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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 15:08

Un certain nombre de passages des Évangiles posent la question de la violence. Il convient donc de s'attacher maintenant à chercher à entrevoir ce que signifient deux passages évangéliques majeurs évoquant la violence : Jusqu'à Jean, ce furent la Loi et les prophètes ; depuis lors le Royaume de Dieu est annoncé, et tous s'efforcent d'y entrer par violence (Lc 16, 16) ; Le Royaume des Cieux  souffre violence,   et  des  violents s'en emparent (Mt 11, 12).

Une toute première remarque… Contrairement à ce qu'estime Bonnard (in : L'Évangile selon saint Matthieu, Labor et Fides, 2002, 4ème éd., page 163), [Mt 11, 12] n'a pas d'existence indépendante dans le texte mathéen. Il est totalement lié tant à ce qui le précède – la place de Jean le baptiste dans le Royaume - qu'avec ce qui le suit  - la fin du temps des prophètes avec la venue de Jean -. Tout ce que l'on peut lui concéder, c'est que le texte de Luc est effectivement  un peu plus explicite, mais rien d'autre. Par ailleurs, et toujours pour ce qui est de [Mt 11, 12], une autre interrogation se pose. Le texte grec est ê basileia tôn ouranôn biadzétaï, littéralement  le royaume des cieux est violenté. Or, biadzétaï peut se traduire autrement, de manière rare, comme  ouvert à la violence, ou encore par  émergeant par la violence. Encore des interrogations… Un lien avec l'eschatologie apocalyptique ? Oui d'une certaine manière si l'on se réfère au temps, car cette parole dépasse le temps en embrassant, comme l'a écrit François Bovon, l'arc entier de l'histoire…

Une deuxième précision… Vers le début de notre ère, il ne manquait pas de Juifs qui envisageaient le triomphe du Messie sous l'aspect d'une bataille acharnée d'où l'envoyé de Dieu sortirait vainqueur. À l'opposé absolu, le Christ laissait à ceux qui s'attachaient à lui cette maxime décisive :  Heureux ceux  qui font  œuvre de paix : ils seront appelé  fils de Dieu (Mt 5, 9). La violence annoncée dans ces versets n'a rien à voir avec le messianisme juif. Bien au contraire, on peut  même trouver dans la violence mathéenne une annonce de la persécution !

Troisième remarque… A contrario de certains (tel O. Cullmann in : Verbum Caro, 1951, n° 18, page 59), je ne pense donc pas qu'il faille voir dans ces versets une allusion aux zélotes qui voulaient instaurer le royaume de Dieu sur terre par la violence ; Jésus parle clairement du royaume des Cieux, et son propre royaume n'est pas de ce monde. Je ne pense pas non plus qu'il faille y voir la violence dont Satan use contre les hommes qui cherchent à l'atteindre – cela supposerait une victoire de Satan, et de plus cela se retrouve bien plus en [Mt 12, 43-45] –, ou encore la violence avec laquelle le royaume se répand sur la terre, car l'image serait dans ce dernier cas descendante et non pas ascendante comme dans le texte. Par contre, comme l'écrit le Père Lagrange, on peut d'ores et déjà assimiler cette violence à la force avec laquelle les hommes s'approchent du royaume qu'ils découvrent en Jésus : Le Royaume des cieux est comparable à un trésor qui était caché dans un champ et qu'un homme a découvert : il le cache à nouveau et, dans sa joie, il s'en va mettre en vente ce qu'il a, et il achète ce champ. Le Royaume des cieux est encore comparable à un marchand qui cherchait des perles fines. Ayant trouvé une perle de grand prix, il s'en est allé vendre tout ce qu'il avait, et il l'a achetée (Mt 13, 44-46), même si elle est bien plus que cela, car ce passage ne fait pas référence à une violence, mais seulement à une action. Le passage de [Mt 13, 44-46] me semble par ailleurs expressément devoir être rapproché de ce que Jésus conseille au jeune homme riche (Mt 19, 16-26) …

Une autre question se pose : à quelle époque se rapporte réellement ce passage ? On peut estimer qu'il est en fait intemporel, en ce sens qu'il inclurait l'ensemble des temps successifs à l'Incarnation. Ce temps nous concernerait donc nous-mêmes, nous y serions ; il serait notre présent ! Le depuis devrait donc se lire depuis le temps de Jean le baptiste jusqu'à celui qui lit ce verset de l'Évangile. Dans tous les cas, ce verset inscrit la mission de Jésus dans une perspective historique, faisant de sa venue sur terre - ou plutôt celle de Jean le baptiste - le pivot de toute l'histoire du Salut : il y a un avant, il y a un après, les deux devant être pris comme des entités entières ; le temps d'avant est donc uniforme, celui depuis tout autant, et ces temps deviennent ainsi d'une certaines manière intemporels ! Avec la venue de Jésus, nous sommes entrés dans une ère nouvelle, Dieu s'étant incarné pour nous sauver, toutes et tous !

[Mt 11, 12] et [Lc 16, 16] sont en fait des passages parmi les plus difficiles à comprendre et à interpréter des Évangiles, tant ils présentent de facettes et ouvrent de possibilités à la lecture et à la compréhension... Cela signifie t-il que tout homme rêvant de l'éternité et souhaitant être sauvé, chacun cherche par tout moyen d'accéder au Royaume ? Une interprétation séduisante au premier degré, mais insuffisante, même si tout n'y est pas faux.

Si l'on compare [Lc 16, 16] et [Mt 11, 12], on relève au premier coup d'œil que Luc est plus explicite, presque plus matériel que Matthieu. Ces deux passages sont en fait complémentaires - comme toujours avec Matthieu et Luc -, et c'est pourquoi ils seront analysés conjointement… Matthieu, c'est la proclamation du Royaume, fondée sur le roc du sermon sur la Montagne… Luc, c'est un discours s'adressant à des Églises déjà initiées à la foi par le ministère de Paul, mais aussi cherchant à convaincre les autorités d'une société romanisée de la volonté des chrétiens de ne pas remettre en cause l'ordre établi… Une finalité avant tout théologique chez le premier, une finalité avant tout explicative chez le second… Deux approches différentes, mais en fait totalement complémentaires, d'où la volonté de ne pas détacher ces deux Évangiles dans leur analyse.

Ces mots de Jésus font référence à la violence. Il ne s'agit pas a priori ici de violence physique, mais bien plus d'une violence spirituelle positive, violence spirituelle que l'on peut retrouver en [Ep 6, 10-12], celle du combat de la foi, du combat spirituel. En effet, qui pourrait forcer la porte du Royaume de Dieu par la force matérielle ? Il s'agirait donc ici d'une violence sur soi-même ; il faut utiliser la force de la foi que l'on porte en soi-même pour se faire violence et pour ainsi vaincre son mal intérieur, ses propres tentations. En ce sens, l'individu peut devenir fort et ainsi accéder au Royaume des Cieux.

Si l'on interprète cette violence en une violence positive en vue du bien, en une violence avant tout spirituelle et intérieure, on pourrait dire que seul celui qui sera violent contre lui-même lorsqu'il se trouvera exposé au péché, donc usant de violence positive pour échapper au péché, pourra accéder au Royaume de Dieu. Pensons par exemple aux dures conditions que Jésus posait à ceux qui l'écoutaient pour entrer dans le Royaume (cf. Lc 8, 18-22 ; Lc 10, 37-39 ; …), conditions imposant des violences à ceux qui veulent suivre le Christ… On peut retrouver une confirmation de cette violence positive tant chez Matthieu que chez Luc, les hommes devant faire des efforts pour vaincre leur péché et donc les obstacles qu'ils portent en eux-mêmes à leur entrée dans le Royaume : Entrez par la porte étroite. Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s'y engagent (Mt 7, 13) ; Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas (Lc 13, 24).

N'oublions pas qu'avec Jésus, certes la Loi subsiste, mais elle n'est plus la même ! Jésus n'est pas venu abolir la Loi, mais est venu l'accomplir. Il y a donc changement d'échelle dans la perspective du Salut. La simple observation de la Loi n'est plus suffisante ; il faut la vivre en actes, mais surtout en foi. Ce qui compte, ce n'est plus la forme, mais le fond ! La violence est ici intérieure, spirituelle…

Tout ceci semble confirmé par [Mt 16, 25-26], que l'on retrouve en [Mc 8, 35] et en [Lc 9, 24] : Qui veut  sauvegarder sa vie,  la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, l'assurera. Et quel avantage l'homme aura t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie ? Ce passage montre bien où se situe le combat pour le Royaume : dans l'âme, car gagner le monde entier sur un plan terrestre ne rapporte rien à l'âme. Par contre, livrer bataille pour sauver son âme est un acte juste lorsque l'on est armé de la foi.

Dans tous les cas, rien ne permet d'affirmer, surtout en confrontation avec l'économie générale des quatre Évangiles, qu'une violence négative permette d'accéder au Royaume. Tout le Nouveau Testament, toute la Bible le démontre ! La violence négative, la violence contre l'esprit, contre les commandements est toujours route vers le péché, le négatif entraînant la haine et donc le contraire de l'Amour, alors même que l'Amour est, si l'on me passe cette expression, l'aune à laquelle Dieu nous jugera ! Le sort des violents négatifs est donc en fait déjà scellé : ils n'auront pas le Royaume !

En fait, la violence n'est en elle-même ni positive, ni négative, ni bonne, ni mauvaise. Tout tient en ce que l'on met dans cette violence, celle-ci n'étant qu'un instrument. C'est donc la finalité bonne ou mauvaise de la violence qui prévaut, donc la manière dont cet instrument est utilisé, donc certes sa fin mais aussi sa forme ! Un acte bon ne peut se faire par des moyens mauvais, être méchant contre le méchant rendant soi-même méchant comme l'écrivit saint Augustin dans son sermon CCCII : Tu le  condamnes  et tu fais  comme lui ? Tu veux par le mal triompher du mal ? Triompher de la méchanceté par la méchanceté ? Il y aura alors deux méchancetés qu'il faudra vaincre l'une et l'autre

Et on peut ici penser à l'épisode de Jésus chassant les marchands du Temple (Mt 21, 12-17). Jésus fait ici montre d'une très grande violence, y compris physique, mais cette violence est canalisée pour le zèle de la maison de son Père qui n'est plus respectée. Les marchands avaient voulu s'emparer de la maison de Dieu pour en faire un repère de brigands, de bandits, de voleurs ; ce sont eux qui ont créé la première violence, une violence insultante et humiliante pour le Royaume de Dieu, et c'est pourquoi Jésus, pourtant plein d'Amour divin, fait montre de violence en les chassant brutalement. Il y aurait donc une violence matérielle légitime, qui permettrait d'accéder au Royaume, à la condition que l'intention de cette violence soit droite et axée vers le seul bien, et avec un cœur pur ! Un parallèle entre l'épisode des marchands du Temple et la parole de Jésus est ici frappante, une véritable double parabole… On peut aussi penser à saint Jean le baptiste qui lui-même était violent en paroles ; ne traitait-il pas d'engeance de vipères les pharisiens et les sadducéens (Mt 3, 7). Jésus lui-même ne traita t-il pas d'hypocrites les scribes et les pharisiens (Mt 23, 13ss) ; Jésus ne critique pas ici les Juifs, très loin de là, mais un certain intégrisme fondé sur un rigorisme de façade et sur une lecture uniquement littérale de la Loi. Jésus ne traita t-il pas même de Satan - ou du moins d'appelé par Satan - le disciple auquel il confie ses brebis, saint Pierre lui même (Lc 22, 31), ainsi que les juifs qui ne le reconnaissent pas ! Des mots extrêmement violents, mais tous axés vers le bien, dictés par le zèle pour le Royaume des Cieux, Royaume d'ailleurs destiné par les Béatitudes non pas aux doux, qui auront la terre en partage (Mt 5, 4), mais aux pauvres en esprit, donc à ceux qui sont humbles dans leur cœur et dans leur esprit (Mt 5, 3) !

Comment ne pas penser aussi à ce passage des Écritures où Jésus dit aux pharisiens qu'ils ont fermé à clé les portes du Royaume, plus personne ne pouvant y rentrer derrière eux (cf. Mt 15 6, 9 ou encore Mc 7, 1-13). Quel parallèle avec le passage de l'Évangile de Luc ici étudié : les mêmes mots, les mêmes idées ! Les pharisiens se sont emparés avec violence des clés du Royaume et sont persuadés qu'ils ont le contrôle de l'accès au Royaume, ce que leur dénie Jésus ! Et Jésus de redonner symboliquement ces clés à Pierre (Mt 16, 19), Jésus étant lui-même la porte (Jn 10, 9) ; Pierre qui d'ailleurs était lui-même un homme violent et impétueux, bref, un homme comme un autre…  Quel exemple pour nous que ce Pierre, qui a même renié le Christ et qui pourtant a les clés du Royaume ! Quel espérance pour tout homme pêcheur ! Il y a alors critique de la violence de ceux qui veulent s'approprier le Royaume, au nom même de la Loi et des prophètes, ce qui est inadmissible pour Jésus qui est venu sauver tous les hommes ; dans ce seul cas, on peut y trouver une critique des zélotes qui veulent imposer la loi divine par la force, mais ce n'est pourtant même dans cette hypothèse qu'une infime dimension du message contenu par cette parole de Jésus.

Si l'on relie les deux passages, on voit donc bien que le Royaume des Cieux appartient aux violents qui s'en emparent, mais Jésus introduit une nuance : ceux qui usurpent le droit d'en détenir les clés seront balayés par la colère de Dieu, alors que ceux qui les ont reçu du Christ auront eux le droit d'y faire accéder. Mais, il faut y prendre garde, si ces derniers ne se conforment pas à la volonté de Dieu ou abusent de leurs prérogatives, ils deviendront alors semblables aux scribes et aux pharisiens, ces violents usurpateurs qui se veulent seuls accédants au Royaume. Il existe cependant une légère contradiction entre [Lc 16, 16] et [Mt 11, 12], contradiction pouvant laisser penser à une autre violence, celle venant d'ennemis de la vérité : Le Royaume des Cieux souffre violence,  et  des violents  s'en emparent. Cette lecture semble  confirmée par deux paroles  très proches dans le texte de Matthieu  de Jésus : Que  celui  qui  a  des  oreilles entende ! (Mt 11, 15) ; Mais à qui vais-je comparer cette génération ? (Mt 11, 16).

Il y a donc deux lectures possibles de deux passages mis au même niveau dans les concordances synoptiques. Pourtant, la référence à [Mt 16, 25] et d'autres passages ouvre une perspective dans le sens d'une violence positive. Mais, finalement, n'y a t-il pas coexistence des deux violences, chacun des deux évangélistes ayant mis l'accent sur la forme de violence qui éclaire le mieux son discours. On aurait donc une sorte de jeu à deux violences et à deux temps, une véritable matrice scripturale ! Violence positive du temps de Jésus, violence positive de notre temps, violence négative du temps de Jésus - à confronter avec sa Passion et aux difficultés de sa mission -, violence négative de notre temps ! Finalement, on est ici en présence de deux textes bien plus profonds et bien moins anodins qu'il n'y paraît, car ils sont une véritable description de la réalité du monde et de la confrontation entre les deux Cités telles que posées par saint Augustin…

Si l'on pense maintenant à [Mt 18, 8-9], on peut y trouver une autre interprétation d'une violence positive : Si ta main ou ton pied entraînent ta chute, coupe-les et jette-les loin de toi; mieux vaut pour toi entrer dans la vie manchot ou estropié que d'être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel ! Et si ton oeil entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi; mieux vaut pour toi entrer borgne dans la vie  que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu ! (Mt 18, 8-9).

Une autre approche y est ici proposée, approche pouvant elle aussi s'interpréter de diverses manières, mais non sans rapport avec la matrice des violences évoquées précédemment ; il y a dans les propos de Jésus une très grande violence, une violence physique, dans sa propre chair, auto-mutilatrice, mais violence allant de pair avec la violence du bien, avec la recherche de l'absolu de Dieu et du bien. Précisons cependant que cette mutilation ne doit pas être physique ; elle est avant tout spirituelle !

En fait, dans ces divers passages, Jésus veut attirer notre attention sur la nécessité de se faire violence et donc de chercher à devenir un homme nouveau, un homme violent lorsqu'il lutte contre les péchés qui entachent son âme, ces péchés étant directement reliés à la chair… Cela signifierait-il que la violence positive  peut aussi  exister s ur le plan matériel ? C'est là une question ouverte, et il n'est pas impossible que la réponse à y apporter soit positive, ce qui permettrait de justifier dans certains cas l'usage d'une violence légitime, dès lors que celle-ci est exercée par l'autorité légitime…

Jésus s'exprime ici sous une forme absolue… Parlons-en, car l'absolu est paradoxal, car souvent lié à la violence ! La violence, surtout du sacré, ne doit-elle pas avant tout être pensée en termes d’absolu ? L’absolu n’est-il pas, bien plus que le bien ou le mal - car il y a une violence du bien -, le véritable critère de la violence, et ce d’autant plus quand le sacré s’en mêle, comme trop souvent aujourd’hui ? Comment ne pas penser à Goetz, ce mercenaire qui, dans Le diable et le Bon Dieu (1951) de Sartre, fait le mal avec la foi d’un saint et le bien avec la rage d’un homme de guerre ? L’absolu ou sa recherche n’est-il pas la vraie définition de la violence ? On peut ici penser aux concepts chrétien de guerre sainte ou musulman de jihâd. Ainsi, Al-Djazaïri, fortement influencé par le wahhabisme le plus extrême cependant, a t-il défini en 1964 l’objectif du jihâd comme étant de faire face aux ennemis de la religion et de la Nation, (…), … prohiber toute adoration autre que celle du Seigneur, (…) répandre la justice et la vertu.

Revenons un court instant sur le paradoxe de la violence du bien, et prenons un exemple lié au passage étudié : saint Jean le baptiste. Ce dernier fut un grand violent. Mais sa violence fut toujours dirigée contre le mal, contre l'orgueil, contre le péché de l'homme. Il n'a jamais tué ou blessé personne, mais il a blessé le mal et touché non pas Hérode mais le mal et le péché qui détruisaient Hérode. Cela laisse présupposer qu'il peut y avoir une violence positive, une violence moralement et éthiquement légitime, mais à la condition que celle-ci ait pour objectif de détruire l'objet mauvais. Néanmoins, pour qu'elle soit légitime, ou plutôt pour que cette légitimité soit complète, il est nécessaire que cette violence produise moins de mal qu'elle n'en produit. C'est là tout le défi lancé aux politiques dans la définition d'une politique de sécurité, car l'usage régalien de la force et de la violence légitime peut conduire à des excès contraire à la loi naturelle et aux désirs de l'homme. Ceci impose donc une capacité réelle de discernement, alors même que cette capacité n'est le plus souvent que fort peu répandue.

Revenons aussi sur l'idée que l'absolu, ou sa recherche, pourrait être l'une des véritables définitions de la violence, ou plutôt l'un de ses aspects trop souvent méconnu. En ce sens, le message des Béatitudes n'est-il pas sublimement, suprêmement violent ? Même le pur est touché dans sa quête d'absolu par la violence, par celle du bien, car le bien peut se recevoir “ en pleine gueule ” ! Ne serait-donc pas dès lors tout le sacré qui serait violence, dès lors qu'on cherche à le vivre avec plénitude ? Il faudrait donc abandonner à ce point du raisonnement la vision négative de la violence, dépasser la seule vision négative de la violence pour voir et traiter aussi d'une violence du bien ? L'abandon à Dieu d'une Thérèse de Lisieux n'est-il pas aussi violence ? Ne dit-on pas se faire violence ? Bien absolument pur, mal absolument sale, deux extrêmes qui finalement ne veulent rien dire car ignorant l'homme ? En voulant faire l'absolu bien ou l'absolu mal, ne détruit-on pas l'humanité ? Car c'est en cherchant le bien que Torquemada a fait le mal ! Donc, hors de l'individuel, le sacré absolu est toujours violence et même violence à soi-même. L'absolu, alors que Dieu est inaccessible et que l'homme n'est pas Dieu ! Imiter Dieu, ou chercher à l'imiter, c'est faire violence absolue, et on peut le démontrer en analysant par exemple certaines tentatives de clonage humain où l'homme cherche à se substituer à Dieu ou encore à certains ravages sur l'environnement  commis  par un homme se croyant maître de la nature et de l'univers ! Absolu de l'absolu ! Et si Sartre avait saisi avec Goetz l'une des facettes les plus difficiles de la question, lui qui s'était pourtant trompé en affirmant que l'enfer c'est les autres alors que l'enfer, le vrai, c'est la solitude, c'est soi-même ne vivant qu'en soi-même, l'absolu de soi-même…. La vacuité bouddhique serait en ce sens violence absolue, violence suprême, mais elle n'est pourtant pas solitude car elle est aussi compassion, donc vision de l'autre, étant par là même un obstacle au nirvana absolu ! L'homme n'est pas fait pour vivre seul, et la société sera toujours moins violente que la société ! Oui, Thérèse de Lisieux aura été violente, même si celle-ci a été humanisée par la violence même, simpliste certes, de ces sœurs qui la taquinaient. Son vrai salut ne s'est-il pas trouvé plus que dans son abandon à Dieu en ces brimades qui la ramenaient à son humanité ? Car,  quelle est la frontière entre l'extase  et l'exaltation religieuse ? Peut-être celle séparant les deux faces de la violence… Les pères du désert n'étaient-ils donc pas dans l'erreur en cherchant la solitude humaine absolue ? Pourtant eux-mêmes ressentaient le besoin de se réunir périodiquement en communauté. Pensons à la violence subie par Saint Paul sur le chemin de Damas, cette violence divine qui allait le canaliser vers la violence du bien, en faisant l'Apôtre de l'Amour ! mais l'amour absolu, lorsqu'il n'est pas divinité lui-même, n'est-il pas violence pour celui qui la subit ? Ne parle t-on pas de divorce parce que l'un des conjoints est trop encombrant de sa sollicitude et de son amour ? C'est en fait l'excès qui fait la violence, que ce soit l'excès du bien, l'excès du mal, ou l'excès d'indifférence… La violence serait ainsi une caractéristique de l'homme, de son subconscient, le moteur de son action… La violence de certains jeunes des banlieues n'est-elle pas parfois l'expression d'un appel au secours ?

Donc, en gardant à l'esprit ce qui précède, en en particulier le lien à la force - que celle-ci soit forte ou faible pour reprendre des concepts de physique -, et l'idée d'absolu, la violence peut se définir comme étant tout ce qui porte atteinte à l'intégrité de la personne ou d'un bien, quelle que soit cette intégrité, y compris morale. Et on rejoint ici la définition que donne Paul Ricoeur de la violence, c’est-à-dire la destruction par quelqu'un d'autre de la capacité d'agir d'un sujet (P. Ricoeur, Soi-même comme un autre, 1990, page 187). Cette définition est intéressante, mais elle reste néanmoins non satisfaisante, car elle ignore la violence volontaire ou non contre soi-même, ainsi que la violence contre les biens ou contre les idées. Néanmoins, en s'en inspirant, on pourrait définir la violence comme étant tout acte visant à l'absolu ou à la destruction de la capacité d'agir ou d'exister d'un agent quelconque. Seul le rapport à l'absolu me semble devoir être retenu dans le cas de Jésus et de sa parole, car il ne veut pas d'une souveraineté matérielle…

 

 

 

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Théologie
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commentaires

Alain R 28/03/2011 16:55



Bonjour, je retiens l'idée de la violence exercée pour s'emparer du royaume, ou pour en contrôler les accès, depuis qu'il a été annoncé par Jean Baptiste. Jésus parle de cette violence, mais je
pense que c'est pour la dénoncer, comme de tentatives d'usurpation ou d'extorction. Lui s'annonce en effe comme l'héritier légitime, non sans devoir en payer le prix, bien sûr, et non sans
violence, mais jamais inique ou injuste, jamais inutile. Quand il chasse les marchands du temple, il ne s'en prend qu'à leurs biens et il ne leur fait pas du mal dans leur corps. Il n'exerce pas
de chatiment ou de justice. Il les met seulement dehors.


Le problème est celui-ci : à qui appartient le royaume des cieux annoncé par Jean B.; qui en détient les clés ? C'est sur ce sujet et à cause du succès même de Jean B. (qui lui a valu d'être
arrété) que portent les disputes entre les sectes juives, chacune revendiquant posséder les clés du royaume, être les authentiques détenteurs de la vérité. A la limite on pourrait dire que c'est
sur le fond de cette dispute, que l'enseignement de Jésus intervient pour clarifier les choses et faire cesser l'égarement des disciples.


Lui ne propose pas d'entrer par force dans le royaume, ni d'en garder jalousement la porte pour empécher les non élus, les non-membre de la communauté d'entrer. c'est justement une
telle attitude jalouse et égoïste, vaniteuse et méprisante, qu'il dénonce en s'attaquant aux scribes, aux pharisiens gardiens de la Loi. Car ils rejettent tous les non conformes dehors.


C'est à tous ceux qui se sentent perdus, affamés mais trop pauvres ou trop éloignés du royaume que Jésus est venu s'adresser, pour leur dire que pour eux aussi, il y a avait un salut possible. Au
prix du sacrifice de la Loi. Ce qui n'est pas rien bien sûr, mais c'était là pour lui la seule manière de continuer l'annonce faite par Jean B., sans le trahir, jusqu'à son terme logique.