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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:08

C’est à Königsberg qu’allait naître en 1724 Emmanuel Kant (1724/1804). C’est là qu’il allait recevoir de sa mère protestante piétiste une éducation religieuse. C’est aussi là qu’il allait suivre toutes ses études, y passer ses grades universitaires, y enseigner toute sa vie… La légende veut que l’on pouvait d’ailleurs régler sa montre en fonction de l’heure de son passage à telle ou telle heure en tel ou tel endroit, la seule exception ayant été l’annonce de la prise de la Bastille ! Toujours est-il que c’est dans sa ville natale qu’il fut successivement précepteur dans plusieurs grandes familles locales, puis répétiteur, puis enfin professeur à l’Université à partir de 1770. Outre l’influence du protestantisme piétiste professé par sa mère, ce qu’il faudra toujours gardé à l’esprit car soutendant l’ensemble de sa vision du Christianisme, il a aussi été marqué dans un premier temps par l’influence philosophique de Leibniz, puis, plus tard, par celles de Hume et de Rousseau.

Il est en fait possible de distinguer deux grandes périodes dans la vie de Kant : ⑴ la première de ces deux périodes est celle antérieure à 1770, bref, avant sa grande réflexion sur la critique. À cette époque, Kant vit encore dans les systèmes de pensée précédents. Il se préoccupe principalement de science, d’astronomie, faisant par exemple paraître un Traité de cosmogonie où il pressent la théorie de Laplace ; ⑵ sa lecture de Hume allait le faire émerger dans sa seconde période, dans celle de la  critique, cette lecture le faisant sortir de ce que certains ont qualifié son sommeil dogmatique. Il allait ainsi se poser de grandes questions : ⒜ quelle est la valeur de la connaissance ? ⒝ quelle est la valeur de la morale ? ⒞ quelle est la valeur  de la religion ? ⒟ que faut-il espérer ? Et c’est pour tenter de répondre à ces grandes questions qu’il allait successivement composer sa Critique de la raison pure (1781), sa Critique de la raison pratique (1788), ses Fondements de la métaphysique des mœurs, ainsi que La religion dans les limites de la raison pure (1794). Mais nous y reviendrons plus tard…

Kant aura été l’un de ceux à avoir vraiment posé avant Marx la question du sens de l’histoire. Il se pose ainsi en premier, dans Critique de la raison pure, la question de la connaissance, avant de s’adresser, dans Critique de la raison pratique, à la volonté humaine avec cette question : Que dois-je faire ? Mais pratique ne doit pas ici s’entendre au sens simple d’utilitaire, ni même en celui plus développé de ce qui concerne l’action, la transformation de la réalité extérieure par la volonté humaine (cf. Dictionnaire Robert) ; pratique doit se prendre au sens fort : Est pratique ce qui est possible par liberté. Est pratique tout ce qui va se montrer comme étant juste ou bon, bref ce qui va être conforme à la conscience morale. Et c’est là tout le problème de l’histoire selon Kant.

Bref, dans Critique de la raison pure, Emmanuel Kant (1724/1804) va chercher à développer une philosophie de la connaissance ; dans Critique de la raison pratique, il va chercher à développer, à partir de cette philosophie de la connaissance, une philosophie du fait, une philosophie du devoir. En fait, une bonne partie de la pensée de Kant tend à rechercher la légitimité de ce que l’on doit faire, bref la légitimité du devoir…

La réponse au ce que l’on doit faire est donnée par la raison, étant entendu que nous reviendrons tout à l’heure sur ce concept ; c’est elle qui donne l’impératif catégorique, ce dernier se différenciant de l’impératif hypothétique – Si tu veux vivre vieux, sois tempérant – qui n’est pas obligatoire. Kant introduit donc à une réflexion non sur les fins mais sur les moyens. Et il pose ainsi trois critères pour l’impératif catégorique. En premier lieu, il pose ce critère : Agis de telle façon que tu puisses ériger la maxime de ton action en loi universelle. Il demande d’essayer d’universaliser cette intention, puis de voir ce qui se passerait. Il pose ensuite un deuxième critère : Agis de telle façon que tu considères l’humanité en toi comme en autrui, toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen. C’est le respect de l’humanité, l’obligation de ne jamais enlever sa dignité à autrui. Kant pose d’ailleurs dans cet esprit deux sortes de valeurs : la valeur d’une chose, qui est un prix, quelque chose de relatif, d’hypothétique, mais aussi la valeur d’une personne qui est la dignité inhérente à l’homme, dignité dont il fait une valeur absolue. Kant pose enfin : Agis de telle façon que tu te considères à la fois comme législateur et comme sujet. Donc, sur le plan éthique, lorsque quelqu’un obéit au commandement du devoir, il est sujet qui obéit à la loi ; mais comme ce quelqu’un est aussi le législateur de cette loi donnée à soi-même, il y a donc autonomie de l’individu… L’individu est sujet et non pas esclave, et la liberté c’est d’obéir à un ordre que l’on se reconnaît à soi-même pour son action. Ce serait là, selon Kant, la base même de la démocratie. Sur le plan politique, la liberté n’est donc pas l’absence de lois, mais l’existence de lois bien établies et bien comprises…

Par contre, notons que si Kant fait l’éloge de la liberté, il déplore le libre-arbitre, car, selon lui, ce dernier se détermine indépendamment des mobiles sensibles, des penchants, ce qui en ferait un concept négatif de la liberté (cf. Métaphysique des mœurs). Il est bien évident que cette vision est totalement opposée au Catholicisme !

De cette philosophie de la politique, nous devons passer à la philosophie du droit. La critique de la raison pratique est basée à la fois sur l’individuel, ce qui transpirait déjà de ce que nous venons de dire, mais aussi sur la morale. Dans une société il faut des lois ! Mais il existe une différence entre la loi morale et la loi civile, ce qui impose aussi de faire une distinction entre le droit – qui est équilibre des relations externes des individus – et la morale… Le droit ne se situe donc pas sur le même plan que la morale, ceci découlant du constat que le droit est nécessaire car on ne peut compter sur la conscience morale de tous les hommes ; donc, le droit ne doit jamais compter sur la conscience morale, mais doit au contraire pallier à son absence. C’est là une conception très réaliste de la vie sociale…

Mais, il est possible de soumettre le système juridique d’une nation à certains critères de la morale, recréant ainsi un lien non plus individuel mais collectif. Kant se démarque donc de Rousseau pour lequel l’état de nature était un stade sans loi, la bonté naturelle de l’homme suffisant, sans propriété, etc…, le droit, notamment civil, n’intervenant que dans un deuxième temps pour complexifier et aider à la domination. Or, pour Kant, s’il y a bien un état de nature, cet état de nature est déjà un état social lui-même soumis à une série de règles, le problème des sociétés humaines étant de passer de cet état à un état civil comprenant une loi élaborée et identique pour tous ; de plus, la publicité de ces lois est ici fondamentale car elle signifie qu’elles sont, certes identiques pour tous, mais surtout compréhensibles et connues de tous.

Publicité, rationalité, universalité de la loi sont les bases du droit civil. Certes il existait un droit primitif, mais il était nécessaire de le dépasser afin d’atteindre un droit réellement civil, fondé non plus sur la force mais sur la commune acceptation et application. Il faut ici se souvenir que Kant fut enthousiasmé par les premiers temps de la Révolution française qui démontraient qu’une nation pouvait se donner les lois, rejetant par contre les abus de la Terreur… Dans tous les cas, il nous livre une définition du droit : C’est l’ensemble des conditions requises pour que le libre arbitre de chacun s’accorde avec celui des autres

La question qui se pose maintenant est celle de savoir si les actions humaines donnent un sens à l’histoire. Kant part alors d’un postulat : à la différence de celles des animaux, les actions humaines sont finalisées, tant d’un point de vue collectif qu’individuel. Toutes ces finalités, qui sont toujours spécifiées, sont différentes selon les hommes, ce qui impose de se demander si elles comportent aussi une finalité menant à la finalité historique. Kant répond en affirmant que chacun, en se fixant des perspectives personnelles, ébauche la finalité historique, déterminant ainsi l’histoire universelle dans l’espace et dans le temps. Néanmoins, Kant ne tranche pas cette question de manière dogmatique ; il y a interrogation sans que l’on puisse à coup sûr lire un sens dans l’histoire passée. Le livre décisif est ici La philosophie de l’histoire. Idée de l’histoire universelle au point de vue cosmopolite.

La première question posée est simple : comment l’histoire commence t-elle ? Kant reconnaît répondre ici en construisant une hypothèse sur une partie de l’origine des sociétés humaines, les données scientifiques n’existant pas encore de manière précise ou étant impossibles à retrouver. Et donc de se poser une deuxième question : Pourquoi les hommes sont-ils entrés en société ? Kant y apporte deux réponses, et tout d’abord une réponse idéaliste, celle du désir altruiste de se réunir par une sorte de sociabilité naturelle. Mais il la complète par une réponse réaliste ; par insociabilité par antagonisme, afin de tirer parti de la société des autres ; bref, chacun cherche à tirer le maximum des autres… C’est ce qu’il qualifie d’insociable sociabilité. Celle-ci serait l’origine, mais aussi le moteur du progrès de la société ; cette dernière serait un stimulant à l’invention, chacun cherchant à dominer l’autre, et, à cette fin, réfléchissant pour savoir comment s’y prendre. Donc, s’il y a progrès humain, c’est uniquement parce que les hommes sont en lutte entre eux ; sans l’insociabilité, les talents resteraient enfouis en germes dans la vie originelle des bergers d’Arcadie, les hommes doux comme des agneaux étant aussi fades que leurs troupeaux… Il faut donc en passer par le travail pour se libérer de cette fadeur…

Se pose donc la question du Comment passer à la société civile ? Pour Kant, il est nécessaire que la société sorte de l’état naturel de discorde né de l’associabilité pour atteindre la société cosmopolite, en passant par la phase de la société civile. Et là l’idée de constitution est nécessaire car elle devrait permettre d’équilibrer les hommes de chaque nation, puis de tout l’univers ; il faut arriver, afin d’atteindre la paix et la concorde, à une constitution universelle. C’est dans ce cadre que Kant invente le concept de société des nations, tout ceci se retrouvant dans son Projet de paix perpétuelle de 1795.

La nature usant de la violence et de la politique du pire, elle montre à l’homme qu’il doit aller plus loin que l’état naturel. Ainsi, la préparation de la guerre a des conséquences sur les États, aussi bien sur les temps de guerre que sur les temps de paix, et, dans ce cadre, l’homme ne progresse pas selon la raison mais poussé par la nécessité et l’insociabilité ; il ne progresse que parce qu’il voit que cela va mal, et il lui faut voir que cela va mal pour penser que cela pourrait aller mieux ! Les hommes doivent donc impérativement abandonner leur liberté sauvage et féroce de l’état de nature et se donner des lois pour trouver la paix et le repos !

Arrêtons-nous ici à nouveau quelques instants sur l’idée de progrès chez Kant. Il y a progrès du fait de l’insociable sociabilité ! Mais il s’agit de savoir si les obstacles à franchir vont permettre à l’homme d’atteindre la société des nations. Ceci n’est pas un dogme, mais une idée que la raison inspire : - il faut croire au sens de l’histoire vers une universalité ; - il faut assurer cette évolution car rien ne nous permet de voir que tout va dans ce sens. La seule espérance n’est pas une garantie et l’homme a pour rôle de poser et de réaliser cette espérance ! D’où deux postulats sur le progrès. En premier lieu, le progrès, c’est ce qui est pratique, ce qui est possible par liberté. L’idée de progrès, le progrès lui-même ne doivent pas être subis. L’idée de progrès, fondée sur l’espérance de paix et de sociabilité, sollicite, interpelle, et l’homme doit la guider, la prendre en charge pour mieux se prendre lui-même en charge. Ensuite, le progrès vrai ne peut être conçu que dans l’ordre juridique et constitutionnel, alors que Kant déplore qu’il n’est conçu en son temps que presqu’exclusivement sur les plans techniques et quantitatifs. Le progrès doit aussi et avant tout être qualitatif et libérer l’homme…

Kant pense que l’espèce humaine est apparue sur terre, mais se développant de manière inconstante ; pour se développer réellement, elle doit finir par se retrouver elle-même. Il y a donc nécessité d’entente entre les hommes ; mais Kant pense qu’il y a aussi moyen de cette entente… Tout se passe comme si la nature avait fait en sorte, par la contrainte et la violence, que les hommes se rencontrent et soient contraints de s’entendre ; il y aurait là une ruse de la nature ! Et Kant d’être persuadé que l’idée de former une organisation mondiale assurant la liberté de chacun se propage, mais qu’elle est encore loin d’être réalisée…

Kant se pose donc trois questions. La première, c’est Que puis-je savoir ? Il y répond par la raison pure. La deuxième, c’est Que dois-je faire ? Il y répond par la raison pratique. Reste enfin la troisième : Que m’est-il permis d’espérer ? Et Kant d’apporter ici deux réponses. Au-delà de notre monde et de notre temps, on ne peut pas répondre oui ou non, la métaphysique n’étant pas dogmatique. Néanmoins, Kant estime que la raison légitime un espoir métaphysique dans et par delà le monde, légitime une espérance. Par contre, dans notre temps, il s’agit avant tout de savoir s’il y a progrès, s’il y a un réel sens à l’évolution de l’histoire. Mais Kant ne veut pas répondre, même s’il espère, à la question de savoir s’il y a à espérer quelque chose de l’histoire humaine…

Dans tous les cas, le progrès est possible et la raison utilise ce qui est en nous pour le réaliser… Et retenons surtout pour finir qu’Emmanuel Kant aura exposé tout au long de son œuvre que la connaissance commence par les sens, passe par l’entendement, et s’achève par la raison, cette dernière étant la faculté suprême recherchant pour un conditionné l’ensemble des conditions. La raison est donc, dans son usage logique, la faculté de conclure. La raison est donc là aussi trine, puisqu’elle est : - un système de principes a priori dont la vérité ne dépend pas de l’expérience, qui peuvent être logiquement énoncés et dont l’homme a une connaissance réfléchie. Donc, tout ce qui dans la pensée est a priori et ne provient pas de l’expérience ; - pure lorsqu’elle concerne exclusivement la connaissance ; - pratique lorsqu’elle est considérée comme contenant a priori le principe de l’action, c’est-à-dire la règle de moralité.

Continuons maintenant sur les autres aspects de la philosophie kantienne, et plus exactement de celle de sa seconde période… Dans sa réflexion, Kant part d’un fait et d’un seul : le succès est la certitude des sciences ! Les sciences réalisent et permettent de réaliser de magnifiques progrès, et elles seules fondent l’accord de tous les esprits qui les étudient. La certitude est donc effectivement fondée selon Kant, mais seulement dans les sciences ! Par contre, il ne trouve dans la métaphysique que désarroi, insuccès et incertitude… Et de se poser la question du pourquoi de cette différence entre les deux branches fondamentales du savoir humain ; ne serait-ce pas, se dit-il, parce que la raison ne trouve pas également dans les unes et dans les autres des conditions favorables à son activité ? Et de prolonger en cherchant à vérifier les conditions nécessaires à la science, ce qui permettrait de voir si ces conditions sont réalisées ou non en métaphysique.

Gardons à l’esprit que, pour Kant, la science est formée de jugements contrôlables par tous, de jugements s’imposant à tous… Et ces jugements expriment des rapports universels et nécessaires. Ces jugements seraient donc, et eux seuls, objectifs, objectif signifiant pour Kant nécessaire et universel. Les jugements de la science sont des jugements d’expérience, et ce sont par là même les seuls à avoir une portée générale ; bref les jugements objectifs sont les seuls réellement scientifiques. Qui pourrait nier le fait que le soleil chauffe la terre ? Là s’arrête la science ! Et Kant de leur opposer les jugements de perception, jugements qui ne sont valables que pour l’individu seul, jugements que nul ne peut contrôler ; par exemple, lorsqu’un individu affirme souffrir des dents… Bref, les jugements nécessaires et universels ne peuvent pas dépendre de l’expérience ; ils sont a priori et dépendent du propre pouvoir de connaître de chacun (Critique de la raison pure). La question que se pose Kant est donc celle de savoir d’où viennent les rapports nécessaires et universels, et plus encore celle de savoir comment l’esprit les connaît.

Kant allait partir de deux grandes réponses, de celle de Leibniz et de celle de Hume :

⑴ selon Leibniz, la science procède par analyse et se constitue par un enchaînement de relations, d’identités. Ainsi, les premiers principes énoncés une relation d’identité ou de contradiction, alors que les autres vérités, soumises à l’analyse, se ramènent aux premières vérités. Toutes ces vérités sont donc prouvées a priori, indépendamment de l’expérience. Ainsi, dans toute proposition vraie, affirmative, nécessaire ou contingente, universelle ou singulière, la notion de prédicat est de quelque manière que ce soit contenue dans la notion du sujet ;

⑵ selon Hume, ce qui prime, c’est l’association. Toute connaissance se réduit à des perceptions ou à des idées qui n’en sont que des copies affaiblies. Mais il n’existe entre celles-ci aucune connexion réelle, aucune chaîne, aucun lien… On appelle donc loi cette concomitance, cette succession régulière et constante de perceptions distinctes. Mais la stabilité de ces lois n’est  qu’illusoire, n’étant de plus produite que par un sentiment subjectif, fruit de l’habitude qui fait qu’après un événement l’individu attend toujours la survenance d’un autre événement ! Il n’y  adonc pas de lois nécessaires et/ou universelles ! Même les notions mathématiques n’ont qu’une valeur approximative… La science n’est composée que de jugements empiriques !

Kant allait rejeter le pur empirisme de Hume, même s’il en retient par déduction que la science ne peut s’établir sur l’observation pure et simple. La science ne se contente pas de jugements a posteriori : elle exige des jugements nécessaires et universels. Mais Kant rejette aussi la rationalisme de Leibniz, l’analyse d’un concept ne suffisant pas à constituer la science ; cette analyse est bonne pour expliquer, en aucun cas pour construire. Bref, la base de sa double critique de l’empirisme et du rationalisme est une !

Pour Kant, il faut rajouter dans le jugement un élément que celui-ci – sujet – ne contient pas. Certes, Hume affirmait que cette synthèse ne peut s’accomplir que grâce à l’expérience et que par elle, ce qui impose le recours systématique à au moins une donnée expérimentale ; mais Kant se pose la question de savoir qui donnera à cette donnée expérimentale l’universalité et la nécessité permettant d’en faire un jugement scientifique. Et pour lui une réponse s’impose : c’est l’esprit et lui seul qui, par une activité antérieure et indépendante de l’expérience, confèrera cette universalité et cette nécessité aux données expérimentales. L’esprit doit donc a priori faire une opération !

C’est de là que Kant tire la nécessité d’admettre des jugements synthétiques qui soient a priori grâce à l’union d’une forme innée de l’esprit et des données concrètes de l’expérience, formant ainsi des lois nécessaires et universelles. Ce n’est qu’après cela que Kant admet que l’analyse peut reprendre ses droits…

Se pose alors un problème : comment ces jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? Pour y répondre, il va examiner les mathématiques, la physique, avec, comme contre épreuve, la métaphysique, usant notamment des mathématiques et l’esthétique transcendantale, notamment dans sa Critique de la sensibilité. Cet examen seul peut fournir les conditions d’une connaissance a priori et générale. Cet examen, cette recherche, Kant le qualifie de transcendantal par que lui seul permet de découvrir ce qui est antérieur à la connaissance, rendant par conséquence celle-ci possible.

Les mathématiques se composent de la géométrie qui traite des déterminations de l’espace et de l’arithmétique dont on pourrait montrer que, se fondant sur la notion de nombre – donc et c’est-à-dire de succession – l’objet est la détermination du temps, temps qui, selon Kant, n’existe ni en soi ni dans les choses (cf. Critique de la raison pure) ; la seule réalité du temps est pour Kant d’être en nous la condition formelle de nos représentations de tous les phénomènes internes et externes (cf. Critique de la raison pure). Ici, les jugements sont synthétiques et a priori : - la ligne droit est le plus court chemin d’un point à un autre … ; - 7 + 5 =12 … ; - etc… Ces jugements sont synthétiques parce que le prédicat ajoute quelque chose à la notion de sujet, et ce a priori, c’est-à-dire indépendamment et avant l’expérience elle-même ! Mais Kant se demande dès lors comment il peut se faire que les jugements synthétiques de ces deux sciences, quoique a priori, échappent aux démentis de l’expérience, se vérifient en eux-mêmes et par eux-mêmes, brefs soient objectifs.

Kant répond à cette question en disant qu’elle est insoluble si l’on pose d’un côté l’esprit, et de l’autre une chose en soi ! On ne voir en effet pas pourquoi les choses obéiraient aux exigences de la pensée, à moins de supposer, comme Leibniz le fait, une harmonie préétablie entre elles et l’esprit. Il est vrai que Kant n’a pas ici songé à la solution qui semble la plus vraie, c’est-à-dire que l’esprit dégage leurs lois propres des choses elles-mêmes ; bref, il n’a pas pensé à l’abstraction. Kant est donc ici médiatiste. Ceci est d’autant plus vrai qui pose que l’on sait que la perception sensible n’atteint immédiatement que les phénomènes, de sorte que l’objet n’est pas une chose en soi, mais uniquement une synthèse de sensations diverses et variées, ce qui est une approche uniquement fondée sur ce qui est subjectif. Selon lui, il faut dans un objet de ce genre distinguer deux éléments constitutifs, car nous avons en lui le résultat d’une collaboration entre la chose en soi et l’esprit qui connait. On appellera donc, selon Kant, matière du phénomène ce qui vient de la chose en soi et forme du phénomène ce qui est dû à l’action du sujet.

Dans ces conditions, il existe un moyen et un seul de répondre à la question posée : il suffit que l’esprit, dans ses jugements, se restreigne à la seule forme des phénomènes, c’est-à-dire à ce qu’il apporte lui-même, à ce qui est sa contribution propre, et ce pour qu’il puisse en spéculer d’avance et en juger a priori. S’il en est ainsi, il est aisé d’expliquer le paradoxe de la mathématique et de justifier en droit les jugements qu’elle porte sur les déterminations de temps et d’espace ; il n’y a qu’à reconnaître dans l’espace et dans le temps les formes respectives des phénomènes extérieurs et intérieures, c’est-à-dire l’apport de la sensibilité elle-même. Ce qui reste, c’est donc la sensation, la sensation brute (sensatum) étant la matière…

Suivant cette conception, il faut donc affirmer que les impressions reçues par la sensibilité – provoquées par l’action des choses en soi – nous sont d’abord données inétendues et intemporelles. Et c’est l’activité préconsciente ou transcendantale qui les développe à notre insu de manière spontanée dans l’espace et dans le temps, ceci selon des lois propres identiques à tous les hommes. C’est alors seulement que la conscience empirique individuelle, c’est-à-dire celle que nous expérimentons, en prend connaissance. Elle croit naïvement être en présence d’objets bruts, alors qu’en fait la nature, qui est réduite à l’ensemble des phénomènes et rien d’autre, est en partie œuvre de l’esprit, d’où l’importance de l’idée de sensibilité. La nature porte l’empreinte de l’esprit, alors que l’esprit reflète à la fois ses propres lois et celles de la nature.

La conclusion de l’esthétique transcendantale est donc quadruple : ⑴ l’impression sensible, sous peine de n’être jamais connue, ou ce qui revient au même de n’être jamais un objet, devra se prêter à l’élaboration de l’activité subjective, se laisser informer à l’image de l’esprit ; ⑵ l’espace et le temps ne sont pas des qualités réelles inhérentes aux choses en soi mais une fonction de la sensibilité, ainsi qu’un accompagnement des phénomènes ; ⑶ les jugements synthétiques et a priori n’ont de sens et ne peuvent avoir de valeur que lorsqu’ils se bornent aux objets de l’intuition sensible actuelle ou possible ; ⑷ donc, du point de vue de la sensibilité, on ne peut rien savoir des choses en soi, si ce n’est qu’elles sont. C’est la phrase de Kant selon laquelle Pour apparaître, il faut être.

Abordons maintenant la question de la physique et de l’analytique transcendantale. La physique pure présente a priori les lois les plus générales auxquelles la nature est soumise. Dans les changements quelque chose demeure ; c’est le principe de substance. Ce qui arrive dans l’expérience a toujours une cause… Ce sont là des jugements que l’esprit porte sur le monde de l’expérience sensible, sans crainte de se tromper et d’être démenti. Mais comment expliquer cet accord des lois de l’entendement avec les lois de la nature ? Il n’y a que deux hypothèses possibles : ⑴ ou bien la connaissance emprunte à la nature les lois qu’elle proclame, et dans ce cas le sujet est soumis à l’objet ; ⑵ ou bien la nature est conditionné par la connaissance, et dans ce cas l’objet est soumis au sujet…

De ces deux hypothèses, la première est contradictoire par définition puisqu’il s’agit de jugements a priori ! Il faut en fait distinguer d’ores et déjà une double application des catégories : (a) une application préconsciente, mécanique, transcendantale ; (b) une application consciente, réfléchie, empirique… Par la première, on constitue l’objet, alors que par la seconde on le connaît. La vérité consiste donc en la coïncidence de ces deux usages de la raison, l’erreur venant de l’action perturbatrice de la sensibilité. Nous reviendrons un peu plus loin sur la notion kantienne de catégories.

Pour en revenir à nos deux hypothèses, force est donc faite d’admettre la seconde, bref que l’entendement n’emprunte pas à la nature ses lois a priori mais au contraire les lui impose. Sans doute l’esprit ne crée t-il pas le contenu de l’expérience ; il le puise dans l’expérience par l’intuition sensible. Il crée la forme, c’est-à-dire ce qui est nécessaire pour rendre l’expérience possible. De plus, ce n’est pas l’esprit individuel mais bien la nature humaine qui, par sa constitution même, est organisatrice de la nature, nature qui s’impose ensuite à la conscience. Ainsi, selon Kant, sera objectif ce qui vaut pour tous et pour chacun, ce qui est universel et nécessaire, et rien que cela ! Et, de ce fait, la subjectivité est la seule cause et la seule garantie de l’objectivité…

Kant réfléchit alors au mécanisme de la dépendance de la nature à l’esprit. Et il pose la théorie du schématisme. Ainsi, ce qui donne la sensibilité n’est pas un objet, c’est une intuition ; ce n’est ni l’expérience, ni le phénomène puisque, pour Kant, il n’y a pas de connaissance sans jugements. IL faut donc un  travail intermédiaire, travail qui seul permettra de former des jugements. C’est en fait l’imagination pure qui découpe des schèmes qui encadrent des données sensibles, et, dans l’entendement, à chaque schème correspondent des fonctions unificatrices appelées concepts ou catégories, celles-ci étant au nombre de douze, groupées en quatre schèmes, en quatre principes synthétiques, dont chaque élément à son propre correspondant dans chacun des autres :

Quantité

Qualité

Relation

Modalité

Unité

Réalité

Inhérence

Possibilité

Pluralité

Négation

Causalité

Effectivité

Totalité

Limitation

Réciprocité

Nécessité

Axiomes de

l’intuition

Anticipation de l’apperception

Analyses de l’expérience

Postulats de

la pensée empirique

 

Se saisissant des données de l’intuition, et ce après avoir été encadrées par le schème général de l’imagination, les catégories correspondantes à chaque schème les fixent en une synthèse, construisant ainsi l’objet qui, ensuite, sera connu par l’entendement.

En conclusion, puisque l’esprit a constitué l’objet,, il n’y a rien d’étonnant, du moins selon Kant, à ce qu’il y retrouve sa propre loi lorsqu’il le connaît ; et c’est pourquoi, dès lors, l’esprit ne craint pas de démenti… Mais Kant en tire aussi la conclusion qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la métaphysique ne soit pas une science objective puisque la connaissance vraie implique un objet ; or, l’objet n’est que le résultat de la fusion d’une intuition fournie par la sensibilité et d’un concept fourni par l’entendement… Or, selon Kant, la métaphysique n’a aucune intuition sensible, et, de ce fait, il n’y reste que des concepts a priori, vides, dons sans aucun objet. Et cette conclusion kantienne est corroborée par toute son analyse de la métaphysique, et par sa dialectique…

Il nous faut donc aborder ici la métaphysique kantienne, sa dialectique transcendantale. La loi de l’esprit humain est posée comme étant l’unité. Or, la science stricte ne suffit pas à satisfaire cette unité, la raison de chaque homme cherchant à ramener tous les jugements à la plus haute unité. L’esprit humain cherche donc à trouver par delà l’intuition sensible les conditions suprêmes ⑴ de ce qui se passe en nous ; ⑵ de ce qui se passe autour de nous… Et c’est ainsi que la raison en arrive aux concepts d’âme et d’univers. Cherchant la condition dernière de l’univers et de l’âme, la raison en arrive alors à l’idée de Dieu, les idées d’âme, d’univers et de Dieu étant des idées pures, en aucun cas des objets.

La valeur de ces idées pures, c’est qu’elles ne sont fondées sur aucune intuition. Ce sont des idées pures, des noumènes, ce qui est uniquement pensé. Rappelons ici que le noumène est pour Kant la chose en soi, la réalité intelligible dont nous n’avons aucune connaissance…Mais ce sont aussi pour Kant des idées vides puisque sans aucune valeur objective. Ce ne sont que des hypothèses invérifiables ! On saisit ici bien l’océan entre le Christianisme et le kantisme…

Quelle est l’âme de Kant ? C’est le moi, ce moi que nous ne saisissons qu’au travers ce double travail des formes de la sensibilité et de l’entendement. C’est le moi phénoménal… Et nous ne pouvons passer de celui-ci au moi réel, car nous ne savons rien de ce moi nouménal, si ce n’est qu’il n’est que le supposé nécessaire de la connaissance.

Quel est l’univers de Kant ? Kant ne peut attribuer à cette idée une valeur objective sans aboutir à des thèses contradictoires, à ce qu’il appelle des antinomies, ces dernières étant au nombre de quatre :

⑴ ⒜ thèse : le monde a un commencement dans le temps et il est limité dans le temps ; ⒝ antithèse : le monde n’a ni commencement dans le temps ni limite dans l’espace.

⑵ ⒜ thèse : le monde est composé d’éléments simples ; ⒝ antithèse : le monde est divisible à l’infini.

⑶ ⒜ thèse : il y a une première cause libre ; ⒝ antithèse : tout est soumis à la loi de nécessité.

⑷ ⒜ thèse : il existe un Etre nécessaire ; ⒝ antithèse : il n’y a que des êtres contingents.

Ces antinomies sont pour Kant les contradictions auxquelles aboutit la raison lorsqu’elle prétend, dans la cosmologie rationnelle (qui est selon Kant la réunion de tous les problèmes concernant la nature de l’univers conçu comme une réalité en soi), décrire la nature du monde. Nous reviendrons plus loin sur leur résolution.

Et Kant d’affirmer que si l’on croit en la valeur de la raison, il est absolument nécessaire de résoudre ces antinomies. Et il n’y a là que deux possibilités : ⒜ au bien il y a une erreur cachée dans les hypothèses, et il faut admettre que l’idée sur laquelle spécule la raison, idée qui est invérifiable, n’est qu’un pseudo-objet, un être chimérique, le monde n’étant qu’un symbole dont on parle sas qu’il existe, ce qui permet de résoudre la deuxième antinomie ; ⒝ ou bien il faut nier les contradictions entre les thèses et les antithèses, ce qui est par exemple l’hypothèse de Kant pour la même deuxième antinomie.

Mais, dans le cadre de ce ⒝, il faut alors distinguer le plan de l’expérience du plan de la réalité. Il faut dire que dans l’univers de l’expérience n’existe ni causalité libre, ni Etre nécessaire, et donc admettre toutes les antithèses dans le monde phénoménal. Quant aux thèses, il est interdit de leur donner la moindre valeur probante pour le monde transcendant, même si rien n’empêche de concevoir leur possibilité, mais elle seule, dans ce même monde transcendant. La voie est donc toujours ouverte, et, si par hasard il devenait possible un jour de trouver un moyen d’aborder le problème de la réalité du monde transcendant, la tentative ne serait pas condamnée d’avance. Kant envisagera d’ailleurs cette question dans sa Critique de la raison pratique. EN fait, aucun argument ne permet selon Kant de conclure à l’existence réelle de Dieu, pas même l’idée de causalité, cette dernière ne pouvant selon lui s’appliquer qu’au seul monde phénoménal. Il s’oppose donc totalement aux procédés et aux moyens de la métaphysique qui le précède…

En conclusion, selon Kant, la métaphysique ne tient pas la route, d’autant plus comme science ; elle n’est qu’un agnosticisme spéculatif (sic !!!). Pourtant, il admet que ces idées sont utiles à l’homme pour donner une unité apparente et commode à ses conceptions, mais sans rien apprendre, sans être vraies…

J’ai évoqué Critique de la raison pratique. Kant y pose comme fondement unique et comme donnée indiscutable l’existence du devoir, ou plus précisément le fait de l’obligation posé sous la forme d’un impératif : Tu dois, il faut ! Or, le devoir ainsi supposé exige la liberté, l’immortalité de l’âme, et Dieu. Ce sont là les trois postulats de base de la raison pratique, postulats que l’homme doit admettre comme objets de croyance, mais en aucun cas comme réalités ou comme objets de science… C’est dans le même ouvrage que Kant donne ce qu’il appelle la preuve du criticisme : L’exposé lui-même a été la preuve du système ? Je devais justifier pourquoi la science donne une certitude absolue alors que la métaphysique est impuissante à la fournir. Je l’ai fait !

Examinons donc avec un peu plus d’attention ce criticisme. Le système de Kant est en fait une hypothèse fondée sur le seul principe que nous ne percevons les objets in se que médiatement, car ce que nous percevons ce sont seulement les phénomènes. Certes, pour qui admet sans s’interroger la perception immédiate, le système est satisfaisant, aucune question ne se pose ; mais pour les autres ?

Il y a en fait quelques erreurs fondamentales dans le kantisme.

En premier lieu, il y a le fait que le kantisme est un composé de jugements synthétiques a priori ! La critique kantienne repose toute entière et uniquement sur ces jugements ! D’ailleurs, il suffit ici de relire Kant qui l’admet lui-même : Ce qui pourrait arriver de plus fâcheux à ces recherches, c’est que quelqu’un fit cette découverte inattendue qu’il n’y a nulle part de connaissance a priori et qu’il ne peut y en avoir. Mais il n’y a de ce côté nul danger…

Or, Kant n’a jamais résolu la question de l’origine des idées universelles dont il nous rabat les oreilles ! La question première est de savoir en quel sens des jugements, synthétiques par définition, universels et nécessaires par nature, peuvent, en plus, être dits a priori ! Or, le paralogisme capital de Kant consiste en l’identification injustifiée et injustifiable de deux significations de portées très diverses, ce paralogisme pouvant être résumé par la phrase suivante : Ce qui n’est pas donné formellement dans l’expérience (= a priori dans un premier sens) a sa source unique dans l’esprit (= a priori dans un second sens), ce qu’il faut montrer. En vertu de cette assomption et profitant de ce que, par exemple, le principe de causalité est a priori dans le premier sens, Kant, sans distinguer, le traite comme a priori dans le second sens ! C’est transformer une définition nominale en une définition réelle, définition de plus grosse de la philosophie transcendantale. Si en effet le concept de cause est de toute pièce une création de l’esprit, il y a lieu de se demander alors à quelle condition un tel concept peut-il cadrer avec l’expérience ? Mais Kant ne se pose pas cette question. En fait, l’assomption de Kant est tout simplement fausse, et, partant, la recherche qu’elle provoque est sans aucune raison d’être !

De plus, par cette assomption, Kant affirme qu’il n’y a pas de milieu pour une connaissance entre une origine empirique et une origine intellectuelle. Or, il y a un milieu ! Ainsi, la doctrine péripatéticienne, que Kant ne semble pas avoir connue (!!!), l’enseignait depuis longtemps. Celle-ci, sans opposer la sensibilité et l’entendement, demandait au contraire le concours de ces deux facultés, lui demandant la solution au problème des universaux. Le concept n’est pas produit d’une façon indépendante par l’activité de l’esprit, tout comme il n’est pas fourni intégralement par les données sensibles ! Le concept résulte d’une purification intellectuelle de ces données. D’elles, le concept retient l’objectivité, alors qu’il acquière de l’esprit l’universalité et la nécessité. Et d’ailleurs, Pour prouver cette thèse, l’école péripatéticienne fait appel à l’expérience qui montre bien que les opérations de l’intelligence sont toujours dépendantes de celles de la sensibilité. Pour établir son principe fondamental, Kant aurait donc dû réfuter cette solution ; or, il a toujours évité le problème !

Evoquons maintenant la question nominale… Il s’agit de savoir si Kant a bien défini les termes synthétiques et a priori (au premier sens). Suivant les définitions, le même jugement sera synthétique ou analytique ; il pourra même devenir rigoureusement impossible, c’est-à-dire absurde, dès lors qu’il est posé comme étant a priori, car une synthèse ou une analyse ne peut pas être a priori ! Prenons un premier exemple chez Kant, et tout d’abord en arithmétique, avec son 7 + 5 = 12… Nous avons en réalité ici affaire à un jugement analytique au sens de Leibniz, auteur que Kant connaissait bien. Il est évident que les notions de 7, 5 et 12 nous sont données par l’expérience qui nous donne des pluralités ; de même, l’équivalence de ces notions, soit 7 + 5 = 12 peut être également tirée de l’expérience. Par contre, la relation n’apparaît nécessaire et universelle que par l’analyse qui fait voir l’identité du problème et de la solution, du sujet et du phénomène ! Prenons un autre exemple en géométrie… La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre. Ce jugement n’est pas analytique mais analytique puisque que si le sujet est absolu, le plus court impliquant une comparaison est relatif ! De plus, la phrase est elliptique en ce sens que la droite est comparée à d’autres lignes possibles ! Il ne peut donc par conséquent s’appliquer a priori au sujet. Comment donc faire sortir la proposition du sujet ? Prenons une droite AC et une courbe ABC. Il faut démontrer que ABC comprend plus de relations de distance que AC, alors même que les deux sont composées d’une infinité de points ! La solution, qui n’est pas a priori, est que tous les points de la droite AC n’ont entre eux et avec les deux points extrêmes qu’une seule et même relation spatiale, alors que les points des autres lignes, dont la courbe ABC ont en plus entre eux des relations de hauteur ou de profondeur. L’ensemble ABC a donc plus de relations de distance que la droite AC. Or, Kant ne le voit pas ! De même, en physique, lorsque Kant pose que dans tous les changements la quantité reste la même, il faut savoir que ce principe est synthétique car basé sur l’expérience. Il n’est donc plus nécessaire et universel, donc pas a priori en tant que tel.

Evoquons maintenant la métaphysique kantienne, e plus particulièrement le principe de causalité. Ce principe est analytique, non pas au sens leibnizien, mais parce que c’est un jugement per se notum que l’on ne peut nier sans nier le principe de contradiction. Il ne repose par contre pas sur l’expérience qui ne nous suggère pas l’idée de cause a priori ; il en est indépendant !

Prenons maintenant les antinomies kantiennes. Si elles étaient véritablement insolubles, la théorie de Kant serait prouvée ! Or, elles peuvent se résoudre !

Pour ce qui est de la première antinomie… Si la raison spécule sur l’idée d’univers, elle aboutit à deux idées contradictoires. Kant prend à la lettre l’expression commencer dans le temps, ce qui n’a strictement aucun sans quand il s’agit de l’univers, bref de la totalité de ce qui existe. La seule conclusion légitime serait que l’univers n’a pas commencé dans le temps, car le temps n’a pas précédé l’univers, mais a commencé avec lui ! Or, il ne s’ensuit pas du tout que l’univers n’a pas commencé du tout, donc qu’il serait éternel… Il en va de même pour l’espace. Kant nous dit que le monde n’est pas limité. En effet, car par quoi l’est-il ? Par de l’espace ? mais alors cet espace est encore de l’univers ! Par rien ? mais alors ce n’est pas une limite ! En réalité, l’univers n’est pas situé dans l’espace, mais c’est au contraire lui qui, par sa réalité, rend possible l’espace. Au-delà de lui, il y a possibilité d’espace !

Pour ce qui est de la deuxième antinomie, on se référera à toute la cosmologie chrétienne.

Pour ce qui est de la troisième, il faut rejeter l’antithèse. La preuve de Kant suppose en effet que la cause première commence d’agir à un moment déterminé et que dans la cause première il y a passage de la puissance à l’acte. Or, ceci est contradictoire, car c’est introduire le temps dans l’éternité, car c’est contraire à l’idée même de cause première !

Enfin, pour ce qui est de la quatrième antinomie, là encore l’antithèse est à rejeter, et pour les mêmes raisons. Nous admettons qu’il existe un Etre nécessaire cause du monde, même les Francs-Maçons l’admettent avec le GADLU, Etre qui n’est ni partie ni totalité du monde ! Seule la notion d’acte pur permet de résoudre la difficulté, ce que Kant ne voit pas !

Venons-en aux choses en soi. Kant pose comme principe que nos sens sont affectés par des objets. Que sont ces objets ? ⒜ ce ne sont pas des objets empiriques qui, d’après Kant, ne sont que nos représentations, le produit de nos synthèses a priori ; ⒝ tout l’esprit kantien défend de croire que ce sont les choses en soi puisque, selon l’analytique, toute conclusion relative à l’évidence et à la causalité des choses en soit est sans valeur et sans signification…. Or, Kant se contredit. Il dit ainsi formellement que, pour apparaître, il faut être ; or, nous avons ici un emploi du principe de causalité au-delà du monde des phénomènes, ce qui est pourtant illégitime selon Kant lui-même ! Cette contradiction est tellement fondamentale que le kantisme en tant que tel ne peut plus exister ; il doit se transformer pour être, se muer en un idéalisme, ce que d’ailleurs allait prouver sa postérité. Ainsi, Jacobi allait dire à propos du criticisme kantien que sans la supposition des choses en soi je ne pouvais entrer dans le système ; avec elle je ne pouvais y rester….

Quelques autres critiques de Kant ?

Dans l’analytique, nous avons vu que sa première partie était fausse. Pour ce qui est de la deuxième partie, on peut dire à propos du mécanisme de l’application des formes a priori : ⒜ qu’est-ce qui détermine dans l’application de telle forme a priori plutôt que telle autre ? Il faut admettre une certaine prédisposition de la matière… ; ⒝ d’autre part, si le phénomène varie avec la nature de la chose en soi, celle-ci n’est plus totalement inconnaissable. Or, Kant n’a pensé ni à ⒜, ni à ⒝.

Pour ce qui est de la dialectique, et plus particulièrement de l’idée du kantienne du moi, la distinction entre le phénomène et le noumène que fait Kant n’a pas de sens quand il s’agit du sens intime. Elle ne peut en présenter un que lorsqu’il s’agit des objets extérieurs, puisque l’on pourrait supposer la perception des sens comme médiate. Par  contre, la perception de conscience est nécessairement immédiate. Il ne peut y avoir et il n’y a pas de distinction et d’intermédiaire entre l’objet et le sujet, c’est-à-dire entre le moi connaissant et le moi connu, puisque ce moi est un ! Ce que je perçois, ce n’est pas le phénomène d’autre chose, c’est le moi sentant le moi nouménal, moi dont on peut déterminer la nature. Le moi réel n’est donc pas inconnaissable…

Enfin, si nous parlons des relations entre les deux Critiques… Entre les deux Critiques, il n’y a certes pas de contradiction formelle ; mais peut-on pour autant nier que la contradiction y est latente ? En effet, la raison spéculative et la raison pratique sont deux modes d’activité d’une seule et même faculté, bref de la raison ; elles ne sont pas des modes de deux entendements distincts ! Pourtant, d’après la Critique de la raison pratique, l’existence d’une obligation morale absolue nécessaire n’est révélée à l’homme individu que par ses actes de volonté, très concrets, particuliers. Donc, pourquoi, et de quel droit, proclamer la valeur objective de cette obligation ; n’est pas aussi le produit d’une forme a priori ? De plus, si la raison spéculative est incapable de connaître autre chose que le phénomène sensible, la raison pratique le sera également ; or si celle-ci est incapable d’atteindre l’absolu dans le devoir, pourquoi ne serait-elle pas capable d’atteindre les autres noumènes ?

 

 

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