Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 17:04

Après avoir transféré un temps la souveraineté au Peuple, la Révolution française devait re-transférer cette même souveraineté à la Nation, ce qui devait conduire successivement à l'anarchie, à la dictature, puis enfin à la paralysie de cette même Révolution. C'est donc sans grandes difficultés que le Coup d'État du 18 brumaire aura pu mettre un terme à la Révolution et à certains de ses idéaux en transmettant la souveraineté à un organe théoriquement pluriel, le Consulat; néanmoins, dans les faits, cette souveraineté n'aura été transférée qu'à un homme seul dont la figure s'impose, tant politiquement qu'au travers d'une mythologie nouvelle du chef : Bonaparte.

La Constitution de l'An VIII aura été l'oeuvre à la fois de Siéyès et de Bonaparte; tirant les leçons des échecs de la Révolution, elle devait, tout en maintenant la séparation des pouvoirs et la souveraineté nationale, prendre le contrepied des trois Constitutions antérieures en affaiblissant le pouvoir législatif au profit de l'exécutif; elle portait donc en germe l'idée de passage d'un régime d'Assemblée à un régime basé sur la primauté d'un individu. Cependant, cette Constitution devait se raccrocher à l'esprit de la Révolution car rétablissant le suffrage universel, même si celui-ci reste très théorique puisque, selon Siéyès, “l'autorité vient d'en haut, la confiance vient d'en bas”, formule qui reste d'une très constante actualité dans la politique française contemporaine.

La grande caractéristique de la Constitution de l'An VIII restera, dans la logique énoncée plus haut, la perte par le législatif de toute initiative de la Loi, puisqu'il délibère et vote des projets du seul exécutif, tout en étant haché en quatre Assemblées : le Conseil d'État qui prépare les textes, le Tribunat qui émet des voeux, le Corps législatif qui vote les Lois sans les discuter et le Sénat qui contrôle leur constitutionnalité puis intervient par la voie du Senatus consulte. Cette division du pouvoir et son fractionnement n'est pas sans rappeler les formes actuelles des procédures décisionnelles et de l'architecture des pouvoirs au sein de l'Union européenne....

Parallèlement, Bonaparte devait aussi veiller à une division tout aussi systématique de l'exécutif, celui-ci étant éclaté dans la Constitution de l'An X entre trois consuls -mais hiérarchisés-, ainsi qu'un collège; mais, dans la pratique, seul le Premier Consul détient la réalité du pouvoir puisque titulaire des compétences fondamentales : pouvoir de nomination, proposition des Lois, finances, politique étrangère, paix ou guerre, etc.... C'est surtout dans cette forme nouvelle de l'exécutif, combinée au morcellement du législatif, que Benjamin Constant devait voir la résurrection de la dictature, les deux autres Consuls n'ayant que voix consultative. En fait, l'Empire s'est trouvé institué dès la mise en place du système de l'An X (1802) puisque Bonaparte décide de se faire attribuer par plébiscite le Consulat à vie “en reconnaissance de la Nation”, un additif prévoyant de plus qu'il désignerait lui-même son successeur, d'où la réintroduction potentielle de l'hérédité, même si dans les esprits prévaut l'idée de la succession impériale à la romaine. Le coup de grâce à la Révolution est aussi contenu par le texte de l'An X puisque si le Sénat eut faire des Senatus consulte, ce pouvoir ne peut s'exercer que sous le contrôle de Napoléon.

L'Empire sera enfin posé définitivement en l'An XII (1804) lorsqu'il sera décidé que l'avenir du régime postule l'établissement d'une dynastie. Le monocrate de se faire parer du titre d'Empereur pour rappeler Charlemagne tout en évitant de donner l'impression de revenir à la monarchie. Le sort de la Révolution sera définitivement clos par le Senatus consult du 28 floréal an XII créant la dignité impériale héréditaire dans sa ligne directe. Il n'y a plus de Révolution, il y a IVème dynastie.... Rien ne reviendra plus mettre en cause cette organisation du pouvoir, hormis la chûte de l'Empire, l'épisode des Cents jours (1815) n'étant qui épiphénomène; certes, on s'était alors posé la question de savoir quelle orientation nouvelle donner au régime, les "Benjamines" devant conduire l'Empire vers une certaine forme de parlementarisme, mais celui-ci ne vit jamais le jour, l'Empire étant déjà à l'agonie.

Se pose donc maintenant la question de savoir si le régime introduit par Bonaparte était un césarisme empirique ou un césarisme idéologique.

Il semblerait que le bonapartisme soit une idéologie originale, malgré des liens évidents avec le césarisme et la Révolution française. Le mythe de Napoléon Ier se prête à toutes les lectures, tout comme le seconde Empire peut s’interpréter de façons très diverses ; ainsi : ⑴ Émile Ollivier, avant de se rallier à l’Empire, dénonçait dans le bonapartisme l’exploitation de la Révolution, le goût de la guerre et la discipline préférée à la liberté ; ⑵ Tocqueville n’approuvait pas ce régime, y identifiant un glissement de la démocratie vers l’autorité, entraînant à terme un bafouement de cette même démocratie ; ⑶ Marx voyait enfin dans le bonapartisme la forme nécessaire de l’État dans un pays où la classe ouvrière aurait été vaincue dans un grand combat par la classe capitaliste, la bourgeoisie et l’armée ; ⑷ de nos jours, certains y voient une alliance du goût bourgeois pour la sécurité avec un système de garantie contre la peur sociale ; ⑸ pour un certain nombre d’auteurs républicains du XIXème et de la première partie du XXème, le bonapartisme serait une dictature militaire ; ⑹ pour beaucoup d’auteurs anglo-saxons des années trente, le fascisme de Mussolini n’était pas sans rapports avec le bonapartisme, même si l’on retrouve pas le plébiscite dans le fascisme italien, et même si le totalitarisme mussolinien englobait toute la vie sociale et de l’individu au contraire du bonapartisme qui ne concernaient que certaines parties de ces vies.

En fait, le bonapartisme serait un système en lui-même, comme le disait d’ailleurs dès 1849 Louis-Napoléon Bonaparte lui-même : Le nom de Napoléon Ier est à lui seul tout un programme.

Et de plus, ce système serait à la fois de gauche et de droite, étant à la fois contre les libéraux, contre les ultras et contre les républicains ! Napoléon Ier avait déjà précisé qu’il était national et non pas de gauche ou de droite, et il récusait cette classification dans laquelle il voyait un facteur de fracture de la France. Le neveu devait suivre la même voie, voulant supprimer les partis politiques qui divisent la nation afin de réconcilier les français entre eux. Le bonapartisme s’élève donc au-dessus des partis, se voulant un rassemblement national de juste milieu, Duverger parlant à son sujet de centrisme brillant, et il est indéniable que les deux Bonaparte ont donné à la conjonction des centres ce qui lui avait toujours manqué : l’appui du peuple ! Le bonapartisme serait donc un centrisme populaire et non pas parlementaire, et l’engouement pour Napoléon Ier persistant après son exil et sa mort en sont des éléments de preuve.

En ce sens, le bonapartisme se veut une conjugaison de l’autorité et de la démocratie. Le plébiscite sert à désigner le tribun couronné par le suffrage universel, représentant de la majorité silencieuse et responsable devant le seul peuple. Néanmoins, le suffrage universel ne fait que reconnaître un monocrate tirant sa légitimité du seul plébiscite…

Dans cet esprit, Louis-Napoléon III devait dans son discours de Lyon de 1850 chercher à démontrer que l’élu de six millions de suffrages ne faisait qu’exécuter la souveraineté du peuple : Je ne suis pas le représentant d’une partie. Se réclamant de 1804 et de 1848, il se posait en sauveur de la Révolution par l’ordre, tout comme le fît son oncle… Souhaitant une harmonie entre la volonté nationale et le tribun couronné, il se flatte de diriger la puissance des masses, voulant reconstituer l’autorité en respectant l’unité et en consultant les masses afin de renouveler sa légitimité. Il mettait en fait en place un système adapté à une crise qui déconcertait l’opinion publique, le plébiscite se voulant de plus désaveu des dirigeants antérieurs.

Un centrisme donc, centrisme cherchant à éviter tant la révolution que la réaction. Louis-Napoléon Bonaparte se voulait homme du milieu, fondé sur un système inédit alliant suffrage universel et autorité monarchique. Cette voie était extrêmement étroite et ambiguë, car postulant sur un maintien constant de l’accord entre la volonté nationale et celle du monocrate, cet accord ne pouvant trouver sa crédibilité que dans la durée.

Le legs de Napoléon III sera, malgré les proclamations des romantiques et de certains républicains, assez positif. On peut ainsi porter à l’actif du second Empire des réalisations positives telles que le rattachement de Nice et de la Savoie, le décollage économique et une amélioration incontestable du niveau et des conditions de vie du monde ouvrier, ainsi que l’amorce d’une politique sociale.

Sur le terrain des idées politiques, l’apport aura été essentiel car il y a eu création d’une tradition de pensée. Sur le terrain politique, un apport paradoxal : l’inclusion du suffrage universel dans la tradition politique française - alors qu’il y avait avant méfiance -, ce suffrage universel auquel les citoyens tenaient depuis 1848 et qui fut utilisé sans discontinuer de 1852 à 1870. Cette source du pouvoir de l’Empire est devenu un acquis irrévocable de notre société, et il ne faut pas le juger avec les yeux d’aujourd’hui, car ce suffrage était à l’époque une avancée démocratique sans précédent ! Ce suffrage universel, malgré sa forme embryonnaire, fondé comme principe directeur de l’évolution de la société, a permis à la France de faire son apprentissage démocratique, aidé en cela par la diffusion de la presse et la réduction de l’illettrisme ! Il faut donc bien analyser le suffrage universel et la liberté de la presse avec les yeux de l’époque et par comparaison avec ce qui existait avant et ailleurs, et non pas à l’aune de nos sociétés occidentales actuelles !

Le régime de Napoléon III aura en fait été le précepteur de la démocratie, car il aura été aide à l’éveil du sentiment démocratique et au développement de la vie nationale. Et il aura impliqué, à la différence du régime de Napoléon Ier un long processus de démocratisation, même si la démocratie telle que conçue actuellement fut parfois escamotée, avec le suffrage universel comme centre du système. D’ailleurs, lorsque l’Empire devait chuter, la France devait, face au vide politique et constitutionnel, conserver ce principe directeur survivant du régime : celui du suffrage universel, cette source incontestable de la légitimité démocratique et de la légalité républicaine. Dès lors, le recours à la nation est irréversible, avec la consultation périodique du peuple souverain. Et il faut aussi se souvenir qu’à la chute de l’Empire, les républicains étaient hostiles au suffrage universel, celui-ci étant pour eux ma mesure de l’analphabétisme politique, méfiance du suffrage universel à tel point qu’il n’en fut pas fait usage en 1871. La fondation du suffrage universel et la dynamique parlementaire qui couronné le régime en fin de parcours allait en fait permettre de réconcilier le parlementarisme réputé monarchiste et la démocratie. Napoléon III aura donc en fait légitimé la démocratie parlementaire. Le neveu fut-il donc vraiment moins génial que l’oncle ? Et il ne faut surtout pas confondre les deux régimes en un seul…

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires