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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 19:43

Bien que le fonctionnalisme et le structuralisme soient des théories différentes, on peut identifier entre elles une filiation, au travers de l'importance donnée à l'inconscient et de l'hostilité à l'histoire. Ainsi,  Claude Lévi-Strauss déclarait-il que la structure avale l'histoire.

Mort en 2009, Claude Lévi-Strauss est né en 1908, et deux points allaient particulièrement peser sur la conception de son système philosophico-anthropologique : sa naissance dans une famille d'artistes et ses origines juives. De la première allaient naître son goût pour l'esthétique (science ayant pour objet le jugement et l'appréciation en tant qu'ils s'appliquent à la destination du beau et du laid), qui sera d'une influence fondamentale dans son approche de l'anthropologie, le poussant par exemple à l'étude des masques. L'esthétique de Lévi-Strauss est avant tout pratique, car visant à étudier toutes les formes de l'art, non pas individuellement (critique), mais fondue dans l'environnement et le cadre social. Elle est donc fortement liée à la sensation et se trouve donc par nature être subjective. Ici, Lévi-Strauss dépasse le Kant de la Critique du jugement, en appliquant cette science à l'étude de la sensibilité dans le temps et dans l'espace, même si ce temps est relatif et cet espace clos.

Sa judaïté allait quand à elle le forcer à émigrer aux Etats-Unis pendant la seconde guerre mondiale, pays où il rencontra le linguiste Jakobson qui allait l'initier au structuralisme qui était jusqu'alors surtout cantonné à la linguistique et à la sémiotique. Est sémiotique ce qui relève de la théorie générale des signes, de la signification sous toutes ses formes ; est donc sémiotique, comme l'affirme Saussure, ce qui est relatif à l'étude des signes au sein de la vie sociale. Le lien à la linguistique est là encore présent du fait de l'intercession du signe, Roland Barthes ayant établi le lien entre le mythe et la linguistique; ainsi, pour cet auteur, le mythe relève d'une science générale extensive à la linguistique, et qui est la sémiologie.

Or, toute l'œuvre de Lévi-Strauss tendra à chercher à appliquer cette méthode d'interprétation aux sociétés traditionnelles. Il ne faut pas non plus négliger sa double formation de juriste et de philosophe. Il ira sur le terrain – rapportant cette expérience dans son livre Tristes Tropiques -, puis s'installera à Paris où il deviendra professeur d'anthropologie au Collège de France, puis commencera à publier toute une série d'ouvrages, dont le premier sera sa thèse de Doctorat de philosophie : Les structures élémentaires de la parenté. Après un séjour en Amazonie en 1954/1955, dont sortira Tristes tropiques, il se cantonnera dans la publication d'ouvrages théoriques : La pensée sauvage, L'anthropologie structurale, … À partir de 1964, il s'essayera dans l'étude des mythes, tentant de voir à quoi aboutit sa méthode lorsque l'on cherche à l'appliquer; ce seront Le cru et le cuit, Du miel aux cendres, bref toute la série des Mythologiques.

Tristes tropiques, publié en 1955, présente déjà une première différence d'avec ses autres ouvrages; il s'agit en effet d'un livre au style accessible à tous. Dans la description qu'il y donne de sa vie chez les indigènes du Mato Grosso, il chercha à montrer l'évolution de la manière dont il a chercher à appliquer - mais aussi à confirmer - ses intuitions. Il s'intéresse surtout dans cet ouvrage aux phénomènes où l'inconscient joue un rôle important, c'est-à-dire aux mythes, aux rêves, à l'éthologie (science des comportements d'une espèce dans son milieu naturel, mais aussi science historique des mœurs et des faits moraux ; ici, il faut entendre éthologie au sens d'interactions de l'homme avec son milieu de vie), aux jeux des enfants, etc… Il en déduit que le fonctionnement de l'esprit humain est lié à des structures du même esprit qui existent en nombre limité et font partie de la nature humaine. Il rejette surtout toute influence des conformismes sociaux…  Il prendra plusieurs exemples pour montrer ce qu'il  a essayé - et va continuer - de faire. Ainsi, pour lui, la hiérarchie des masques correspond à celle de nos jeux de cartes qui sont des signes d'apprentissage social ; c'est l'agencement et la répétition de ces figures, et non pas des signes représentés, qui le démontrerait. De même, il étudie le rituel de la mort chez les Bororos. Le but est dans ce rituel de montrer que la mort n'est pas effrayante, qu'il existe un double monde, un autre monde apaisant. Et il relie ce rituel, certes à la vision chrétienne, mais aussi aux mythes du Père Noël et de la corne d'abondance…

Cet ouvrage se termine par une référence à Jean-Jacques Rousseau. En effet, pour Claude Lévi-Strauss, la parenté des structures des sociétés prouve qu'il existe une structure humaine élémentaire commune, l'état de nature de Rousseau qui existerait donc, la diversité au premier degré des sociétés humaines n'étant qu'une apparence au second degré. Il y a aussi adhésion à Rousseau par son style et par son message rassurant, même si il reste théorie abstraite…

Une autre étape sera franchie avec la publication en 1962 de La pensée sauvage. Ici, Claude Lévi-Strauss essaye d'analyser l'ensemble des systèmes classificatoires mis en œuvre dans les sociétés primitives, par exemple l'opposition apparente entre la nourriture crue et la nourriture cuite. Pour lui, le propre de la pensée primitive est ainsi le refus de la temporalité, alors que les sociétés modernes privilégieraient ce qui est changement et mutation, car, dans les sociétés primitives, on chercherait avant tout à essayer de préserver ce que l'on pense avoir toujours été, ce qui fait que ces sociétés ne sont pas primitives mais traditionnelles… Il cherche à démontrer cette idée ainsi que celle d'état de nature notamment en se rapprochant  du ius imaginum - droit aux images - des latins, où les images étaient des masques de cire plaqués sur les visages des morts et conservés dans des reliquaires, certaines familles ayant le droit de les exposer à l'occasion de certaines manifestations publiques; or, le passé était important chez les latins, tout étant basé sur l'expérience des ancêtres et sur la tradition familiale. Lévi-Strauss va rapprocher cette pratique des exemples des aborigènes australiens Churingas et des Scrolls d'Amérique du sud, des bois gravés conservés par les familles et exposés à certaines occasions étant sensés représenter l'âme des ancêtres…

Par delà ce refus de la temporalité, La pensée sauvage allait aussi donner l'occasion à Claude Lévi-Strauss de chercher à situer sa doctrine par rapport aux autres doctrines. Il s'opposera ainsi très nettement au marxisme qui privilégie l'histoire, celle-ci étant selon Lévi-Strauss un matérialisme alors que le structuralisme se veut autre. Lévi-Strauss pense surtout, dans son refus de l'histoire qui est logique au regard de se refus de la temporalité, que les conditions naturelles et économiques n'ont que l'existence que leur donne la pensée humaine, suivant en cela Berkeley. Il n'y a pas rejet de l'histoire, la tradition étant elle-même histoire, mais il y a rejet de toute idée de rôle moteur de l'histoire. Il marque aussi, et logiquement si l'on retient ce qui précède, son opposition au matérialisme et à l'évolutionnisme, les principes moteurs étant l'esprit humain et ses conditions de fonctionnement. Il prend ainsi l'exemple des feux de  signalisation  où ce qui compte  ce  n'est  pas le signe  mais sa perception  et   sa  place  dans   une  structure.  Et sa grande phrase  sera ainsi : L'univers est objet  de  pensée au  moins autant que  moyen de satisfaire des besoins. Le structuralisme ne rejette donc pas totalement le fonctionnalisme, même si la fonction n'y est que secondaire. Par contre, Lévi-Strauss ne se sent pas éloigné de Freud et de la psychanalyse, car les structures qu'il conçoit sont en général inconscientes en elles-mêmes, ce qui lui permet de définir l'anthropologie et sa méthode comme une forme de la psychologie.

En effet,  pour Freud,  la psychanalyse est  tout à la fois une méthode pour l'investigation de processus mentaux à peu près inaccessibles autrement, une méthode de traitement des désordres névrotiques, et une série de conceptions psychologiques liées à ces méthodes, conceptions formant une nouvelle discipline scientifique. Il est évident ici que le deuxième élément de la définition freudienne est absent du champ anthropologique, en ce sens qu'il induirait par sa mise en œuvre une acculturation de la société étudiée. La psychanalyse anthropologique est en fait une psychanalyse appliquée en ce sens qu'il y a seulement application de concepts ou de moyens d'étude psychanalytiques au champ de l'anthropologie. Sont donc ici utilisés trois des cinq fondements de la psychanalyse, c'est-à-dire la notion d'inconscient, la notion de pulsion, et la notion de sens, la relation analytique (transfert/contre-transfert) étant surtout utilisée par la méthode anthropologique, alors que l'histoire d'Œdipe n'est d'une utilisation que ponctuelle.

Reste à définir ce qu'est une structure, ce qui est finalement toujours insatisfaisant, car toujours trop général. On en restera donc à ce que dit Claude Lévi-Strauss de la démarche structuraliste dans L'anthropologie structurale : Si comme nous le croyons l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés, comme l'étude de la fonction symbolique telle qu'elle s'exprime dans le langage le montre de façon si éclatante, il faut et il suffit d'atteindre la structure inconsciente sous-jacente à chaque institution et à chaque système pour obtenir un principe d'explication valide pour d'autres institutions et d'autres coutumes, à condition notamment de pousser assez loin l'analyse. Et de prendre l'exemple des formules mathématiques… Il existerait donc une grille de structures qui pourrait s'appliquer finalement à toutes les sociétés, … même si cette grille reste à découvrir… Et c'est encore ceci qui postule le divorce entre l'histoire et le structuralisme en ce sens que l'histoire ne fournirait pas la clé essentielle, alors que l'esprit humain est modelé par des structures. C'est ce qu'il dit dans La pensée sauvage : L'histoire est indispensable pour inventorier l'intégralité des éléments d'une structure quelconque… Loin donc que la recherche de l'intelligibilité aboutisse à l'histoire comme à son point d'arrivée, c'est l'histoire qui sert de point de départ pour toute quête de  l'intelligibilité.  L'histoire mène  à tout, mais à condition d'en sortir. Bref, la structure avale l'histoire…

a) … la réduction structurale ou sémantique. L'être humain consiste essentiellement en un intellect (analytique). L'homme est avant tout un créateur de formes et de significations. Le reste, le "contenu", c'est un résidu irrationnel qui ne se manifeste que dans les trous et lacunes entre les formes, les systèmes, les structures. b) Cet intellect a une fonction essentiellement classificatrice et combinatoire. Il découpe des ensembles en éléments et les reconstruit. Il porte sur des invariances qu'il atteint ou qu'il constitue. La capacité de combiner des arrangements et permutations détermine simultanément l'intellect et l'intelligible, l'instrument et l'objet (H. Lefebvre, L'idéologie structuraliste, Le Seuil, Paris, 1980, coll. Points n° 66, page 22).

Cette conception synchronique du structuralisme a été appliquée consciencieusement par Lévi-Strauss à deux grands ensembles de signes culturels, soit les mythes et les rapports de parenté. Les mythes sont peut-être le lieu où les structures s'expriment le plus librement, car il s'agit d'un champ d'expérience extraordinaire permettant de distinguer les parentés entre les diverses sources mythiques. Et de reprendre le mythe des frères ennemis, de Caïn et Abel à Remus et Romulus, … On a là le même type de mythe mais non la même histoire; la structure est la même, le changement de forme de la structure est lié à l'histoire, et c'est tout. On pourrait cependant s'interroger sur d'autres mythes, tel celui du déluge repris par quasiment toutes les civilisations… pour ce qui est des rapports de parenté - qui furent le sujet de sa thèse -, le point de départ de Lévi-Strauss étant la constatation d'une règle, celle de la prohibition de l'inceste dans l'immense majorité des sociétés, à quelques exceptions près telles que les lignées pharaoniques. Il entend l'inceste au sens large, y incluant d'autres relations parentales interdites. Il y a permanence de cet interdit malgré des variations dans les sociétés et des prohibitions de degrés divers - difficultés des Eskimos, villages du Moyen-âge, etc…-. Dans ce système d'interdiction de l'inceste, il y a institution d'une réglementation de l'échange des femmes qui sert à instaurer un système de communication, les conjoints - et surtout les femmes - formant un système de communication dans le sens où l'échange est réglé par des prohibitions, tout comme l'assemblage des mots - si il est correct - forme un langage. Les structures parentales seraient ainsi des langages, des phrases… Si il y a interdiction, c'est qu'il existe l'idée de néfaste au groupe, la tendance initiale étant à chercher son conjoint au sein de son groupe environnemental. Or, dans ce cas, le groupe s'étiole et finit par disparaître, ce qui impose de rechercher un groupe différent. Il y a donc dilatation du système social avec l'établissement de communications, d'autant plus que les structures parentales ont un rôle économique majeur. Et l'expérience de démontrer que les mariages consanguins sont souvent néfastes, ce qui permet d'objecter partiellement Lévi-Strauss en posant l'inceste comme n'étant de ce fait pas si naturel que cela, ce que Lévi-Strauss rejette en posant pour principe que l'on ne parle que des mauvais « résultats » des mariages consanguins, ceux-ci n'étant selon lui pas plus nombreux que dans les autres cas de mariages. On se référera aussi à son Le mythe Teremo de l'origine du tabac, qui est l'exemple type d'une lecture structurale d'un mythe.

Quelle appréciation peut-on porter sur le structuralisme ? En fait, tout dépend des présupposés et des choix de chacun. Il y a dans le structuralisme un certain nombre de risques possibles de dérapage, Lévi-Strauss cherchant lui-même à les provoquer. Par exemple, le structuralisme présente le danger d'un excès d'abstraction et de formalisme, portant à insister sur la manière dont les signes sont construits, jugée comme seule importante, faisant que l'on oublie ce à quoi tout cela tend. De même, au niveau de l'explication que Lévi-Strauss donne du mythe, il reste possible qu'il existe d'autres explications, dont des explications historiques, comme avec le mythe grec du voyage d'Apollon à Delphes ou avec les mythes du Déluge, ou encore certaines mythologies scandinaves, germaniques ou saxonnes. Certains mythes sont la transcription poétique de faits historiques - penser aux troubadours -, ou encore, comme le suggère Henri Laborit, peuvent être conditionnés génétiquement. On rejoint ici Carl Gustav Jung (1875-1921) et sa théorie des archétypes fondée sur la permanence chez certains patients des mêmes types de rêves, des grands rêves qui seraient communs à l'humanité. Il y aurait donc des archétypes d'origine historique et/ou culturelle faisant que pour un nombre réduit d'hommes il y aurait une psyché humaine unique, la multiplication des hommes induisant une atténuation de cette psyché dont il ne reste dès lors que des archétypes. Par ailleurs, même si l'on admet que le schéma structuraliste est valable pour les sociétés traditionnelles, avec leur rythme plus lent, leur conception du temps différente, leur conception autre des rapports parentaux, on peut se poser la question de savoir si cette rigidité est aussi certaine pour nos sociétés que pour les sociétés primitives. Dans ces sociétés, la structure n'avalerait elle pas plus l'histoire celle-ci étant plus facilement « avalable », le contraire étant l'une des caractéristiques de nos sociétés ?

On peut par contre retenir un certain nombre de  points positifs du structuralisme et en premier lieu l'insistance et l'importance donnée au fonctionnement de l'inconscient. On retiendra ensuite le fait que, sur un plan moral et philosophique, il soit une doctrine conduisant à une certaine attitude de respect par la valorisation du primitif posé à un même niveau mais dans un cadre différent. On retiendra également le fait que sur le plan philosophique cette doctrine soit plus réconfortante sur un plan ontologique (relatif à la partie de la métaphysique qui s'applique à l'être en tant qu'être, indépendamment de ses déterminations particulières) de par la cohérence qu'elle impose aux sociétés humaines. On gardera enfin à l’esprit le fait que le structuralisme s'accorde avec l'évolution récente de l'histoire en ce sens que les nouveaux historiens, aiguillonnés par le structuralisme, ont renouvelé les démarches de l'histoire. On insiste ainsi de plus en plus sur les phénomènes de longue durée, de persistance, rejoignant ainsi paradoxalement certains philosophes marxistes, tel Althusser affirmant que l'histoire est faite d'un entrelacement des temps ou chrétiens tel Teilhard de Chardin. Dès lors, l'histoire se rapproche de l'anthropologie par une perception autre des temps, sous l'influence synchronique du structuralisme. Le lâchage du déterminisme et du matérialisme marxiste par beaucoup d'historiens est aussi une convergence entre le structuralisme et l'histoire, par l'importance donnée à l'esprit humain, à la permanence et à l'environnement. Beaucoup d'historiens recommencent à s'intéresser ainsi à la philosophie de l'histoire, à l'histoire des mentalités, à l'ethnohistoire, qui ont toutes une optique proche de celle du structuralisme. Mais il ne faut cependant pas sombrer dans la dérive de certains historiens américains qui pêchent par excès d'universalisme - suivant ou précédant en cela finalement le concept de mondialisation à la sauce américaine -, rejoignant ainsi par leur déterminisme et leur volonté de faire tout entre dans des structures la démarche des historiens … soviétiques, alors que les historiens français, en particulier dans la foulée de Vovelle et de Braudel, sont beaucoup plus nuancés, cherchant avant tout à distinguer le quoi - c'est-à-dire l'histoire - du pourquoi - c'est-à-dire les motivations -.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Personnages
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