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11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 15:57

Arrêtons nous d’abord sur [Lc 22, 25-38]. Devant l’imminence de l’épreuve de sa Passion, Jésus forme une demande surprenante à ses disciples, celle de vendre son manteau non pas pour le suivre mais pour acheter une épée ! Celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une (Lc 22, 36b ). Et ce sont ces épées que ceux qui entourent Jésus voudront utiliser au moment de son arrestation, ce que Jésus refusera, répondant par la négative à la question : Seigneur, frapperons-nous de l’épée ? (Lc 22, 49b ). La justification du port de ces épées est simple : Jésus devant être arrêté comme un criminel, il doit donner cette image afin que les Écritures s’accomplissent, avec une référence très claire à  [Is 53, 12]. Car, je vous le déclare, il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : On l’a compté parmi les criminels (Lc 22, 37) ! Rien de plus… Il ne s’agit en aucun cas d’une justification du port des armes, et encore moins de leur usage…

Analysons donc le Remets ton glaive à sa place, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée de [Mt 26, 52]. Il y a en effet un très gros risque de contresens à une lecture trop littéral de ce verset, à vouloir absolument le transposer dans l'ordre social et politique, alors qu'il s'agit à la fois d'une réponse s'inscrivant dans le dessein de la Passion, mais aussi dans le seul domaine de la morale et de la religion, Jésus ne pensant qu'à la fin de la sanctification des âmes. Jésus ne se mêle pas des questions politiques, ou du moins, il ne les confond pas dans le même moule que celui de la motivation de sa venue sur terre, car son Royaume n'est pas de ce monde : Moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi (Lc 22, 29). Ceci est d'autant plus patent que Jésus prescrit de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mt 22, 15-22). En fait, en interdisant à celui qui le suit d'user de son arme - en fait à Pierre selon [Jn 18, 10] -, Jésus ne réfute pas toute guerre mais cherche avant tout à éviter toute guerre civile ; il ne manquait en effet pas de Juifs qui envisageaient le triomphe du Messie sous l'aspect d'une bataille acharnée d'où l'envoyé de Dieu sortirait vainqueur, bataille qui aurait pu naître de ce geste. Mais Jésus est ici dans l'attente de sa Passion qui sera la clé de la Révélation, et  il veut donner par delà même de la force aux Béatitudes : Heureux ceux  qui font œuvre de paix : ils seront appelés  fils de Dieu (Mt 5, 9). 

Jésus refuse la guerre civile ! Son Royaume n'est pas de ce monde comme il le dit à Pilate en [Jn 18, 36], même si, Lui refusant le monde terrestre que lui offre le tentateur (Lc 4, 5-7), il offre la terre en héritage aux doux (Mt 5, 4) ! En fait, il y a une difficulté qui doit être ici analysée, car comment la terre peut-elle revenir aux doux alors que Jésus lui-même affirme que les violents arrachent le royaume de Dieu (Mt 11, 12) ? Tout va en fait se comprendre avec sa mort et sa résurrection, sans rejet de la promesse faite aux doux. Peut-être Jésus condamne t-il ici la violence des pharisiens et de leur foi de façade, ou encore celle des zélotes pour qui l'accès au royaume est lié à une guerre civile et de résistance ? C'est la victoire sur le monde de [Jn 16, 32-33].

Jésus doit mourir ! Son message de Paix ne doit naître que dans la paix civile et non dans la contrainte ! Et ce souci d'éviter toute guerre civile sera la priorité des premiers chrétiens qui sont prêts à tout souffrir pour leur foi et pour une paix que l'on qualifierait aujourd'hui de "sociale". Donc, cette parole du Christ, malgré les apparences premières, ne s'oppose pas à la tolérance de la guerre et du métier des armes une parole du sauveur qu'on présente comme une réprobation : Remets ton glaive à sa place, car ceux qui prendront le glaive périront par le glaive

On notera ici la similitude de ce propos du Christ avec le Qui verse le sang de l'homme, par l'homme aura son sang versé de [Gn 9, 6a]. De même, le Ceux qui prendront le glaive périront par le glaive » doit être mis en perspective avec « les chaînes pour qui doit être enchaîné ; la mort par le glaive pour qui doit mourir par le glaive ! Voilà qui fonde l'endurance et la confiance des saints de l'Apocalypse (Ap 13, 10), et ce n'est pas rejet de toute guerre ou de toute violence, car le disciple de Jésus ne rend pas le mal pour le mal. Pour dire simplement, si la légitime défense ne lui est pas interdite, l'offensive ne lui est pas permise.

Que devient dès  lors la légitimité de la guerre ? Incontestablement au regard de l'Évangile, la guerre est un fléau. On n'a pour s'en convaincre qu'à relire les textes relatifs à la prédiction de la ruine de Jérusalem et de la fin de tout dans les Synoptiques. Ne vous épouvantez pas encore, dit Jésus, quand vous entendrez parler de  guerres et de bruits de guerre (cf. Mc 13, 7 ; Mt 24, 6),  saint Luc  parlant  lui de  guerres et séditions (Lc 21, 9). Le discours de Jésus poursuit : Nation s'élèvera contre nation, royaume contre royaume, il y aura de grands tremblements de terre,  et en divers lieux des pestes,  des famines, et des choses terrifiantes dans le ciel et de grands prodiges. La guerre est une calamité comparable à la peste et à la famine. C'est une calamité par laquelle, comme par les autres, se manifeste le gouvernement divin : elle est une force malfaisante dont Dieu, dans sa justice, peut permettre - ou plutôt ne veut ou peut empêcher - le déchaînement. Jésus pleure sur Jérusalem en lui prédisant la guerre et le siège où elle périra : Il viendra des jours où les ennemis t'investiront de tranchées, t'enfermeront, et te serreront de toutes parts ; ils te détruiront entièrement, toi et tes enfants au milieu de toi, ils ne laisseront pas de toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée (Lc 19, 43-44). Les ennemis de Jérusalem seraient ainsi les exécuteurs des plus hautes œuvres de Dieu…, ce qui fut malheureusement interprété par beaucoup comme un appel à l’antisémitisme, ce qui n’est pas !

Remets ton glaive à sa place dit Jésus… Mais il ne demande pas de le jeter…, renvoyant ainsi à l'Ancien Testament où le fait de remettre son glaive à sa place était considéré comme le geste de paix par excellence…

Une autre précision sur cet épisode, précision dépassant le strict cadre de la guerre, mais non anodine. L'homme auquel le disciple de Jésus tranche l'oreille est un serviteur du Temple ; or, pour servir au Temple, il fallait être indemne de toute blessure (Lv 21, 16-23). En tranchant l'oreille, le disciple punit cet homme et le prive de son métier, ce qui n'est pas le dessein de Jésus qui ne veut pas punir ceux qui ne sont pas coupables ; ce simple geste de Jésus me semble démontrer la vanité et l'erreur de faire porter à tous les Juifs le poids de la faute de quelques-uns, et Jésus nous montre ici que l'antisémitisme n'est pas chrétien et qu'il nous appelle à l'amour ! Et c'est pourquoi Jésus, en témoignage de paix et d'amour, remet l'oreille à sa place. Par ce signe, peut-être montre t-il aussi que l'heure n'est pas encore venue où Dieu abandonnera Jérusalem, et qu'il faut encore des serviteurs pour servir son Père ? Néanmoins, malgré les avertissements de Jésus aux Juifs, notamment chez Matthieu, l'idée d'abandon par Dieu de Jérusalem est surtout une explication juive de la destruction du Temple, explication que l'on retrouve en particulier chez Flavius Josèphe. D'ailleurs, une telle tentative d'explication théologique se retrouve déjà dans les deux livres des Macchabées à propos de la profanation du Temple par Antiochos Épiphane, ainsi que de la persécution lancée par ce dernier contre les Juifs au IIème siècle avant notre ère.

Dans l'Évangile de Jean, Jésus n'évoque pas la mort de celui qui prendra l'épée, mais insiste bien au contraire sur la dimension eschatologique de son arrestation et de sa mort : La coupe que le Père m'a donnée, ne la boirais-je pas ? (Jn 18, 11b ). On pourrait presque dire que selon cet Évangile ce sont ceux qui ne tirent pas l'épée, mais au contraire sont non-violents qui périront par l'épée, en particulier si l'on s'arrête sur le thème de la coupe que l'on retrouve chez Marc lorsque Jésus répond à Jacques et à Jean : La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés (Mc 10, 39) ; on peut penser ici au martyre de Jacques en [Ac 12, 2]. De même, déjà à Gethsémani, donc peu de temps avant son arrestation, Jésus évoquait cette coupe : Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux (Mc 14, 36) ; cette coupe est le signe de la volonté de Dieu, le signe de la mort et de la résurrection de Jésus, donc la source de la Révélation, et l'épée ne peut donc interférer dans ce processus divin. Porter l'épée dans ce cas est donc aller contre ce dessein précis de Dieu, et la mort éternelle revient à celui qui va à l'encontre du dessein de Dieu. Cette annonce aux disciples du martyre par l'image de la coupe se retrouve en [Mt 20, 22-23]. Jésus doit servir et mourir pour racheter tous les hommes (Mt 20, 28).

 

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Nouveau Testament
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