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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:30

Paradoxe : alors qu’il y a prolifération étatique, il y a également recul des États !

C'est à partir de 1648, avec le Traité de Westphalie, qu'il y a eu inversion de la nature des territoires, avec le bris de la relation au prince. Ce bris de la relation au prince a impliqué une émergence de l'État, mais aussi le durcissement des frontières et des échanges. Mais aujourd'hui, on est passé d'un État porte-parole logique de la Nation et du droit des gens à un État déconnecté des réalités des populations. L'État n'assume plus ses fonctions régaliennes; il n'est plus arbitre ou organisateur, mais providence et entrepreneur. Or, est-ce vraiment le rôle des États que de régler les conflits internes aux entreprises ? Tout ceci conduit dans les faits à un recul des États, y compris des Etats-Unis, notamment face aux multinationales. Les Etats-Unis ont par exemple besoin d'autres États pour être les « gendarmes » du monde, même en Afghanistan. Il y a donc là une limite à leur Imperium que même l'impérialisme culturel ou la puissance financière ne peuvent compenser, et les Etats-Unis sont tenus de tenir compte du reste du monde, même si il leur est dur de l'admettre. Ils sont de plus vulnérables à la réalité du monde extérieur du fait même du rôle qu'ils veulent jouer et des sollicitations intenses dont ils font dès lors l'objet. Tout cela à un coût car ils doivent faire face à une augmentation des engagements avec un maintien ou une baisse des moyens financiers dont ils disposent. Ils se trouvent finalement dans une situation assez proche de celle de l'ONU sur ce point, car ils doivent tenir compte des contraintes des finances internes, des finances publiques, leur seule politique agricole absorbant plus d'argent que l'ensemble des aides agricoles communautaires, d'où le jeu d'affrontement Etats-Unis/Europe dans le cadre de l'OMC. Si les Etats-Unis n'aident pas directement leurs agriculteurs, il n'empêche qu'ils achètent chaque année la totalité des récoltes à un prix préfixé, et ils sont donc contraints d'écouler ces productions à ce prix plancher au minimum. Néanmoins, le pays le plus handicapé au monde en la matière reste la France, les agriculteurs et les grosses entreprises ayant pris de mauvaises habitudes, alors que la politique sociale et la question des retraites sont des obstacles à toute politique volontariste, malgré la cinquième richesse du monde !

En parallèle, il y a une affirmation des peuples, ce qui conduit à une prolifération étatique sans précédent, celle-ci conduisant soit à l'anarchie, soit à l'affaiblissement. Et c'est pour faire face à cette prolifération que les européens sont obligés de s'unir, y compris par la monnaie, d'autant plus que c'est le seul moyen d'atteindre un seuil critique permettant de contrer l'Imperium étasunien.

Ces tendances fractionnelles existent partout, y compris en Europe, parfois soutenues par les Etats-Unis qui ne veulent surtout pas de contre-pouvoir à leur mesure. le risque est celui du fractionnement de la puissance et de la souveraineté à l'infini, voire jusqu'à l'individu. or, plus un monde est fractionné, plus il est dangereux car désorganisé !

On doit donc se poser la question de la place et du rôle de l’État et de la nation, deux principes forgés par la France depuis Louis XI et sa volonté de fonder l’unité du royaume de France, réalisant ainsi la première traduction pratique majeure d’une vision étatique territorialisée, non liée à la seule personne royale mais à sa fonction… Une bien plus significative émergence de la nation française que le baptême de Clovis…

 

Jusqu'à ces dernières années, et même aujourd'hui, l'idée de nation a dominé la culture européenne. L’Armée n'étant, dans une démocratie, que la délégataire de la nation, il nous faut donc définir ce qu’est la nation. Il nous faudra aussi définir ce qu’est l’État.

La nation est-elle cette grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a fait, ce désir de continuer  la  vie commune de Renan : (...) Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vari dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. l'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. .... La nation, comme l'individu, est l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements.... Une nation est donc une grande solidarité,  constituée par le sentiment des sacrifices  qu'on a  faits  et de   ceux qu'on est disposé à faire encore (E. Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882) ?

Est-elle cette trame de vie de l'intérêt général du général de Gaulle : Dès lors qu'une nation est formée, qu'à l'intérieur d'elle -même des données fondamentales -géographiques, ethniques, économiques, sociales et morales- sont la trame de sa vie et qu'en dehors elle se trouve en contact avec les influences et les ambitions étrangères, il y a pour elle, en dépit et au-dessus de ses diversités, un ensemble de conditions essentiel à son action et finalement à son existence et qui est l'intérêt général. C'est d'ailleurs l'instinct qu'elle en a qui cimente son unité, et c'est le fait que l'État s'y conforme ou non qui rend valables ou incohérentes ses entreprises politiques (Ch. de Gaulle, conférence de presse au Palais de l'Élysée, 9 septembre 1965, texte repris in : Ch. de Gaulle, Discours et messages. Pour l'effort 1962-1965, Plon, Le Livre de Poche, 1970, page 405) ?

Est-elle le Volk d'Adolf Hitler qui réclamait la réunion de tous les Allemands en une Grande Allemagne en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (extrait du programme du Parti national-socialiste, 24 février 1920, in : M. Duverger, Constitutions et documents politiques, PUF, coll. Thémis, 8° éd., 1978, page 855) ? Est-elle cette communauté de culture de Joseph Staline pour qui la Nation était une communauté stable historiquement constituée, communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture, et pour lequel il suffit qu'un seul de ces indices manque pour que la nation cesse d'être une nation ?

Est-elle l'âme collective dont nous parle Joseph de Maistre ? Ou bien est-elle le Volksgeist  de Herder ?  Est-elle l'unité de langue de Schlegel ou de Fichte ?

Est-elle ce corps d'associés vivant sous une loi commune et représentée par la même législature de Sieyès répondant à la question  Qu'est-ce que  le Tiers-État ? (Siéyès, Qu'est-ce que le Tiers État ?,  Paris, janvier 1789), ou encore dans sa Lettre sur les richesses de 1775 ?

Serait-elle donc, comme l'affirme Marcel Mauss, une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central stable, permanent, à fonctions déterminées, à relative unité morale,  mentale et culturelle  des habitants qui adhèrent  consciemment à l'État et à ses lois (M. Mauss, « La Nation », in : L'Année sociologique, 3ème série, 1953-54, page 20) ? Ou est-elle ce groupement de population fixé au sol chez qui un lien de parenté spirituelle  développe  la  pensée  de  l'unité  du groupement lui-même comme l'a écrit Maurice Hauriou (M. Hauriou, Précis de droit constitutionnel, Paris, 1923, page 25) ? Même si j'adhère à titre personnel à cette dernière définition, nul ne peut véritablement dire ce qu'est une nation, la nation étant plus une conscience individuelle née de l'inconscient collectif qu'une réalité palpable. La nation est donc une réalité distincte de celle de l'État, ce qu'il ne faut pas oublier...

Ni la Grèce Antique, ni la Rome Antique n'ont jamais constitué des États. La Grèce était une culture et l'Imperium de Rome n'aura été que la structure politique de domination d'une Cité. Le fait étatique n'est en fait pas un élément de la culture, de la société et de la politique dans l'Antiquité. Il n'est même pas le fruit des Cités qui ne sont, à de très rares exceptions près, que de pâles prémices d'État, mais sont toujours des pôles d'exclusion de l'autre. Il y a certes dans la Cité un territoire, mais celui-ci  peut déborder sans transposer de Droit; une population, mais dissociée entre citoyens, femmes, enfants, métèques, périèques, avec limitation des élites par l'ostracisme voire la mort; une souveraineté, mais dissociée selon l'espace et le sujet... Mais ni le territoire, ni la population, ni la souveraineté ne sont suffisamment uniformes pour constituer un État. De même, aux temps féodaux et des Monarchies absolues, voire éclairées, la personnalisation du pouvoir ne peut traduire véritablement une souveraineté tant populaire que nationale, d'où l'absence d'État réel avant la mise en place des sociétés de type moderne. Certes, l'État aurait pu se trouver dans les lieux où l'on invoquait la souveraineté divine, mais celle-ci a toujours été confisquée par un homme ou par une caste, bloquant toute idée d'État.

L'État apparaît en fait avec la dépersonnalisation du pouvoir souverain, donc avec la chute des monarchies absolues. Fait étatique et démocratie sont donc indissociables. Ainsi, la monarchie anglaise telle que née de la Magna Carta de 1215, mais plus encore du Bill of Rights et de l'Act of Settlement, a engendré un État, alors que la France ne deviendra véritablement un État qu'avec l'avènement non plus d'un roi de France, mais d'un roi des Français, Louis-Philippe Ier. La France de Louis XIV n'était pas un État; elle n'était qu'une suzeraineté..., la France de la Révolution n'était pas encore un État, mais l'émergence d'une nation pour briser d'autres nations internes...; la France de Napoléon n'était pas un État, mais une dictature personnelle...; la France de Louis XVIII et de Charles X n'était pas un État, mais un lien octroyé de relations humaines. La quatrième composante de l'État, qui doit donc s'ajouter au trinôme territoire-population-souveraineté, tient donc en la démocratie, quelle que soit la forme de cette dernière, à la condition qu'elle ne soit pas confisquée non pas par une caste ou par un groupe social, mais au détriment d'une composante de la société qui lui sert de base, au détriment de la nation. La nation ou des Nations sont donc des composantes intimes de l'État, ce dernier ayant un besoin existentiel d'égalité de traitement entre ses nations. À titre de démonstration, il est donc possible d'affirmer que Cuba, qui est pourtant une dictature, est un État, alors que le Burundi n'est pas un État. C'est cette seule perception qui a de même permis de justifier, à l'exclusion de toute autre, y compris l'ingérence humanitaire, l'intervention internationale dans la crise yougoslave et son aide, a priori pas toujours justifiée, à la sécession bosno-herzègovine.

Si la nation est existentielle pour l'État, le contraire n'est pas vrai, l'exemple le plus connu de cette réalité étant la Pologne qui sut exister et perdurer en l'absence même de toute réalité étatique. Il est de même significatif de noter que toutes les tentatives d'organisation contemporaine de l'espace mondial, cherchant à rapprocher les hommes et non forcément les pouvoirs, ont toujours insisté sur le concept de nation et non sur celui d'État : Société des Nations, Organisation des Nations Unies, et le blocage actuel de cette dernière tient peut-être justement à la contradiction entre nation et État, une organisation de nations, donc du monde intimement humain, ne pouvant se baser sur le seul concept d'État.

Il est donc nécessaire de repenser l'intégralité de notre vision de l'espace mondial, les nations étant une constante au contraire de l'État qui n'est pas permanent. Donc, a contrario de Burdeau qui voit l'État comme permanent et l'assimile à la personnalisation juridique de la Nation souveraine, il est possible de dissocier l'État de la nation, le concept mazzinien d'état-nation qui prévaut aujourd'hui, par nature fondée sur une confusion philosophique, étant à la source de tous les extrémismes de ce siècle, de tous les dysfonctionnements contemporains..., ou alors il faut aller au bout de sa logique en détruisant les patries et en imposant partout l'idée qu'une nation égale un État. Mais quid alors de l'Espagne, du Royaume-Uni, de l'Italie, voire même de la France et de l'Allemagne... ? Mais aller aussi loin, c'est justifier toutes les fractures, c'est nier le droit naturel, c'est nier l'homme, c'est favoriser l'émergence de pseudo-nations fondées non sur l'histoire ou sur le vouloir-vivre collectif, mais sur le seul intérêt immédiat, donc sur l'instabilité permanente.

Aujourd'hui, avec la mondialisation de l'économie qui affecte tous les États du globe et pas seulement l'Union européenne, la notion un État = un marché est abandonnée au profit de celle de marché global. Cependant, même dans le cadre de ce marché global, et peut-être aussi du fait de ce même marché global, il y a concentration des économies, d'où des rivalités de plus en plus fréquentes entre régions riches, qui ne sont jamais contentes de leurs propres relations, même si cela n'implique pas, du fait même de la globalisation, de risques militaires. Parallèlement, les conflits entre ou en régions pauvres n'intéressent pas le marché global, sauf lorsque sont en cause des intérêts économiques majeurs comme le contrôle de matières premières essentielles au développement; c'est d'ailleurs à l'échelle de ces zones - dont certaines sont européennes - que subsistent les seuls risques militaires globaux, les crises nationales n'ayant qu'un potentiel militaire global très limité. En effet, il y a risque d'émergence de forces en déliquescence qui refusent de coopérer, plus ou moins attisées par des groupes extrémistes religieux ou idéologiques, donc risque de retour à des conflits entre riches et pauvres.

C'est pour cette raison que les États doivent chercher à se rééquilibrer tant en interne qu'en externe : en interne afin d'éviter certaines dérives comme en Italie entre nord et sud, en externe afin de se garantir contre une non extension de conflits de société. Il est donc nécessaire de transformer les États dans une vision moderne et de concurrence économique globale, dons dans une vision opposée à celle qui ne date finalement que de Colbert, puis de la Révolution française, les richesses ne dépendant plus aujourd'hui des territoires, mais de la productivité, et peut-être demain de la biotechnologie, d'où les impératifs actuels d'un retour à l'éthique et à la morale; il ne peut cependant y avoir de morale sans un minimum vital que les États riches doivent assurer au risque de se perdre. L'aide internationale, plus encore qu'un devoir moral, est ainsi un devoir de sécurité et de défense !

Réfléchissons maintenant sur l'évolution actuelle de l'Union européenne. On assiste désormais en Europe communautaire à une véritable harmonisation des modèles de collectivités - même si ce phénomène dépasse aujourd'hui le simple cadre communautaire pour s'étendre à l'Europe dans sa globalité -, et ce même si en apparence des divergences se maintiennent en ce qui concerne les structures. En fait, il semble que les autorités politiques centrales des divers États membres de l'Union européenne tendent à avoir une vision de plus en plus libérale des pouvoirs locaux et sociaux se traduisant par le dégagement de moyens toujours de plus en plus importants en faveur de l'initiative non étatique, que cette initiative soit publique, locale ou individuelle, traduisant ainsi la prise de conscience de l'impératif du local dans un monde en crise économique et la volonté de favoriser, pour résoudre cette crise, le libre échange et l'entreprise individuelle. Tout semble se faire désormais comme si s'était substitué à l'État un para-État de droit combiné à une société libérale organisée au sein de laquelle la loi n'est plus là que pour harmoniser les rapports entre les entités locales et entre les individus au sein d'un cadre territorial global en perpétuelle expansion; contre toute apparence, la Loi ne serait donc plus économique, mais la simple définition des canons de la morale devant régir des relations intra-étatiques et micro-sociales. 

Aujourd'hui, l’État n'est même plus une entité économique par lui-même car il y a un peu partout chute des frontières, et pas seulement en Europe  occidentale, ces frontières étant contradictoires avec l'idée même de globalisation; l'enjeu n'est même plus le territoire mais l'économie, obligeant la géopolitique à des mutations conceptuelles. Ainsi, le territoire est désormais conçu comme un coût, comme un handicap, ce qui explique l'émergence de la primauté des groupes financiers, mais aussi la perte de réflexes sécuritaires élémentaires et de dynamismes internes, la délocalisation et l'abandon du territoire étant perçu comme un plus économique. Tout ceci a un impact direct sur les concepts militaires puisque le territoire n'est plus jugé comme important. On peut donc risquer de le laisser s'effilocher, et il peut même ne plus être forcément une réalité, pouvant être une simple virtualité comme cela a été le cas en Bosnie-Herzégovine. On assiste donc aujourd'hui à une substitution de l'économie à l'État, celle-ci n'étant que virtuelle, ce qui est, selon Braudel, la preuve de l'ouest, voire même des seuls États-Unis dans la guerre froide, avec la primauté du système d'économie-monde. Néanmoins, cette seule vision, aujourd'hui prédominante, est par elle-même un risque car source de fractures, internes aux États (SDF, chômeurs de longue durée, sans papiers, …) et externes (fondamentalismes, terrorisme, guerres ethniques, narco-États, …) à ces mêmes États, d'autres éléments - tel l'environnement - étant à la fois générateurs de conflits internes et de conflits externes.

Ainsi, l'Union européenne ne serait ni une fédération, ni une confédération, mais une forme nouvelle de coopération inter-étatique, acceptée par les autorités politiques des États eux-mêmes, dissolvant la notion d'État qui n'est plus limitée, dans le cadre d'une co-souveraineté, qu'au minimum des fonctions régaliennes que sont la police, la défense et la détermination de seuils fiscaux minima. L'Union européenne serait ainsi la forme la plus élaborée du pouvoir local, celui-ci devenant le moteur de la vie quotidienne, l'État n'étant plus qu'un artificiel organe de gestion et de coordination interne de politiques décidées certes par les États eux-mêmes mais dans un cadre qui les dépasse désormais, celui né de la construction européenne. L'Union européenne ne serait donc plus que la phase ultime du libéralisme et l'amorce de la sublimation du fait national, la nation prenant désormais racine car devenant le substituant de l'État disparu. L'Union européenne est plus qu'une association ou qu'une juxtaposition d'États; elle est le fruit d'une longue évolution historique et du croisement de multiples développements spirituels qui se sont le plus souvent maintenus contre et malgré les États au travers du fait local; elle est la superposition et la mise en cohésion de nations de divers échelons : un membre de la nation provençale est membre de la nation française tout en étant membre de la nation européenne. Cet optimum de la subsidiarité vers lequel tend l'Europe communautaire peut être une solution aux conflits et aux tensions, mais à deux conditions sine qua non qui, si elles ne sont pas appliquées fermement, ne pourront inévitablement conduire qu'à une situation de type yougoslave : ⑴ les nations doivent être renforcées dans leurs caractères individuels, et notamment au travers du sentiment de l'appartenance à un territoire et de celui d'être l'héritier d'une longue histoire commune ; ⑵ l'Union européenne ne doit pas évoluer vers une forme étatique, mais renforcer non pas la forme étatique devenue obsolète mais bien plus le développement du sentiment « un État = une nation »..., même si la nation est plus que l'État, même si elle peut représenter moins territorialement parlant ...

Dans tous les cas, cela permet déjà d’affirmer qu’il ne faut pas aller trop vite dans la construction européenne, dans l’élargissement de l’Union européenne et dans le processus d’adhésion d’États tels que la Turquie dont la tradition et la culture sont si éloignés des nôtres… et ce d’autant plus que nombreux sont les États nouvellement adhérents qui ne considèrent l’Union européenne que comme une vache à lait, comme un simple marché, et en aucun cas comme une surface politique et de défense, seuls les Etats-Unis leur semblant suffisamment cohérents sur un plan politico-militaire. L’exemple récent de la Roumanie refusant de ratifier le traité instituant la Cour pénale internationale pour plaire aux Etats-Unis et pour favoriser son accession à un OTAN à dimension de moins en moins militaire et de plus en plus politique - et ce en contradiction avec la volonté politique de l’Union européenne - en est l’une des démonstrations. Mais peut-être a t-on aussi oublié en Europe que ces États ex-communistes gardent une culture politique du gros bâton, culture que les Etats-Unis représentent mieux à leurs yeux qu’une Europe encore trop divisée politiquement… Mais l’élargissement, c’est désormais notre aujourd’hui… Alors ?

L'Union européenne sera une réussite si elle est la sublimation du fait local -ce qui semble évident- et du fait national -ce qui semble oublié-, de ces deux facettes d'un même sentiment; elle sera une catastrophe si elle oublie le local ou le national... Ce n'est qu'à ce prix que la nation, telle que la définissait Maurice Hauriou, que ce groupement de population fixé au sol chez qui un lien de parenté spirituelle développe la pensée de l'unité du groupement lui-même pourra véritablement exister, et ce quel que soit son niveau de perception. La construction européenne, si elle tend à supprimer l'État, tend aussi à sublimer la nation; la nation doit donc véritablement naître de l'Union européenne et non s'y dissoudre ! Seule la nation permettra à l'Europe de vivre unie et sans fractures ! Quel paradoxe à l'heure du Caucase et des Balkans...

C'est dans ce contexte que l'environnement - au même titre que par exemple la criminalité organisée ou le contrôle des moyens de communication de masse et de l'information disponible - tend à devenir un élément fondamental de la nouvelle géopolitique mondiale. Ceci se comprend mieux si l'on analyse ce que l'on peut appeler les deux « lois » de la géopolitique évoquées en introduction et que je rappelle ici : ⑴ pour se développer, une nation doit conquérir une zone d'influence lui garantissant des matières premières ou des marchés commerciaux ; ⑵ cette nation doit avoir les moyens de sauvegarder ces acquis face à la convoitise des autres puissances, d'où la nécessité d'une politique de défense cohérente.

Or, aujourd'hui, comme cela a été écrit plus haut, il y a effacement du concept d'État-nation au profit de celui de zone, du concept de frontière au profit de celui de frange, de celui de localité au profit de celui de globalité.... Or, la nature n'a pas d'autres frontières que les frontières qu'elle s'est donné, alors que les pollutions ne connaissent pas les frontières humaines; de même, les pollutions ne sont plus aujourd'hui pensées comme locales mais comme globales; enfin, l'environnement étant indépendant de la territorialité, il s'inscrit bien dans cette logique de déterritorialisation de la géopolitique. La nouvelle géopolitique, corrigée à l'aune de l'effacement du territoire, n'intégrant plus les notions de territoire, elle impose donc la substitution de nouveaux concepts aux anciens, de concept entrant dans sa nouvelle logique au détriment des concepts classiques, et l'environnement se prête particulièrement à ce type de mutation. La géopolitique doit donc se concevoir autrement, même s'il n faut pas oublier le facteur humain qui lui ramène à l'ancienne géopolitique. Donc, tout comme l'émergence d'une nouvelle pensée stratégique est difficile, celle d'une nouvelle pensée géopolitique l'est tout autant du fait de l'exclusion de l'idée de territoire....

Le concept de nation est à l'origine de bien des guerres; il faut donc bien le définir, et revenir aux auteurs classiques... Nul ne peut pourtant véritablement dire ce qu'est une nation, la nation étant plus une conscience individuelle née de l'inconscient collectif qu'une réalité palpable. La nation est donc une réalité distincte de celle de l'État, ce qu'il ne faut pas oublier... Et je vais me répéter : si la nation est existentielle pour l'État, le contraire n'est pas vrai. Mais n’oublions pas ces mots d’Émile Durkheim : Détruire les patries, ce serait détruire la civilisation (É. Durkheim, Morale civique et patrie, in : Textes 3. Fonctions sociales et institutions, Les Éditions de Minuit, 1975, pp. 220-224) ?

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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