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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 07:56

C’est principalement dans sa suite de cours publiée sous le nom de Dix-huit leçons sur la société industrielle (1954) que Raymond Aron allait s’efforcer de dessiner un modèle politique permettant d’englober une multitude de situations politiques concrètes, et non plus, comme la plupart des autres théoriciens libéraux du pouvoir, la seule société étasunienne. Il allait même étendre son analyse aux républiques socialistes de son temps dans La lutte des classes. Nouvelles leçons sur la société industrielle.

Raymond Aron allait proposer de distinguer trois notions représentant des cercles concentriques, de la notion la plus large à la notion la plus étroite : l’élite sociale, la classe dirigeante, la classe politique… Les élites sociales sont constituées par tous ceux qui, dans les diverses activités d’une société humaine, occupent des positions privilégiées, et ce du fait de leurs fonctions, de leurs revenus ou de leur prestige, fondant ainsi en un tout logique toutes les divisions artificiellement effectuées par les autres penseurs libéraux. Ce concept d’élite sociale présente l’avantage d’être parfaitement neutre sur le plan idéologique – ce que se veut le libéralisme –, même s’il a l’inconvénient d’être moralement assez équivoque. En effet, cette notion fait de la réussite dans les diverses branches de la société le critère de l’appartenance à l’élite, Françoise Giroud poussant cette idée à son paroxysme en limitant l’élite sociale au tout Paris… En réalité, on devrait surtout parler d’élite sociale pour désigner le fondement matériel de l’existence de situations privilégiées sans jugements de valeur sur la nature de ces privilèges, car le seul succès n’implique pas une plus grande valeur humaine. Donc, si sa définition basale est assez juste, notamment en incluant le prestige, reste que sa vision exclue toute idée de valeur et de qualité humaine.

Les catégories dirigeantes, notion plus étroite que la précédente, qui sont constituées par l’ensemble de ceux qui appartiennent aux élites sociales et qui, sans exercer de fonction purement politique, exercent une influence sur les gouvernants, et ce du fait de leur prestige ou de leur puissance de fait.

Enfin, la classe politique, qui est la notion la plus restreinte. Elle regroupe la minorité qui exerce effectivement les fonctions politiques de gouvernement. Si l’on prend l’exemple de la France, cette classe est constituée par les parlementaires, les très hauts fonctionnaires, les dirigeants des partis politiques,, les grands dirigeants des collectivités territoriales, soit environ 5.000 personnes exerçant essentiellement des fonctions de type politique.

Dans tous les cas, les catégories dirigeantes sont des minorités qui occupent des fonctions ou des positions les obligeant à influencer sur la société ; elles sont présentes dans toutes les sociétés modernes, et ce quel que soit le type de cette société, collectivisme ou capitalisme… Aron énumère en fait les six catégories dirigeantes suivantes qui exercent, même si elles n’en ont pas la volonté ou la conscience, le pouvoir.

Le personnel politique existe de manière inévitable dans n’importe quel régime politique. Il est constitué par la minorité des politiciens qui obtiennent les suffrages de leurs concitoyens. Ces professionnels – même si certains s’en défendent – de la politique justifient leur pouvoir par les élections, et ce même dans les régimes de type marxiste où des élections, même à candidature unique, sont toujours organisées pour justifier l’existence de ce personnel. Néanmoins, cette catégorie ne peut pas commander seule, devant toujours avoir l’accord ou l’harmonie avec le pouvoir militaire et les fonctionnaires.

Le pouvoir militaire est constitué par les chefs des armées, mais aussi de la police. Dans les sociétés modernes, ce pouvoir se veut, selon le principe de démocratie, civil dans son origine et dans sa légitimité, et ce même si des officiers généraux occupent ces fonctions. Néanmoins, cette origine et cette légitimité ne sont effectives que si les détenteurs de ce pouvoir ont l’obéissance réelle et consciente des hauts militaires responsables de chaque armée. Dans tous les cas, nombreux sont les régimes qui sont dirigés en fait par l’armée ou qui doivent leur avènement à l’action de l’armée ; de même, beaucoup d’hommes politiques sont issus des rangs de l’armée et lui doivent tout, Aron citant les exemples de De Gaulle ou encore de Eisenhower.

L’État moderne est un État administratif ! Les citoyens et les entreprises se trouvent en permanence soumis au commandement direct ou indirect des fonctionnaires… Ce pouvoir administratif est dépersonnalisé, tout comme il n’est que parfois dépolitisé, les fonctionnaires ordonnant en tant que représentants anonymes – et le plus souvent irresponsables – de l’État. Dans les faits, la plupart des hauts fonctionnaires appartiennent de fait à la minorité gouvernante car ils influent directement sur les décisions des hommes politiques, car le pouvoir administratif influe directement sur la répartition du revenu national qui constitue à la fois un enjeu de lutte entre les groupes sociaux, mais aussi un réel moyen de pression sur toute la vie interne et externe d’une société.

Les gestionnaires du travail collectif sont en premier lieu les propriétaires des moyens de production qui emploient des milliers d’individus, donc des capitalistes, mais qui sont aussi des gestionnaires non propriétaires, comme par exemple les présidents des entreprises publiques, les managers des grandes entreprises publiques ou privées. Tous gèrent et dirigent chacun des milliers de salariés… 

Les meneurs de masses sont ceux qui expriment, et plus encore orientent les revendications des masses populaires. Ce sont essentiellement les secrétaires généraux des syndicats. Par la négociation, par la menace de la grève ou par la violence, ils s’efforcent d’arracher systématiquement des concessions aux chefs d’entreprises ou aux gouvernants, soit pour servir leurs troupes, soit pour affaiblir volontairement la société en place, soit pour renforcer leur pouvoir personnel.

Toutes ces catégories coopèrent plus ou moins volontairement, et toutes font pression sur le personnel politique, constituant le pouvoir temporel. Les gestionnaires des moyens de production incarnent l’argent, les meneurs de masses le nombre, les chefs militaires la machine de guerre et la violence légitime, les hauts fonctionnaires la machine administrative… Aron a alors jugé normal de distinguer une sixième catégorie spécifique, celle des détenteurs du pouvoir spirituel. Ce sont en effet eux qui, dans toutes les sociétés, établissent la hiérarchie des valeurs morales ou sociales, forment et modèlent les manières de penser et les croyances. Ils se répartissent actuellement entre trois catégories individualisées : ⑴ les prêtres – au sens large, donc y compris les pasteurs, les ulim, etc… – représentent la hiérarchie ecclésiastique. Ils jouent un rôle réel bien que pas toujours évident ou apparent, et ce essentiellement dans les pays du tiers-monde au temps de Aron, un peu partout de nos jours ; ⑵ les intellectuels, c’est-à-dire les savants, les écrivains, les universitaires, les journalistes, …, qui ne se réclament dans leur action ni de Dieu ni d’une Église mais qui élaborent, transmettent, dirigent des modes de pensée. Aron donne l’exemple de Jean-Paul Sartre ; ⑶ les idéologues des partis politiques qui sont les membres de partis qui contribuent réellement à élaborer et à diffuser des valeurs nouvelles. On les trouvait surtout à gauche au temps de Aron. On retrouve ces diverses catégories dirigeantes quelle que soit l’organisation politique ou économique d’un pays, une société industrielle moderne ne pouvant se passer ni des uns ni des autres.

Deux remarques sont à faire ici : ⑴ les frontières internes à ces catégories sont flottantes. Par exemple, en France, parlementaires, ministres et maires des grandes villes font partie du personnel politique, alors que les maires de village en sont exclus. Des exemples équivalents sont possibles pour chacune des autres catégories ; ⑵ ces catégories dirigeantes ne sont pas toujours  concrètement distinctes. Par exemple, la frontière entre le personnel politique et le personnel administratif est parfois difficile à saisir. En France, jusqu’à ces dernières années, la plupart des ministres étaient issus de la haute administration, et plus particulièrement de l’ENA, un même individu pouvant être successivement haut fonctionnaire, puis ministre, puis dirigeant de grande entreprise, puis à nouveau haut fonctionnaire, mais sans jamais exercer ces fonctions en même temps ; tout dépend de l’instant, du point de vue envisagé ou de la fonction considérée… Aux Etats-Unis, les hommes politiques qui sont nommés à des fonctions publiques proviennent fréquemment des états-majors des grandes entreprises, alors que les Procureurs d’État sont élus, les fonctions électives étant très nombreuses – y compris les shérifs, donc les chefs de police –. Donc la distinction est difficile. À noter que cette distinction l’était tout autant au temps de l’URSS, tout comme elle l’est aujourd’hui dans la Russie de Poutine…

Reste à analyser l’interaction entre ces catégories dirigeantes. Selon Aron, ces catégories dirigeantes s’interpénètrent au point de constituer une classe dirigeante, distinguant cependant trois types de situation, trois exemples de lois de tendance :

⑴ la société capitaliste avec une classe bourgeoise est le type de société décrit par l’analyse marxiste. Il s’agit d’une société capitaliste avec une classe dirigeante très homogène où tous les groupes sont profondément imbriqués, avec une conscience de classe assez nette. Une idéologie commune et la conscience d’une solidarité d’intérêt(s) entraîne la tendance à une unité de la classe dirigeante. Pour Aron, c’était surtout le cas des sociétés européennes du XIX° siècle, tout comme c’est toujours le cas des sociétés démocratiques en évolution, mais aussi du … Royaume-Uni.

⑵ dans le cadre d’une société industrielle de type soviétique – et aujourd’hui chinois –, il existe un parti unique. La classe dirigeante est apparemment unifiée, tous étant groupés sous l’autorité temporelle et spirituelle du chef du parti unique qui est le véritable dirigeant. Alors que les régimes occidentaux tendent à diversifier les fonctions, les régimes socialistes tendent au contraire à unifier la société. La masse de la population est encadrée par une classe dirigeante qui détourne l’intégralité du pouvoir.

⑶ les sociétés industrielles de type occidental ont pour caractéristiques communes le fait que les catégories dirigeantes, malgré les échanges entre elles, restent nettement différenciées, avec des intérêts divergents, tant sur le plan matériel que sur le plan idéologique. Par définition le personnel politique y est divisé, car subdivisé en partis politiques, et ce même si l’origine universitaire des dirigeants est souvent identiques – ENA, Sciences’ Po ou encore médecine - ; de ce fait, il n’est pas possible à l’une de ses parties de l’emporter sans que les autres ne soient en situation d’échec. De plus, les catégories dirigeantes ne sont pas très unies, ayant rarement les mêmes opinions et les mêmes vues, et, si elles agissent sur le pouvoir politique, elles ne le font pas de manière concertée et systématique sur tous les plans, Aron analysant ce phénomène à partir de quatre antithèses : temporel/spirituel, politique/administratif, civil/militaire, politique/économique. Donc, dans les sociétés occidentales, les différents pouvoirs sont fractionnés, les catégories dirigeantes – et leurs divisions internes – ne constituant chacune qu’un type de pouvoir, étant dès lors tenues de négocier entre elles, et ce même s’il existe trois postures essentielles de commandement identifiables : - le pouvoir spirituel, fondé sur une hiérarchie des valeurs ; - le pouvoir politique, fondé sur l’idée de commandement à titre provisoire ; - le pouvoir économique, fondé sur l’idée de contrôle – et non pas forcément de détention – des richesses. Les groupes exerçant ces trois pouvoirs sont divisés et en rivalité constante, et ils ne peuvent donc pas prétendre diriger seuls toute la société, d’où la nécessité de compromis permanents, et des crises inévitables ! L’unité de la classe dirigeante n’est en fait pas nécessaire, rivalité et pluralisme pouvant très bien exister… On n’est cependant pas dans le modèle polyarchique de Dahl (1971) selon lequel aucune élite ne règne, et pour qui il y a autonomie de chaque secteur vis-à-vis de l’autre, l’équilibre étant d’autant plus stable qu’il y a diversité ; dans ce modèle, les détenteurs du pouvoir ne s’allient jamais car ils y perdraient en fait plus qu’ils y gagneraient…

 

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