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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:29

Evoquons ici un ouvrage souvent cité pour réfléchir sur la nature de Dieu… Il y a une grande difficulté à lire, et encore plus à comprendre la Somme contre les Gentils  de saint Thomas d’Aquin car il ne s’agit pas d’une œuvre pour débutants, pour commençants, mais d’une œuvre s’adressant à des personnes déjà formées en théologie, en fait des missionnaires dominicains, de plus ayant une forte connaissance des théologies et philosophies musulmane et juive, des pensées d’Avicenne comme du Pseudo-Denys. Il est très facile de s’y égarer car sa finalité n’est ni la catéchèse, ni la parénèse, mais la controverse contre d’autres théologies et philosophies. Saint Thomas d’Aquin y jongle avec les objections qu’il réfute dans la foulée, sans que cela revête la forme adoptée dans la Somme théologique, et il est facile de s’y perdre, de s’y égarer, de s’y tromper dès lors que l’on a pas appris à la lire avec une personne déjà bien formée… Tantôt, saint Thomas d’Aquin développe, mais tantôt il reste peu disert, supposant, vu le public destinataire de son ouvrage, certains points bien connus de ceux auxquels il s’adresse.

Il y a donc risque, à n’y prendre garde par défaut des connaissances pré-acquises demandées, d’une lecture panthéiste de cette œuvre, notamment lorsqu’il s’agit du troisième livre qui traite du retour de toute chose à Dieu au travers de la seule raison – et ce en vue de la controverse seulement philosophique -, mais dans le cadre et en support à une théologie déjà connue des utilisateurs de l’ouvrage. S’il  montre, pour reprendre les mots de Frère James Weisheipl que Dieu est la fin ultime de tous les hommes, parce qu’il est le premier principe de tout, l’oubli des pré-acquis peut faire croire, outre à un panthéisme simplificateur, à une négation du libre-arbitre, du libre choix offert à l’homme entre le bien et le mal, niant aussi apparemment toute idée de justice et de loi divines, d’autant plus qu’il n’aborde l’Incarnation qu’au Livre IV, alors même que saint Thomas d’Aquin la met, dans sa théologie, mais pas forcément de sa philosophie, au centre du message chrétien ! Mais l’Incarnation vient ici, ce que l’on peut oublier, comme sommet de la raison !

Le but de saint Thomas d’Aquin n’est pas ici d’enseigner à des chrétiens quelconques, mais uniquement d’aider des missionnaires déjà bien formés à argumenter contre des philosophies plus encore que contre des théologies ! Il n’est donc pas comme Jean Damascène s’attachant à répliquer à la théologie musulmane. Cette Somme contre les Gentils est en fait volontairement incomplète et axée, comme ce fut d’ailleurs le cas avec certaines œuvres de controverse de saint Augustin qu’il est tout aussi impossible de comprendre si l’on a pas une bonne connaissance, non pas du reste de l’œuvre de l’auteur mais de la théologie chrétienne dans son ensemble ! Il y a donc de forts risques de s’égarer en en restant à la seule lettre de la Somme contre les Gentils

Il faut se souvenir que l’œuvre du Pseudo-Denys a été très marquée par le platonisme, notamment par le Platon du Parménide, ce qui fait qu’il est difficile de bien s’en servir si l’on ignore – ce qui n’était pas le cas des utilisateurs de la Somme contre les Gentils - le platonisme, ainsi que l’aristotélisme de saint Thomas d’Aquin, car, pour ce dernier, Aristote est le philosophe ! Le Pseudo-Denys développe une mystique de la nuit, une mystique qui fait absolue l’inconnaissabilité de Dieu, l’homme devant abandonner toute impression sensible, toute expérience, toute pensée, reprenant de plus l’idée chère à Hippodame de Milet de triades, et surtout mettant en avant l’idée d’initiation… Bref, une certaine proximité, ou du moins un risque d’avoir une telle proximité pour être plus exact avec certaines formes tardives du gnosticisme. Mais, dès lors que ce risque est contourné, il y a une très belle mystique dans le Pseudo-Denys. D’ailleurs, tous les grands mystiques s’en sont servi, même s’ils y ont surtout trouvé l’idée de montée vers Dieu et à Dieu, bien plus que celle d’union totale à Dieu, fort risquée en matière de juste doctrine… Et c’est pour cela que saint Thomas d’Aquin s’en est inspiré pour contrer certains aspects de la pensée d’Avicenne, même s’il reprend au même Avicenne certains concepts ! Saint Thomas d’Aquin s’est aussi partiellement inspiré du Pseudo-Denys pour sa mystique, tout comme s’en inspirera l’admirable saint Jean de la Croix ! Par ailleurs, la difficulté de lecture et de compréhension du Pseudo-Denys tient aussi en sa négation du mal qui pourrait conduire, prise brute de décoffrage, à des erreurs et à faire de Dieu la source du mal, ce qu’Il n’est pas, le mal étant au contraire absence de lien à Dieu par refus de Dieu !

On peut donc, avec la Somme contre les Gentils en arriver à oublier la Foi et penser que la seule raison intervient dans l’approche de Dieu ! Or, la Foi et la raison sont complémentaires ! Cet ouvrage n’est qu’un immense et admirable aide-mémoire à l’usage de théologiens de haut niveau, de missionnaires professionnels de la controverse, pas autre chose, d’où les risques de mauvaise lecture. Ce fut l’erreur de Maître Eckhart d’en déduire, ainsi que du Pseudo-Denys, que les créatures n’étaient que pur néant, cette doctrine étant justement condamnée en 1329 par le Pape Jean XXII…

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Théologie
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