé pour l’Église.

N’oublions pas aussi que l’empereur romain Anastase lui décerna le titre de Patrice des romains, ainsi que les insignes du consulat, ce que rappela Etienne II lorsqu’il eut à sacrer les deux fils de Pépin le Bref en leur réattribuant des titres, montrant ainsi une certaine filiation dans les relations entre Rome et le royaume Franc ! Il reste pourtant et avant tout un chef militaire, un conquérant, et le royaume est perçu comme sa propriété patrimoniale ; et, s’il peut le conserver, s’il peut rester roi, c’est parce qu’il respecte le principe de l’échange de fidélité, le principe de l’obéissance contre la protection. Son pouvoir est donc fort, voire même absolu, même s’il doit l’exercer avec l’assistance du conseil des grands où siège des Évêques… tous les grands qui l’assiste, tous les officiers qui l’assistent, ceux-ci réunis en assemblées.

Les derniers rois de la première dynastie, c’est-à-dire de la dynastie mérovingienne furent pour leur part si impuissants, si réduits à l’inaction par les maires du Palais – conseilleurs tant ecclésiastiques (ce qu’il faut garder à l’esprit lorsqu’il y aura intervention contre les Lombards) que laïcs des rois – qu’ils furent appelés les rois fainéants, les rois qui feignaient d’être rois… Le pouvoir s’affaiblissait au profit de l’aristocratie, les grands du royaume ayant de plus en plus de pouvoirs et de biens, et tout particulièrement la famille des Pépinides dont les membres se proclamaient princeps ; c’est d’elle qu’allait émerger la deuxième dynastie, celle des Carolingiens qui déteindra la royauté de 751 à 987 exception faite de deux épisodes Robertiens de 888 à 893 (Eudes I) et de 922 à 936 (Louis IV, Lothaire I, Robert V).

Saint Grégoire le Grand - Saint Grégoire le Grand allait devoir faire face à la fois à l’invasion lombarde et à l’abandon de l’Occident par Constantinople.

Le roi des Lombards, Argenulf, allait envahir l’Italie, et l’exarque Romanus, basé à Ravenne, n’allait pas s’occuper de cette question. Seul Grégoire allait réagir face à cette invasion, son but étant de sauvegarder à tout prix Rome, ce qui l’obligea à s’improviser diplomate, rencontrant par exemple Argenulf en 593. Il allait sauver Rome, la préserver des invasions, mais, dans le même temps, il acceptait de facto de jouer un rôle politique actif que n’exerçaient pas ses prédécesseurs. Il devenait le seul chef de Rome…

Mais, les empereurs byzantins se désintéressant de la question italienne, Grégoire le grand devait aller plus loin, fut forcé d’aller plus loin, devenant par nécessité l’administrateur réel des possessions byzantines en Italie, assurant par exemple la solde des armées en assurant théoriquement la défense. Dans le même temps, il commençait à organiser l’Etat pontifical. A la fin du VI° siècle, l’Eglise était très riche, avait déjà constitué le patrimoine de Saint Pierre (remontant au temps des premières conversions, et découlant partiellement aussi des libéralités des empereurs), mais pas à son profit. Et Grégoire le Grand de s’employer à la conservation de ce patrimoine, et plus encore à sa mise en valeur. Ainsi, outre le pouvoir politique, Grégoire le grand se trouva être le plus gros propriétaire foncier d’Italie.

Mais Grégoire le Grand avait une conception très altruiste de son pouvoir. Il avait une très grande idée de ce que devait être son devoir pastoral. Il se considérait comme le seul responsable de tout ce qui intéressait ses fidèles, y compris sur le plan matériel, ce qui fait qu’il reste aussi très célèbre comme administrateur soucieux de ses concitoyens, introduisant notamment l’idée qu’une bonne gestion impose une tenue rigoureuse des comptes… Il allait aussi, dans sa vision centralisatrice, répartir les pouvoirs financiers entre deux diacres, l’un en charge de la garde de l’argent, l’autre en charge de dépenser le même argent.

Grégoire le Grand allait dès lors jouir d’une très grande considération, peut-être inégalée pour un Pape, d’autant plus qu’il n’allait jamais se servir du patrimoine de Saint Pierre pour son intérêt personnel, mais seulement pour le rayonnement de la Chrétienté et le bien-être matériel et spirituel de ses concitoyens. Jamais les Papes ne furent plus populaires qu’à cette époque, et ce d’autant plus que le Pape était peu à peu devenu le représentant politique de l’Italie auprès des étrangers, y compris vis-à-vis des envahisseurs, y compris vis-à-vis de l’empire d’Orient ! C’est ce prestige croissant qui allait amener les Papes à désormais correspondre, discuter directement avec les autres rois, pas qu’avec l’empereur, et ce droit fut d’ailleurs reconnu par tous, sauf par l’empereur qui voulait garder le contrôle temporel, et plus encore spirituel sur Rome !

Pendant toute cette période, la tutelle de Constantinople n’avait cessé de s’affaiblir, de s’effondrer, seuls les Papes continuant à gérer et à organiser Rome et ses environs. Il y avait une arme romaine qui défendait Rome et le pape contre les invasions,… et même de certaines opérations de police sporadiques de l’empereur d’Orient, même si les Papes se refusèrent toujours à l’utiliser de manière offensive contre le dit empereur.

En fait, le véritable facteur de la fondation des Etats pontificaux aura été le peuple de Rome. En effet, alors que les Papes se contentaient du statuquo, le peuple allait presser les dits Papes à s’occuper de l’affermissement de leur pouvoir temporel, ce qui faisait que Rome devenait plus que Rome, devenait la Rome de Saint Pierre. Même les colonies étrangères, nombreuses à Rome à cette époque, pressaient les Papes, commençaient à avoir pour le Pape le même attachement passionnel que le peuple de Rome ! Et d’ailleurs, dans leurs lettres aux mérovingiens puis aux premiers carolingiens, les Papes utilisèrent la formule : « Sancta Republica Romanorum… »… Lorsqu’Etienne II écrivit à Pépin, il avait réellement le sentiment de faire descendre Saint Pierre sur la terre, Pépin le croyant tout aussi sincèrement comme en témoigne sa réponse ; le Pape avait conscience qu’il tenait son pouvoir directement de Saint Pierre, et s’il se reconnaissait sujet de l’empereur, c’était uniquement matériellement, et encore hors de Rome, hors de la circonscription de Rome om seule devait s’appliquer l’autorité de Saint Pierre. En fait, le peuple de Rome se considérait comme une nation en lui-même.

Le prestige des Papes était tel que le Christianisme allait s’étendre à tout l’Occident (Germanie avec saint Boniface qui allait d’ailleurs réformer de fond en comble l’Eglise franque, Scandinavie, Irlande, Angleterre, …), et ce contrairement à une idée reçue, sans qu’il n’y ait partout, très loin de là, interventions des autorités civiles ou emploi de la force. Ce fut avant tout le prestige et la force spirituelle des Papes qui permit cette christianisation de l’Occident, que n’avait pu faire par les armes les empereurs. Même la Gaule, déjà parfois frondeuse, gardait une totale révérence pour le Pape ! Néanmoins, le Pape restait toujours en droit un sujet de l’empereur, le restant jusqu’à l’intervention de Pépin le Bref, et il devait donc s’y soumettre y compris en matière de dogme et d’organisation de l’Eglise, ce qui était inadmissible !

L’alliance avec les Francs - Les invasions musulmanes avaient commencé dans tout le Bassin méditerranéen… La Palestine et l’Egypte étaient tombées sous la domination musulmane… Ils s’installaient en Espagne, franchissaient les Pyrénées au VIII° siècle, avançaient, progressaient par la force des armes… L’empereur d’Orient refusait de s’intéresser à autre chose que l’Italie… Et seuls les Francs allaient faire face aux invasions…

Charles Martel était à ce moment le véritable chef des Francs, et, dans le même temps, les Sarrazins arrivaient par le nord de l’Aquitaine et par la vallée du Rhône… Ils arrivèrent en Neustrie, mais, à Poitiers, en 732, ils allaient connaître leur première grande défaite, étant battus par les Francs. L’Orient été presque tombé en totalité, mais l’Occident avait réussi à contrer l’invasion, à sauver la Chrétienté, y compris le monde orthodoxe soit dit en passant. Sans ce coup de frein franc, il est fort vraisemblable que, du fait des armes, le Christianisme ne serait plus qu’un souvenir historique en Europe…

Ceci n’avait pu que rapprocher les Papes des Francs qui apparaissaient comme le sel rempart matériel face aux invasions, et pas seulement aux invasions musulmanes soit dit en passant… Les Ostrogoths étaient ariens par exemple, alors que les Lombards l’étaient encore partiellement…

Il était donc évident que le Pape se tourne vers Pépin le Bref pour lui demander du secours – l’exarque de Ravenne faisant sourde oreille, trop heureux de voir la Papauté menacée – lorsque le roi lombard Liutprand entrepris en 740 de dévaster le duché de Rome.

Charles Martel n’allait pas accepter d’intervenir, pour diverses raisons dont certaines très justifiables. Par contre, son fils Pépin dit le Bref, débarrassé de certaines menaces sur les rives de la Méditerranée et plus sensible à l’importance du Pape dans la défense de la Chrétienté allait répondre. Ainsi, en 747, devenu Maire du Palais, il allait écrire au Pape Zacharie pour lui demander qui avait le droit réel à l’autorité, ce dernier lui répondant que possédait en droit l’autorité était celui qui l’exerçait en fait. Il y avait conjonction des intérêts des deux parties, tant Zacharie que Pépin ayant cette approche de ce que nous appellerions aujourd’hui la souveraineté.

En 750, le roi lombard Astolf allait envahir tout le centre de l’Italie, sans rencontrer de résistance, s’emparant aussi de Ravenne dont l’exarque s’enfuyait. Tout l’exarchat de Ravenne était tombé entre les mains d’Astolf. En 752, les Lombards se mettaient marche vers Rome, au moment où le diacre Etienne succédait à Zacharie. Le premier soin du nouveau Pape allait être d’essayer de défendre la ville et ses environs, d’envoyer une ambassade, d’obtenir une trêve de quarante ans… Mais, après seulement quatre mois, le roi lombard allait violer son serment, d’où une nouvelle ambassade, celle-ci composée des Evêques lombards, mais ces derniers furent très mal reçus par Astolf et renvoyés dans des couvents. C’est à ce moment qu’allaient arriver des messagers de l’empereur, avec ordre de négocier avec le roi des Lombards. Pour sa part, le Pape avait contacté l’empereur, mais ce dernier faisait la sourde oreille. Dès lors, le Pape ne pouvait s’adresser qu’à Pépin, ce dernier envoyant immédiatement deux ambassadeurs à Rome.

Vers la fondation de l’Etat pontifical - À la fin du III° siècle, sans être encore majoritaires en Italie, les chrétiens étaient déjà nombreux dans les provinces de l’Empire romain. Leur présence était même avérée parmi les soldats, les fonctionnaires et les dignitaires impériaux. C’est pourtant à cette époque que, loin de poursuivre la politique de persécution, ou pour le moins de tracasserie, menée par ses prédécesseurs, l’empereur Constantin, pourtant arien, allait décider de rompre avec la religion païenne et d’autoriser l’implantation officielle du Christianisme sur les territoires de l’Empire. Il est vrai que la situation de ce dernier était déjà difficile, que l’empereur cherchait de nouveaux soutiens, que les barbares se faisaient de plus en plus pressants. La chute de Rome approchant, Constantin allait devancer ce désastre en transférant le siège de l’Empire sur les rives du Bosphore, à Constantinople. Mais, s’il devait ainsi réussir à sauver la partie orientale de l’Empire romain, il abandonnait de facto sa partie occidentale, et notamment l’Italie.

L’Empire romain d’Occident allait finir lamentablement. Romulus Augustule n’allait faire qu’une brève apparition sur le trône impérial ; en effet, ne se contentant plus d’une solde souvent irrégulièrement payée, les mercenaires composant la quasi-totalité de sa garde allaient profiter de son très jeune âge pour exiger la cession à leur profit d’environ le tiers des terres italiennes, ce que le gouvernement impérial ne pouvait que refuser. L’inévitable s’accomplissait dès lors ; les mercenaires mettaient à leur tête le chef de la garde, l’hérule Odoacre, et, en 476, les princes barbares qui faisaient et défaisaient les empereurs d’Occident depuis plusieurs décennies prenaient le pouvoir, mettant ainsi fin à un Empire d’Occident qui ne représentait plus rien.

Odoacre se trouvait donc proclamé roi d’Italie par les soldats de la garde de Romulus Augustule, ce qui devait marquer pour l’Italie l’aube d’une ère nouvelle, puisque marquée par la domination d’étrangers à la Cité, par la domination de ceux que les romains appelaient jusqu’alors des barbares. Odoacre, intelligent, allait cependant maintenir les principales institutions romaines ; c’est ainsi qu’après en avoir délibéré, même de façon seulement formelle, le Sénat allait décider de renvoyer à Constantinople les insignes du pouvoir impérial, déclarant qu’il était inutile de conserver un Empire romain d’Occident. En dépouillant le jeune Romulus Augustule de sa dignité impériale, en le faisant enfermer le 4 septembre 476, Odoacre rétablissait par le fait même l’unité de l’Empire au profit de Zénon, l’empereur d’Orient, l’empereur de Constantinople.

Après la disparition du dernier empereur de Ravenne, Rome se trouvait réduite à un simple rôle de capitale historique d’un Empire déchu et d’une chrétienté naissante. Si dans la théorie les territoires italiens restaient sous le pouvoir de Constantinople, dans les faits ce pouvoir échappait à la volonté des empereurs, et ce d’autant plus qu’à la même époque l’Empire d’Orient se trouvait aux prises avec les slaves, avec les bulgares, avec certains arabes. Donc, même si Constantinople maintenait un semblant d’autorité par le biais d’un exarque siégeant à Ravenne, l’Italie était en réalité livrée aux barbares et aux querelles de toutes sortes.

Au milieu de tels désordres, seul le Pontife romain tentait de sauver ce qui pouvait encore l’être, mais il n’était pas un chef politique. Il allait se trouver confronté à de nombreux obstacles. Pourtant, ces troubles allaient permettre à la Chrétienté de poser des racines profondes, donnant à son chef spirituel les moyens de son action temporelle, voire même politique. Car, dans ce vide, seuls restaient comme phares de la civilisation antique les Évêques…

Se pose donc la question du pouvoir du Pontife romain. Dès les premiers temps de l’Église, une querelle allait opposer les principaux théologiens sur le point de savoir s’il devait y avoir primauté ou non d’un homme, d’un dignitaire de l’Église sur l’ensemble des chrétiens… La question posée était celle de savoir s’il était ou non nécessaire de désigner un personnage apte à trancher certains différents en matière de dogme. Forts de leur rattachement à la succession de saint Pierre que Jésus avait lui-même désigné comme chef de l’Église universelle (Mt 16, 18), les Évêques de Rome allaient assez vite – mais pas sans contestations – commencer à exercer cette primauté sur l’Église. Ainsi, dès l’époque de Constantin, les évêques de Rome allaient tenir le premier rang dans la hiérarchie de l’Église, ayant par là-même droit aux hommages du clergé et du peuple chrétien. L’Évêque de Rome bénéficiait d’une autorité et d’une dignité qui allaient en faire un ultime recours dans une Italie en crise, dans une Italie connaissant le vide politique…

Néanmoins, cette accession à la primauté allait s’effectuer en plusieurs étapes. Ainsi, en 314, les prélats d’Occident réunit en Arles allaient-ils envoyer au Souverain pontife le procès-verbal de leurs réunions avec ces mots : « Nous saluons le vénérable Pape Sylvestre, avec tout le respect que nous lui devons. » De même, en 325, lors du premier concile de Nicée, concile tenu en présence de l’Empereur Constantin, ce fut Osius, l’Évêque de Cordoue, qui allait présider aux débats au nom du Pape, Sylvestre ayant envoyé deux prêtres en charge de consentir en nom ce qui s’y déciderait. Il faut noter que ces deux prêtres allaient signer le procès-verbal avant tous les autres prélats présents, chose qui aurait été impossible s’ils n’avaient pas tenus la place du Pape sur place. Enfin, au V° siècle, des décrets impériaux allaient prescrire aux Évêques d’obéir aux décisions des Papes, leur enjoignant de même de rien entreprendre sans leur autorisation.

Ce dernier point est important, car cela montre bien que même si l’autorité spirituelle du Pape sur les autres Évêques était en général reconnue, elle n’en avait pas moins besoin d’être affirmée en droit et soutenue par une autorité temporelle ; car, jusqu’au VIII° siècle, les Papes n’eurent aucun pouvoir temporel propre leur permettant d’être les plus indépendants possibles des fluctuations et des influences politiques. Avant ce VIII° siècle, subordonnés en matière politique aux empereurs, ils n’avaient cependant jamais véritablement eu une quelconque volonté d’obtenir une indépendance à laquelle trop d’obstacles s’opposaient ; c’est ainsi que jusqu’au VIII° siècle Rome allait dépendre, au moins de manière formelle, de l’empereur de Constantinople, ce dernier y étant représenté par un duc ayant en charge les forces militaires et la justice. C’est en fait la carence de ce duc qui allait finalement conduire le Pape à prendre conscience de la nécessité d’une autorité temporelle propre à l’Église de Rome.

Enfin, un dernier fait allait pousser les pontifes romains à rechercher une certaine indépendance. Ainsi, aucune élection de Pape n’était réputée canonique si l’empereur, en l’approuvant, n’autorisait l’ordination du pontife. C’était là une intervention intolérable du pouvoir politique en matière de religion.

Un cas de souveraineté pontificale : la Corse - Après la chute de l’Empire romain d’Occident, comme la plupart des territoires dépendant de cet Empire, la Corse fut rattachée à l’autorité de l’empereur de Constantinople. Mais, très vite, comme là encore pour la plupart des territoires situés à l’ouest de l’Empire, la situation allait se dégrader tant du fait de l’absence d’une réelle autorité que du fait des abus de l’autorité existante.

C’est ainsi que Grégoire le Grand allait, dans plusieurs de ses Lettres, faire allusion aux structures administratives et fiscales mises en place par les représentants de Constantinople dans l’île de Corse. Très très vite, il allait se faire le défenseur de l’île, n’hésitant pas à intervenir contre les abus des détenteurs du pouvoir local, ainsi que ceux des agents de la fiscalité impériale. Grégoire le Grand allait ainsi déplorer que, pour pouvoir payer les impôts, les Corses soient pour un nombre significatif obligés de vendre leurs enfants ou encore de se réfugier auprès des Barbares lombards.

Par cette ingérence dans les affaires civiles de la Corse, par sa volonté d’exercice d’une véritable autorité de tutelle et de protection contre les abus, le Pape allait très vite y apparaître comme étant le seul véritable héritier de l’Empire d’Occident, comme le seul véritable souverain de l’île, ou du moins son seul propriétaire (au sens antique du terme). C’est ainsi, qu’au nom de la défense de la Chrétienté et de ses principes, ainsi qu’en celui de la défense des intérêts de la Corse, le Pape n’allait pas hésiter à se poser en arbitre et en juge de l’exercice du pouvoir temporel théoriquement détenu par Constantinople. Son principal souci était aussi d’assurer une bonne gestion des patrimoines importants qu’il possédait dans l’île, d’en réorganiser les territoires administratifs, d’évangéliser, et de mettre en place des relais locaux de l’autorité pontificale, les defendores.

Cette action de Grégoire le Grand allait déboucher sur l’intégration totale de la Corse au patrimoine de l’Eglise romaine, intégration qui se réalisa pleinement dans la seconde moitié du VIII° siècle lorsque fur détruit le pouvoir lombard qui s’était substitué à celui de l’empereur d’Orient. En fait, la présence lombarde en Corse avait toujours été limitée, les Lombards s’étant le plus souvent contentés d’implantations sur les côtes, même s’ils avaient officiellement intégré l’île à leur royaume. En fait, seul le Pape, fort de ses possessions terriennes, de son autorité morale et spirituelle, de sa volonté organisatrice détenait un vrai pouvoir, et ce d’autant plus que, suprême atout, les habitants de l’île acceptaient très largement sa primauté, d’autant plus qu’elle prenait vraiment en compte les problèmes de l’île tout en en respectant les populations.

Donc, nous sommes ici dans un cas où la vacance de la réalité de tout pouvoir temporel avait permis à la Papauté d’affirmer des droits auxquels elle n’avait juridiquement ... pas droit…, même si elle fera remonter ultérieurement ces droits à la fausse Donation de Constantin. Ainsi, la reconnaissance de l’autorité pontificale sur la Corse par Pépin en 754, puis par Charlemagne en 784 ne fit qu’officialiser une souveraineté de fait depuis près de trois siècles !
La rupture avec Constantinople - A la fin du sixième siècle, l’empire d’Orient contrôlait toujours une vaste zone en Italie : la Sicile, la Calabre, l’Istrie, la Vénétie, Rome, la Pentapole, Ravenne et Naples, c’est-à-dire les régions pouvant être aisément contrôlées par la flotte byzantine.

C’est à la même époque qu’une peuplade barbare dont certains éléments avaient servi comme mercenaires dans l’armée romaine, les Lombards, allaient commencer à s’infiltrer en Italie avant de s’y établir définitivement à partir de 568 sous la conduite de leur roi élu, Alboin. Cette invasion, réussie en termes de territoires, allait par contre être un échec politique. En effet, inorganisés, sans véritable entente, sans cohésion nationale, les Lombards ne firent que s’installer sur les territoires occidentaux de l’Empire d’Orient, l’autorité et la domination de Constantinople se maintenant officiellement. De plus, comme le trône des Lombards était électif et non pas héréditaire, chaque élection, en éveillant les ambitions des principaux chefs, excitait des troubles.

Il y avait donc une grande différence entre les Lombards et les Ostrogoths de Theodoric qui, en 489, avaient été autorisés par l’empereur d’Orient Zénon à prendre possession de l’Italie. En effet, de toutes les tribus qui s’établirent dans l’Empire romain, celle des Ostrogoths fut la plus civilisée, même si elle fut l’alliée d’Attila (ce dernier, on l’oublie trop souvent, avait d’ailleurs la solde et le grade de maître de la milice, donc rang de Général, dans … l’armée romaine d’Occident) en 541. Son roi, Theodoric, élevé à la cour de Constantinople où il s’était habitué aux méthodes impériales de gouvernement, ne voulut pas les changer. Et, sous son règne, il y eut un Sénat (mais sans pouvoir réel), des Consuls, des jeux du cirque, bref une maintenance de la société romaine classique, mais sous la domination d’un prince barbare.

Le partage des terres fut assez limité puisque les Romains purent conserver les deux tiers de leurs propriétés. De plus, chacun conserva ses mœurs particulières, ses anciennes lois, ses croyances religieux, les Ostrogoths restant ariens. Theodoric mourut en 526, et ce fut de nouveau une période d’anarchie en Italie, la succession de Theodoric n’ayant pas été prévue de son vivant avec suffisamment de sérieux.

Comparés à Theodoric, les Lombards apparaissaient donc aux Romains comme encore plus barbares que tous les barbares que les Romains avaient subi jusqu’alors… Néanmoins les Lombards mirent en place un semblant d’organisation d’inspiration militaire ; ainsi, les deux principaux chefs de tribus lombards avaient été créés par Alboin, l’un Duc du Frioul, l’autre Duc de Spolète… De plus, ultérieurement, un Duc de Bénévent fut établi afin de lutter contre les Grecs de la Pouille.

Cette situation allait mettre à jour l’existence de deux duopoles. Tout d’abord, il existait dans les faits deux Italie, l’une lombarde, l’autre impériale. Ensuite, il y avait trois capitales dans la zone contrôlée par l’empereur d’Orient : (1) l’une politique et ce depuis 404, Ravenne où siégeait l’exarque d’Italie ; (2) l’autre historique, Rome où l’isolement dans lequel ils vivaient, joint au prestige religieux découlant de leur fonction, avait permis aux Papes de jouer un rôle sans cesse croissant d’administrateurs, ainsi que d’organisateurs de la défense. Cette dernière phrase de Louis Alphen met bien en évidence le rôle politique que commençaient à jouer les Papes depuis la chute de l’Empire romain d’Occident ; (3) la troisième lombarde, Pavie (Milan était en retrait à cette époque)…

Il existait donc au cœur des possessions du royaume lombard une zone qu’il fallait défendre, la zone de Rome, et ce dans l’indifférence totale de Constantinople ! C’est ainsi que, dès la fin du sixième siècle, les Papes organisèrent deux types d’efforts pour la défense de Rome, le Pape supplantant peu à peu le Duc : l’appui (ou du moins sa recherche) sur l’exarque de Ravenne, et les négociations en vue de la défense des intérêts locaux. Mais cela, tout en sauvegardant la paix – qui restait la priorité – allait provoquer le bris des restes de l’unité de l’Italie…

L’expansionnisme lombard allait reprendre dès le septième siècle, le roi lombard Rhotaris annexant le littoral ligure ainsi qu’une partie du Duché de Bénévent, fractionnant encore un peu plus le domaine de l’Empire.

En fait, c’est grâce à la période lombarde que les Papes ont pu paradoxalement entrevoir un meilleur avenir, y compris pour l’Eglise !

Faisons un cours récapitulatif de la situation… Au début du VIII° siècle, l’Église romaine est dans une situation délicate : (a) elle a perdu presque toute autorité sur l’Orient ; (b) son influence est contestée en Occident ; (c) elle est spoliée de ses biens, en particulier depuis Charles Martel.

L’Église a donc besoin d’un appui temporel pour renforcer son pouvoir. De leur coté, les rois Francs allaient avoir besoin de l’Église pour asseoir leur pouvoir. On trouve donc à l’origine des relations entre la monarchie carolingienne et la Papauté un double intérêt. Il allait résulter de cette collaboration une alliance durable et une évolution parallèle de l’Église et du royaume. Cependant, l’équilibre sera rompu au profit du monarque, dans la phase impériale du règne de Charlemagne, qui allait s’immiscer de plus en plus dans les affaires intérieures de l’Église, mais sans que cela n’atteigne jamais les dérives de la situation connue avec l’empereur d’Orient. Dans tous les cas, l’origine des relations étroites entre l’Église et le royaume Franc est antérieure à Charlemagne. Si déjà Charles Martel s’était vu conférer le titre de Patrice des Romains – dignité instaurée par Constantin et représentant le premier rang après les Césars -, c’est en fait à l’époque de Pépin que commencèrent ces relations de dépendance mutuelle. Nous y reviendrons un peu plus tard.

A partir de 725, les Lombards commencèrent à s’organiser sous l’autorité du roi Liutprand (à ne pas confondre avec l’Evêque du IX° siècle) qui allait faire de nombreuses avances au Pape qu’il respectait en tant que chef de l’Eglise universelle. On a d’ailleurs peine à comprendre comment les Lombards purent concilier le mépris qu’ils avaient pour les Latins avec la protection qu’ils accordaient par la loi aux Religieux, pourtant pour la plupart Latins d’origine. En fait, avant la fin du septième siècle, les Lombards allaient quitter l’arianisme pour se convertir à la Foi de l’Eglise catholique romaine, et ils recherchaient, par la protection accordée au pape et aux Religieux, à racheter leurs péchés. C’est cette peur de la domination universelle, doublée d’une certaine croyance en des « pouvoirs magiques » du Pape, qui fut le seul frein aux exactions des Barbares, contribuant ainsi à assouplir le joug imposé aux populations latines.

Mais la situation allait devenir bien plus délicate en Italie à l’occasion de la querelle des Images. En effet, l’hérésie des iconoclastes, soutenue par trois empereurs d’Orient, soutenue par le Concile de Constantinople, allait provoquer une véritable révolution politique en Occident. Il était en effet invraisemblable que les empereurs, forts de leur pouvoir politique, aient pu légiférer sur les choses du culte et voulu imposer des règles religieuses au Pape ; du moins, cela fut jugé invraisemblable à ce moment de l’histoire, car il y aurait beaucoup à dire sur certains conciles antérieurs, y compris le premier concile de Nicée. Pour aggraver le tout, une querelle fiscale allait envenimer la crise, la réforme de la fiscalité des possessions impériales en Sicile et en Calabre faisant du Pape le plus gros contribuable d’Italie, ce qui entravait son action face à l’inaction totale de l’empereur dans la zone de Rome.

Tout cela allait conduire à une protestation du Pape Grégoire II, soutenu en cela par les Lombards. Et les Romains, unis au Pape, allaient désormais le considérer comme le seul chef de l’Urbs, mettant littéralement dehors le lieutenant impérial et abjurant l’autorité des empereurs d’Orient.

Certes, il n’y avait pas eu véritable révolte personnelle du Pape face au pouvoir temporel de l’empereur, mais l’exarque de Ravenne, estimant très mal la situation, allait réagir par des menaces, faisant avancer ses troupes vers Rome, partisane du Pape, cherchant même à faire assassiner ce dernier ! Les Lombards décidèrent alors de porter secours au Pape et forcèrent l’exarque à se replier sur Ravenne où sa situation devint très difficile, au point même que le Pape allait intervenir afin de maintenir une certaine autorité de Constantinople, certes vacillante, mais encore nécessaire, ne serait-ce que pour des questions d’unité de culture. Pourtant, l’exarque Paul sera assassiné, et un nouvel exarque, le dernier, Eutychius, allait arriver à Ravenne où il entreprit de poursuivre sans aucun changement la politique de son prédécesseur.

Les Lombards firent alors des propositions d’alliance aux Romains qui étaient devenus de facto quasiment indépendants. Mais Grégoire II, flairant le piège, allait refuser cette alliance, se souvenant certes du mépris des Lombards pour les Latins en général et les Romains en particulier, mais aussi pour trois autres raisons : (1) les Lombards restaient des Barbares à peu près incultes ; (2) les Lombards restaient peu sûrs sur le plan religieux, ces anciens ariens ayant une approche de la Foi tenant plus du fétichisme et de la magie que du Christianisme réel ; (3) Rome, capitale historique et culturelle de l’Occident, ne pouvait pas devenir la capitale d’un roi germanique…

Ce refus du Pape Grégoire II allait entraîner la guerre. Et, à la force matérielle des Lombards, le Pape ne pouvait opposer que par celle de la Foi, que par son ascendant moral, Constantinople, bien évidemment, se réjouissant des déboires du Pape et refusant toute aide… Ainsi, en 728, le roi Liutprand allait décider de marcher sur Rome. Le Pape, jouant à la fois sur la force de la Foi romaine et sur la superstition des Lombards, allait alors sortir de la ville avec tout son clergé à ses côtés, ce qui suffit à effrayer le roi lombard, à le faire fuir.

Mais une nouvelle crise allait éclater avec Constantinople en 730. L’empereur avait en effet imposé sa décision de démettre le Patriarche de Constantinople, Germain, ce que devait refuser le Pape Grégoire II. Certes ce dernier devait mourir en 731, mais son successeur, Grégoire III, allait faire preuve de la même fermeté, adoptant la même attitude. Il est évident qu’il ne pouvait découler de tout cela qu’une opposition systématique de l’empereur à la Papauté, et c’est ainsi que des territoires du Saint Siège en Sicile et dans le sud de l’Italie furent saisis, que les Evêques de ces contrées furent exilés et privés de tout contact avec Rome. Tout ceci mettant l’exarque Eutychius dans une situation gênante, d’autant plus que Lombards cherchèrent à profiter de la situation, étendant leur territoire jusqu’à Ravenne, forçant l’exarque à fuir vers Venise fondée depuis peu, après 568. Pourtant, malgré son opposition à l’empereur, le Pape allait s’efforcer à faire revenir l’exarque à Ravenne.

Toujours est-il que tout cela faisait reprendre à Rome conscience de sa force, et les Romains allaient commencer à voir poindre une volonté nouvelle de jouer à nouveau un rôle prépondérant en Italie. De plus, les Ducs de Spolète et de Bénévent, Lombards d’origine, se voulurent alors indépendants. Liutprand décidant donc de marcher sur Spolète, chassant le Duc Trasimund qui se réfugia à Rome, cette dernière se refusant de le livrer au roi lombard. Un nouvel état de guerre voyait donc le jour en 739 entre les Lombards et les Romains.

Les premiers contacts avec les Francs - Face à cette crise, trop faible pour maintenir une indépendance récente, Rome devait en toute urgence trouver au dehors de l’Italie de puissants secours, au risque de disparaître, et avec elle la Papauté. Or, une ancienne loi d’Honorius autorisait les villes serrées de trop près par les Barbares à désigner des défenseurs ou des chefs militaires extérieurs, pourvu qu’ils fussent rattachés à l’Eglise romaine et élus par une assemblée regroupant le Sénat, le clergé et les principaux citoyens, assemblée présidée par l’Evêque de Rome en personne. Il est plus que vraisemblable que ce fut au titre de cette loi que le Pape Grégoire III allait, en 740, offrir à Charles Martel, et ce au nom du peuple de Rome, les titres de Patrice et de Consul, l’informant de plus par trois lettres successives que le peuple romain, après avoir renoncé à la domination de l’empereur d’Orient, l’appelait pour le défendre, invoquant par exemple sa clémence invincible.

Il est bien évident que cette mission de prise de contact revenait au Pape, à la fois comme président de l’assemblée, mais aussi du fait que les Romains, menacés par des ennemis multiples et puissants, trouvaient auprès de leur Evêque une autorité morale et populaire faisant quasiment l’unanimité en leur sein.

Grégoire III adressa donc ces trois lettres au Major domus franc Charles Martel afin de lui demander secours. Mais ce fut un échec, Liutprand étant à ce moment là l’allié de Charles Martel dans sa lutte contre les Sarrazins qui ravageaient la Provence…

Cette crise de 739/740 allait être très importante pour l’avenir puisque c’était la première fois que le Pape décidait de se tourner vers un peuple barbare et non plus vers l’Empire d’Orient pour se défendre !

Deux nouvelles guerres allaient éclater entre les Lombards et les Romains, l’une en 742, l’autre en 749. Mais, à chaque fois, l’autorité spirituelle du pape jointe à l’effroi sacré qu’il provoquait malgré eux chez les Barbares allait suffire à régler la crise. Anis, et à titre de démonstration, le Pape Zacharie réussit même à obtenir l’abdication du roi des Lombards Ratchis en 749 !

Mais un nouveau roi allait succéder à Ratchis : Astolf. Ce dernier, encore moins nuancé que ses prédécesseurs, allait s’attacher à enter de briser la bande centrale coupant en deux l’Italie lombarde. En fait, sa volonté était d’étendre son autorité sur tout l’ancien territoire impérial en Italie. Il devait ainsi se rendre maître en juillet 751 de l’exarchat de Ravenne, faisant définitivement fuir d’Italie ce dernier vestige du pouvoir d’Orient. Puis, rompant un traité de paix signé peu avant et devant en théorie durer quarante ans, il allait, à l’automne 752, décider de s’attaquer à Rome. Il établit ainsi son camp sur les deux rives du Tibre, mettant à feu et à sang toute la campagne autour de Rome. Il menaça même la ville d’une ruine complète si elle ne lui ouvrait pas immédiatement ses portes, exigeant de plus que le Pape lui soit livré et de soumettre la population survivante à un impôt d’une pièce d’or par personne et par an, promettant à toute personne osant lui résister de lui faire couper la tête. Et, pour la première fois de la part d’un roi lombard, Astolf de refuser toute négociation du et avec le clergé, ce dernier cherchant à le faire revenir sur ses mesures barbares, ses promesses tout aussi barbares, et sur l’idée même de ce protectorat onéreux.

Le Pape allait alors prendre conscience que son pouvoir, malgré une indépendance politique de plus en plus réelle, était avant tout spirituel, comprenant qu’il ne pouvait rien faire face à la force brute, face à la force brutale. L’Eglise avait le besoin pressant d’un appui temporel lui permettant dans un premier temps d’assurer, dans un second de renforcer son pouvoir.

Etienne II et Pépin le Bref - Face à une situation aussi délicate, Etienne II allait décider de se tourner à nouveau vers la Gaule, appelant à son secours le nouveau roi des Francs, Pépin le Bref. Ce dernier devait pour sa part légitimer son coup d’Etat, et une alliance forte avec la Papauté ne pouvait que l’y aider. Bref, un jeu gagnant/gagnant !

Quelques dates

741 : élection du pape Zacharie

742 : naissance de Charlemagne

752 : élection des Papes Étienne II, puis Étienne III

754-755 : séjour du Pape Étienne III en France

756 : donation de Pépin

757 : élection du Pape Paul I

768 : élection du Pape Étienne IV – début du règne de Charlemagne

772 : élection du Pape Adrien I

774 : Charlemagne renouvelle au Pape Adrien la donation de Pépin – premier séjour de Charlemagne à Rome

781 : Charlemagne établit son fils Pépin roi d’Italie, exerçant ainsi une tutelle sur l’État pontifical – Pépin est sacré par Adrien

789 : publication de l’admonitio generalis

794 ; concile de Francfort condamnant l’adoptianisme (hérésie du VIII° siècle se ressentant de l’arianisme bien que procédant d’un esprit différent. Cette hérésie fut développée par Félix d’Urgel qui pensait que Jésus-Christ, en tant qu’homme, n’était point le fils de Dieu, mais avait été seulement adopté par lui)

795 : élection du Pape Léon III

796 : lettre de Charlemagne à Léon III précisant sa conception de la tache du roi dans la Chrétienté et face à l’Église

800 : pendant le séjour de Charlemagne à Rome, le Pape est mis en jugement. Charlemagne en profite pour se faire sacrer empereur

812 : enquête sur les conditions de confession du baptême et réforme du Credo

813 : travaux des cinq grands conciles réformateurs

814 : mort de Charlemagne

816 : mort de Léon III

 

Il faut se souvenir que Pépin avait été élu roi en 751 par les seigneurs francs, à l’exclusion du dernier des descendants de Clovis, le premier roi chrétien des francs. Et le prédécesseur d’Etienne II, Zacharie, avait déjà donné un signal fort à Pépin lorsque, consulté sur cet acte de prise du pouvoir, il l’approuva en affirmant qu’il valait mieux appeler roi celui qui détenait la totalité du pouvoir. Le Pape Zacharie était donc intervenu en 751 pour favoriser l’élection de Pépin à la tête du royaume Franc. Il estimait qu’il valait mieux appeler roi celui qui détenait la totalité du pouvoir. Il fit ainsi ratifier l’élection de Pépin à Soissons en lui faisant accorder l’onction sainte par son légat Boniface. Or, si Boniface souhaitait qu’il y ait une subordination du clergé Franc au pape, cela fut refusé par Pépin qui oint se trouvait doté d’une dimension sacerdotale. A la suite de cette élection Pépin le Bref avait de plus reçu à Soissons la couronne des mains de l’Evêque de Mayence et légat du Siège de Pierre, Saint Boniface. Chacun avait donc besoin de l’autre : le temporel du spirituel, le spirituel du temporel, ce que comprendra très bien Charlemagne en se faisant sacrer empereur à Rome en 800.

Le Pape Etienne II allait donc entamer des négociations secrètes avec Pépin le Bref afin de soustraire Rome de la menace et du joug lombards. Puis, dans un deuxième temps, il allait dépêcher auprès de Pépin deux envoyés, dont l’Abbé de Jumièges, Droctigang, afin d’annoncer sa venue en Gaule ! En réponse, Pépin envoyait auprès du Pape deux des grands de sa cour, l’Evêque de Metz, Chrodegang (parent de Pépin), et le duc Autchaire. Profitant de la présence de ces envoyés francs en mission auprès du Pape, ce dernier n’allait plus hésiter à entreprendre son long et dur voyage à partir du 14 octobre 753, voyage d’autant plus périlleux qu’il fallait, en hiver de plus, franchir les lignes lombardes puis les Alpes, et enfin traverser la Gaule pour se mettre sous la protection de Pépin.

Apprenant cela, l’empereur de Constantinople, qui se croyait encore maître de l’Italie et de l’Eglise, intima l’ordre au Pape de se rendre à Pavie pour y négocier avec les Lombards, lui rappelant que même Pape il n’était en droit qu’un sujet de l’empire parmi d’autres, donc totalement soumis à sa volonté et à son autorité, rien que ça ! Mais le Pape, soucieux tout à la fois de son indépendance et de celle de ses concitoyens, allait quitter Pavie le 15 novembre 753 sans qu’aucune négociation de quelque ordre que ce soit n’ait abouti. Et, protégé par l’ambassade des Francs, il allait réussir à traverser les territoires lombards sans que nul n’ose l’intercepter. Il pouvait ainsi, en son nom propre, au nom du Sénat de Rome, au nom du peuple de Rome, se rendre librement en Gaule et y demander un secours puissant lui permettant tout à la fois de sauver les Romains et le Siège de Pierre, la primauté de Pierre… Evénement énorme pour le temps que le Pape quittant Rome, et plus encore l’Italie ! Un signe matériel, peut-être le premier aussi fort, à la fois de l’universalité de l’Eglise, mais aussi de son indépendance !

Dans ses bagages, le Pape amenait un document aujourd’hui connu sous le nom de Fausse donation de Constantin, document lui permettant surtout de justifier l’action de Pépin, plus même que ses revendications, ce dernier pouvant ainsi justifier son intervention en affirmant qu’il ne faisait qu’opérer à des restitutions déniées par le droit de conquête. Mais nous reviendrons sur cette Fausse donation un peu plus tard.

Toujours est-il que le Pape put rencontrer le pépinide à Ponthion (aujourd’hui dans la Marne, ce qui laisse imaginer le trajet dans les conditions de l’époque, surtout en hiver), où se trouvait l’un des palais francs, et ce le 6 février 754. Pépin allait venir à sa rencontre et conduire à pied son cheval par la bride, signe fort de la soumission du roi terrestre au Pape… Pépin demanda à recevoir à nouveau l’onction royale, mais cette fois des mains du Pape, dans l’espoir que cette cérémonie affermirait son autorité, et plus encore y associer ses fils, ce qui assurerait leur position quant à sa succession. Etienne II allait souscrire à cette demande, somme toute légitime dans l’esprit de l’époque, et ainsi les deux fils de Pépin, Charles et Carloman, ainsi que sa femme Berthe furent associés au sacre de Pépin le Bref, définitivement légitimé, y compris en sa descendance.

Le Pape et le roi scellaient alors une alliance qui était tout aussi utile à l’un qu’à l’autre. Pépin validait son titre de roi aux yeux du peuple et de l’Eglise dont il s’assurait l’appui, alors que le Pape, par son intervention dans le choix du souverain des Francs établissait un droit nouveau qui devint par la suite d’une importance extrême dans la politique pontificale. Non seulement Etienne II consentait à délier les peuples francs du serment les liant à la famille mérovingienne, mais, de plus, en les conjurant de prendre désormais leurs rois parmi les seuls descendants de Pépin le Bref, déclarant excommunié et maudit quiconque tenterait de faire passer la couronne dans une autre famille. Conjuration oubliée, … dès 888 en fait…

Prosterné avec ses deux fils devant le Pape en l’église de Saint-Denis, Pépin était sacré puis acclamé… Et plus encore, il recevait du Pape le titre d’Avocat et de Défenseur du Siège Apostolique, ses deux fils recevant ceux de Patrices des Romains… Étienne II, le nouveau Pape, réitérait donc le sacre de 751 en y adjoignant Charles, le fils de Pépin, lors de son long séjour en France, quinze mois à partir de 754, le premier séjour d’un Pape hors d’Italie… Par ce sacre pontifical, par la forme de ce sacre, c’est toute la famille royale qui est sacrée. En fait, il semblerait que la Pape ait fait ce geste afin de favoriser ses négociations en vue de la création d’un État pontifical, État nécessité par l’existence de troubles et par un manque de moyens. Pour le roi Pépin, cette onction permettait la légitimation d’un pouvoir acquis par coup d’État. En effet, étant oint, le nouveau roi tient son pouvoir de Dieu et non plus des hommes ; son pouvoir est désormais charismatique. Il faut d’ailleurs rappeler que cette technique de l’onction était reprise de Constantinople.

Contre cette aide pontificale, Pépin promit d’intervenir en Italie contre les Lombards. Il organisa ainsi deux expéditions en 755 et en mai 756, expéditions qui allaient aboutir à un traité accordant Ravenne et cinq Évêchés au pape. Mais pourquoi contre les Lombards ? En effet, les Lombards réclamaient au Pape un tribut d’un sou par habitant pour pouvoir avoir un État…

C’est au début de l’été 754 que Pépin allait réunir ses troupes, en présence du Pape, et ce à Quierzy-sur-Oise (aujourd’hui dans l’Aisne). Il s’engageait définitivement à attaquer Astolf, invoquant plus exactement un droit de défense face aux injures faites à Rome. C’était la fin d’un long processus de négociation, une autre réunion s’étant bien moins facilement tenue en mars à Braismes (aujourd’hui dans l’Oise). C’est en ce lieu que sera faite la promesse de donation à l’Apôtre Pierre d’un territoire indépendant…

A l’issue de la réunion de Quierzy, Pépin allait sommer Astolf de se soumettre au Pape, et, après le refus du roi lombard, l’expédition en Italie fut lancée. Elle fut brève, s’achevant par le siège de Pavie, la capitale lombarde. Ne pouvant résister, les Lombards allaient s’engager à évacuer les territoires conquis en trois ans, dont Ravenne, la Pentapole (Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia et Ancône) ainsi que le duché de Rome.

Le Pape se voyait donc doté, quasi-officiellement, d’un pouvoir temporel qui était finalement assez nouveau pour lui. Pourtant, il lui sera difficile de l’asseoir. Ainsi, dès le départ des troupes franques, les Lombards allaient refuser d’exécuter leurs promesses, reprenant leurs conquêtes antérieures, plus l’intégralité du duché de Bénévent. Ils devaient de plus, en janvier 756, instaurer un blocus de Rome. Le Pape dut se résigner à faire encore une fois appel à Pépin le Bref et aux troupes franques, et ce malgré les tentatives de l’empereur d’Orient qui, voulant reprendre la main, essaya de retenir les envoyés du Pape, notamment à Marseille. Le Pape avait en fait envoyé trois lettres : l’une de lui-même à Pépin, la deuxième du peuple de Rome au peuple franc, la troisième … de Saint Pierre au peuple Franc… Pépin, après s’être fait prié, allait à nouveau intervenir lors de l’été 756, gagnant selon le même schéma : siège de Pavie, capitulation d’Astolf, nouveau traité. Mais, cette fois, et à titre de précaution, il décidait de laisser l’un de ses représentants auprès d’Astolf, l’Abbé de Saint-Denis, Fulrad, dont la mission était de contrôler la restitution des territoires, de recevoir les clés des villes et de prendre en otage des dignitaires lombards, pratique courante à cette époque et ce depuis l’Antiquité. Par symbole, ces clés furent déposées sur la tombe de Saint Pierre, et ce afin de bien mettre en évidence la primauté du spirituel et la puissance de l’Eglise.

Restait néanmoins une question… A qui étaient réellement ces territoires ? De droit, ils étaient sous la souveraineté de l’empereur d’Orient. De fait, en l’absence de l’exarque et de toute volonté réelle de s’en occuper de la part de Constantinople, ils étaient sous l’autorité du Pape. De plus, en vertu de la fameuse Donation de Constantin, l’intervention en Italie n’était rien d’autre qu’une simple opération de police visant à rétablir Etienne II en ses droits. Et l’empereur d’Orient, bien absent jusque là, d’intervenir auprès de Pépin en lui envoyant deux conseillers pour lui signifier qu’il avait empiété et empiétait sur un territoire appartenant à l’Empire, le pressant de rendre à l’empereur ce qui ne lui appartenait pas, bref, tout le territoire remis de fait à Etienne II. Par cet acte, l’empereur de Constantinople montrait surtout que sa seule finalité était la chute de Rome et de la Papauté afin d’assurer la primauté du patriarchat de Constantinople sur tout le monde chrétien. Mais Pépin allait refuser en ces termes : En faisant la guerre aux Lombards, ma pensée n’était pas de favoriser un homme ; j’ai combattu par amour pour le bienheureux Pierre et afin d’obtenir la rémission de mes fautes. Il n’avait pas cédé, et l’orgueil de Constantinople allait diviser pour très longtemps la Chrétienté.

Astolf devait mourir en décembre 756… Il allait être remplacé par le duc Didier, en apparence faible et soumis, d’où le soutien qu’apportèrent Rome et Fulrad à son élection, et ce d’autant plus qu’il s’engageait à achever les restitutions. Il y avait en effet deux candidats… Mais Etienne II allait s’éteindre le 26 avril 757, remplacé par Paul Ier, un Pape faible, n’ayant l’envergure ni de Grégoire II, ni de Grégoire III, ni d’Etienne II… Pépin le Bref lui-même allait décéder en 758, son fils Charles lui succédant très vite.

Retour sur la fausse donation de Constantin - Nous avons vu dans ce qui précède que l’alliance entre le Pape, le peuple de Rome (qu’il ne faut pas oublié comme acteur important) et Pépin le Bref fut considérée comme la simple et juste restitution d’un droit légitime, droit se trouvant de plus inscrit dans un document historique et officiel : la donation de Constantin au Pape Silvestre Ier. Il s’agissait, comme nous lavons déjà dit, d’une document apporté dans ses bagages par Etienne II afin de convaincre encore plus surement Pépin d’intervenir en lui confiant une mission quasi-divine, et, en le parant de titres nouveaux, en lui accordant l’onction, lui assurer la sûreté de son trône.

Selon ce document, qui était bien évidemment un faux mais qui était nécessaire aux deux parties, l’empereur Constantin le grand aurait, peu de temps avant le transfert de la capitale de l’Empire de Ravenne à Byzance/Constantinople, consenti au Pape Silvestre Ier de très larges abandons territoriales, et ce pour le remercier d’une

guérison miraculeuse…

Que contenait-il et tout son contenu était-il faux ?

En premier lieu, ce texte assurait la primauté du Pape sur tous les textes épiscopaux, ce qui ne faisait finalement que reprendre les canons du concile de Nicée qui avait défini l’ordre des patriarcats. Par cette assurance, mais fondée sur des données réelles, la revendication de primauté de Constantinople, basée non pas sur Saint Pierre mais sur l’Imperium, se trouvait repoussée.

Ensuite, Constantin le grand aurait accordé au Pape des dons et des pouvoirs divers, dont celui de créer des Patrices des Romains. Ceci permettait d’expliquer pourquoi Etienne II para lors de la réitération du sacre de Pépin ses fils de ce titre, titre qui sera d’ailleurs toujours cité par Rome mais jamais par Pépin… Ce titre, qui avait été décerné au sixième siècle aux exarques et à certains gouverneurs de province, imposait en fait moralement et juridiquement Pépin et sa lignée à défendre la ville de Rome dont ils étaient désormais de hauts dignitaires.

Enfin, il aurait donné au Pape l’autorité sur la ville de Rome et ses environs, voire même sur toute la partie occidentale de l’Empire, « car là où le principat des Prêtres et la capitale de la religion chrétienne ont été institués par l’empereur céleste, il n’est pas juste que l’empereur terrestre exerce sa puissance. » Cette dernière proposition, tout en rejetant toute autorité sur Rome de Constantinople, assurait aussi au pape la possibilité de plaider son désir de voir restituer des territoires lui appartenant, au titre même de son pontificat et non en personne, et ceci de droit et non plus de fait.

Certains détails étaient précisés. Ainsi le fait que Constantin aurait rendu hommage à Silvestre Ier en conduisant sa mule par la bride, ce qui rehaussait d’autant l’accueil que Pépin fit à Etienne II, le mettant quasiment au même rang que l’empereur de manière symbolique.

Mais il s’agissait d’un faux, d’un faux très habile, car … tout n’y était pas faux, notamment les rappels de la primauté universelle du Siège Apostolique. Il est dommageable que ce faux ait aujourd’hui disparu et ne soit connu que par fragments, car on ne peut plus rien vérifier, même l’éventuelle inversion de sa non-authenticité qui n’est finalement que récente (par Lorenzo Valla en 1442)… Désormais, toute critique textuelle infirmant ou confirmant Valla, qui fut un très grand savant reconnu y compris par les Papes, est désormais impossible… Ce serait un faux que Pépin, inculte et restant prince barbare n’avait aucun moyen de contester, d’autant plus qu’il flattait son ego en le haussant au rang des Romains les plus dignes et les plus cultivés…

On notera que certains auteurs pensent qu’il s’agissait en fait non pas d’un faux mais d’une copie modernisée d’un document réel de donation, document de Constantin le grand qui aurait été perdu lors d’une des nombreuses crises ayant ébranlé Rome, voire même détruit sur ordre de l’empereur d’Orient car desservant ses intérêts… Rien n’est certain… Personnellement, pour ce que j’en sais, je penche pour une semi-authenticité du contenu : authenticité totale pour la primauté, partielle pour les donations, quasi-nulle pour le reste !

La normalisation carolingienne - Loin de tenir ses engagements, le roi Didier allait au contraire chercher à reprendre les anciennes conquêtes lombardes. Il allait ainsi s’opposer fermement à la donation de Rome au Pape par Pépin, ainsi qu’à celles de Ravenne et des territoires dépendant de l’exarchat. Pourtant, jusqu’en 771, le traité avait été dans l’ensemble bien respecté par les Lombards comme le démontre par exemple l’intervention en 768 du duc de Spolète, donc d’un haut dignitaire lombard, à Rome afin d’étouffer les troubles ayant suivi la mort de Paul Ier.

Mais 771, ce fut l’année où Charles, le futur Charlemagne, allait répudier son épouse (Charlemagne ne fut pas un modèle en matière de lutte contre la polygamie et contre les concubines soit dit en passant, mais c’était encore les mœurs du temps…), épouse qui n’était autre que la fille du roi des Lombards épousée l’année précédente, en 770 donc. Le roi des Lombards allait prendre cette répudiation comme prétexte pour ne pas respecter un traité qui avait été imposé par les Francs… Face à cette révolte, Charlemagne (on usera pour simplifier de ce léger anachronisme) allait organiser une expédition en Lombardie en 774. Il allait vaincre le roi Didier, le dépouiller de ses Etats, possessions et titres, puis le faire tondre (symbole important dans la perte de royauté) et enfermer dans un monastère où il devait finir ses jours. Par la même occasion, Charlemagne se parait du titre de roi des Lombards, titre qu’il allait conserver toute sa vie.

Avec la chute du roi Didier, avec l’installation de Charlemagne comme roi des Lombards, c’en était fini de l’indépendance lombarde (on trouve des survivances de ce regret dans la Ligue lombarde et son caractère antieuropéen, celle-ci jugeant l’Europe comme … fille de Charlemagne, mais aussi dans l’origine de la mythologie ayant accompagné les carbonari contre le Pape et ses Etats). Le roi franc pouvait désormais agir à sa guise en Italie, et renouveler la donation de Pépin. Il gardait cependant Ravenne, tout en instaurant une tutelle directe tant sur l’Italie que sur l’Etat (anachronisme du mot, mais pour bien faire comprendre la situation) pontifical naissant, et ce tant par volonté de puissance que par volonté d’assurer la protection et le pouvoir spirituel du chef de l’Eglise de Rome. D’ailleurs, Charlemagne allait renforcer cette tutelle directe de l’Italie en installant son fils comme roi d’Italie, le faisant sacrer à ce titre en 781 par le Pape Adrien Ier.

La victoire militaire avait donc livré aux carolingiens le trône fondé en Italie par Alboin. Charlemagne paré de tous ses titres, dont celui de Patrice des Romains, allait alors se rendre à Rome pour y affermir encore plus son autorité, y étant accueilli avec les honneurs dus à l’exarque, le peuple lui prêtant de plus serment. Et surtout, il s’attribuait le droit, jusqu’alors réservé à l’empereur, d’approuver l’élection du Pape. Il était empereur avant l’heure ; pas en droit, mais en fait !

Pour assurer la paix de ces nouveaux territoires, Charlemagne allait installer à Pavie une importante garnison de guerriers francs, laissant de plus les autres cités sous l’autorité de comtes, eux aussi accompagnés de troupes. Par contre, en bon politique, il allait confirmer dans la possession de leurs duchés les ducs lombards, y compris celui de … Bénévent (!!!). Il allait alors quitter l’Italie pour se consacrer à la lutte contre les Saxons.

Sur un plan religieux, Charlemagne allait maintenir l’ancien découpage élaboré sous la domination grecque. Ainsi, la province du duché de Rome resta partagée en sept Evêchés et la ville de Rome en vingt-huit paroisses. La seule variante porta en fait sur le transfert de deux pouvoirs de l’empereur d’Orient au chef des Francs, celui de recevoir serment de fidélité du pape et celui d’autoriser son installation…

L’attitude de Charlemagne vis-à-vis de la dimension temporelle de la Papauté n’avait donc rien de véritablement original, quoi qu’on en dise. Mais, tout en reconnaissant de droit et de fait ce qui était réel depuis plus d’un siècle, il offrait et garantissait au Pape la sécurité et la primauté spirituelle qui lui manquaient !

En fait, tout ceci n’est que le fruit d’une évolution commencée sous Charles Martel (voire même un peu avant), réalisée par Pépin le Bref et consommée et consolidée par Charlemagne. La tutelle du royaume franc sur le Pape, telle qu’instaurée par Charlemagne, n’était finalement que le fruit, que la conclusion logique d’une politique entamée par son père Pépin, mais prévisible dès l’époque mérovingienne…

Après de multiples crises, après de multiples souffrances, le Pape pouvait enfin espérer pouvoir faire plus sur le plan spirituel, s’assurer son indépendance en matière de dogme, du fait même qu’il possédait enfin une certaine autorité temporelle de droit et non plus seulement honorifique !

Charlemagne et l’Eglise romaine - Lorsque l’on étudie les rapports ayant pu exister entre l’Église romaine et l’État franc à l’époque de Charlemagne, il est impossible de ne pas noter l’unité inséparable que constituent en fait ces deux pouvoirs théoriquement séparés. Ainsi, on constate que l’Église vit avec l’aide et le soutien du roi (puis de l’empereur) qui lui accorde les moyens de son existence, que le roi appuie son pouvoir sur Dieu et sur l’Église qui détient les documents manuscrits, et enfin que l’empereur est sacré par le Pape et voit ainsi son pouvoir temporel renforcé et doté d’une dimension religieuse.

Cette étroite corrélation entre l’Église et l’État ne pouvait aboutir qu’à un seul modèle politique : la théocratie.

Or, lorsqu’il y a confusion et superposition de deux pouvoirs, il est inévitable que l’un quelconque de ces pouvoirs va chercher à dominer ou à utiliser l’autre. Le premier élément qui permet de dire que le pouvoir du roi supplanta celui du Pape est le fait que le roi appuie son pouvoir sur l’Église. En effet, alors qu’à première vue c’est l’Église qui est dominante car cautionnant le pouvoir temporel, en fait c’est elle qui est dominée car utilisée par le roi comme un simple instrument de son pouvoir. Un second élément est que l’Église a besoin de recourir au pouvoir du roi pour assurer son existence.

Un document de l’époque carolingienne permet d’appuyer ces allégations. Il s’agit d’une lettre écrite par le théologien anglo-saxon Alcuin à Charlemagne, et précisant la hiérarchie des pouvoirs dans le monde chrétien. Il se dégage de ce texte que le Pape n’a qu’une dimension sacerdotale, alors que le prince chrétien a une double dimension politique et spirituelle. Le pouvoir du prince est donc supérieur à tous les autres.

Ainsi, sous Charlemagne, on a abouti à l’instauration d’un régime de droit divin où le pouvoir du prince allait, parachevant un processus engagée par Pépin le bref, être politiquement et sociologiquement supérieur à celui du Pape. Cette suprématie du prince temporel sur l’Église et sur le religieux, ce césaro-papisme de Charlemagne inspiré de Constantin, peut donc s’expliquer et s’illustrer à travers deux grands points : la création de l’État pontifical que nous venons d’évoquer, mais aussi la conception du rôle du Pape et la fonction religieuse de l’empereur que nous exposons brièvement ci-après.

La conception du rôle du Pape et la fonction religieuse de l’Empereur - On a vu que le roi Franc a pris un certain ascendant sur le Pape, bénéficiant à la fois du pouvoir temporel issu de sa fonction royale et d’un pouvoir religieux issu de son onction. Il y a donc établissement d’une théocratie, c’est-à-dire d’un gouvernement par Dieu et pour Dieu, avec confusion plus que collaboration entre l’Église et l’État Franc. Ainsi, le roi se voit-il attribuer des pouvoirs religieux…

Mais, de plus, Charlemagne a établi une théocratie royale, c’est-à-dire une théocratie où le pouvoir du roi a la primauté sur le pouvoir de l’Église. Il se base pour cela sur l’idée qui a été oint en 754 avec son père, puis sacré empereur en 800 par le Pape. Ce dernier sacre lui confère donc des pouvoirs qui font qu’il est supérieur à tous les hommes, donc même au pape.

Il décide donc de diriger l’Église pour tout ce qui n’est pas en relation avec le dogme, et encore, car il devait introduire en 812 une modification du Credo, le fameux filioque, mais pas sans cependant tenir compte des conseils du Pape et des Prélats en la matière… C’est ainsi qu’il nomme le plus souvent les Évêques, qu’il convoque les conciles, qu’il adresse des capitulaires ecclésiastiques, c’est-à-dire des ordonnances au clergé. Il agit comme si l’Église était un outil mis entre ses mains par Dieu pour assurer son pouvoir.

C’est ainsi qu’il définit lui même les limites de son pouvoir et celui du Pape, et ce avant même d’être sacré empereur en 800. C’est surtout une lettre qu’il adresse en 796 au Pape Léon III qui nous informe sur sa conception des rôles du Pape et du roi : Voici quelle est notre tache : protéger les armes à la main la Sainte Église du Christ et défendre le contenu de la foi catholique. La Votre, Très Saint Père, par la prière est d’aider notre armée jusqu’à ce que par votre intercession, sous la conduite et par le don de Dieu, le peuple chrétien ait toujours la victoire.

Sa vision du pouvoir du Pape est donc claire : le Pape n’a qu’un simple pouvoir sacerdotal, et son rôle est celui d’un instrument de pouvoir, par l’établissement de relations avec Dieu…

Son sacre à Rome n’allait pas changer sa position, bien au contraire. En effet, Charlemagne se fit sacrer empereur à Rome en 800 par le Pape Léon III, après avoir libéré ce dernier qui passait en jugement devant un tribunal romain pour parjure et adultère ! Cette faiblesse du pouvoir papal ne pouvait que l’encourager à maintenir le Pape dans un simple rôle sacerdotal, subalterne à ses yeux.

Il allait enfin démontrer totalement sa vision de la hiérarchie des pouvoirs en imposant au pape, lors de son sacre à la Noël 800, le couronnement puis une adoratio, c’est-à-dire une prosternation du Pape aux pieds de l’empereur. Cela manifestait mieux encore la suprématie impériale.

Ce système politique installé par Charlemagne et basé sur l’idée que le pouvoir vient de Dieu par l’intermédiaire du roi ou de l’empereur allait se maintenir plus ou moins sous tout l’ancien régime français.

La hiérarchie établie par Charlemagne est donc claire : l’empereur jouit de tous les pouvoirs, sauf du pouvoir sacerdotal intégral dont dispose le Pape. L’empereur est investi d’une véritable suprématie sur tous les peuples et princes chrétiens de l’Occident, seul le souverain pontife pouvant le nommer.

Charlemagne allait donc étendre son autorité à toute la vie religieuse, se faisant même théologien ou missionnaire. Son œuvre de mission fut réelle comme le démontrent ses campagnes contre les païens en saxe ou contre l’Islam en Espagne.

Bénéficiant de circonstances politiques favorables Charlemagne s’est en fait attribué tous les pouvoirs en matière religieuse, rejetant le Pape dans une simple mission d’enregistrement des actes et de contrôle du dogme, ainsi que de gestionnaire de Rome, ce qui était déjà beaucoup, même si cette trop grande concentration de pouvoirs entre les mains d’un seul homme, même empereur, ne pouvait être que provisoire. À sa mort, une vive réaction de l’Église qui n’admettait plus d’être soumise en quoi que ce soit en matière spirituelle et dogmatique allait éclater, ébranlant à nouveau l’Occident médiéval.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Histoire
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