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13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 08:15

L’étude de la pensée stratégique, politique et militaire étasunienne – par delà l’épisode Bush jr et à la lecture des débuts d’Obama qui ne sont, malgré les apparences, que des épiphénomènes tant la logique de cette pensée dépasse les présidences – est passionnante en ce sens qu’elle oblige à passer en revue toute une partie de l’histoire de la philosophie. Mais quel foutoir intellectuel, malgré une logique de base fondée sur la raison, telle que conçue – dans la foule de Descartes – par la philosophie des Lumières, ainsi que sur l’idéalisation – en rien la réalité – de l’Antique, en particulier de la Rome républicaine et impériale !

 

On peut ainsi distinguer, par delà les deux origines apparentes, l’une religieuse puritaine, l’autre séculariste :

-          Une « pensée » de base :

·         L’Ecole morale, avec notamment l’Ecole de Leyde, Paine, Channing, Lincoln, Emerson, Whitman, et surtout Josiah Royce.

Prenons l’exemple de ce dernier, sachant que je n’aborderai pas ici son approche par l’algèbre booléenne, pourtant si influente. Pour cet auteur, l’individu est supérieur à la société. Il en tire trois conséquences :

- la chose n’est pas ce qu’elle est mais ce que l’on pense qu’elle est ;

- l’essence est totalement distincte de l’existence ;

- il y a primauté de l’action sur la pensée, car cela permet d’effectuer rationnellement l’intégrité de l’expérience de la pensée.

Le lien avec la doctrine étasunienne est évident, et tout particulièrement avec la vision US selon laquelle on agit d’abord, puis on voit ensuite ce que cela donne ;

·         L’école, que je qualifierai des crises et de l’autarcie – ce qui fait qu’il n’y a pas de lien réel avec la pensée de Jacques Rueff –, avec les quatre Maîtres penseurs de Glucksmann : Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche ;

·         Voltaire et certains philosophes des Lumières.

 

-          Des « colles » :

·         Trotsky, et toute l’école du libéralisme américain d’inspiration… trotskyste, à la suite de Burnham en particulier. On oublie en effet trop souvent que la plupart des théoriciens modernes du « libéralisme politique » (je parle bien ici de l’approche du pouvoir en aucun cas du libéralisme économique qui n’a rien à voir et qui a d’autres sources) des Etats-Unis sont ou ont été trotskystes ;

·         Heidegger, surtout son sein et son da-sein, mais interprété au travers de Rosenzweig et des Cohen, en particulier ceux des rencontres de Davos. On notera ici que des rencontres a priori philosophiques ont aujourd’hui donné leur nom à des rencontres a priori mercantiles ;

·         L’Ecole du Federalist, en et particulier Jefferson. On notera ici que Jefferson avait réécrit la Bible à sa manière, la limitant aux Evangiles à une simple vie et morale de Jésus de Nazareth, arrêtant de plus les Evangiles à la mise tombeau et sans citer aucun des miracles du Christ, gommant ainsi toute la dimension divine et messianique de Jésus, vision correspondant finalement au christisme de certaines loges maçonniques – mais non pas de toutes du fait du rejet de l’Évangile selon saint Jean –, et ce au profit des Etats-Unis, cette vision messianique de substitution prédominant dans la pense politique étasunienne, notamment chez les Baptistes et les born again ;

·         Raymond Lulle et sa succession, le tout limité à la seule approche de l’Art du premier ;

·         Une nuée d’auteurs aussi variés que Toynbee, Algernon Sydney – bien ce dernier par exemple qu’un John Locke, malgré l’influence très réelle de celui-ci, en particulier de sa Lettre sur la tolérance – ou encore Otto Rank.

Prenons l’exemple de Toynbee ; selon ce dernier, chaque société décrit un cycle vers son aboutissement ou sa désagrégation, et ce autour de trois idées :

- ce n’est que lorsque l’écroulement de la civilisation est en cours que les hommes commencent à réfléchir aux solutions permettant d’éviter ce déclin devenu pourtant en apparence inéluctable ;

- or, ce déclin n’est pas inéluctable, l’aboutissement étant une nouvelle naissance (cf. le rapport avec l’idée de born again ou encore à la devise Novus Ordo Seclorum, inspirée de Virgile annonçant le passage à un nouveau cycle de civilisation après la fin de l’âge de fer) si la société a su maintenir en permanence une capacité créatrice lui évitant de tomber en décadence ;

- par contre, les sociétés désagrégées sombrent soit dans la barbarie, soit dans la soumission à une église universelle.

D’où les quatre conséquences qu’en tirent les doctrinaires étasuniens :

- les Etats-Unis doivent maintenir leur niveau de développement économique et de recherche, quitte à piller les autres civilisations jugées décadentes ou à se servir de leurs potentiels, même de manière indirecte ;

- les Etats-Unis ont un rôle messianique les destinant à piloter le monde abouti à sa décadence ;

- l’usage de méthodes barbares à l’égard des autres civilisations n’est pas néfaste puisque ces civilisations y sont condamnées par la fatalité, et ce d’autant plus que cela permet d’aboutir à la religion universelle ;

- le cycle de civilisation des Etats-Unis peut dès lors devenir éternel, les Etats-Unis tant le seul pivot permanent de civilisation, civilisation fondée sur l’idée de deux dieux universels : l’un au ciel, l’autre sur terre : les Etats-Unis eux-mêmes.

 

-          Des « mythes ciments », dont :

·         La Bible, et tout particulièrement certains épîtres pauliniens et l’Apocalypse, le tout pour le moins mal digéré, si ce n’est dévoyé, au profit de la conceptualisation d’un Grand architecte de l’univers conçu comme un dieu de nature ayant abandonné aux hommes son pouvoir. Ainsi, La pyramide qui figure sur les billets US est reprise du Pseudo-Jamblique et des pythagoriciens, comme symbole de la perfection ; et son mur de brique est celui, maintenu haut et impénétrable, n'admettant aucune brèche [cf. Cour Suprême, Emerson v. Board of Education of Ewing Township, 330US1(1947)] entre l'Église, quelle qu'elle soit, et l'État ! Même les devises In God we trust ! ou encore la référence au Créateur dans la Déclaration d'indépendance n'a rien de chrétien, n'en déplaise à certains, s'agissant d'une pure construction intellectuelle fondée sur un grand architecte de l'univers, sur un Dieu de nature (cf. Walter Berns, Making Patriots, University of Chicago Presse, 2001, page 32), le lien avec la pensée de Locke, relayé par Jefferson étant évident ! D'ailleurs Jefferson lui-même précisa que ce Dieu de nature abandonnait tous ses pouvoirs aux hommes (cf. Thomas Jefferson, Notes on the State of Virginia, Philippe-Denis Pierre, Paris, 1785) ! L'oeil est donc celui de cet architecte de nature, celui de ce pseudo-Dieu arrosant les hommes de la seule raison ;

·         A ce titre, dire que les États-Unis ont eu un fondement uniquement chrétien est faux. D'ailleurs, le Sénat avait approuvé à l'unanimité le Traité de Tripoli du 10 juin 1797, à l'article 11 duquel on peut lire : "Puisque le gouvernement des États-Unis n'est en aucune façon fondée sur la religion chrétienne..." De plus, l'idée d'une nation sous l'égide de Dieu (cf. le serment au drapeau) ne date que de 1954, ce Dieu étant un Dieu matériel bricolé pour les besoins de la guerre froide afin de faire croire que les États-Unis avaient une mission divine face à l'empire du mal (déjà !)…

·         La mythification de l’idéal des civilisations indiennes de la plaine ;

·         Sophocle et Shakespeare.

 

-          Une « pensée de l’action » :

·         L’école déterministe, et notamment celle des géopoliticiens en relevant, tels Kjellen, Ratzel ou encore Haushofer ;

·         L’école anthropologique de Vienne, à la suite de Frobenius et de Schmidt ;

·         Parmi les antiques, surtout Virgile (cf. les devises du Grand Sceau des Etats-Unis) et Polybe, ce dernier pour sa vision de l’empire comme meilleur régime ! A titre d’exemple de cette influence de l’antique, souvenons-nous donc que la devise Novus Ordo Seclorum est bien plus ancienne que l'émission des billets sur lesquels elle figure ! Il s'agit de l'une des trois devises latines figurant sur le Grand Sceau des États-Unis depuis ... 1782 ! C'est une reprise de la quatrième Églogue de Virgile, évoquant la naissance d'un nouveau cycle historique succédant à l'âge du fer... Par cette devise, ainsi que quelques autres figurant sur le même sceau ou d'autres documents, les États-Unis ont voulu marqué leur attachement à la tradition politique romaine antique et à la philosophie des Lumières ! Seclorum fait donc bien référence à un sécularisme de la société américaine, en rien à Dieu !

 

-          Des « alibis » :

·         A nouveau la Bible, finalement alibi suprême permettant de tout justifier, mais pas son intégralité, bien plus celle de Jefferson, donc dans une lecture tronquée, panthéiste ou pour le moins théiste. En fait, l'une des difficultés, lorsque l'on ignore ou feint d'ignorer a priori les fondements philosophiques de la nation étasunienne, est que de nombreux symboles sont à double usage : chrétien ou anti-chrétien !

·         Walzer et sa théorie des guerres ;

·         Rawls et Nowak ;

·         Du Pont de Nemours, et, à la suite des physiocrates, l’école américaine du libéralisme économique, école optimiste…

 

On le voit, beaucoup d’écoles et de penseurs, parfois contradictoires, d’où la nécessité de colles et de ciments, mais chacune de ces colles et chacun de ces ciments imposant à son tour un réajustement, ce qui fait que la doctrine étasunienne n’est, malgré des axes forts, jamais finie et en permanente adaptabilité. Mais il n’y a aucune cohésion interne réelle, d’autant plus que le sens de l’histoire dont parlent en permanence les Etats-Unis n’est que la justification a posteriori par le vainqueur du fait qu’il avait raison ! Ce sont ces contradictions, malgré la souplesse de l’adaptabilité, qui font, avec l’absence de stabilité politique réelle liée à la courte durée du mandat présidentiel, mais aussi les excès induits par le non-renouvellement à l’issue des deux mandats, que le système étasunien est devenu incompréhensible par emballement et manque de direction politique réelle, et ne sait même plus où il va, laissant le pas à la réponse à l’immédiat au détriment de la prospective réelle et non pas conjecturale !

 

L’utilisation de tant de colles et de ciments montre bien qu’il y a des contradictions, ou pour le moins des tensions graves internes à cette pensée, donc des faiblesses exploitables – dont profitent la Chine ou les financiers du Golfe arabique – qu’il nous faut aider à solutionner, car les Etats-Unis sont nos alliés par delà et malgré nos divergences, cette proximité relevant du subconscient et de l’inconscient, ce qui la rend solide malgré les apparences… du moins en cas d’agression physique contre l’une des deux parties ne venant pas de l’une des dites parties elles-mêmes !

 

Certes, les Etats-Unis, pour en revenir à eux, sont bien moins stupides, aveugles et sans réflexion profonde que certains veulent bien nous le faire croire. Il y a au contraire une extrême profondeur de pensée (une trop grande ?) et une réflexion très poussée dans leur(s) approche(s), bien plus que dans une quelconque C4IR qui n’est qu’une conséquence matérielle d’une pensée politique et spirituelle très très poussée ! On est loin de Mahan, de Spykman, etc…, à des milliards d’années-lumière de pensée ! Tout y est, y compris l’adaptabilité, la réactivité, et aussi … une vision de l’avenir… Mais :

 

·         Trop de contradictions internes fragilisent le système et ne peuvent que le conduire à un emballement, perçu pourtant comme réaction, quasi-paranoïaque ;

·         Quant bien même les auteurs de ces doctrines étaient cohérents dans leur pensée, la doctrine étasunienne est si complexe que la plupart des stratèges étasuniens ne l’ont pas encore digérée, alors même que les Etats-Unis sont en perpétuelle survitesse, ce qui les rend finalement plus vieux que l’Europe, d’autant plus que leurs idées sont en fait vieilles ! Ils ont oublié de regarder le paysage comme l’aurait dit Alain – « Quand on voit les choses en courant, elles se ressemblent beaucoup. La vraie richesse des spectacles est dans le détail ! », in : Propos sur le bonheur, 1928) !

·         Ce modèle est totalement – autre incohérence interne – non matérialiste, mais en aucun cas chrétien puisque panthéiste teinté de manichéisme ! Il est pourtant d’une certaine manière bien adapté à notre monde actuel, tant formel qu’informel, y compris dans ses nouvelles franges et frontières, pourtant immatérielles… Mais ce non matérialisme n’est qu’un alibi au travers d’un dieu de nature et de raison, et non pas de Dieu, ne nous y trompons pas ! Tout se trouve donc justifiable par un messianisme de pacotille !

 

La fragilité du système étasunien tient peut-être en ce que l’on veut absolument imposer un sens, une idée de cycle à l’histoire, alors même que l’histoire n’a peut-être justement pas de cycle réel, mais seulement le sens que lui donne in itinere les hommes… L’idée de sens de l’histoire est d’ailleurs soit la justification, a priori et a posteriori par le vainqueur de sa victoire, soit l’explication a posteriori par le vaincu de sa défaite, rien d’autre ! Et l’on oublie peut-être que les quatre visions actuelles de la société – unitaire, binaire, trine et quaternaire, telles que découlant de la pensée de Georges Dumézil bien comprise et non pas rêvée – peuvent aider à réfléchir au sens réel de la géopolitique mondiale… Pour en revenir au sens étasunien de l’histoire, il faut noter que les ancrages philosophiques sont plus utilisés pour justifier les moyens mis en œuvre que pour décider ; on peut ici penser aux usages détournés de la Bible ou encore aux théories de Toynbee. C’est même là l’un des moteurs qui permet aux dirigeants étasuniens de justifier à leurs propres yeux – plus encore qu’à ceux des populations – leurs propres actions ; il ne faut pas oublier en effet que le sentiment religieux ou plus exactement para-messianique est l’une des dominantes de la pensée étasunienne, ce qui a pu faire dire à certains que les Etats-Unis, dans cette conceptualisation, sont sous certains aspects les terres de l’Antechrist, même si cette dernière conception est pour le moins plus qu’excessive dans sa globalité….

 

J’ai néanmoins parfois l’impression, lorsque j’en reste à la seule approche de la théorie, d’être en présence de personnes ayant beaucoup lu, … mais peu compris par moment, de personnes glanant de ci de là une idée, bonne prise isolément, mais sans percevoir les conséquences de juxtapositions hasardeuses !

 

Par delà ce qui précède, je commencerai par un boutade : sans l’atterrante décision de Napoléon premier de brader la Louisiane – qui allait de la Mer caraïbe au Canada – aux jeunes Etats-Unis, alors même que ces derniers ne voulaient … qu’acheter … des porcs à la France lorsqu’ils rencontrèrent Talleyrand, cet Etat serait-il aussi anglophone et anglo-saxon tout court ? Ne serait-il pas bien plus francophone et francophile ? Et dire que la décision de Napoléon – qui aura bien plus changé la face du monde que le nez de Cléopâtre – aura été guidée par une courte vue géopolitique et plus encore par la seule peur des 27.000 décès au sein du corps expéditionnaire à Saint-Domingue et non pour faits de guerre (souvenir du traumatisme des ravages de la peste à l’occasion de l’expédition d’Egypte ?)… Malgré tout, l’empreinte de la France reste vivace par ce biais dans l’esprit des Etats-Unis qui se sont trouvés boostés de manière inespérée par cet apport de territoire… De même, un constat :les Etats-Unis se sentent toujours redevables à la France, au travers du mythe de La Fayette, de leur indépendance, et le rituel de West Point  est là pour en témoigner avec le fameux « remember » de la remise des galons, tout comme d’ailleurs la présence du portrait de La Fayette au côté de celui du seul Washington dans la salle des sessions du Sénat…Bref, les relations franco-américaines sont dès l’origine marquées par un sceau spécial qui explique ce double sentiment mutuel de mépris et d’admiration, … comme si le destin de ces deux Etats était scellé pour l’«éternité»…

 

En apparence, les Etats-Unis semblent avoir un jeu assez égoïste, et il serait ainsi possible de caricaturer leur politique étrangère en écrivant : « US = us ! » Pour les Etats-Unis, seule compterait l’american way of life, le « we are ! »… Et, de ce fait, ils chercheraient à organiser le monde selon leurs seules vues, et dès qu’un obstacle se dresserait devant eux, ils susciteraient des contre-feux, type organisations antimondialisation ou anti-OMC, dès lors que la mondialisation irait à l’encontre de leurs intérêts u que l’OMC souhaiterait réguler les marchés mondiaux, le même raisonnement valant pour les négociations et protocoles relatifs au changement climatique, alors que la réalité n’est pas aussi simple dès lors que l’on daigne se pencher un peu sur la réalité des positions étasuniennes.

 

Dans cette logique étroite, le plus grave resterait que la politique des Etats-Unis ne serait en aucun cas définie à partir de valeurs, mais seulement en fonction de choix de multinationales ou encore de ceux d’élus jugés en Europe a priori comme étant le plus souvent comme étant des « culs terreux » ! Ainsi, l’Okhlahoma ou le Nebraska, dont on ne pourrait pas dire à lire certains qu’ils ne soient pas plus ou moins « arriérés » - du moins à l’aune du reste des Etats-Unis, du moins tels que fantasmés notamment en France -, pèsent plus sur le monde que des Etats nationaux jugés souvent comme étant plus civilisés ! Pourtant, on ignore souvent – outre le fait que ces Etats fédérés ont souvent des Universités de haut niveau – que le pétrole américain, que l’on accuse volontiers de tous les maux, est plus aux mains de milliers de petits propriétaires que de grands cartels, cet Etat étant l’un des très rares au monde – peut-être même le seul – à donner la propriété du sous-sol au propriétaire du sol… Donc, lorsqu’un Président des Etats-Unis obéit aux désirs des lobbies pétroliers, ce n’est pas à quatre ou six multinationales étasuniennes qu’il obéit, mais bien plus à des milliers de petits propriétaires, qui, l’un dans l’autre, induisent des millions d’emplois ! Le lobby du pétrole, ce n’est pas, malgré l’imaginaire qu’on en a, celui de quelques gros : c’est la voix de milliers de petits, d’autant plus qu’aux Etats-Unis les petits actionnaires ont bien plus de droits que les petits porteurs européens, et tout particulièrement français, les dirigeants ayant dans ce pays de réels comptes à rendre ! Les Etats-Unis ne sont pas que les trusts – même si le pouvoir de ceux-ci est indéniable –, et le triomphe du libéralisme économique y est aussi celui de millions de « petits »…

 

Même les choix des multinationales doivent chercher à se concilier l’opinion américaine et mondiale autour de valeurs , de mythes fondateurs de la Nation américaine, alors que ceux des élus dits « culs terreux » – je dirais plutôt ayant de la terre sous leurs semelles – ne sont eux que le fait et le fruit de ces valeurs et de ces mythes, ce qui donne finalement une certaine prévisibilité et une lisibilité certaine à la politique étasunienne, ces mythes et ces valeurs, même uniquement théoriques – grandeur, liberté fierté, confiance en soi, démocratie, tradition, … – étant les repères incontournables de l’américain quel qu’il soit… La politique des Etats-Unis n’est donc pas que celle du « gros bâton », que celle du « World is ours ! » ou du manichéisme des relations internationales. Elle n’est donc pas que celle des intérêts financiers ou énergétiques ; elle est bien plus que cela !

 

Pour ce qui est de la puissance américaine, outre le fait qu’ils auraient tort de se priver dès lors qu’ils trouvent des couillons prêts à jouer leur jeu à tout moment – y compris sur les places financières –, il faut bien garder à l’esprit que les Etats-Unis sont autant puissants de par des facteurs endogènes que du fait de la faiblesse de leurs partenaires et/ou adversaires ; et ils seraient bien bêtes de se gêner en n’en profitant pas, et ce d’autant plus qu’il existe dans ce pays une réelle politique d’accueil des élites et des cultures de l’autre (ici, les concepts de melting pot ou de salad bowl n’interviennent pas), contrairement à une Europe qui tend de plus en plus à être frileuse en ce domaine, même si la France semble vouloir changer sur ce point ces derniers mois… Et ceci fait que les Etats-Unis ne sont pas aussi indifférents qu’il y semble à l’avenir et aux problèmes de la planète, notamment en matière d’éducation, même s’il est évident qu’ils cherchent, mais c’est normal pour un Etat se voulant puissance, à intégrer dans les systèmes éducatifs des autres Etats leurs propres valeurs. Les Etats-Unis semblent en fait plus s’accommoder des situations actuelles de crise que les dominer, les organiser ou chercher à les contrôler car, tirant leur pouvoir de leur puissance économique et de leur avance technologique, ils ne cherchent pas véritablement à s’encombrer de problèmes qu’ils jugent à la fois onéreux et ingérables. Cette attitude psychologique, mais aussi très pragmatique, permet peut-être de comprendre l’apparente réticence des Etats-Unis face à des questions telles que le changement climatique, non par désintérêt ou par nombrilisme économique, mais par peur à la fois de ne pas pouvoir en contrôler le processus de règlement et, plus encore, de ne pas pouvoir arriver à la solution du problème ; on voit les coups portés à la crédibilité des Etats-Unis non pas par l’intervention en Irak mais par les difficultés qu’ils ont à sortir de la crise, ne maîtrisant pas le concept de gestion des sorties de crise, et ce au contraire de la France qui pourrait ici aider son allié le plus naturel… Enfin, comment oublier que les Etats-Unis ont réussi à mettre dans la tête des scientifiques et des chercheurs que seuls les articles rédigés en anglais seraient de qualité ? Faut-il voir dans l’action des instituts de Hong-Kong à faire croire que seules les Universités asiatiques sont valables une action du même type ? à nos dirigeants d’arrêter de foncer tête baisse dans le panneau ! Mais les Etats-Unis sont aussi peut-être les seuls à respecter socialement et à ne pas refuser de payer largement les savants ; c’est peut-être là que réside la vraie « supériorité » de leur science, en donnant aux vrais chercheurs de vrais moyens, tout en les associant aux bénéfices…, une dimension à la fois psychologique et financière de puissance…

 

Il ne faut pas oublier non plus que si les Etats-Unis sont puissants, c’est aussi parce qu’ils se donnent les moyens de cette puissance ; ainsi, proportionnellement, ne consacrent-ils pas deux fois plus que la France en budgets à la recherche, à la défense ou aux moyens d’intervention extérieure, ces financements publics créant paradoxalement de l’emploi dans ce pays ? De même, malgré ce que l’on dit, l’éducation n’est-elle pas une vraie priorité de leur politique (cf. les progrès dans le domaine de l’enseignement pré-universitaire depuis quarante ans), et ce même si une part significative de cette éducation est privée, mais avec de telles possibilités de bourses pour ceux « qui en valent ou s’en donnent la peine », favorisant à la fois la culture de masse et la circulation des élites, … ainsi que les succès dans ces guerres modernes que sont les sports professionnels et/ou olympiques. Les Universités américaines n’ont pas particulièrement mauvaise presse que je sache.., et pas qu’en économie ou en business !

 

Paradoxalement, ce serait plus une peur d’échouer qu’une peur d’agir qui limiterait l’action internationale des États-Unis, une peur de l’échec pouvant remettre en cause leur image de leader mondial, et, plus encore, l’image qu’ils se font eux-mêmes d’eux-mêmes ! Ce seraient peut-être donc plus des phénomènes de peur – ou plus exactement de crainte : crainte d’échouer, crainte de perdre de l’argent, crainte de se déconsidérer à leurs propres yeux, etc… – qu’autre chose qui conduiraient les Etats-Unis à certaines non-actions ou oppositions a priori incompréhensibles… Et, par réflexe de « peur », ils chercheraient à effacer le problème, à l’ignorer, bref refuseraient de le voir ! Les Etats-Unis, forts en apparence et à l’externe, ne seraient-ils pas en fait fragiles à l’intérieur, en eux-mêmes, dès lors qu’ils se trouvent confrontés à leur propre image, d’où aussi ce besoin de toujours rechercher des appuis, des alliés pour se conforter dans leur propre reflet psychologique. Sans une reconnaissance extérieure, quelle qu’elle soit, les Etats-Unis ne peuvent pas agir, se sentant paralysés par et en leurs propres mythes, sachant qu’ils ne peuvent, malgré leurs formidables moyens financiers et techniques, les surmonter, ou du moins le croyant…, d’où aussi le besoin perpétuel d’un autre ennemi !

 

Les Etats-Unis faibles ? Et pourquoi non, d’autant plus que l’une des plus grandes forces qui soit est la conscience de sa faiblesse ? Car, quand ils se sentent confortés par un soutien, par une image « belle » renvoyée par un extérieur, ils peuvent faire beaucoup, y compris ce qu’ils auraient pu faire tous seuls ! Et si l’image vraie des Etats-Unis était celle renvoyée par le s héros de L’homme qui tua Liberty Valance ? ou encore par le Henry Fonda de Mon nom est personne ? L’important n’est pas ce que l’on est, mais l’image que l’on donne aux autres, tout en se respectant soi-même… Fragiles, mais dangereux, car une telle attitude peut les conduire à des réflexes de peur, donc souvent à des réactions incontrôlées… Il faut donc toujours les rassurer, comme des enfants intelligents qu’ils sont, en leur montrant leur propre grandeur à l’aune de leurs propres valeurs, valeurs qui furent les nôtres voici encore pas si longtemps… Et l’on peut être certain dans cet esprit que l’immense majorité des étasuniens a été au moins aussi choquée que nos propres opinions publiques par les inadmissibles exactions et tortures commises par une poignée de militaires dévoyés en Irak, car c’est l’image même qu’ils ont d’eux-mêmes qui a été salie… Et, à ce propos, n’oublions pas que les démocraties ne cachent pas, ne taisent pas ces violations des droits les plus élémentaires, a contrario de biens des Etats qui se voilent dans une fausse pudeur outragée !

 

Bref, pour obtenir beaucoup des Etats-Unis, faut-l s’y heurter – ce dont nul n’a les moyens, même d’un pouvoir d’équilibre du fait de la masse critique atteinte, faute d’une Europe politique unie et réelle – ou ne vaut-il mieux pas les rassurer – tout en leur disant franchement ce que l’on pense d’eux –, et leur présenter un miroir où ils pourront se regarder les yeux droits dans les yeux, avec fierté… ? Grandeur et faiblesse d’un imperium, mais dans tous les cas un grand atout pour celui qui saura leur montrer sa et leur puissance, avec confiance, avec certitude, et, dès lors, les Etats-Unis peuvent être le plus fidèle et le plus utile des alliés, un moteur décisif de l’action du monde vers le mieux… Pas de flatteries – surtout pas ! –, mais une assistance à leur faire prendre confiance en eux… Un Etat complexé comme aucun autre, à la fois par un complexe d’Oedipe vis-à-vis de l’Europe et par l’image dure à porter qu’ils se sont forgés d’eux-mêmes. Les Etats-Unis sont en fait un immense héros shakespearien, avec ses faiblesses, mais aussi ses grandeurs…

 

Gardons nous donc bien de sombrer tant dans l’américanisme béat, que dans l’anti-américanisme primaire, car les Etats-Unis sont forts, mais aussi car ils peuvent être les plus fidèles des amis, prêts aux plus grands des sacrifices, comme ce fut le cas en 1917 puis en 1944, car rien finalement ne les aurait gênés à ne pas intervenir en Europe – ce que préconisait par exemple un Lindbergh –, si ce ne sont justement les valeurs et les mythes qui sont le ciment même de l’unité e de la puissance étasunienne… Et le sacrifice des Boys aurait encore lieu aujourd’hui, malgré les divergences politiques, divergences qui tendent d’ailleurs aujourd’hui à s’effacer, même si le discours reste ferme !

 

Il faut donc dépasser les clichés e se pencher sur le berceau de cet « enfant » puissant qui est en fait le nôtre, comme une mère, fragile, frêle, ridée peut-être, se penche, même vieillie, sur son enfant pour l’embrasser et le rassurer même s’il est devenu adulte, sur cet enfant qui a confiance instinctivement en elle et est prêt à tout pour elle contre son amour qu’elle lui donnera malgré toutes les vicissitudes de la vie… Les Etats-Unis ont un éternel besoin d’amour et de reconnaissance – ce qui peut les conduire irrationnellement à des crimes passionnels – dans leur perpétuelle adolescence renouvelée et maintenue par leur ouverture culturelle et aux autres, car, au-delà des apparences premières, les Etats-Unis sont le peuple par excellence de l’ouverture aux autres cultures qui lui servent à forger leur propre culture dans une soif permanente d’apprendre et de grandir. Regardons bien… Y a-t-il une culture étasunienne, par delà les clichés Coca-Cola ou Mac Do ? Cette culture n’est-elle pas plutôt, comme sous-entendu dans la première partie de mon propos, une sublimation, certes parfois malhabile mais réelle, de toutes les cultures du monde, le WASP étant aujourd’hui dépassé ?

 

Reste que comme tous les adolescents, il arrive aux États-Unis de faire des bêtises, avec candeur, sans le vouloir, ou alors pour s’opposer au père qui est ici le monde dont ils sont issus comme terre d’immigration, bref à la « Vieille Europe »… A nous de ne pas nous dérober à notre tâche maternelle, à ne pas renoncer comme le font ces parents de certaines banlieues, d’autant plus que, même si ils le cachent par une fierté gamine, les Etats-Unis sont à notre écoute, sont en attente de nous ! Ils sont toujours en quête d’une reconnaissance, et c’est ce qui les fait agir, là où nous hésitons à le faire, engoncés dans les oripeaux d’une philosophie grecque aujourd’hui dépassée ; toujours jeunes et renouvelés, les Etats-Unis osent agir par empirisme pratique, ne cherchant pas toujours à justifier a priori par des modèles théoriques – même si le cadre théorique reste fort – si ça marche avant de faire, se fiant en cela à leurs propres sensations nées d’une culture en perpétuelle ébullition et de valeurs statufiées ! Œdipe et Shakespeare, voilà peut-être les seules clés des Etats-Unis !

 

Pour finir, il reste une évidence trop souvent passée sous silence : les Etats-Unis ont en permanence besoin du monde pour assumer leur puissance. En effet, pour compenser leur déficit commercial chronique, leur dette publique phénoménale et leur déficit énergétique, ils ont en permanence besoin du monde… Et c’est aussi pour assurer leur propre indépendance qu’ils cherchent à s’assurer le contrôle direct ou indirect de ce même monde.

 

Enfin, pourquoi taire que l’Union européenne, lorsqu’elle le veut bien, peut s’imposer aux Etats-Unis eux-mêmes ! Sans même parler de la réussite trop souvent oubliée par nos média des démarches françaises dans le cadre de la résolution de la crise yougoslave – bien plus salue par les dirigeants étasuniens que par notre propre presse – ou dans la négociation relative à l’Iran où l’on veillât bien à ce que nul ne perde la face, il suffit de regarder la condamnation par la Commission européenne de l’accord britannico-américain en matière de transport civil aérien, décision s’imposant au marché interne étasunien ! A méditer…

 

Pour finir, un rappel sur la vision qu’avait Georg Bush jr de la pensée politique des Etats-Unis. L’architecture classique de l’action militaire contemporaine s’articule autour de trois grands axes : la stratégie, l’opératique/logistique et la tactique. L’ensemble de la pensée politique et extérieure de Bush s’articulait autour de ces trois axes majeurs, ou plus exactement entre ces axes que l’on pourrait concevoir comme superposés. Et Barak ne semble pas en remettre en cause les grandes lignes, si ce n’est en sa distanciation à Dieu. àVoir le tableau de synthèse sur la philosophie géopolitique des Etats-Unis selon Georg Bush jr (© Serge Bonnefoi (Marseille, 2008) sur : http://www.cite-catholique.org/viewtopic.php?f=9&t=11068&p=111167#p111167

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Géopolitique
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