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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:28

S’il est un concept difficile à cerner, c’est bien celui de raison… et pourtant, il est le plus souvent abordé au début des études philosophiques, alors même que chercher à définir la raison, c’est chercher à définir la généalogie de notre monde et de notre pensée, et surtout à l’évaluer par la seule connaissance non pas intuitive mais rationnelle, ce qui peut déjà sembler paradoxal…

Depuis que Thalès de Milet s’est posé la question des causes premières, la philosophie n’a souvent été qu’une vaste réflexion jamais résolue, jamais aboutie sur le concept de raison. En fait, la seule chose qui soit à peu près universellement reconnue comme définitrice de la raison est qu’elle serait le seul propre de l’homme, étant, comme l’a écrit Descartes, la faculté de bien juger, de distinguer le bien et le mal, de distinguer le beau du laid (Discours de la méthode, I) ; la raison est ici, dans le cadre de l’entendement, ce qui dirige vers le vrai et vers le beau… Un autre accord se fait sur le fait que la raison s’oppose à l’intuition, et ce par nature, tout comme la raison s’oppose à la passion. Inutile de revenir ici aux conclusions qu’a pu en tirer un auteur tel que Lucrèce…, même si, en apparence, la raison semble s’opposer à la Foi, en ce sens que la raison se fonde sur l’expérience et sur le démontrable, alors que la Foi n’est pas a priori démontrable, cette idée d’a priori étant à retenir pour définir la raison, tout comme d’ailleurs celle d’unité, du moins dans ses formes élémentaires de démonstration. Néanmoins, il existe de nombreuses passerelles possibles entre la raison et la Foi, comme le démontrent les exemples de Marc Aurèle, de Thomas d’Aquin ou encore de Leibniz… Dans tous les cas, en visant le connaissable, la raison cherche à réaliser les idées d’ordre, de transparence et de certitude, même si, là encore paradoxalement, la notion d’incertitude reste possible dans son affirmation.

En fait, la raison recouvre de nombreux sens. Elle peut être la faculté de raisonner de Cicéron, tout comme elle peut être la faculté de bien juger de Descartes. Elle peut être la connaissance naturelle par opposition à la connaissance révélée, comme l’énonce Leibniz, tout comme elle peut être un système de principes ne dépendant pas de la seule expérience comme chez Kant. Elle peut être faculté de connaître d’une vue directe le réel et l’absolu, par opposition à l’apparent et à l’accidentel, comme chez Schelling, tout comme elle peut être l’objet de connaissance, le rapport explicatif, par exemple d’un nombre à l’autre, d’une fraction, comme chez Spinoza. Elle peut être le principe d’explication au sens théorique, la raison d’être dont parle Taine, tout comme elle peut encore être la cause, le motif légitime, la justification, le en raison de de Descartes ou de Kant…

En fait, les philosophes ont toujours reconnu à la raison cette multiplicité de sens de la raison, sa triple nature de faculté, de cause et de principe. C’est Locke qui va énoncer le mieux cet admission en posant que le mot raison désigne soit l’ensemble des principes clairs et véritables, soit le fait de tirer de ceux-ci des conclusions, soit la cause - en particulier finale -, soit la différence entre l’homme et l’animal…

Dans tous les cas, la raison est un principe ou une faculté s’intégrant dans le cadre de la métaphysique, c’est-à-dire de la science des réalités dépassant la portée des sens et de la conscience, et ne pouvant être connues qu’indirectement, par raisonnement. Et là, nouveau paradoxe, la raison s’intégrant dans une discipline fondée sur le raisonnement qui lui même se définit par rapport à la raison ! Mais ce paradoxe est en fait plus lié à une faiblesse du vocabulaire, dès la définition du concept, qu’à autre chose…, même si le lien à la pensée et au langage reste une dominante de la notion.

Avant même d’aller plus loin sur la raison, se pose une question existe t-il une ou plusieurs réalités ? Et l’on a ici deux réponses : ⑴ une réponse moniste selon laquelle il n’existe qu’une sorte de réalité. Cette réalité peut être la matière – on parle alors de monisme matérialiste, comme chez Lucrèce –, la pensée – on parle alors de monisme idéaliste, comme chez Diogène – ou Dieu – on parle alors de monisme panthéiste, comme chez Spinoza  – ; ⑵ une réponse pluraliste selon laquelle il existe plusieurs réalités, allant le plus souvent par paire – dualisme – : matière/pensée, créature/Créateur, ... On retiendra que le sens commun et la philosophie classique sont le plus souvent dualistes.

La raison s’inscrit par ailleurs dans la problématique de la critique, ce qui pose le problème de l’opposition entre le dogmatisme et le scepticisme : ⒜ le dogmatisme définit toute doctrine qui affirme certaines propositions comme vraies. On peut y retrouver une certaine forme du droit naturel ou encore les religions ; ⒝ le scepticisme selon lequel l’esprit humain ne peut rien affirmer avec certitude et doit suspendre son jugement. On pensera ici à Socrate, à Pyrrhon ou encore à Descartes. Néanmoins, le scepticisme actuel n’est que relatif – relativisme - : la connaissance est relative à la constitution psychologique ou mentale de celui qui connaît.

Tout ceci pose le problème de la connaissance, problème que l’on réduit actuellement à celui de la connaissance rationnelle, ce qui fait que ce problème de la connaissance se réduit à celui de la seule valeur de la raison.

Revenons un peu à l’histoire de la philosophie… La recherche des causes premières posée par Thalès de Milet - D’où vient le monde ? ; D’où vient l’esprit ? ; D’où vient le mouvement ? -  allait entraîner l’émergence de la philosophie, science de la recherche de ces causes, mais aussi celui de raison qui est l’explication rationnelle, matérielle de ces causes. Thalès cherchait en fait des solutions permettant d’assurer une adéquation idéale entre l’homme et la société où il vit, et ces solutions résident dans la raison. Pour Socrate, la raison est cause explicative démontrable, mais aussi perpétuelle remise en cause ; ce sera le Que sais-je ? de Montaigne, le doute méthodique de Descartes, la Critique de la raison pure de Kant ! Pas d’autre idéal que la recherche de vérités matérielles !

Aristote allait transformer cette vision en posant la question du Pourquoi ?, et, s’inspirant de l’architecture, il va ainsi définir quatre causes, au travers de l’exemple de la cause d’une maison, cette maison étant une symbolisation du monde et de la société : ⑴ la cause matérielle est celle des matériaux composant la maison ; ⑵ la cause formelle est celle du plan de l’architecte qui donne leur forme aux matériaux ; ⑶ la cause efficiente est celle de l’entrepreneur et des ouvriers qui agencent les matériaux selon le plan de l’architecte ; ⑷ la cause finale étant le but poursuivi, celui qui motive tout le processus, bref : habiter la maison. C’est pour cette seule fin que toute la construction a été mise en route. Cette vision est très matérialiste, même la pensée étant soumise à des éléments matériels ! Ce n’est qu’une suite logique d’actes, sans vision spirituelle réelle ! C’est de cette vision matérielle de la causalité que vont découler et dans cette vision que vont s’insérer les autres concepts aristotéliciens… La matière et la forme qui ne vont pas l’une sans l’autre. Toute matière est ainsi jugée sans forme, informe, alors que toute forme modèle une matière pour créer une individualité. Si ceci n’est pas faux techniquement, ceci n’est pas logique si l’on reprend l’approche aristotélicienne selon laquelle la cause matérielle précède la cause finale. Or, c’est exactement le contraire ! Pour Platon, la forme découle de l’idée, schéma auquel s’oppose Aristote pour qui, par exemple, l’âme n’est que la forme du corps ; il ne peut y avoir d’âme sans corps ! Se pose alors la question du rapport entre la puissance et l’acte. Le virtuel et sa réalisation tiennent en effet une place centrale dans la pensée d’Aristote, d’ailleurs là encore en contradiction partielle avec sa logique des causes. Ceci se retrouve en particulier dans ses études sur l’évolution du vivant : la fleur est l’acte du bouton – qui n’est que fleur en puissance –, mais elle est la puissance du fruit !

Soyons plus précis sur les sources grecques. Raison vient du mot logos et le premier sens de logos est parole, langage ; dès lors, la raison est l’expression de la pensée. Néanmoins, Aristote (De l’interprétation, IV) trouvait trois sens dans le logos : ⒜ celui de faculté mentale supérieure, d’intelligence conceptuelle raisonnante ; ⒝ celui du raisonnement lui-même ; ⒞ celui de concept assimilable à l’esprit humain. Dans le premier de ces sens, la raison est donc faculté intellectuelle de l’homme considérée comme son caractère spécifique, alors que les deux autres sens regroupent toutes les formes d’activité de cette faculté. Toute la vision postérieure de la raison découle de cette tripartition ! À noter de plus ici que les concepts de logique et de raisonnement découlent de ces approches du logos.

La raison comme faculté est donc le sens premier du mot. Et de nombreux philosophes antiques l’ont perçue comme telle :

⑴ selon Pythagore (Aetius, IV ), l’âme humaine a deux parties, l’une douée de raison et donc incorruptible, l’autre sans raison ;

⑵ selon Aristote (Éthique à Nicomaque, IV), la partie douée de raison dont parle Pythagore est le logos qui seul connaît l’universel, objet de la science (Aristote, Physique, I) ;

⑶ selon Platon (République, IV), l’âme se divise en trois facultés : - la raison (logos), - le cœur, - la sensibilité. Le logos, en tant que meilleure partie, doit diriger les deux autres ;

⑷ selon Héraclite, le logos est la raison universelle, l’âme du monde, avec un Logos gouvernant l’univers. La sagesse consiste donc à se conformer à lui, grâce à notre propre raison, bien commun ;

⑸ enfin, pour les stoïciens, la nature universelle est raison, tout comme la raison est le principe directeur et immanent de la nature…

Lorsque la raison est présentée comme raisonnement, elle est un argument majeur tiré de la connaissance et permettant de l’expliciter. C’est là un sens contemporains majeurs… Aristote l’a par exemple utilisé pour démontrer l’existence du lieu, des contraires, de la nature du mouvement… Enfin, la raison comme concept reste rare dans l’antiquité ; dans ce cas, le logos est le concept définissant une fonction : l’agir, le pâtir, la substance, la nature des choses, etc…

Dans tous les cas, la raison est donc la première figure tant de la science que de la métaphysique.

C’est à partir du XVIème siècle que le concept de raison s’est trouvé confronté avec l’essor technologique, ce qui allait sceller l’acte de naissance de la science actuelle. Dès lors, il y a eu abandon de tout postulat pour se fonder sur les seuls faits démontrables, d’où le rejet quasi absolu chez beaucoup de toute idée religieuse, et un glissement de la raison vers le matérialisme. Néanmoins, par la limitation de la raison à la seule connaissance absolu, il y avait abandon de l’empirisme, le contrecoup étant que la raison ne peut plus prétendre à l’absolu, ce que certains refusèrent d’admettre, ne faisant substituer qu’un absolu à un autre absolu.  Arrêtons nous dès lors quelques instants sur trois auteurs clés : Leibniz, Kant et Nietzsche…

Selon Leibniz (1646/1716), la raison est trine : ⑴ elle est une réalité immatérielle produisant par son action une liaison, une connexion entre elle et un événement ou une chose. La raison est donc ici synonyme de valeur explicative ; ⑵ elle est aussi capacité spontanée de l’esprit à saisir les raisons et les relations grâce à l’accès aux vérités qu’elles énoncent ; ⑶ elle est enfin enchaînement inviolable des vérités, qu’elles soient d’expérience ou indépendantes des sens comme la géométrie. C’est de cette triple dimension que Leibniz allait déduire le principe de raison selon lequel rien n’existe qui n’ait sa raison d’être ou qui ne soit inséré dans un monde que Dieu a eu des raisons de choisir comme le meilleur des mondes possibles. La raison n’est dès lors que la suite infinie des conséquences de la création et des décrets de Dieu relatifs au monde. Il y a réconciliation entre le divin et la raison… Leibniz allait en déduire le principe de raison suffisante selon lequel rien n’arrive sans qu’il n’y ait une cause ou du moins une raison déterminante qui puisse a priori servir d’explication.

À la fin du XVIIIème, Emmanuel Kant allait exposer que la connaissance commence par les sens, passe par l’entendement, et s’achève par la raison, cette dernière étant la faculté suprême recherchant pour un conditionné l’ensemble des conditions. La raison est donc, dans son usage logique, la faculté de conclure. La raison est donc là aussi trine : ⑴ un système de principes a priori dont la vérité ne dépend pas de l’expérience, qui peuvent être logiquement énoncés et dont l’homme a une connaissance réfléchie. Donc, tout ce qui dans la pensée est a priori et ne provient pas de l’expérience ; ⑵ elle est pure lorsqu’elle concerne exclusivement la connaissance ; ⑶ elle est pratique lorsqu’elle est considérée comme contenant a priori le principe de l’action, c’est-à-dire la règle de moralité.

Enfin, toujours aussi paradoxal, Nietzsche allait remettre en question la raison, mais en tombant dans l’excès contraire, sans pour autant donner une quelconque importance à l’idée de révélation. Il faut douter de tout, y compris de la raison ! Mais, comme l’homme est limité par la raison (« Se faire une raison », « mettre à la raison », …), Nietzsche pose le fait de raisonner comme négation de la vie. Il y a donc  bien excès inverse chez Nietzsche…

Aujourd’hui, il y a émergence de ce concept dans tous les domaines de la vie ; on veut scientifiser la société, l’homme, la vie,… et la raison devient une sorte de statue du Commandeur fondée sur la science et que nul ne peut contester. On a ainsi abouti à des excès : la bureaucratie, le fordisme, le nazisme, …, d’où l’actuelle contestation du concept de raison en tant qu’universel et fondement de la connaissance.

Et pourtant, le logos n’est-il pas raison ?

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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