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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:52

C’est en 1956 que l’ancien trotskyste devenu libéral Charles Wright Mills allait exposer sa théorie du pouvoir dans un ouvrage intitulé L’élite du pouvoir. Pour cet auteur, les phénomènes de domination  politique existent ; mais ils résultent des relations établies entre les détenteurs de certains rôles stratégiques, à l’exclusion de toute autre cause. Et Mills de distinguer trois institutions ayant l’exercice du pouvoir : l’institution politique, l’institution économique et l’institution militaire. Ces trois institutions ont pris, au fil des âges, de plus en plus d’importance, et les moyens dont disposent leurs responsables ont augmenté dans d’énormes proportions. De ce fait, il y a concentration du pouvoir entre les mains de ces responsables.

Ces trois institutions sont hautement bureaucratisées, tout comme elles sont centralisées. De ce fait, le nombre de personnes y détenant un pouvoir réellement significatif est fort restreint, le pouvoir ne se trouvant pas éparpillé entre différents niveaux hiérarchiques mais au contraire concentré aux seuls échelons les plus élevés. Cette théorie du pouvoir au sommet s’oppose donc totalement aux théories développées par les pluralistes… Par conséquent, les groupes qui occupent des positions stratégiques constituent ce que Mills appelle l’élite du pouvoir. Et Mills va dès lors s’attacher à montrer comment aux Etats-Unis un ensemble de catégories dirigeantes est suffisamment lié pour constituer une telle élite du pouvoir.

Le pouvoir de l’élite

Mills constate que le pouvoir n’est pas évident ; il constate qu’il existe de nombreux compromis entre les institutions clés. De plus, il serait aisé d’établir l’existence de nombreux conflits entre les sommets des trois grandes institutions, sommets qui constituent ce que Mills appelle le triangle du pouvoir. Gardons ici à l’esprit que c’est un ancien trotskyste, dont la volonté est de faire servir la sociologie à l’action pour reprendre les termes de Roger-Gérard Schwarzenberg, qui met au goût du jour le mythe de la trilatérale… Mills constate également qu’il existe des conflits au sein de chacune de ces institutions, d’où un développement apparent du pouvoir. Mais, néanmoins, cette élite ne serait pas omnipotente, tout comme il n’y aurait pas de concertation pour conserver le pouvoir ; de ce fait, toutes les décisions ne sont pas prises au sommet. Et Mills d’expliquer que les décisions qui manifestent l’existence du pouvoir ne sont donc pas de bons indicateurs du pouvoir. C’est au jour le jour que des décisions à court terme seraient prises en fonction des compromis entre les divers groupes. Pourtant, en cas de crise, toutes les décisions sont prises par la seule élite du pouvoir, et c’est cela qui permet de mesurer réellement le pouvoir ; de même, les grandes décisions stratégiques sont décidées par cette seule élite… C’est donc l’élite du pouvoir qui prend les décisions de fond, l’élite interne aux différentes institutions ayant la charge des décisions quotidiennes qui ne sont qu’équilibrage et marchandage… Les masses, qui sont manipulées et aliénées, sont donc exclues de toute prise de décision réelle…

Mills énonce donc que les élites internes sont dans l’incapacité de contrôler les décisions essentielles. Il en donne au moins trois raisons :

⑴ la nature des problèmes fondamentaux requière une masse importante d’informations, et la possibilité de mobiliser rapidement ces informations n’est pas disponible aux élites internes. Il faut à la fois posséder le contrôle de toutes les sources, mais aussi croiser des informations dispersées entre les trois institutions, ce que seule l’élite du pouvoir peut faire. On notera que Mills insiste sur le rôle clé tenu par la disposition de l’information dans la fonction de pouvoir ;

⑵ les assemblées élues, que Mills classe parmi les élites internes, sont pour leur part incapables de jouer un rôle important dans les décisions fondamentales, sur les problèmes majeurs, et ce par manque de compétence et par manque de moyens face aux professionnels de l’exécutif, du militaire et de l’économique, mais aussi du fait de leur instabilité découlant de l’élection. Néanmoins, le Sénat des Etats-Unis est considéré par Mills comme supérieur à la Chambre des représentants, donc une hiérarchie nouvelle entre les élites internes elles-mêmes. Dans tous les cas, Mills insiste sur un critère de nécessaire compétence technique ;

⑶ enfin, la nature du système institutionnel américain est marquée par une très grande décentralisation. Les Etats-Unis sont un État fédéral très décentralisé, ce qui entraîne un phénomène de multiplication des élites internes, mais aussi une dispersion a priori de l’information. Dans tous les cas, les élections sont bien plus localistes que nationales, alors que les partis politiques n’ont ni organisation centrale, ni discipline de vote ; ils n’existent en fait à l’échelon national que l’année des élections présidentielles ! Il n’existe donc pas de véritables clivages idéologiques, ce qui a aussi pour conséquence une très grande abstention aux élections, ce qui permet à la fois un meilleur contrôle de l’opinion, tout en introduisant des facteurs d’incertitude et d’équilibre entre les élites internes, limitant d’autant leur pouvoir. Donc, le pluralisme peut très bien exister au niveau des assemblées, très bien fonctionner, sans que cela remette en cause la distribution et la possession du pouvoir réel par une élite de l’élite ! Dès que se pose un problème important, c’est l’élite supérieure, l’élite du pouvoir qui reprend automatiquement sa place de décisionnaire décisif…

La nature de l’élite

L’élite du pouvoir est en fait unifiée. Mais il faut noter dès maintenant que le critère d’appartenance à cette élite n’est pas la propriété des biens et des moyens de production – au contraire le fractionnement de l’actionnariat est un avantage – mais l’appartenance à un poste au sein d’une institution clé. Dans tous les cas, l’unification de l’élite résulte de trois facteurs :

⑴ la cooptation qui est un mécanisme par lequel une élite recrute ses futurs membres, à l’exemple du recrutement au tour extérieur de conseillers d’État en France. Les institutions clés cooptent leurs futurs membres selon des techniques différentes, mais le résultat est le même… L’élite militaire recrute par l’intermédiaire des écoles de guerre ; l’élite économique élabore des programmes de formation à la gestion dans les grandes Universités ; l’élite politique ne compte pas vraiment sur le processus électoral, et ses éléments directeurs sont recrutés sans concours, sans élection, par désignation à la candidature, seul le Président des Etats-Unis étant élu au suffrage universel de tous les américains, et encore de manière indirecte, par l’intermédiaire de représentants des électeurs des États fédérés… ;

⑵ il faut aussi noter qu’il n’existe pas aux Etats-Unis d’école d’administration, du type ENA, ni même de véritable fonction publique. De ce fait, le Président, qui nomme les hauts fonctionnaires, les choisis le plus souvent parmi les administrateurs des grandes entreprises privées ; c’est ce que Mills appelle le système des dépouilles. Mais ce système introduit des inégalités. Bien y réfléchir à l’heure où certains veulent en France supprimer l’ENA, et  ce malgré les défauts possibles de cette école… ;

⑶ enfin, il y a identité de classe puisque les membres de l’élite du pouvoir ont reçu la même éducation, le recrutement se faisant en proportion écrasante parmi les couches supérieures de la population, en particulier WASP – white, anglo-saxon, protestant -. Ils figurent pour la plupart sur le social register… Les luttes d’influence accréditent certes en surface certaines distinctions et certains clivages – par exemple l’opposition artificielle entre les nouveaux riches du pétrole du Texas et les élites cultivées de Boston -, mais, en profondeur, ces personnes ont la même éducation et les mêmes intérêts, ce qui favorise l’unification, l’élite du pouvoir pouvant dès lors sans crainte puiser dans ce réservoir.

On remarquera pour finir que Mills reste très marqué par le trotskysme en son vocabulaire qui est souvent issu du marxisme : classe, aliénation, etc… Néanmoins, Mills n’accepte pas la simplification marxiste qui fonde le pouvoir sur la seule possession par une classe dirigeante minoritaire des moyens de production, alors qu’il complète cette analyse par l’idée d’une classe dominant la société par les fonctions occupées… Reste que nous sommes encore ici en présence d’un théoricien du libéralisme issu du trotskysme, comme Burnahm par exemple… À retenir…

 

 

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