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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:09

Alors qu’il n’y a pas de philosophie dogmatique chez Kant, le dogmatisme est très présent dans celle de Georg W. F. Hegel (1770/1831) ; on pourrait même dire que la philosophie de Hegel n’est que dogmatisme ! Pour cet auteur, la véritable philosophie est celle de l’histoire, et de plus, cette philosophie a prétention à la vérité, à être seule la vérité. C’est peut-être pour cela que les régimes totalitaires et le marxisme ont tant aimé Hegel… G. W. F. Hegel reprend tout au long de son œuvre une philosophie affirmative, présentant à la différence de Kant une philosophie ferme qui prétend à la vérité et à l’exhaustivité…

Mais, paradoxalement, mais aussi logiquement de par cette prétention à la détention de la vérité, Hegel aura tout autant été un idéaliste, étant d’ailleurs classé dans cette école philosophique allemande. Son projet n’était pas de réviser ou d’analyser la société dans laquelle il vivait mais bien plus de la justifier tout en pensant la vie pratique et elle seule en isolant les principaux concepts qui mènent les actions humaines.

Ce projet s’est développé principalement au travers de trois ouvrages qui marquent bien les variations de la pensée et dont la conception est parallèle à l’évolution historique de l’Allemagne : ⑴ Phänomenologie des Geistes­ – Phénoménologie de l’esprit -, publié en 1807 au début de l’expansion napoléonienne ; ⑵ Wissenschaft der LogikScience de la logique – dont les quatre tomes ont été rédigés entre 1812 et 1816, au moment de l’effondrement de l’influence française en Allemagne ; ⑶ Grundlinien der RechtsphilosophiePrincipes de la philosophie du droit­ – rédigé en 1820. On notera que certains ouvrages très célèbres de Hegel ne sont pas cités ici, et tout particulièrement Philosophie der GeschichteLeçons sur la philosophie de l’histoire – et ReligionsphilosophiePhilosophie de la religion –, mais ces œuvres ne sont que la réunion de cours prononcés par Hegel au cours de sa vie et publiés après sa mort…

Il faudra surtout retenir de sa pensée qu’il y a eu progression logique dans sa démarche, démarche qui était à l’origine une tentative de compréhension de la Révolution française. Il est ainsi possible de distinguer trois grandes phases dans le développement de la pensée de G. W. Hegel :

⑴ une analyse des faits avec recherche de l’origine de l’esprit. Hegel définit tout d’abord ce qu’il appelle les trois niveaux de la conscience, c’est-à-dire : ⒜ la sensation qui concerne un seul sujet ; ⒝ la conscience de soi qui met en présence deux sujets, avec la création d’une relation de conflit, avec en particulier l’apparition de l’opposition dialectique maître/esclave et de la notion de conscience malheureuse basée sur le moi-libre contraint dans les faits. Ce niveau voit apparaître la première déchirure entre la théorie et la pratique ; ⒞ la raison qui met en œuvre la multiplicité des sujets et qui débouche sur l’idée de civilisation ;

⑵ une analyse de concepts scientifiques qui sera à l’origine de la théorie hégélienne de la dialectique dont certains éléments seront repris tels quels par Marx. Le but de Hegel est alors de faire une synthèse de l’activité humaine. Hegel poursuit ainsi sa recherche en mettant au point une technique démonstrative à prétention exhaustive comme le disait François Châtelet. Hegel étudie donc les concepts naissants des scientifiques en les mettant en parallèle et en opposition avec la dialectique qu’il développe ;

⑶ enfin, la définition en idées des concepts ainsi dégagés, ce qui rend la pensée de Hegel politique et non plus simplement philosophique. Hegel va alors déboucher sur une philosophie du droit, après avoir analysé les concepts qu’il a créé au regard de la religion et de l’art qui sont pour lui les deux réponses de l’homme à la conscience malheureuse. Hegel va ainsi conclure que l’État est la synthèse de l’art et de la religion ; l’État est donc, dans la pensée hégélienne, l’unité significative de la communauté des familles, de la société, etc… La pensée et la science étant à la base de la perception humaine, Hegel va donc faire déboucher son analyse sur l’idée que seul un régime aristocratique basé sur le savoir peut assurer le bonheur de l’homme.

La conclusion politique de Hegel est en fait une simple justification de l’État prussien. Il faut pourtant noter que ce modèle de l’aristocratie du savoir n’est pas nouveau puisqu’il se rapproche de la cité idéale du roi-philosophe conçue par Platon.

Approfondissons… Nous commencerons par la logique de Hegel. Pour cet auteur, logique et philosophie de l’histoire sont en mouvement réciproque : la philosophie de l’homme de Hegel conduit à une philosophie du changement. Alors que la philosophie antique se référait à l’intemporel, à l’immuable (cf. Platon percevant un objet mathématique comme quelque chose de toujours valable et d’immuable, l’âme devant s’affranchir du quotidien pour s’adonner à la contemplation de l’immuable et de l’éternel), alors que Descartes, Leibniz ou encore Spinoza se basaient sur l’appréhension d’idées éternelles dans l’esprit divin, le temps apparaissant alors comme quelque chose de dégradé, Hegel allait, prenant le contrepied, insister sur les concepts de mouvement et de changement. Alors que dans la philosophie classique la raison n’était à l’aise que dans l’immuable – a est toujours a -, Hegel remet en cause le principe d’identité qui serait en fait une tautologie, faisant que la raison n’avancerait pas mais piétinerait ; il s’agirait dès lors d’une raison oisive, incapable de faire progresser une connaissance car étant un abstrait pur de non contradiction. Or, le changement serait la seule caractéristique du temps. Par conséquent, le penseur se trouve confronté à une alternative sans aucun compromis possible : soit il se confie à l’irrationnel, à l’intuition (cf. Bergson), soit, s’il veut rester rationaliste, il doit chercher à changer la raison par une révolution de la raison sur elle-même, intégrant donc la contradiction en elle-même…

Par conséquence logique, Hegel nous fait remarquer qu’un concept, pour être pensé, doit appeler son contraire, qu’il ne peut exister qu’en relation avec son contraire ! Prenons un premier exemple. Si je pense être, je pense aussi le fait d’être, mais je ne peux pas ne pas penser que l’être est ce qui vient du néant, y retournera, s’y repose. On est bien loin de l’affirmation de Parménide selon laquelle l’être est. Par ailleurs, et toujours en se fondant sur Hegel, si je constate que l’être et le néant sont contraires, je dois constater qu’ils sont nécessairement liés, et que, pour être, un terme doit contenir à la fois les deux contraires et leur unité ! Par exemple, le devenir englobe l’être, le néant et leur lieu qui est commun ; ce qui devient est ce qui est maintenant, n’est plus ce qu’il fut et n’est pas ce qu’il sera ! Tout ceci peut se résumer par les deux schémas suivants :

 

 

 

DEVENIR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

être

 

néant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      [ être   ¬®  néant ] ® devenir

          ¯                  ¯                  ¯

 thèse  ® antithèse ® synthèse

 

La thèse est ici conçue comme étant ce qui est posé, alors que la synthèse est distincte du mélange ; la synthèse hégélienne crée un nouveau corps de propriétés bien plus riches et différentes que le simple mélange. Cette triade, c’est ce que l’on appelle la dialectique… Le mouvement dialectique va du – au +, car, dans le devenir, il y a et l’être et le néant, et aussi quelque chose en plus. Les concepts vont donc toujours en s’enrichissant, même si l’analyse du seul devenir devrait ramener aux deux concepts initiaux, ce que l’on appellera au XX° siècle la déconstruction… Ici, selon Hegel, la raison devient, est créatrice, car il y a toujours progrès dans le changement. La raison s’insère dans le temps de l’histoire et elle crée elle-même une rationalisation, y compris de l’histoire.

Hegel (re-)fonde en fait le principe d’identité des contraires. Si l’on veut définir l’être dans son universalité, on ne peut pas dire qu’il est ceci ou cela ; on ne peut dire que ce qu’il n’est pas ! Donc, à l’issue de l’analyse, on se trouve face à une infinité de négations qui ont elles-mêmes des négations, le contenu de deux négations étant le même ! Une philosophie de la négation, de la remise en cause permanente, de l’incertitude permanente, de dialectique et de l’opposition triomphantes ! On comprend que Marx ait été séduit…

Sur cette base, le temps n’est pour Hegel que la succession des différents moments de la raison ; et comme la raison est motrice de progrès, le progrès va permettre à la raison elle-même de se mouvoir avec le temps ! La seule chose qui change dans le temps est donc l’expression de la raison dialectique : Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel. Ce que nous observons dans la succession du temps, c’est la seule manifestation d’un processus rationnel.

La rationalité hégélienne est donc bien différente de ce que nous percevons comme découlant des mathématiques ; elle est bien différente de la rationalité des principaux penseurs grecs qui la basaient sur la logique. La raison hégélienne s’exprime à travers des concepts uniquement dialectiques et corrélatifs ! Ainsi, dire que tout rationnel est réel signifie pour Hegel que tout ce que la raison dialectique tire d’elle-même, et rien que cela, est réel. Donc, le réel n’est pas autre chose que le déploiement de la raison, et tout ce qui apparaît ou se conçoit ne peut être que manifestation de la raison. Un véritable triomphe du matérialisme dialectique !

Revenons sur l’idée de négations… L’homme ne peut pas vivre dans un univers purement naturel ; son existence est d’un autre ordre. Il faut que, par le travail, il fasse surgir un monde humain adapté à ses lois. De ce fait, l’homme doit organiser le règne de la liberté au sein du monde naturel, ce règne n’étant possible que par la médiation du droit, des institutions et des communautés humaines.

Selon Hegel, l’homme n’est pas un être de nature, la première raison à ce fait étant que le travail est l’un des aspects essentiels de la nature humaine. Et toute sa conception de l’homme découle de sa doctrine du travail, humanité et travail étant inséparables. Il tire cette conception d’une lecture surprenante du message du Christ qu’il considère comme révélant à l’homme une négativité qu’ignorait le monde antique, celle selon laquelle l’homme est sujet et uniquement sujet. Cette découverte de la négativité se fonde sur l’idée que l’homme ne savait pas dans l’Antiquité qu’il ne pouvait se créer qu’en se niant comme nature, comme donnée, n’étant qu’un objet.

Tout le processus de pensée hégélien est donc négateur, et il se manifeste en premier lieu par la prise de conscience d’un déficit, d’un manque, donc d’un désir, auquel ne peut donc répondre qu’une satisfaction, d’où la définition qu’il donnera de la liberté. Ce désir, qui est la forme élémentaire de la conscience, ou plus exactement de la prise de conscience, existe pourtant déjà chez l’animal ; mais l’animal ne le dépasse pas dès lors que sa seule limite est la satisfaction de ce désir, ce qui fait que l’animal ne parvient qu’au sentiment de soi, en aucun cas à la conscience de soi. L’animal ne peut s’élever au-dessus de soi pour revenir à soi, ce qui fait qu’il ne peut parler de soi et dire je… Par contre, la conscience humaine, qui est conscience de et du soi se développe à la fois à partir d’instincts naturels, mais aussi d’un but non biologique.

À partir de cette philosophie, Hegel allait tenter, dans La phénoménologie de l’esprit, d’écrire l’histoire de l’esprit au travers des seuls phénomènes, au travers uniquement de ce qui apparaît. Pour ce faire, il allait chercher à saisir les étapes successives de la conscience – qui s’identifie ici à la raison – vers l’esprit. Ce qui donne force à l’histoire, c’est la succession des efforts que l’esprit fait pour se dépasser et aboutir à l’esprit absolu

Au commencement, on trouve la sensation. Pour les empiristes, l’esprit est une résultante de l’accumulation des sensations, ce qui fait que Hegel est ici empiriste ! Les sensations se montrant contradictoires, le dynamisme de l’esprit va les dépasser dans le concept, dans l’entendement, les contradictions étant expliquées en elles-mêmes, et c’est pourquoi elles peuvent exister en même temps, malgré les dites contradictions. Donc, pour connaître les choses, l’homme doit passer de la sensation au concept par le biais de l’intelligence ; il constitue, avec la multiplication des concepts, de leurs liens et de leurs lieux, un monde de l’objet, l’objectivité. Mais, on se trouve face à une nouvelle contradiction, celle du sujet, de l’être qui dit je et qui a conscience de percevoir pendant que l’objet, qui est sujet, est perçu lui-même…

Pour résumer, on peut dire que pour Hegel la conscience commence au moment où il y a des contradictions entre les sensations et où l’esprit cherche à les franchir.

 

 

 

sensation

 

immédiate

 

contradictions

 

 

 

 

®

¯­

®

concept

 

 

 

contradictions

 

¯­

®

objet

 

 

 

 

 

 

concept

 

 

 

L’être voit pour sa part une autre contradiction. Il prend conscience de l’existence d’un autre sujet, chaque sujet voyant l’autre comme mettant en péril sa propre liberté. Il y a donc conflit entre deux libertés qui sont comme la thèse et l’antithèse en éternelles contradictions, ce qui fait que chacun va en permanence tendre à essayer de supprimer l’autre : Toute conscience veut la mort de l’autre !

On entrevoit alors la dialectique du maître et de l’esclave ; si l’on ne résout pas les contradictions, on bloque le mouvement, la seule solution étant alors le meurtre, donc un arrêt du mouvement. L’esclavage est donc conçu comme un palliatif trouvé par l’esprit et par la civilisation afin de résoudre la dialectique. La contradiction demeure, mais elle disparaissait dans le meurtre, annihilant la progression de l’esprit… Cette situation redéfinit la dialectique qui devient une relation telle que l’on ne peut pas poser l’un des termes sans poser l’autre : pour penser maître il faut penser esclave, et pour penser esclave il faut penser maître. Maître et esclave ne sont intelligibles qu’à cette seule condition ! À partir du moment où le maître et l’esclave conçoivent qu’ils ont besoin l’un de l’autre, ils se reconnaissent tous les deux comme hommes et dépassent donc leurs contradictions car ils ont conscience qu’ils appartiennent tous les deux à la même espèce. Néanmoins, lorsque le maître a des esclaves, ce sont ces derniers qui accomplissent le travail dialectique entre l’homme et la nature, car le maître se conçoit comme étant un parasite alors que l’esclave se conçoit comme un vrai homme, le seul véritable, car il est celui qui travaille. Cette étape est celle de l’universel abstrait, car elle n’a pas d’effets dans la réalité, les deux étant reconnus de la même espèce alors que cela ne change rien aux statuts mutuels contradictoires. Hegel va donc opposer à ceci l’individuel concret, c’est-à-dire l’attachement de l’homme à sa cité, à sa communauté qui est elle même truffée de contradictions et de luttes ; les groupes s’opposent les uns aux autres, les nations se font la guerre, et la réalité n’est que la synthèse du vainqueur et du vaincu. On part des cités pour arriver aux empires, et ces mouvements contradictoires sont les moteurs de l’histoire vers l’État universel, l’unité de tous les groupes humains, vers l’État absolu qui est l’esprit absolu ! Hegel s’oppose donc ici clairement à Kant qui ne veut qu’une société des nations !

C’est dans ce cadre qu’Hegel va affirmer que par la guerre se conserve la santé éthique des peuples. Pour lui, la guerre est avant tout une garantie de la paix intérieure, d’où sa nécessité, vision outrée mais bien réelle qui fait de la guerre la grande purificatrice, et le fondement des relations internationales, les États usant entre eux, par essence, de la guerre comme moyen de lutte entre eux. La guerre est donc avant tout éthique plus qu’existentielle. En fait, la pensée hégélienne est souvent confuse et contradictoire, Hegel se posant lui-même la question de savoir si son système n’est pas équivoque. Hegel aura ici été influencé par Rousseau et par Fichte, et il conçoit la guerre comme une fonction permettant à l’homme de se nier comme individu. En fait, l’éloge de la guerre signifie-t-elle son usage obligatoire ? L’histoire est-elle le tribunal du monde ? La guerre est-elle le lieu de l’authentique moralité, la seule valeur existante face à l’individu et à la totalité ? Certes, comme l’a écrit Alexandre Philonenko, Hegel a raison de dénoncer certaines formes d’individualisme moral, voire même de critiquer l’angélisme de Kant, mais faut-il pour autant faire de la guerre un mythe ?

Il nous faut maintenant aborder la question de la raison dans l’histoire et dans le droit. Pour Hegel, le droit commence par une phase subjective conçue par un individu ; il n’est donc pas institutionnalisé à l’origine. C’est l’exemple d’Antigone obéissant à ce qu’elle pense être son devoir. Ce n’est qu’ultérieurement que le droit objectif allait intégrer le droit subjectif, ce qui allait produire des distorsions des deux avec aliénation d’une partie du droit subjectif lors du passage au droit objectif. Il en résulte un droit absolu, un droit harmonie entre l’individuel et l’organisation juridique de l’État, d’où la chaîne dialectique [subjectif ¬® objectif ® absolu]…

Reprenant cette logique, Hegel distingue trois phases pour l’esprit : ⒜ une phase subjective qui est celle de l’art ; ⒝ une phase objective qui est la religion que Hegel conçoit comme la mise en relation avec une réalité dépassant l’individu ; ⒞ une phase absolue qui est la philosophie et l’engagement personnel du sujet dans une vue objective de l’univers…

Hegel va même jusqu’à identifier des évolutions ternaires au sein même de ces phases. Il en est ainsi pour l’art avec ⒜ la phase subjective de l’art symbolique, expression extérieure des sentiments propres de l’individu sans aucune contrainte et sans règles ; ⒝ la phase objective de l’art classique qui exprime les sentiments, avec intervention des formes, des règles, de la raison. Plus que de s’exprimer, il s’agit avant tout de créer un objet ; ⒞ la phase absolue, celle de l’art romantique, phase qui rassemble les différentes formes (collectif, social historique, lyrique, …) et les différents types d’art(s) (décors, musique, danse, chants, architecture, …).

De même, il y aurait trois formes possibles d’histoire : ⒜ l’histoire immédiate – stade subjectif  – telle qu’elle est racontée par les témoins ou par les chroniqueurs ; ⒝ l’histoire réfléchie – stade objectif – qui implique une distance objectivante. C’est le stade d’examen des sources et des documents, du travail de l’entendement. On va essayer d’établir des relations de causalité entre les événements, tout en élaborant des concepts permettant de rendre intelligibles les événements de l’histoire. L’histoire ne peut donc se lire qu’au travers du moule de concepts prédéfinis et imposés ; ⒞ l’histoire philosophique (ou rationnelle) – stade absolu – qui est l’histoire selon la raison, l’idée d’une histoire universelle avec une ambition bien plus vaste que l’entendement. Il y a en effet une différence de niveau de perception(s) entre l’historien et le philosophe, ce dernier transcendant les limitations et posant la question du devenir universel. La philosophie ne se confond donc pas avec l’histoire…

Seule l’histoire universelle est histoire ; elle est l’histoire, l’autocréation de la raison avec des étapes douloureuses mais nécessaires où elle se dépasse elle-même pour aboutir à la fin ultime du monde qui est le triomphe de la raison ; Hegel invoque la raison comme ce qui dépasse infiniment l’homme, même si c’est par l’homme qu’elle se réalise dans le monde. La raison n’est pas une forme de pensée de l’homme : elle est la créatrice de l’homme qui est son témoin ! L’histoire, la vraie, donc celle de la raison, se fait par l’homme, par les peuples, même si chacun de ces peuples a des volontés et des visées propres, les hommes individus n’étant pas conscients d’être les témoins de la raison. La ruse de la raison consiste donc à solliciter les groupes humains dans le but de leur propre intérêt, même si chaque fois que cet intérêt est un peu plus élevé le groupe ne s’en aperçoit pas… Les réalisations humaines de l’histoire sont en fait finalisées alors que celles de la raison sont infinies. Donc, chaque peuple qui arrive à un summum commence à décliner, mais, parallèlement, un autre prend la relève, le tout conduisant à une fin dans l’infini ; en effet, très curieusement mais aussi très logiquement dans son matérialisme dialectique, Hegel pense que l’infini doit passer, doit savoir se perdre dans le fini pour se concrétiser. L’infini doit accepter son aliénation temporaire dans le fini pour s’améliorer… L’histoire est donc un calvaire car, dans les moments de l’histoire, l’esprit et la pensée sont crucifiés – je ne fais que reprendre les mots de Hegel –, l’infini lui-même souffrant de sa réalisation dans la finitude sans pouvoir y renoncer car, s’il y renonce, il n’atteindra pas sa plénitude. L’infini n’est donc finalement qu’une création créée par une suite d’intérêts finalisés. Rien à voir avec l’infini des Chrétiens !

La ruse – ah ce mot ! – de la raison, c’est aussi de mouvoir l’homme par la passion, donc par des intérêts finalisés de l’homme : Rien de grand ne s’est appliqué dans le monde sans passion… On peut ici penser aux passions du Diderot des Pensées philosophiques. La passion, c’est la façon dont l’esprit humain conçoit l’infini… Les hommes veulent certaines choses finies dont les conséquences sont infinies et c’est en cela que tient la ruse de la raison. Les grands hommes qui font l’histoire sont en fait des créatures de la raison !

On constate donc que pour Hegel la philosophie n’est en rien un humanisme, la finalité n’étant pas l’homme mais la raison elle-même ! Pour Hegel, le grand homme n’est pas en prise avec l’ordre ou le système ; il est en prise de manière bien plus profonde entre son objectif et la base historique. Il ne suffit donc pas d’être contre l’ordre pour être un grand homme, car l’aventurisme ne fait pas avancer l’histoire ; détruire ne sert à rien si l’on ne parle pas au nom d’un futur avenir ! Pensée ô combien dangereuse car justifiant dès lors, au nom de la raison, tous les massacres tant nazis que bolcheviques ! Il s’agit de lutter pour le juste – quel est-il ? -, pour le nécessaire, ce qui correspond au temps, mais en aucun cas pour ce qui est imaginé ou non définissable – on est donc bien en présence autant d’un matérialisme absolu que d’une anti-religion fondée sur la raison ; et l’esprit du grand homme ne doit pas se laisser saisir par la sclérose de l’instant, par la crainte des calvaires, mais au contraire viser vers l’infini de la raison triomphante ! Si l’esprit du peuple ne sait pas toujours ce qu’il veut, restant entre la grogne et le relatif, celui du grand homme doit s’attacher à reconnaître le positif, l’utile pour la raison, ne devant jamais chercher à flatter l’opinion, devant la conduire – y compris contre elle-même – vers l’avenir. Et Hegel de penser – étrange prémonition – que la foule fascinée le laissera faire même s’il va contre ce qu’elle croit être sa volonté, même s’il va contre certaines libertés ou certains individus. Le grand homme doit permettre de dépasser un moment de l’histoire, et, ce que le peuple ressent dans le grand homme c’est son esprit intérieur qui vient à sa rencontre. On a là encore une contradiction entre ce qui est défini par Hegel comme immobile dans la conscience du peuple et ce qui doit bouger sous l’influence du chef, du grand homme…

Ce que vise l’esprit, ce que vise la raison, c’est la liberté. La liberté, d’accord ! mais laquelle ? Il y a là un grand silence de Hegel qui n’évoque que l’harmonie, ou plus exactement l’accomplissement de la réunion du soi et du tout, la totale participation à l’être pour la définir véritablement… La liberté est en fait seulement un ordre, l’ordre où tous les individus humains trouvent satisfaction. Or, peut-on réduire la liberté aux seules notions d’ordre et de besoins ? L’homme hégélien n’est pas un individu, mais uniquement une partie, ou alors uniquement l’homme sujet absorbé par l’objet ; l’homme est l’ensemble des soubresauts de l’esprit, avec là encore trois moments pour cette liberté : ⒜ celle d’un seul, celle de l’autocrate, avec l’exemple des pharaons ; ⒝ celle de plusieurs, avec l’exemple de la démocratie athénienne ; ⒞ celle de tous, qui ne sera possible qu’avec l’État universel, l’État absolu, État conçu comme une harmonie entre le vouloir général et le vouloir de chacun, ce qui est le commun de la liberté.

Il faut donc que l’esprit se perde dans sa propre histoire pour se trouver lui-même après… C’est le mythe wagnérien, le mythe nazi, le mythe bolchevique, le mythe ultralibéral, le mythe islamiste, le mythe bouddhique, … Conséquence classique du cocktail dogmatisme/idéalisme ouvrant à tous les extrémismes… Ces mythes ne sont pas la volonté première du philosophe, mais l’absence de mise en perspective pratique et de projection réflexive dans le futur d’une pensée conduit à ces dérives qui échappent au philosophe, parfois contre sa pensée première. Ce fut le cas par exemple avec Rousseau que Rosenberg admirait… Mais on peut en douter lorsque l’on garde à l’esprit le fait que la finalité de Hegel était de défendre l’Etat-force prussien, mais passons… Il y a aujourd’hui un mythe de Hegel, car attaquer Hegel ce serait dire que Marx…, même si Marx a mal compris Hegel en n’y lisant le travail que comme spirituel abstrait, alors qu’il est chez dernier à la fois matériel abstrait et spirituel concret. Mais passons à nouveau… Ne rappelons surtout pas aux marxistes que Marx s’est toujours opposé à toute idée de droits de l’homme, à toute idée de liberté de l’individu… Liberté, égalité, fraternité, droits, ce sont là des idées bourgeoises, dixit Marx… Et dire que selon ce dernier les petits bourgeois étaient les employés, les boutiquiers certes, mais aussi et surtout et en premier lieu les enseignants et les fonctionnaires… Un ange devrait passer… Il y a de même aujourd’hui un mythe de Hegel chez certains Catholiques car sa vision de la négativité permet d’asseoir l’idée de maintien du péché originel en tous ses aspects, celle de rupture entre la cité terrestre et la cité de Dieu, mais aussi de réduire l’homme en un état de sujétion, à la fois vis-à-vis de Dieu, ce qui est ontologiquement concevable, mais surtout vis-à-vis de l’Eglise, alors qu’elle n’est qu’une institution humaine… Un autre ange devrait passer…

Ceci ne veut pas dire que tout soit négatif chez Hegel, très loin de là. Mais par contre, il faut savoir dépasser à la fois son dogmatisme et son idéalisme pour en tirer le meilleur, qui peut être réellement libérateur, dès lors que l’on sépare l’idée de liberté des seules notions d’ordre ou de satisfaction…

Dans tous les cas, ces mythes qu’Hegel a induits sinon posés avec sa concept de la liberté et de dissolution de l’esprit dans l’histoire ne sont en rien le rêve du Catholicisme, du moins en son essence mais non forcément sa pratique ! Ils ne sont de même en rien le rêve de la social-démocratie qui peut très bien concevoir une humanité se réalisant pour partie en dehors de l’idée de travail, ce dernier induisant toujours et malgré tout une idée de pénibilité… Ceci est en fait logique, si l’on se souvient que la conclusion politique de Hegel ne fut qu’une simple volonté de justification de l’État prussien, en aucun cas une politique de l’homme, uniquement une politique dont la finalité est la raison pratique… Pourtant, tout n’est pas à jeter  chez Hegel, très loin de là, dès lors que l’on corrige sa pensée en pensant la liberté au sens de libre-arbitre, de libre-choix et en posant l’individu comme objet premier de l’histoire, y compris de l’histoire en tant que destinée collective et non de simple outil.

 

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