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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 11:07

Avant même de commencer à parler de cet auteur, il faut bien garder à l’esprit que, très manipulateur, il a souvent joué au gré des circonstances avec le contenu de certains de ses ouvrages, ce qui fait que, pour bien connaître sa pensée, il faut disposer des éditions originales des livres condamnés par le Saint Office, et les confronter avec les versions expurgées postérieures, ainsi qu’avec les articles de cet auteur publiés dans le journal L’Action Française. Il a joué avec le Pape, il a joué avec l’Église, il a menti – et ses partisans continuent à mentir – sur le contenu réel de sa condamnation par le Saint Office, condamnation qui reste toujours valable ! Car Maurras est, plus que tout autre, l’auteur de la restriction mentale, l’auteur de la manipulation de l’opinion dont il fait appel en permanence aux plus bas instincts pour se rallier des lecteurs et des partisans ; ses haines ne sont que les reflets, certes de sa propre âme, mais aussi des vices de ses adulateurs…

L’unité de la pensée maurassienne  est assurée par le concept de contre-révolution. Contre la Révolution française, et surtout l’égalitarisme qu’elle avait induit, Charles Maurras (1866-1949) – et à sa suite l’Action française – allait prôner l’idée de contre-révolution politique et sociale, aspirant à un État fort, État néanmoins différent de l’État fasciste, même si l’une de ses grandes idées sera d’opposer juillet 1940 à juillet 1789. Il faut noter que ce n’est qu’après 1917 que la Révolution bolchevique sera associée à la Révolution française ; il ne dit rien à son sujet avant, alors même que le communisme était déjà plus que menaçant en Russie depuis 1905 ! L’idée clé reste celle de contre-révolution politique, cette dernière fondée sur une condamnation de tous les idéaux de la Révolution française, idéaux auxquels sont opposées les vertus de la monarchie, plus rêvée que réelle ou historique d’ailleurs.

Dans un premier temps, Maurras se contente de reprendre les arguments classiques du traditionalisme à l’encontre de la démocratie, se distinguant ici assez peu de Burke, de Bonald ou encore de Maistre – et ce même s’il critique assez fréquemment ce dernier –, leur empruntant l’idée que 1789 serait antinaturel dans la mesure où la nature  s’identifierait à la continuité de l’ordre historique, idée d’ailleurs surprenante pour un chrétien, mais non pour un positiviste… Mais la première rupture tient au fait que l’historicisme de Maurras est laïcisé.

En aparté, historicisme doit ici s’entendre en son sens premier, c’est-à-dire celui selon lequel toute doctrine est historique, issue d’une société donnée, à une époque donnée et devant être prise comme telle ; l’historicisme est donc un relativisme historique.

Le problème de Maurras est, qu’en plus, il fige l’histoire et la doctrine à un temps donné, à un temps finalement intemporel et atemporel ! On a en effet trop souvent tendance a oublier que Maurras était sinon athée, du moins pour le moins agnostique, en faisant profession publique, et ce malgré les difficultés que cela apportait à son mouvement, l’Action française, dont le gros des troupes était paradoxalement issu des milieux catholiques ; car Maurras avoue à plusieurs reprises ne pas avoir la foi, même dans des ouvrages tardifs. Maurras n’a pas la foi, ce qui ne le dispense pas de voir dans le catholicisme le grand bien que j’aime : très haute bienfaisance dans un passé et un présent d’où l’on n’a pas le droit d’exclure l’avenir (cf. Pour un jeune français, p. 81). D’ailleurs ne disait-il pas que l’on peut être bon catholique à condition de n’être plus tenu pour chrétien (« Révolutionnaire comme l’Évangile », in : Gazette de France, 19 avril 1899) ?  Ce n’est que sur son lit de mort que Maurras se convertira, cette conversion lui étant arrachée par l’abbé Cormier auquel Maurras cédera en lui disant : Je suis las de raisonner. Donc, contrairement à une idée reçue, Maurras n’est pas un fruit de la tradition catholique, mais un fruit de la branche athéiste et anti-démocratique des  Lumières ; ses références à Comte et à Proudhon qu’il revendique en attestent ! N’oublions pas aussi qu’en 1912 c’est Maurras en personne qui allait créer le Cercle Proudhon de l’Action Française. Belle référence que ce Proudhon qui disait : 3.000 ans d’expérience me l’on apprit : quiconque me parle de Dieu en veut ou à ma liberté ou à ma bourse (cité in : J. Lacroix, Itinéraire spirituel, Bloud, 1937, page 62).

L’enseignement de Charles Maurras et de son école est en fait une application stricte du positivisme d’Auguste Comte à la politique ; puisque l’on ne peut rien savoir sur l’au-delà, les religions ne sont que des moyens qu’on fera servir l’ordre social. Il y a ici une stricte transposition à la politique du positivisme comme doctrine qui par un habile et inconscient transfert porte au compte de la certitude scientifique l’ancienne incertitude des sceptiques sur la valeur de la raison.

Maurras est un farouche adversaire de Luther, de Rousseau, de l’individualisme, car ils ne considèrent pas l’Église dans sa dimension historique. Pourtant, nul n’est plus tranquillement athée, plus foncièrement étranger au Christ que Maurras. Mais il défend l’Église en apparence…, même lorsqu’elle le condamna… Mais ce qu’aime Maurras, c’est seulement l’Église, en aucun cas Dieu ; ce qu’admire Maurras, ce n’est pas l’élan que donne l’Église à la vie religieuse mais au contraire la discipline qu’elle impose à cet élan et à la société, rendant ainsi, selon ses termes, inoffensif le venin de l’Évangile. Ce qu’il voit dans l’Église, c’est uniquement un ordre, uniquement  l’arrêt du mouvement, en rejetant par contre tout son caractère divin. Et dire que Maurras et son école se sont toujours posés comme farouches adversaires du modernisme, alors même que tant Pie IX, Benoît XV et Pie XI ont toujours dit que le modernisme avait bien des faces, dont celle d’un modernisme politico-social qui n’est pas moins erroné que le modernisme antireligieux, bien qu’il semble s’y opposer.

Les trois citations qui suivent suffisent à se convaincre du positivisme panthéiste de Maurras : ⑴ Supposons l’architecte de la Cité de l’Âme ou son géomètre et dessinateur-arpenteur… (Mes idées politique, 1937, p. XXII) ; ⑵ La machine du monde n’est pas conduite par les mots prononcés devant elle ou les phrases inertes sur ses manivelles, mais par des créatures vivantes : des besoins, des intérêts, des forces réelles pleines d’appétit (Mes idées politique, 1937, p. 22) ; ⑶ Les lois spécifiques qui gardent de la mort l’homme en société ne sont pas celles des abeilles et des fourmis, elles sont du même ordre, de la même famille et s’accordent à refouler  tout système de démocratie dans les causalités du mal et de la mort (Mes idées politique, 1937, p. 100)

Et si l’on ne saisit pas cette réalité, il n’est pas possible de comprendre Maurras : Maurras a fait le choix de la raison contre la Foi ! Pour Maurras, le Christianisme est insupportable, car il est égalitarisme, car il y a dans l’Évangile un almanach pour former un bon démagogue anarchiste ; et de citer à l’appui des passages tels que « Il a déposé les puissants », « Il a comblé de biens les affamés », « Il a chassé les riches après les avoir dépouillés », … Et il ne contredira cette approche, et encore seulement partiellement, que dans le très tardif (1949, donc à l’âge de 79 ans) Pour un jeune français où il parle, à la page 82 de l’édition originale, du prétendu révolutionnaire de l’Évangile ; et encore, cette qualification peut s’interpréter dans un sens de négation du Christ, et non d’un renversement de tendance !

On concédera que Maurras contredit son  « Il y a bien dans l’Évangile de quoi former un almanach du bon démagogue anarchiste » de 1899 dans son Pour un jeune français de 1947, à la page 82, parlant alors du prétendu ferment révolutionnaire de l’Évangile, mais c’est quasiment là le seul point de contradiction de l’œuvre de Maurras ! C’est d’ailleurs dans l’article de 1899 précité que Maurras dit que l’on peut être bon catholique à condition de n’être plus tenu pour chrétien, phrase qu’il ne reniera jamais ! Et comment ne pas penser, pour ce qui est de sa vision de l’Église à l’extrait de Le dilemme de Marc Sangnier, cité à page 16 du numéro 13 de 1964 des Cahiers Charles Maurras, et ou encore dans le numéro 18 de 1966 aux pages 20 à 23 des mêmes Cahiers à l’article de A. Egret, « Maurras à la recherche de Dieu », même si ce dernier article est un peu apologétique pour Maurras… On pourrait aussi songer au Barbares et Romains de Maurras lui-même, paru dans L’Action Française (8ème année, tome XXIV, 15 décembre 1906, pp. 711-728), pour en rester à cette seule revue.

Pour en revenir au paragraphe précédent, on note que pour Maurras non seulement le Christianisme est égalitariste, mais en plus il est contre-nature car s’opposant à l’ordre en vigueur, car favorisant les pauvres ! Bref, comme cela l’avait été fait par Nietzsche à peu près à la même époque, Maurras fonde sa réflexion sur un rejet absolu des Béatitudes ! Bien plus, Maurras rejette le Christ hébreu entouré de juifs obscurs… C’est ainsi que l’on retrouve dans l’édition originale de 1901, tout comme dans celle de 1912, à la page 62, d’Anthinéa ce passage sidérant où il parle du Christ comme de ce Nazaréen par qui tout l’ancien s’écroula. À noter que ce dernier passage ne se retrouve plus à partir de l’édition de 1921 ; mais cela n’est pas lié à un quelconque reniement de cette pensée puisque, dans la préface de l’édition de 1923, il ne parle que de raisons de convenance personnelle pour justifier le retrait des quatre pages blasphématoires envers le Christ. Restriction mentale, ou plus exactement manœuvre politique pour s’attirer la sympathie des catholiques.

Mais, s’il rejette le Christ, Maurras admire l’Église en ce sens qu’elle a mis en place une structure d’ordre, de raison, d’autorité et de conservatisme (cf. Pour un jeune français, page 81) ; elle a, selon ses vues, su tronquer, violer et trahir les Écritures en ce qu’elles avaient de subversif, d’anarchiste, d’hébreu et d’oriental ! Bref, Maurras rejette la Foi mais admire l’institution. Il est dommageable, voire même pitoyable, que beaucoup le rejoignent aujourd’hui sur cette voie dramatique et perverse ! Le chrétien ne doit pas s’arrêter à la seule lecture de l’Enquête sur la Monarchie ou de La seule France

Maurras confirme d’ailleurs lui-même son absence de foi dans Pour un jeune français (Amiot-Dumont, Paris, 1949), par exemple à la page 81 où il écrit : L’absence de foi ne me dispense pas…  Maurras est donc fondamentalement athée, et même d’un athéisme moderniste fortement teinté de positivisme, ce qui justifiera la condamnation de son journal - et de son mouvement (cf. l’Acta tribularium de la Sacrée Pénitencerie Apostolique du 24 juillet 1939 à propos de l’absolution à donner aux membres de la Ligue « Action Française » - ou encore de ses œuvres  - et plus particulièrement : Le Chemin du Paradis, Anthinéa, Les Amants de Venise Trois idées politiques, L’avenir de l’intelligence, La politique religieuse et Si le coup de force est possible, ces deux dernières œuvres ne faisant l’objet que d’une condamnation partielle -  par la Sacrée Congrégation du Saint-Office le 29 janvier 1914, donc sous Pie X, puis le 14 avril 1915, donc sous Benoît XV, puis le 29 décembre 1926, sous Pie XI (cf. AAS, vol. XVIII, pp. 529-530 ; DC t. XVII, col. 135-138), même si un quatrième Pape, Pie XII, devait faire lever cette excommunication pour le seul journal L’Action française en 1939, mais encore pas intégralement, contrairement là encore à une idée reçue (cf. le décret du 5 juillet 1939 et ses annexes de la Sacrée Congrégation du Saint-Office, in : Actes de S. S. Pie XII, Bonne Presse, Paris, tome II, pp. 257-263 ; les mots :  …restant prohibés les numéros mis jusqu’à ce jour à l’Index… étant fondamentaux mais si vite oubliés)…  Il est donc fondamental de porter une grande attention aux diverses variantes entre les diverses éditions des œuvres de Maurras, car les textes en sont parfois bien différents, car les mêmes choses ne se retrouvent pas forcément dans les mêmes œuvres, dont par exemple ce célèbre passage du Chemin du Paradis où il écrivait : Ce fut l’un des honneurs philosophiques de l’Église (…) d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin.

Et je vais ici parfois me répéter, mais c’est fondamental pour bien comprendre le jeu de Maurras… De même donc, on ne retrouve plus à partir de 1921 dans Anthinéa ce passage sidérant où il parle du Christ comme ce Nazaréen par qui tout l’ancien s’écroula, et ce à la page 62 de l’édition de 1912. Et, dans la préface de l’édition de 1923, il ne parle donc que de raisons de convenance personnelle pour justifier du retrait des pages blasphématoires envers le Christ et le Christianisme, et aucun cas des condamnations de ces paroles par l’Église qu’il dit admirer, … y compris dans l’ordre induit par ses condamnations…

C’est à la page 27 de la même préface de 1923 qu’il écrit et reprend : D’intelligentes destinées ont fait que les peuples policés du Sud de l’Europe n’ont guère connu ces turbulentes Écritures Orientales que tronquées, refondues, transposées par l’Église dans la merveille du Missel et de tout le Bréviaire. Ce fut un des honneurs philosophiques de l’Église, comme aussi d’avoir mis aux versets du Magnificat une musique qui en atténue le venin, reprenant ainsi une idée du Chemin de Paradis.

De même, il ne supprime pas, dans l’édition de 1927, le passage où il déplore qu’un Christ hébreu soit venu au monde, racheter l’esclavage, et que l’absurde ait ainsi triomphé… Et que l’on ne parle pas d’œuvres de jeunesse, réplique souvent donnée par les partisans de Maurras, car sa correspondance prouve qu’il ne s’est pas renié, car son Mont de Saturne est une œuvre de vieillesse… Il allait même écrire en 1927, alors qu’il est déjà âgé de 59 ans, dans sa nouvelle préface du Chemin du Paradis : Je ne renie nullement mon ouvrage. Je l’estime utile pour une vaste catégorie de lecteurs français, défiant ainsi le Vatican ! D’ailleurs, autre preuve que Maurras ne se renie pas, cet extrait de la page 60 de Trois idées politiques : Il n’y a jamais qu’un seul homme, le Pape, qui puisse permettre, au nom de Dieu, des égarements de pensée et de conduite… , même s’il atténuera parfois son propos dans quelques articles de circonstance.

Maurras est donc un moderniste et un positiviste, reprenant des propositions pourtant clairement condamnées par le Syllabus de Pie IX ! Maurras est un positiviste ! Il suffit pour s’en convaincre de relire ses nombreuses références à Auguste Comte, que celles-ci soient directes (comme la création d’une chaire Auguste Comte au sein de l’Action Française) ou qu’il ne le cite pas ; c’est ainsi que Maurras reprend à Auguste Comte sa vision de la politique (cf. Mes idées politiques, 1937, page 100). Peu lui importe de croire ou non en Dieu pour approuver l’Église puisque  l’influence politique de cette dernière est positive dans son idéal d’ordre. Mais n’oublie t-il pas que l’Église est inséparable de la Foi, que l’Église ne peut exister, en tant que corps mystique, que dans la Foi et par la Foi ? N’oublie t-il pas que l’ordre de l’Église n’est qu’au service de l’homme et de la Foi ?

Le deuxième aspect de la pensée maurassienne tient en sa conception de l’irrationalisme de la Révolution. 1789 n’est pas conforme à la raison ! Certes, bien avant lui Burke avait déjà retourné la raison contre ses philosophes, mais au moyen d’une définition de la raison par les préjugés, par un refus de l’intelligence : « Quelle petite chose à la surface de nous mêmes ! » Taine et Barrès ne feront pas autrement. Taine ne disait-il pas que d’avance la nature et l’histoire ont choisi pour nous ? Barrès ne proclamait-il pas qu’il nous fallait nous revêtir de nos préjugés, car ils nous tiennent chaud ? Tout est réglé d’avance ; l’homme n’a pas de libre-arbitre ! Rien ne doit être changé et tout progrès, toute évolution est par nature contraire à la raison et à la nature ! Un monde figé une fois pour toute ! Un monde proche du monde des castes des hindouistes que Maurras admirait !

Maurras se distancie cependant de  Burke en ce sens qu’il en appelait à l’intelligence, mais à l’intelligence classique, celle de la raison positive, expérimentale et pratique… Et c’est ainsi qu’il dénonce la Révolution comme s’opposant à la civilisation, laborieuse construction de  la raison et de la nature…

La société

L’État

État et société

La société domine l’État

L’État domine et forme la société

L’état et la société sont assemblés dans une unité nouvelle

État des partis (démocratie)

État d’un parti (bolchevisme)

État absolu (Italie fasciste)

État völkisch (Allemagne nazie)

 

Le nationalisme intégral de Maurras s’inscrit en fait dans une vision libérale des plus étroites, condamnée par l’Église, mais aussi dans une lecture elle aussi étroite d’Aristote, puisque Maurras pose pour fait que l’État et la société sont choses distinctes. La société commence à la famille, sa première unité. Elle se continue dans la commune, l’association professionnelle et confessionnelle, la variété infinie des groupes, corps, compagnies et communautés, faute de quoi toute vie humaine dépérirait. L’État n’est qu’un organe, indispensable et primordial de la société. L’État, quel qu’il soit, est le fonctionnaire de la société (Mes idées politiques, 1937, page 122).

 

Corporatisme fasciste

Corporatisme associationniste

Nature de la corporation

Rouage politique

Institution sociale

Extension du corporatisme

Ensemble de la société

Domaine professionnel

Création

Obligatoire

Facultative

Structures et pouvoirs

Décidés par l’État

Définis par les intéressés

Désignation des dirigeants

Homologués par l’État

Désignés par les intéressés

 

On voit bien ici que le maurrassisme se distingue toujours du fascisme  :

⑴ dans un système fasciste, les corps intermédiaires ne sont que des instruments aux mains et au service du parti unique, instruments permettant l’extension du contrôle sur la société subordonnée. La politique étend de ce fait sa domination à et sur toutes les sphères de la vie ;

⑵ dans le système maurrasisen du nationalisme intégral, il s’agit tout au contraire de soustraire le domaine social aux passions et aux intérêts de la politique.

C’est en fait paradoxalement parce qu’il est réactionnaire – et par conséquence aussi parce qu’il n’a aucune dimension messianique ou salvatrice, puisque rien ne doit changer ! – que le nationalisme intégral n’est pas un fascisme ! C’est parce qu’il est réactionnaire qu’il ne peut admettre la modernité de l’étatisme – porté à son apogée par le fascisme –, lui opposant la nostalgie des corporations de la monarchie.

Jusque là, par delà la question de la Foi, rien ne peut permettre de comprendre le rejet que l’on doit opposer à Maurras, rien ne le distinguant vraiment de beaucoup d’auteurs antérieurs. S’il s’en était tenu à regretter les corps de métiers disparus, à plaider pour le retour du duc d’Orléans sur le trône, à admirer la structure institutionnelle de l’Église, bref à fonder sa réflexion sur quelques éléments de tradition, voire même quelques archaïsmes, Maurras n’aurait été qu’un auteur parmi d’autres à critiquer le consensus de son temps en faveur de la démocratie parlementaire, puisqu’il peut admettre une certaine démocratie sociale. Mais le problème est que Maurras aura toujours accompagné son discours non seulement d’un rejet absolu du Christianisme – non pas de ses institutions mais de ses valeurs et de sa Foi, je le rappelle –, mais encore d’un véritable délire raciste accusant les juifs, les francs-maçons et les métèques d’être à l’origine du bris de l’ordre civilisationnel traditionnel. Car sa haine du Christianisme est indissociable de sa haine des Juifs, reprenant à son compte l’horrible phrase de Renan rejetant le Christianisme comme fait juif. Le juif étant mauvais, le Christianisme est mauvais ! D’ailleurs, même les Béatitudes étaient mauvaises pour Maurras, mais là il n’inventait rien depuis Nietzsche (cf. L’Antechrist 2) ! C’est là son point suprême de rencontre avec le nazisme, non pas forcément avec le nazisme politique, mais avec le nazisme spirituel ; il suffit de se reporter aux écrits de Rosenberg ou encore à tous les textes doctrinaux du nazisme, ces derniers pouvant se retrouver dans des revues telles que Les documents de la Vie intellectuelle ou encore la Nouvelle revue apologétique, revues qui démontrent bien la haine qu’avaient les nazis non seulement du Judaïsme mais tout autant du Catholicisme romain. Maurras ne fait qu’énoncer les mêmes idées !

Maurras prône en fait quatre grandes exclusions :

⑴ celle des métèques, c’est-à-dire des étrangers, quels qu’ils soient, et surtout ceux venant de l’Orient, de cet Orient qui trouble et séduit à la fois Maurras, car leur influence est hostile à la raison, car ils sont contre les grands barbares blancs issus en tourbillon serré de la forêt des Ardennes ;

⑵ celle des francs-maçons, honnis par antidémocratisme à une époque où ils formaient l’armature idéologique de la République, chaque instituteur étant considéré comme franc-maçon car se voulant le prêtre rationaliste de l’Église démocratique ;

⑶ celle des chrétiens, tant des catholiques lorsqu’ils exposent leur Foi basée sur les Béatitudes et une égalité entre tous les hommes… que des protestants, car ils sont individualistes et adeptes d’une doctrine visant à supprimer l’Église institution – le meilleur selon Maurras – pour laisser chaque chrétien face à Dieu – le pire selon Maurras –.  Reconnaissons cependant honnêtement qu’il est bien moins antichrétien qu’un Georges Clémenceau dans son Grand Pan, mais uniquement parce qu’il veut en maintenir l’institution, … mais seulement pour des raisons de tradition et d’ordre ;

⑷ celle des Juifs, véritables concentrés de toutes les tares : métèques par nature puisqu’immigrés de Palestine ; orientaux, pour la même raison ; allemands, car souvent venus de cette Germanie que Maurras hait tant ; usuriers, car banquiers, et de ce fait responsables des difficultés de l’aristocratie terrienne française ; bolcheviques, puisque Marx, Trotski, Rosa Luxembourg, Zinoviev, … étaient juifs ; à l’origine de l’Évangile,  insupportable aux yeux de Maurras, de ce Christ hébreu, de ces apôtres juifs obscurs, … ! Il ne se distingue néanmoins pas ici d’auteurs tels qu’Édouard Drumont, ou encore des très socialistes Fourier (Les juifs … ont été le véritable peuple de l’enfer), Toussenel (Les juifs, rois de l’époque, … véritable féodalité financière) et Proudhon (Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en  Asie ou l’exterminer, même si l’on peut tolérer les vieillards qui n’engendrent plus). L’antisémitisme français n’est en rien de droite ou chrétien ; il est aussi, parfois même bien plus, très à gauche et très athée !

À noter qu’il est d’ailleurs au vu de son anti-germanisme incompréhensible au premier abord que Maurras ait pu soutenir la politique de collaboration de l’État pétainiste, sauf à admettre que sa haine du Juif, du franc-maçon et du démocrate ait été plus forte que celle du boche. Mais cela est finalement logique en ce sens que l’on pourrait dire que la haine maurrassienne pour l’allemand n’est qu’une « haine de second niveau »…

Par contre, son exécration du communisme n’est que fille de ces quatre exclusions, car découlant selon lui de la Révolution de 1789, des métèques et des Juifs ! Dans tous les cas, les livres, les écrits et les discours de Maurras exhalent assez souvent une odeur assez exécrable ! Tout n’est pas forcément faux chez Maurras, et il est toujours possible de trouver de çi de là quelque chose de juste vue la prolixité de cet auteur, mais, même dans le domaine de la réaction et de la contre-révolution des Bonald, de Maistre, Keller, voire même Massis ont bien plus de tenue et de profondeur doctrinale, et ce sans que l’on partage forcément leurs idées.

Par ailleurs, si Maurras décrit parfois bien certains aspects de la république, il n’en reste pas moins vrai que des critiques relatives à la III° République ne sont pas forcément transposables à la V° République, tout comme cela ne signifie en rien que les solutions qu’il propose soient forcément les bonnes ou exactes ! Il ne faut jamais faire de manichéisme en histoire des idées politiques ! Or, Maurras oublie volontairement cette règle fondamentale tout au long de son œuvre, mettant l’Église institution à son service, au service de ses haines !

Le danger de Maurras est donc, qu’en lissant son racisme anti-juif, anti-maçon, antichrétien – du moins pour ce qui est de la doctrine chrétienne – et anti-étranger par des abstractions modérées sur les vertus de la tradition et du classicisme, il donne une apparence de respectabilité et d’acceptabilité à sa pensée ! Grattons la tradition et nous trouverons le racisme, voire le nazisme, en aucun cas la vraie tradition monarchique française ! C’est peut-être là la cause de sa rupture avec le Comte de Paris…

Reste pour moi une question : comment des chrétiens ont-ils bien pu suivre Maurras, même en se justifiant derrière le paravent de la fracture de la séparation de l’Église et de l’État ainsi que derrière la haine anticatholique de certains milieux radicaux du début du XX° siècle ?

 

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