Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:28

C’est le néo-machiavélien Vilfredo Pareto (1848/1923) qui aura donné toute sa dimension en science politique à la notion d’élite. C’est dans son ouvrage Traité de sociologie générale. Les systèmes socialistes (1917) qu’il va développer cette notion, et ceci en partant d’une analyse critique du marxisme. Il allait tirer de cette critique une théorie de l’élite qui allait devenir l’un des aspects majeurs de ce que l’on appelle aujourd’hui la  nouvelle droite. Il s’agit donc d’un auteur tenant de l’école élitiste du libéralisme.

Selon cette critique, le point de départ de la réflexion de Marx serait exact ! Dans la diversité des classes sociales, Karl Marx aurait eu raison de distinguer deux classes sociales essentielles celle des dominants et celle des dominés. Néanmoins, Pareto va très vite reprocher à Marx d’écarter a priori cette solution dès lors qu’il évoque les sociétés socialistes de l’avenir, Marx quittant ici le terrain du constat scientifique pour glisser dans le domaine de la prophétie. Il suffirait donc, pour écarter tout dogmatisme, d’étendre le constat initial de Marx à toutes les sociétés.

Par ailleurs, Pareto conteste aussi l’explication que donnent Marx et Engels du règne de la propriété, cette explication étant jugée contestable. Pour Pareto, le fait fondamental n’est pas la propriété privée, ni même son étendue ; ce qui est déterminant, c’est la distinction entre la masse populaire et l’élite sociale… Ainsi, il serait faux de croire que la lutte des classes est déterminée exclusivement par des conflits nés de la propriété des moyens de production, alors que la possession de l’appareil étatique ou encore de l’armée peut tout aussi bien être à l’origine des oppositions entre les élites et la population. De plus, Marx a, selon Pareto, tort de croire que la lutte actuelle des classes diffère essentiellement de celle que l’on peut observer tout au long des siècles, et aussi de croire que la victoire éventuelle du prolétariat marquerait la fin de cette lutte des classes. Selon Pareto, la lutte des classes de l’époque de l’époque contemporaine, celle entre la bourgeoisie et le prolétariat, n’aboutirait pas à la dictature du prolétariat mais bien plus à celle de ceux qui parlent au nom du dit prolétariat, c’est-à-dire d’une minorité non forcément issue du prolétariat, d’une minorité protégée et privilégiée comme toutes les élites. Il n’y aurait donc pas dictature du prolétariat, mais dictature sur le prolétariat, Pareto rejoignant sur ce point précis Mao Dzé Dung.

Il est donc selon Pareto totalement interdit de croire ou d’espérer que la lutte des minorités pour le pouvoir puisse modifier le train des sociétés et aboutir à un État différent. En effet, tous les révolutionnaires qui se sont succédé dans l’histoire ont toujours annoncé que leur révolution serait la dernière ; or, force est de constater qu’il n’en est rien ! Pareto  développe ici l’argument qu’il n’y a pas de révolution finale, ce qui lui permet de montrer qu’il faut élargir l’analyse de Marx ; en fait, la lutte pour le pouvoir est permanente, quel que soit le régime, tous les groupes sociaux ayant aspiration à devenir oligarchie politique… Comme il y a nécessairement un plus fort, il y a donc toujours une élite, ce qui impose de réfléchir sur le concept d’élite d’un régime.

Il existerait donc dans toutes les sociétés une minorité privilégiée, même si elle peut être temporaire et remplaçable, une élite au sens large, elle même scindée en deux groupes : une élite au sens large et l’élite réellement gouvernante. Pareto distingue clairement deux couches de la population : une couche inférieure, celle de la masse, et une couche supérieure, celle des élites.

L’élite au sens large est constituée par le petit nombre d’individus qui, dans chacune des activités humaines, sont parvenus à un échelon décisif de leur hiérarchie professionnelle ; ainsi, les membres de l’élite seraient les meilleures dans leurs catégories respectives. Selon la logique de la méthode, cette définition se veut objective et neutre. Sur un plan psychologique, cette élite peut donc se définir comme étant l’ensemble constitué par les plus doués. Il faut cependant noter que, dans les faits, Pareto ne se réfère pratiquement jamais à cette définition…

Pour sa part, l’élite gouvernante grouperait le petit nombre des individus qui, parmi l’ensemble des meilleurs, exercent des fonctions politiques ou économiques dirigeantes. Pareto met donc à part tous ceux qui jouent un rôle direct ou indirect dans le gouvernement, celui-ci étant soit politique, soit économique.

Les élites recourent à deux moyens de gouvernement, ces deux moyens étant inspirés de Machiavel ; il s’agit de la force et de la ruse… Ainsi, selon Pareto, l’élite politique se divise en deux familles : celle des lions dont les membres marquent une préférence pour la brutalité, et celle des renards dont les membres inclinent à la ruse et à la subtilité. Ainsi, les membres de l’élite se trouveraient caractérisés et différenciés par des traits psychologiques… En dernière analyse, le petit nombre gouverne la masse par ces deux types de moyens, la masse se laissant diriger par l’élite qui possède la ruse et/ou la force ! Donc, pour Pareto, est légitime celui qui persuade la masse d’obéir au petit nombre…

Cependant, pour Pareto, l’élite change, et il y a circulation des élites. Il estime ainsi que l’histoire des sociétés n’est que celle de la succession d’élites minorités privilégiées qui, luttant pour conquérir le pouvoir, l’obtiennent, en profitent, et décadent peu à peu jusqu’à être remplacées par d’autres minorités… Il y aurait donc un mouvement cyclique permanent, les élites en place perdant fatalement de leur force et de leur capacité à gouverner, ce qui entraîne la mise en place d’autres élites. Ainsi, plus ça change, plus c’est la même chose, et l’histoire se répéterait indéfiniment.

L’instabilité de ces élites aurait deux raisons. D’une façon générale, au bout de quelques générations, une élite perd de sa vitalité. Généralement les fils ou petits-fils des preneurs du pouvoir ont profité dès l’enfance d’une situation privilégiée avec des spéculations intellectuelles et des jouissances qui les rendraient in fine incapables de mener l’action qu’exige l’ordre social. Ces élites deviennent dès lors modérées et insupportables au peuple ; victimes de leurs faiblesses, elles se trouvent finalement renversées par une élite violence qui évoluera de la même façon. Toute élite qui ne se trouve pas prête à se défendre se trouve donc en pleine décadence et doit laisser la place à une élite ayant les qualités viriles qui lui manquent. Par ailleurs, il ne peut donc pas y avoir d’harmonie durable entre les dons des individus et les positions sociales qu’ils occupent en vertu des lois de l’hérédité. À chaque instant, il y a donc dans toute élite des personnes qui ne méritent pas d’en faire partie – et vice-versa –, ce qui affaiblit à terme les élites, faute de véritable circulation interne.

Dans ces conditions, pour résoudre ces problèmes, toute élite qui trouve dans la masse une minorité qui serait digne de la rejoindre a le choix, pour se maintenir, entre deux solutions extrêmes : soit l’éliminer, soit l’absorber ou la récompenser. Comme l’élimination des candidats à l’élite se fait essentiellement sur le plan physique, l’intégration se révèle être le procédé le plus humain et le plus efficace contre les révolutions. Les élites ayant déployé le plus de virtuosité dans l’intégration de leurs concurrences auraient été les élites belges et anglaises, même si force est faite de constater que la force à beaucoup servi dans ce dernier cas, ce que n’évoque pas Pareto…

Une élite se maintient donc au pouvoir soit par la force, soit par la ruse, mais elle doit aussi pour se maintenir se renouveler sans cesse par des apports de sang neuf en provenance des classes inférieures, d’où une incessante circulation des élites. Seule cette circulation contribuerait à maintenir l’équilibre du système social, avec respect d’une mobilité ascendante des plus doués entraînant un changement social. Comme chaque révolution implique un changement total d’élites, la mobilité sociale ascendante est le meilleur des antidotes aux révolutions !

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires