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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 10:27

Origène (vers 185 – vers 254) est considéré à juste titre comme le plus grand des théologiens et des Pères de l’Église. Il ne faut cependant pas oublier qu’Origène fut parfois pour le moins excessif puisque si, jeune, il rechercha le martyre qu’avait connu son père en 201 lors de la persécution de Septime Sévère, il devait surtout s’émasculer volontairement avant l’âge de trente ans pour suivre à la lettre le Il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des Cieux de [Mt 19, 12]. Il endura cependant âgé le martyre en 250/251 lors de la persécution de Dèce, mais sans être tué ; il devait néanmoins mourir en 254, la santé ruinée par les tortures subies On peut donc supposer que cet auteur avait une approche pour le moins plus que littérale et pas toujours véritablement spirituelle des Évangiles. Disons qu’il poussa parfois le “zèle” un peu loin… et ceci allait faire que de nombreuses controverses ont eu lieu autour de sa personne et de son œuvre, y compris parmi les chrétiens, et ce dès son enseignement. N’oublions pas aussi que, pour Origène, le monde spirituel est le seul qui existe vraiment ; il est un organisme dont tous les éléments sont solidaires les uns des autres[1]. De plus, la corporéité est pour lui à la fois la suite du mal, expiation du péché[2] et initiation de l’homme à la vie future. L’approche origénienne est donc un mélange de platonisme christianisé et de zèle poussé à l’extrême, et en ce sens, Origène, Clément d’Alexandrie ou encore Athanase se rejoignent. Joint à sa vision très millénariste du monde, ceci permet de mieux comprendre son intransigeance morale, d’autant plus qu’il rejette par exemple les idées de résurrection de la chair et de peines éternelles.

La base de la pensée d'Origène n’en reste pas moins très claire : il faut que l'homme s'élève pour un monde de paix ! Néanmoins, malgré ses écrits sur le chrétien et la paix, Origène ne met pas en évidence une incompatibilité fondamentale entre le métier des armes ou le recours à la force et le christianisme ; par contre, le chrétien ne peut faire usage de cette force, de cette violence légitime.

Par ailleurs, le sujet chrétien est fidèle par nature au pouvoir politique, et ce même si ce pouvoir n'est pas chrétien, et ce même si le chrétien ne peut porter les armes :

Plus que d'autres nous combattons pour l'empereur. Nous ne servons pas avec ses soldats, même s'il l'exige, mais nous combattons pour lui en levant une armée spéciale, celle de la piété, par les supplications que nous adressons à la divinité[3].

Par principe, Origène ne reconnaît aucune autre règle de conduite que la soumission à la volonté de Dieu, volonté qu'il fait préférer à toute autre[4]. C'est de cette volonté de Dieu qui est souveraineté, ainsi que de sa providence universelle, que relève toute autorité humaine, même païenne, et c'est pour cela que l'on doit obéissance à cette autorité, tant qu'elle reste dans l'ordre de Dieu.

Il est évident que l'autorité dispose des moyens de la violence, mais l'usage de cette violence peut être soit légitime, par exemple en cas de guerre juste[5], soit abusif, comme dans les tyrannies[6].  Ainsi, Origène reconnaît que la guerre peut être juste :

Peut-être même ces sortes de guerres des abeilles sont-elles un enseignement, pour que les guerres parmi les hommes, si jamais il le fallait, soient justes et ordonnées[7].

Néanmoins, il introduit un bémol à cette admissibilité en mettant en doute la nécessité de la guerre. Mais il semble néanmoins reconnaître un droit légitime de l'empereur païen à mener une guerre juste[8], même si la participation des chrétiens à cette guerre reste avant tout spirituelle :

Ils (…) luttent par des prières adressées à Dieu pour ceux qui se battent justement et pour celui qui règne justement, afin que tout ce qui est opposé et hostile à ceux qui agissent justement puisse être vaincu. De plus, nous qui par nos prières vainquons tous les démons qui suscitent les guerres, font violer les serments et troublent la paix, nous apportons à l'empereur un plus grand secours que ceux que l'on voit combattre[9].

Il insiste dans ce dernier passage nettement, et par trois fois sur le mot justement - dikaïôo - (avec justice). En fait, dans la situation réelle, il reste à chacun le devoir de soutenir l'empereur dans ses justes entreprises, et dans ses combats avec ses soldats et ses stratèges[10]. Est criminel celui qui viole les traités ou qui trouble la paix…

De même, répondant aux attaques de Celse contre les chrétiens, il admet la possibilité de recourir à la guerre pour la sauvegarde de la patrie :

Après avoir parlé des abeilles pour déprécier autant qu'il peut, non seulement chez nous, chrétiens, mais encore chez tous les hommes, les villes, les régimes, les autorités, les gouvernements, les guerres pour la défense des patries[11].

Tous les hommes n'ont cependant pas à tenir la même conduite face ou dans le cadre de l'usage de la force par l'autorité, donc notamment à la guerre. Ainsi, au nom de la providence universelle, le païen peut prendre une part active à une guerre juste, et au nom du droit naturel à toute insurrection contre le tyran usurpateur[12]. Par ailleurs, les Juifs peuvent, pour assurer la sauvegarde et le développement de leur peuple, tenant d'une mission donnée par Dieu, anéantir leurs ennemis extérieurs et intérieurs[13].

Seuls les chrétiens n'ont pas le droit de recourir à la violence, même pour se défendre des persécutions, même pour prendre part à la guerre puisqu'ils obéissent aux commandements interdisant l'homicide, ordonnant d'être des artisans de paix, et imposant d'aimer tous les hommes, y compris les ennemis :

Nous venons, suivant les conseils de Jésus, briser les épées rationnelles de nos contestations et de nos violences pour en faire des socs de charrue et forger en faucilles les lances auparavant employées à la lutte. Car nous ne tirons plus l'épée contre aucun peuple ni ne nous entraînons à faire la guerre : nous sommes devenus enfants de la paix par Jésus[14].

Là encore, comme d'autres avant lui, Origène se réfère à la prophétie de Michée en [Mi 4, 3-4] - et aussi à celle d'Isaïe (Is 2, 2-4). Les chrétiens, sans pour autant se retirer de la société, ont une approche qui est avant tout spirituelle et pacifique, et Origène tire argument de l'exemple des prêtres païens, les chrétiens formant un peuple saint de juste[15], un peuple de prêtres[16] :

Mais voici encore ce qu'on pourrait dire aux étrangers à la foi qui nous demandent de combattre en soldats pour le bien public et de tuer des hommes. Même ceux qui, d'après vous, sont prêtres de certaines statues et gardiens des temples de vos prétendus dieux ont soin de garder leur main droite sans souillure pour les sacrifices (…). Et sans doute, en temps de guerre, vous n'enrôlez pas vos prêtres[17].

Origène réclame en fait pour les chrétiens le statut des ministres des cultes païens… Ils peuvent se battre, mais en priant pour la victoire ; il n’y a donc pas condamnation de la guerre en tant que telle ! Et de continuer :

Si Celse veut nous voir aussi servir comme stratèges pour la défense, qu'il le sache, nous le faisons aussi, mais non pour attirer le regard des hommes et obtenir d'eux par cette conduite une gloire futile[18].

L'attitude des chrétiens n'est donc pas, comme les en accuse Celse, une attitude anti-sociale, anti-civique et anti-militaire, mais avant tout une attitude de paix, eschatologique en ce sens que le christianisme fonde et réalise la communauté promise par Dieu par Isaïe et Michée. Cette vision eschatologique et de paix est confirmée un peu plus loin par Origène :

Nous espérons après les peines et les luttes d'ici-bas parvenir aux sommets célestes[19].

L'Église est une patrie divine transcendant toutes les autres patries[20], la communauté eschatologique annoncée par Sophonie[21], faisant déjà partie de l'apocatastase[22] spirituelle et de la victoire du logos qu'Origène espère et annonce de manière triomphale. Par l'attitude qu'il commande aux chrétiens, Origène fait pénétrer l'eschatologie dans l'histoire, la communauté humaine étant, par les chrétiens, en cours de formation et de montée vers son état définitif, fondée sur la vie mystique d'union à Dieu par le logos, Jésus étant le logos incarné. Les chrétiens ont dans ce cadre une fonction de sacerdoce spirituel qui leur impose un rôle actif par la prière, le culte intériorisé, la pratique des commandements et celle des vertus. Donc, l'action du chrétien n'est pas évasion hors du monde ou intériorité, mais bien action dans le monde. L'Église peut donc obtenir par la prière, dans la mesure où Dieu le veut, la fin de la persécution et de la guerre, ainsi que le salut des individus et des patries. Par cette prière, elle maintient la consistance du monde, ses structures légitimes, ses activités sociales et son quotidien.

L'Église a pour ce faire une structure hiérarchique individuelle, mais proche de celle des institutions humaines, avec ses soldats, ses stratèges et ses gouvernants, ces derniers prenant soin tant de ceux qui sont à l'extérieur que de ceux qui sont à l'intérieur[23]. La promotion spirituelle de l'humanité vers sa vraie patrie est ainsi assurée. L'intercession des saints et la prière est donc féconde tant pour le salut éternel que pour celui du monde temporel, la mort des martyrs participant à ce mouvement[24].

Autre point important… Le symbolisme du puits, inspiré de la rencontre en Jésus et la samaritaine, est, comme le rappelait le Père de Lubac[25], omniprésent chez Origène. Pour lui, le puits est en premier lieu la parole de Dieu, l’écriture, puis dans un second temps l’âme de l’homme dans sa vocation à la perfection de Dieu. Ce qui est important, c’est qu’Origène démontre qu’il y a une continuité constante entre la parole divine et la vocation de l’âme, la seconde découlant de la première. Et c’est pourquoi Origène invite en permanence les chrétiens et tous les hommes à lire l’Écriture, et ce même si elle semble obscure, car il existe dans les Écritures Saintes une sorte de force qui suffit, même sans explication, à celui qui la lit[26] ; le simple fait d’entendre la lecture des paroles divines, même si elle nous paraît obscure, n’est pas pour l’âme d’une mince utilité[27].

Chaque parole de la divine Écriture est semblable à une semence dont la nature est de se multiplier et de se répandre selon son espèce, une fois jetée en terre et remontée en épi[28].

Et l’étude ne suffit pas pour lire l’Écriture ; il faut aussi et avant tout laisser notre cœur s’enflammer, supplier le Seigneur pour qu’il nous ouvre lui-même le livre[29], car nous devons nous laisser emporter par le Verbe de Dieu[30], et ce d’autant plus que l’Écriture nous donne l’image des choses futures, sans que nous devions nous en rassasier[31]...

Pour en revenir au symbolisme du puits, Origène nous propose successivement :

⒜ Jésus comme le puisatier par excellence qui nous offre la vie éternelle[32] ;

⒝ Les apôtres comme puisatiers à la suite de Jésus[33] ;

Mais, surtout, il nous demande, à chacun, d’être puisatier pour les autres :

Chacun de nous, en servant la parole de Dieu, creuse un puits et cherche l’eau vive pour en réconforter ceux qui l’écoutent. Si, à mon tour, je me mets à expliquer les paroles des anciens, si j’y cherche le sens spirituel et m’efforce de retirer le voile qui couvre la Loi, pour y découvrir le sens allégorique de l’Écriture, à mon tour je creuse des puits d’eau vive. (…) Ne nous lassons pas de creuser des puits d’eau vive[34].

Bref, chacun de nous est appelé à accueillir l’eau vive offerte par Jésus, mais aussi à devenir lui-même Apôtre de Jésus ! Car, de plus, chacune de nos âmes est elle-même un puits d’eau vive :

Considère donc qu’en chacune de nos âmes est creusé un puits d’eau vive ; il s’y rencontre un certain sens céleste, l’image de Dieu s’y abrite. (…) Nous y verrons jaillir l’eau vive dont le Seigneur affirme : " Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront en son sein. " [35].

Et nous ferons ainsi jaillir l’eau sur les places publiques : Creusons si profond que les eaux jaillissent jusque sur les places publiques, que la science des Écritures ne nous comble pas seul, mais nous permette d’enseigner et de former les autres, d’abreuver les hommes (…) (ibidem). On est loin de l’Origène seulement apologète trop souvent présenté !

Quelques autres concepts clés chez Origène :

⒜  sur la Résurrection : Contre Celse II, 65 ; II, 66 ; II, 67 ; II, 77 ; IV, 37 ;

⒝  sur la bonté du corps : Contre Celse III, 42 ; IV, 66 ;

⒞  sur le logos : Contre Celse III, 5 ;

⒟ sur l’apocatastase, bref sur la restauration universelle : Des principes, 1, 1 ; 3, 6 :3

 

Ceux que le divin baptême a fait renaître sont placés dans le paradis, c’est-à-dire dans l’Église, afin d’y accomplir des œuvres spirituelles[36].

 

Enfin, n’oublions pas qu’il y a deux amours : l’un charnel qui, suivant l’expression de Saint Paul, sème dans la chair (…) ; et il y a un amour spirituel, suivant lequel l’homme intérieur, arrivé spirituellement à l’âge d’homme, sème dans l’esprit, et est mû par le désir des choses célestes[37], et que, le juste doit célébrer une fête perpétuelle[38]. Car le vrai chrétien est toujours joyeux, toujours en fête !

 

 



[1] Contra Cels., VIII, 72.

[2] De principiis, II, 1, 2.

[3] Contra Cels., VIII, 73, 34-38.

[4] Contra Cels., VIII, 26.

[5] Contra Cels., IV, 82 ; VIII, 73.

[6] Contra Cels., I, 1.

[7] Contra Cels., IV, 82, 2-3.

[8] Origène, Contre Celse, Paris, Cerf, 1969, coll. Sources chrétiennes n° 150, tome IV, note 1 de M. Borret sous VIII, 73, pp. 346-347. Marcel Borret cite dans le même sens : Cadoux (C. J.), The Early Christian Attitude to the War, London, 1919, p. 208.

[9] Contra Cels., VIII, 73, 23-30.

[10] Borret, M., Origène. Contre Celse, Paris, Cerf, 1976, coll. Sources chrétiennes n° 227, tome V (introduction générale), pp. 116-117.

[11] Contra Cels., IV, 83, 1-5.

[12] Contra Cels., VIII, 73 ; I, 1.

[13] Contra Cels., VII, 26.

[14] Contra Cels., V, 33, 31-36.

[15] cf. Is 60, 21; 62, 12.

[16] cf. Ap 20, 6.

[17] Contra Cels., VIII, 73, 14-21.

[18] Contra Cels., VIII, 74, 1-4.

[19] Contra Cels., VI, 20, 16-17.

[20] Contra Cels., V, 33.

[21] So 3, 14-20.

[22] …c’est-à-dire l'espérance du rétablissement de toutes les créatures douées de raison dans leur état originel d'unité avec Dieu, ici donc déjà réalisée en esprit.

[23] Contra Cels., VIII, 73-75.

[24] cf. Exh. mart. 30 ; In Jo. 6, 54(36) ; Contra Cels., I, 31 ; VIII, 44.

[25] cf. L’intelligence de l’Écriture d’après Origène, Cerf.

[26] Sur Josué, Homélie 20, 2.

[27] Sur Josué, Homélie 20, 1.

[28] Sur l’Exode I, 1.

[29] Sur l’Exode, XII, 4.

[30] Sur l’Exode, VIII, 1.

[31] Sur l’Exode, VIII, 1.

[32] Homélie 13 sur la Genèse.

[33] Homélie 13 sur la Genèse.

[34] Homélie 13 sur la Genèse.

[35] Homélie 13 sur la Genèse.

[36] Fragments sur la Genèse, PG 12, 100 B.

[37] Homélie sur le Cantique, Prologue.

[38] Sur l’Exode, XXIII, 3.

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Published by Serge Bonnefoi - dans Ecrivains chrétiens
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