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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 11:03

En 1938, l'étude du Mahâbhârata, l'épopée sanskrite, allait permettre à Dumézil de poser pour la première  fois sa théorie des trois besoins  que tout  groupement humain  doit satisfaire  pour survivre : administration du sacré, défense, nourriture. Ces besoins auraient déjà donné naissance à une idéologie consciente, modelant la théologie, la mythologie et l'organisation sociale des Indo-Européens avant leur dislocation.

La conception centrale de l’idéologie qui se dégage de l’œuvre de Dumézil est donc celle des trois fonctions, l’ordre ou les crises du monde, l’action heureuse ou malheureuse des dieux et des hommes, ne faisant que traduire le jeu harmonieux ou contrarié de trois grandes fonctions hiérarchisées : la souveraineté magique et juridique, la force physique, la fécondité/fertilité. Ces trois fonctions répondraient à trois besoins élémentaires que les sociétés archaïques satisfirent de manière inconsciente avant que les indo-européens n’en tirent une philosophie globale du monde et de la société qui laisse des traces aujourd’hui malgré la dispersion du bloc indo-européen.

On notera que l’organisation des sociétés et des pouvoirs africains n’est pas trinitaire mais quaternaire (cf., y compris pour  les trois éléments suivants, Dika-Awa nya Bonambela, « La sacralité du pouvoir et le droit africain de la succession », in : Sacralité, pouvoir et droit en Afrique, Éd. du CNRS, 1979, et notamment de la page 39 à la page 45) : ⑴ il y a ainsi quatre fondements du pouvoir : l’homme, l’ancêtre, la divinité et enfin Dieu en tant que tel ; ⑵ chaque point cardinal est associé à une saison ou à un moment de la journée, les règles organisant l’espace de la cité reflétant celles de l’organisation sociale, mais aussi et surtout la cosmologie. En effet, la cité est organisée sur un plan quaternaire, y compris en Égypte pharaonique ; ⑶ tout comme il y a quatre formes d’énergie substance de tout pouvoir politique : la capitalisation des biens, la capitalisation des parentés, la capitalisation de prestige et la capitalisation des connaissances.

Donc, alors que la conception de la société en Europe et en Asie occidentale et centrale est avant tout géo-cosmique, elle est avant tout cosmo-biologique en Afrique. En Afrique noire, le pouvoir et le droit partent de l’ethnie pour aboutir au cosmos en passant par l’organisation sociale, alors qu’en Europe et dans le monde indo-européen, le pouvoir et le droit partent du cosmos, de la terre et de l’individu pour aboutir, là encore par l’organisation sociale, à la société.

Un point commun subsiste cependant : la nécessité d’une organisation sociale, ce qui explique pourquoi il y a conjonction entre les modes de royauté et les modes de sacralisation entre ces deux cultures…Un autre point de conjonction est que, chez les noirs africains le trait d’union entre la divinité et l’humanité est symbolisé par trois pierres, trois autels, comme si la vision trinitaire restait la pierre de base de toute l’humanité dès que l’on veut institutionaliser une autorité ou potentialiser une institution… On peut penser ici au Masoso, c’est-à-dire aux trois pierres reliant les divinités aux humains que l’on retrouve dans le foyer de chaque Père-maître et seigneur du lignage Djolof au Sénégal. À noter aussi une très fréquente division binaire entre le dos et le ventre…, ainsi qu’une vision unitaire dans l’approche solidaire de la famille, du groupe, de la tribu ou de l’ethnie…

On a en fait confrontation de quatre visions de la société : ⑴ une vision unitaire, défendue sur un plan théologique par l’Islam et le judaïsme, induisant une vision binaire : Dâr-oul-Islâl/espace non musulman, ce dernier étant lui-même divisé en Dâr-oul-Harb et en Dar-oul-‘Ahd, ou encore conséquences eschatologiques de la notion de peuple élu chez les Juifs ; … mais aussi par le romantisme  qui est règne exclusif du moi comme le démontrent Friedrich, Goethe, Chateaubriand, Michelet, … ; ⑵ une vision binaire, défendue par les matérialistes, par certaines hérésies marquées par des rites iraniens tardifs ou encore par une mauvaise compréhension de Paul de Tarse ou d’Augustin d’Hippone méprisant la troisième fonction – arianisme, manichéisme, bogomilisme, catharisme, etc… [on rappellera ici que, pour les disciples d'Arius, Jésus-Christ n'est pas vrai Dieu, mais seulement la plus haute des créatures ; de ce fait, le Fils n'est ni semblable, ni consubstantiel au Père; il en est totalement différent. Cette hérésie fut condamnée par les Conciles de Nicée en 325 et de Rome en 382. Selon les manichéens, il existe deux principes absolus : l'un bon, l'autre mauvais, en opposition permanente, cette opposition étant irréductible ; fortement influencée par le bouddhisme, cette hérésie avait donc une vision dualiste de la Divinité. Par ailleurs, à l'heure du jugement dernier, il y aurait triomphe final du mal, le monde et les hommes étant prédestinés au mal. Cette hérésie a été condamnée par les Pères de l'Église, et en particulier par saint Augustin. Selon les cathares, il existe deux puissances égales : le Bien - d'où procèdent la lumière et l'esprit - et le mal - d'où proviennent le monde, la matière et les ténèbres -. Ces deux puissances s'affrontant en permanence, il faut donc, pour échapper au mal, se libérer du monde et en particulier du corps. Seule en principe l'élite des parfaits peut être sauvée. Cette hérésie entraîna l'excommunication de Raymond VI en 1208.] – et … par les ultra-libéraux, avec dans ce dernier cas parfois une réelle tendance à la vision unitaire, au retour à l’ego, ou encore le « US = us » de certains étatsuniens, même si les Etats-Unis ont une tendance très nette à diviser le monde entre « gentils » - dont ils sont – et « méchants » ; ⑶ une vision trinitaire, défendue par les chrétiens et par les indo-européens, exception faite de la civilisation indienne tardive qui a fini par définir quatre castes. Notons que le Christianisme regroupe potentiellement et en action les quatre dimensions avec la proclamation de l’unité et de l’unicité de Dieu, les couples Dieu/homme et Bien/mal, la Trinité divine  et l’adjonction de Marie à la Trinité, … tout comme les deux récits de la Création, l’une à l’image de Dieu, l’autre tirée de la terre permettent d’unir le cosmos et ladite terre ; ⑷ une vision quaternaire, défendue par beaucoup des noirs africains…

C’est peut-être cela le véritable choc des civilisations ! Mais, une grosse surprise : par l’analyse socio-cosmologique, on s’aperçoit dès lors que les sociétés chrétiennes européennes, qui se fondent en fait sur une multiplicité de sources : indo-européennes (notamment, et par delà le fond commun, celtiques et scandinaves), grecques, romaines, chrétiennes, barbares, ou leurs filles que sont les sociétés sud-américaines – malgré certains fondements spécifiques – sont bien plus proches des sociétés noires africaines que d’autres sociétés a priori considérées comme plus proches par les sociologues ou par les exégètes, la vision géo-cosmique rejoignant ainsi la vision cosmo-biologique ! Est-ce pour cette raison que l’approche du développement soutenable est bien plus partagée entre européens et africains noirs qu’avec les autres sociétés ?

On aurait donc une division cosmologique du monde toute nouvelle :

ⓐ Europe + Afrique noire + Amérique latine ;

ⓑ Monde(s) musulman(s) + juif ;

ⓒ Asie orientale + monde étasunien (États-Unis, Canada, Australie, …) ;

ce qui correspond finalement assez bien aux nouveaux schémas géopolitiques actuels qui se traduisent aujourd’hui par un glissement certain de l’Amérique latine du bloc États-Unis vers le bloc Union européenne – l’Argentine quittant par exemple le bloc étasunien depuis la récente crise monétaire et le Brésil faisant de même depuis l’élection de Lula – ! Et l’on peut donc concevoir soit un monde trilatéral États-Unis/Union européenne/Asie du sud-est, séparés par les océans Atlantique, Pacifique et sibérien – mais par trop d’un type pré-1990 –, soit un monde pour l’instant quadrilatéral ; en effet, avec la modification des moyens de télécommunications, et notamment le développement d'Internet, la continentalité reprend le dessus sur la maritimité au sens strict, les océans tendant à être effacés, avec un jeu à trois acteurs majeurs et un acteur émergent :

⑴ les États-Unis, avec toujours leur hinterland nord et sud-américain – mais de moins en moins pour ce dernier –, mais aussi des points d'ancrage aux franges de l'ex-bloc soviétique – Ouzbékistan – ou en Europe – Royaume-Uni – ;

⑵ le Japon, qui ne s'appuie plus sur toute l'Asie, mais sur deux cercles successifs : les Dragons et la Chine ;

⑶ l'Allemagne fédérale et la France, avec deux cercles successifs : l'Union européenne dont ils sont les moteurs, puis la plupart des PECO et des États européens ou proche-orientaux de l'ex-CEI, ainsi que la Turquie, le monde africain noir s’y rattachant, en particulier par les accords de Lomé et de Bamako, ce qui explique pourquoi les Etats-Unis cherchent à faire du Moyen-Orient et de l’Afrique des zones de conflits, d’instabilité et d’affrontements constants ;

⑷ et, émergente, l'Inde, comme pilote du reste de l'Asie, ce qui explique peut-être les tensions avec le Pakistan et la volonté de positionnement des Etats-Unis dans cette région, via son allié traditionnel pakistanais,… ou encore de l’intervention en Afghanistan … et de celle en Irak !

D'une certaine manière, la représentation du monde n'est plus depuis la chute du bloc soviétique une hélice à trois pales, mais à une sorte de tête de pokémon à lunettes !

Mais l’idéal ne serait-il pas d’en arriver à trois blocs nouveaux – qui eux-mêmes se déclineraient dès lors en sous-ensembles – : l’Europe – au sens large – et  les Etats-Unis – au sens large là encore –, séparés par un nouvel océan – par référence à la notion géopolitique majeure de maritimité qui reprendrait dès lors toute sa vigueur –, celui des mondes musulmans, l’erreur étant dès lors peut-être de vouloir intégrer la Turquie dans le cadre de l’Union européenne, alors qu’elle aurait un rôle tout désigné de pilote et de moteur de cet océan, bien plus important que celui de membre parmi d’autres de l’Union, pouvant permettre l’avènement et le triomphe d’un Islam pacifique ? C’est d’ailleurs ce modèle qui caractérise déjà l’OMC ! Est-ce pour cela que souverainistes et États-Unis, ici unis dans une même démarche, veulent détruire cette dernière ?

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Géopolitique
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Serge Bonnefoi 02/04/2010 13:26



(fin du commentaire n° 1 précédent)


(...)


Prenons maintenant l'exemple du sport : la Turquie, l'Azerbaïdjan ou encore
Israël sont membres de l'UEFA, alors que l'Égypte et le Maroc disputaient les championnats d'Europe de basket-ball jusqu'à l'aube des années soixante. On peut aussi analyser en parallèle les causes du retard de l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l'Union européenne
au regard de la ligne de séparation entre la Catholicité et le monde de l'Orthodoxie - ou encore le passé colonisateur et colonialiste de l'Empire ottoman.


 


L’adhésion de la Turquie doit aussi se penser en termes géostratégiques
européens - et pas simplement américains, car pour ces derniers l'attachement de la Turquie à l'Union européenne sert leurs intérêts - en ce sens que l'on est obligé de se poser la question de
savoir si il est opportun d'avoir à court terme une frontière commune avec des États tels que la Syrie ou l'Irak. Très cyniquement, n'a t-on pas plutôt besoin d'un État tampon, et ce au bénéfice
tant de la Turquie qui peut bénéficier par le biais d'accords de coopération renforcée du système communautaire sans être membre de l'Union et de l'Union elle-même ?


 



Serge Bonnefoi 02/04/2010 13:24



Arrêtons-nous quelques instants sur la Turquie. On constate qu’il existe dans
la réalité deux, voire plus – car la situation ne se résume pas au couple occidentalisés/islamistes -, « Turquies ». Et d’ailleurs, sans l’intervention de l’Armée et des Etats-Unis par
le biais de l’OTAN, on peut se poser la question de savoir si la Turquie serait encore dans le camp occidental. On comprend déjà l’enjeu réel de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne
qui dépasse la simple question culturalo-religieuse… Par ailleurs, si la population turque est fortement musulmane, elle est par contre assez peu – 20 % cependant, ce qui est important – sensible
aux thèses d’un Islam pur et dur, voire même contraire à la lettre du Coran, tout en ayant récemment porté au pouvoir des islamistes se voulant a priori modérés sans cependant l'avoir encore
prouvé ; peut-être est on là en présence d'un phénomène "à la Vitrolles" ? Mais il est urgent
d'attendre et de voir avant d'aller plus loin avec la Turquie.
Il faut noter que l'accession au pouvoir de l'AKP de Recep Tayyip Erdogan fut cependant plus due à un système
électoral à un tour et interdisant aux partis ayant obtenu moins de 10 % d'avoir des députés qu'à une volonté des turcs d'être soumis à une quelconque version de la Charria, 45 % des électeurs
n'étant ainsi pas représenté dans un système se voulant à la proportionnelle. L'AKP n'avait en effet obtenu que 34, 22 % des voix qui lui ont donné 363 des 550 sièges de la Grande
Assemblée. Je renverrai ici aux travaux d’Yves Lacoste…


 


Il y a enfin une certaine unicité de l’expérience turque en matière de
modernité. La réussite de cette expérience est due à la fois au fait qu’elle fut endogène, le développement moderniste de la Turquie ayant été entamé à l’époque de l’Empire ottoman donc
pré-existant à la Turquie moderne, et au fait qu’il y a toujours eu recherche d’une masse critique d’équilibre entre le développement industriel et urbain et le maintien d’un monde rural. Il faut
donc continuer à développer l’actuel schéma en trois étapes :


 


-          la recherche d’un développement industriel et urbain préservant les structures rurales et
pastorales ;


 


-          la proclamation de la modernité à l’achèvement de cette étape ;


 


-          la démocratie « vraie ».


 


Néanmoins, le vrai détonateur en Turquie reste la question kurde, les kurdes
ayant une culture proche de celle des turcs. La véritable question kurde est – par delà le soutien accordé par les soviétiques au PKK – celle du choc des élites et du développement d’une identité
étatique du fait de l’intégration trop rapide des kurdes à la Turquie : conscription dans des régiments turcs et non spécifiques, instituteurs turcs, langue turque au même niveau que la
langue kurde. L’intégration trop rapide et, ne l’oublions pas malgré le discours lénifiant de Danielle Mitterand, sur un pied d’égalité a en fait conduit à une sublimation de la différence. Un
parallèle devrait être fait avec ce qui se passes dans nos banlieues ou avec certains processus d’intégration européenne. La chute de l’Union soviétique aura été un facteur accélérateur, le vide
laissé par l’URSS ayant été comblé par les islamistes, le PKK, à l’origine communiste pro-soviétique, ayant été repris en main, certes par la Russie, mais aussi par l’Iran – surtout depuis la
Guerre du Golfe qui a précipité les kurdes irakiens dans la sphère islamiste -, ces deux pays voyant dans l’entretien de la crise kurde plus un moyen d‘affaiblir la Turquie que d’aider les kurdes
à accéder à l’autonomie…


 


Pour ce qui est de l'adhésion éventuelle de la Turquie à l'Union européenne, il
faudrait peut-être avant tout commencer à définir ce qu'est l'Europe, car, a priori, la Turquie, même si elle fut qualifiée au XVIII° siècle d'« homme
malade de l'Europe », est - pour l'immense majorité de son territoire et de sa population - en Asie Mineure, même si les galates - si chers à Saint Paul et qui sont au cœur de la Turquie -
sont à la fois des turcs et des celtes ! Il n'est pas facile de dire ce qu'est l'Europe ! Pas facile, car l'Europe est un territoire à géométrie variable ! Rappelons à ce propos que Europeos désignait chez les grecs ce qui est à
l'ouest de l'Asie mineure, alors qu'au haut Moyen-Âge Europeenses désignait les troupes chrétiennes face aux troupes musulmanes à Poitiers…