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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 19:48

Dans les êtres concrets, singuliers, nous constatons des modifications plus ou moins nombreuses, et ce alors même que l’individu reste d’une certaine manière le même. Nous expérimentons ce constat en nous-mêmes, puisque, malgré notre activité, il y a permanence de notre moi intime. On remarquera aussi que ces diverses modifications peuvent varier selon des individus de la même espèce, alors même qu’elles peuvent être identiques entre individus d’espèces différentes. Il y a donc besoin de définition, et nous appellerons substance le sujet que nous croyons permanent en qui s’opère ces modifications, alors que les diverses déterminations de ces modifications sont appelées des accidents.

Aperçu historique - La question qui se pose est de savoir si, par delà le constat des apparences, il existe réellement des substances et des accidents. Il est possible en effet de percevoir des divergences de conception au fil de l’histoire de la philosophie.

Descartes allait nier toute existence des accidents réellement distincte de la substance. Pour lui, la substance créée n’a qu’un attribut qui est dans les corps, l’étendue… Dans les esprits, c’est la pensée et cet attribut constitue son essence. Partant de là, certains philosophes allaient faire le distinguo entre le nous voyons, c’est-à-dire l’étendue modifiable indéfiniment, et le nous constatons, c’est-à-dire le fait de la pensée intermittente. Comme il n’y a pas dans cette approche de sujet permanent, il y a négation de la substance en tant que telle.

Cette approche avait été favorisée par Locke qui, par une suite de principes empiriques, et sans pour autant nier l’existence de la substance, allait en déformer la notion. On suppose, dit-il, je ne sais quel rapport, on imagine que ces qualités (sensibles) ne peuvent subsister sine se subsistante et ce support supposé et inconnu on l’appelle une substance. Nous pouvons constater ici tout le danger d’une vision purement imaginative dans un domaine intellectuel. En effet, dans cette pensée, on se représente la substance comme quelque chose d’inerte, de caché sous les phénomènes seuls connus, alors que l’on imagine les accidents comme une fine pellicule, une couche extérieure de peinture, une mosaïque, jouissant d’une existence autonome, qui serait seule perçue et sous laquelle dormirait une substance inactive, telle une pelote complètement cachée par les épingles piquées sur elle (W. James).

On en vient ainsi à affirmer : ⑴ comme Hume et les Phénoménistes, que la substance n’est que le résultat d’une habitude subjective produite par l’association de phénomènes ; ⑵ comme Kant, que la substance n’est qu’une forme a priori de l’entendement.

Une troisième approche aura été celle de Bergson selon lequel la substance serait le produit du morcelage utilitaire accompli dans la réalité fluide. De ce fait, l’intelligence serait incapable de saisir la réalité fluante telle quelle. Il écrit ainsi, dans La pensée et le mouvant : De ce qu’un être soit en action, peut-on conclure que son existence soit évanouissante ? (éd. PUF, 93ème éd., 1975, p. 163, n. 1), ou encore, à propos de ce que la réalité est mobilité : Encore une fois, nous n’écartons nullement par là la substance. Nous affirmons au contraire la persistance des existences. Et nous croyons en avoir facilité la représentation. Comment a-t-on  pu comparer cette doctrine à celle d’Héraclite ? (p. 211, n. 1), ou enfin : Plus, en effet, nous nous habituons à penser et à percevoir toutes choses sub specie durationis, plus nous nous enfonçons dans la réalité réelle. Et plus nous nous y enfonçons, plus nous nous replaçons dans la direction du principe, pourtant transcendant, dont nous participons et dont l’éternité ne doit pas être une éternité d’immutabilité, mais une éternité de vie. Comment, autrement, pourrions nous vivre et nous mouvoir en elle ? In ea vivimus et movemur et sumus (p. 176).

En résumé, il est possible de dire que beaucoup de philosophes rejettent toute différence entre substance et accident. Ainsi, il est possible de voir trois grandes approches : ⑴ certains disent que nous percevons des phénomènes intérieurs, alors que d’autres pensent que ces phénomènes sont extérieurs. Mais ils pensent aussi que nous ne percevons rien de plus, donc qu’il ne faut rien affirmer de plus que ces perceptions matérielles et réelles ; ⑵ pour d’autres, la substance n’est qu’une création, soit de l’imagination, soit de l’intelligence, ou encore par association ou application d’une forme a priori ou à la fin de l’utilité de la seule vie pratique ; ⑶ enfin, pour d’autres, les notions de substance et d’accident sont inutiles puisque seuls les phénomènes sont connaissables, la substance étant indéterminée, donc inconnue et inconnaissable.

La formation des notions de substance et d’accident - Il est cependant possible de réfuter toutes ces approches, car elles oublient qu’à la base de tout se trouve une question, celle de l’origine de ces notions de substance et d’accident. Il faut en effet prendre en compte deux temps : celui de la connaissance spontanée et celui de la connaissance réfléchie.

J’ouvre les yeux, j’étends mes mains, je vois un tableau, je perçois une étendue… Je fais par là même acte de connaissance spontanée. En même temps que la connaissance sensible, je perçois avec mon intelligence une sensation, celle d’un objet coloré, d’un objet résistant, du lieu étendu, mais aussi une sensation immatérielle non forcément identiquement partagée par un autre être. Néanmoins, dans cette première connaissance intellectuelle je ne compose pas, je n’analyse pas ; je me contente de percevoir le tout dans sa complexité, sans séparer modalité, propriété et activité. Cet être que je perçois, je le conçois immédiatement comme distinct de moi et d’autres objets, tout comme je me le représente comme existant en lui-même, et ce parce que c’est ainsi qu’il m’apparaît et qu’il apparaît. C’est ainsi spontanément que se forme la notion d’un être existant en soi, en dehors de moi, un, distinct des autres. Néanmoins, la notion est ici immédiate et confuse…

Mais il y a un deuxième temps, celui de la connaissance réfléchie. Par la réflexion, nous revenons sur le concept confus ; par analyse, nous revenons sur ce tout concret, sur l’expérience de notre rencontre avec ce tout. Si cette réflexion n’ajoute rien à la perception matérielle, elle est explicite. Nous voyons ainsi que certains réalités dans cet être concret ne justifient pas la notion d’un être un en soi, d’un être qui se suffit à lui-même ; d’ailleurs, une œuvre d’art se suffit-elle à elle-même sans celui qui la regarde ? Toujours est-il que nous voyons des couleurs, une étendue… Sans doute nous apparaissent-elles comme des réalités, mais non pas comme des réalités existant en elles-mêmes, mais comme des réalités ayant besoin d’un sujet en qui elles se réalisent. Par suite, il appartient à ces étants d’exister en un autre. Et si nous nous posons la question au sujet de cet autre de savoir si nous devons chercher un nouveau sujet d’inhérence, l’expérience nous montre que l’étendue ou la couleur ne peuvent exister sans le tableau. Celui-ci n’est pourtant pas la propriété d’un autre être, car il existe en soi et par soi. De ce fait, nous apportons, nous percevons une différence essentielle et réelle entre les accidents et le sujet, y étant contraints par la réalité, mais aussi par notre intelligence propre. On en arrive donc à l’évidence de la notion réfléchie, distincte, ferme de substance et d’accident, la substance étant id cui competit esse in se, non in alio, alors que l’accident est in qui completit esse in alio tanquam in subjecto inhaesionis.

La substance est donc : ⒜ dans sa définition nominale, sub stare, ce qui se trouve sous les déterminations secondaires et adventices sous lesquelles un objet se manifeste à nous ; ⒝ dans sa définition réelle, id cui esse in se, ce qui existe en soi, car exister en soi c’est exister d’une existence propre et individuelle.

De même, l’accident est : ⒜ dans sa définition nominale, occidit, ce qui survient, ce qui s’ajoute à autre chose ; ⒝ dans sa définition réelle, ce à quoi il appartient d’exister dans un autre être comme dans un sujet d’inhésion, c’est-à-dire un sujet ou un être dans lequel l’acte, la puissance ou l’objet est essentiellement inséparable de l’être auquel il est lié ; on est ici très proche de la notion d’inhérence, mais avec une idée vitale encore plus forte.

Ainsi, bien que doué d’une véritable réalité, l’accident ne peut être qualifié d’être ; par contre, il est une détermination de l’être. Ceci nous montre pourquoi notre intelligence saisit le sujet de l’activité et d’existence en qui existent les accidents. De plus, cela nous montre que notre intelligence ne forme la notion d’accident que par analogie avec la notion de substance. L’accident est donc subordonné à la substance dont il dépend, ne pouvant exister par lui-même en l’absence de substance.

En fait, dès l’acte intellectuel nous acquérons la notion immédiate, mais confuse, cette notion présentant quelque chose d’existant in se et en qui se justifie la notion de substance. Mais cette notion ne nous fournit pas la substantialité d’être existant… C’est pour cette raison que les positiviste rejettent à tort d’une manière générale la légitimité de l’analyse par laquelle explicitement et formellement est dégagé ce que l’intuition sensible et la première perception intellectuelle contenait d’une façon matérielle.

De même, d’erreurs sur la perception et la nécessaire relation, il existe un nombre certain de définitions inexactes de la substance : ⑴ pour Descartes, la substance est une chose qui existe en telle façon qu’elle n’a besoin que de soi-même pour exister. Ainsi définie, la seule substance possible serait Dieu lui-même… ; ⑵ pour sa part, Spinoza entend par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé. Ici Leibniz oublie qu’exister en soi n’est pas nécessairement exister par soi, et, là encore, la seule substance possible serait Dieu lui-même… ; ⑶ selon Leibniz, la substance est ens vi agendi praeditum, seulement une force. Il réduit en fait la substance à la seule expression d’une propriété de la substance ; ⑷ enfin, selon les Modernes, la substance est le substrum permanent de qualités variables et multiples, ce qui est incomplet, s’appliquant en fait bien plus au support, n’indiquant de plus qu’une fonction secondaire de la substance créée…

Les diverses sortes de substance(s) et d’accident(s) - Pour éviter ces confusions, observons que nous n’avons pas d’intuition sensible de la substance comme réelle, l’expérience nous donnant quelque chose de concret, alors que ce quelque chose n’est pas vu et touché en tant qu’être mais comme étendu et coloré. Ainsi, en tant que substance, cet être est objet d’intelligence, même si cette intelligence est distincte de la notre, car n’existant qu’au travers d’une autre intelligence, sauf dans le cas d’un être animé. En fait, nous ne connaissons pas immédiatement la nature spécifique des substances que nous connaissons d’une façon indirecte et par induction.

Et nous devons en fait distinguer diverses sortes de substance : ⑴ la substance première, qui est celle considérée à l’état concret, individuel. C’est l’exemple de la pierre… Elle est ainsi appelée parce qu’elle est la première perception et surtout parce qu’elle réalise plus parfaitement la nation de substance, car n’ayant pas de sujet d’inhésion, n’étant ni dans l’ordre ontologique, ni ans l’ordre logique ; ⑵ la substance seconde, qui est celle considérée à l’état abstrait, universel… C’est par exemple l’homme… La substance seconde a donc un sujet d’inhésion, au minimum dans l’ordre logique, les individus auxquels ont l’attribue : Jacques est un homme, cette pierre est du marbre… ; ⑶ la substance spirituelle ou corporelle, selon qu’elle peut ou non exister indépendamment de la matière.

Par ailleurs, la substance peut être : ⑴ incomplète lorsqu’elle est simplement un principe substantiel destiné à former avec un autre principe substantiel un tout substantiel unique, partageant ainsi le même acte d’existence. Ce sont les briques et le ciment qui forment le mur ; ⑵ complète quand elle est fait pour exister à elle seule en soi.

De même, parmi les accidents, il est permis de distinguer les accidents propres à l’espèce, qui résultent de la forme substantielle spécifique et qui sont donc communs à tous les individus de cette espèce, des accidents propres à l’individu, qu’ils soient séparables ou inséparables du sujet…

En dernière analyse, il est possible de dire que les accidents résultent du principe passif qu’est la matière et que c’est par eux que l’on découvre les caractères individuels des sujets distincts d’une même espèce.

La réalité des substances - Se pose maintenant la question de la réalité des substances. Les substances existent-elles ? Il est possible de répondre positivement à cette question. Et il est possible de le prouver soit par l’expérience, soit par la raison, les deux preuves ne s’excluant pas.

Dans le cadre de la preuve par l’expérience, il faut distinguer l’expérience interne de l’expérience externe.

Dans le cadre de l’expérience interne nous avons conscience de notre propre existence, de notre moi permanent, stable, identique, indépendant, même s’ils se trouvent sous le flux continu des modifications accidentelles. Ces modifications nous apparaissent comme nôtres, comme reçues et produites en nous, par nous, donc existant en nous. L’opposition réelle de ces modifications avec le moi permanent qui en est le sujet, mais qui n’est le sujet de rien d’autre, confirme ici la notion de substance.

Dans le cadre de l’expérience externe, ce que nous connaissons n’est pas une couleur ou une étendue isolée, sans sujet, mais quelque chose de coloré, de chaud, d’étendu… Ainsi, le phénoménisme qui prétend n’admettre que les données de l’expérience se trouve ruiné ! ce qui est perçu n’est ni la substance toute seule, ni les accidents tous seuls, mais la substance déterminée par ces formalités secondaires sensibles que sont les accidents ; c’est la substance qui existe au sens plein du mot, qui est connue de nous en tant que colorée, étendue, etc…, qui est connue par les sens capables de ces sensations tout comme par notre conscience ; c’est cette substance qui est perçue plus ou moins confusément par l’intelligence dont l’objet formel est l’être, dans son être substantiel. À la lumière de cette évidence l’opposition vaine qu’établissent les auteurs modernes entre la substance inconnaissable et les phénomènes seuls connus se trouve dissipée. Un phénomène déterminé est un sujet qui apparaît sous telle formalité déterminée de couleur, de chaleur, de dimension, … Or, toute apparition suppose quelque chose qui apparaisse, une apparition pure étant une absurdité. Tout ceci peut se résumer par ces mots de Jacques Maritain, tirés d’Éléments de philosophie : L’objet n’est pas vu et touché en tant que substance. En tant que substance, il est conçu en tant que vu et touché ; il est du coloré, du résistant… (…) (la) substance intelligible per se n’est sensible que par accident.

La distinction de la substance et de l’accident - Pour éviter toute confusion, il nous est ici nécessaire d’insister à nouveau sur la distinction entre la substance et l’accident. Il est évident qu’il existe au moins une distinction logique virtuelle fondée sur la réalité ; mais y a-t-il deux réalités incomplètes dans l’univers formant un être un par soi ? Alors que les cartésiens nient toute distinction réelle entre la substance et l’accident, les scolastiques affirment avec raison la distinction réelle ; comme on pourrait craindre que cette distinction nuise à l’unité de l’être, ils mettent bien en évidence qu’il faut considérer substance et accident comme étant deux réalités incomplètes qui sont enveloppées par un seul et même acte d’existence, ne formant qu’un seul sujet substantiel… Deux preuves semblent exister de cette distinction. La première de ces preuves est tirée du changement ; ainsi, nous avons conscience que les accidents, c’est-à-dire les modifications de notre moi, ne s’identifient pas totalement à notre moi substantiel. Par ailleurs, on ne peut nier qu’il y ait dans tous les êtres de la nature des changements qui les affectent en eux-mêmes. Or, un changement intrinsèque ne se comprend que par la perte ou par l’acquisition d’une réalité. De plus, un être ne peut être identique ni à une réalité qu’il a eu, ni à une réalité qu’il aura. Donc l’existence des changements intrinsèques en nous et hors de nous prouvent que la substance et les accidents qui viennent l’affecter réalisent une composition réelle. Ainsi, nier que les accidents ajoutent une réalité à la substance qu’ils affectent serait soutenir soit que tous les changements sont substantiels, soit qu’il n’y a pas de changement de la nature, ces deux propositions étant insoutenables et présentant de plus des contradictions identiques. Par ailleurs, ces deux conceptions sont distinctes et s’opposent d’une certain façon de manière contradictoire, l’une étant la négation de l’autre. Or, une seule et même réalité prise au même point de vue, c’est-à-dire existant in se vel in alio, ne peut pas faire l’objet de deux concepts ou de deux conceptions distincts, ni a fortiori de deux contradictoires, et ce bien que ne formant qu’un seul être.

Les rapports entre substance et accident - Pour commencer, on remarquera que la présence d’actes secondaires dans un être montre bien que cet être est lui-même composé de puissance et d’acte, car s’il reçoit des accidents c’est qu’il était par rapport à eux en puissance de les recevoir.

Néanmoins, il ne faudrait pas se représenter la substance et les accidents comme deux êtres concrets superposés : il n’y a qu’un seul être concret, être qui se compose à la fois de substance et d’accidents. Il ne faut pas davantage se représenter la substance comme un substratum purement passif, a contrario de ce qu’affirme Locke. En réalité, l’être subsistant jouit d’une activité propre, mais la notion de substance fait abstraction de cette activité, puisqu’elle considère l’être dans l’ordre statique.

De la possibilité d’une existence séparée des substances et des accidents - La possibilité de cette existence séparée se pose à la suite d’un fait révélé, celui de l’Eucharistie. Il est ainsi de foi que la substance entière du pain se transforme totalement en la substance du corps du Christ ; c’est la formule Accidentia panis sine substantia panis. Il est ainsi de foi que les accidents demeurent (species), alors que la substance n’y est plus, tout comme il est proche de foi que les accidents demeurent sans sujet (remanere sine nullo subjecto). Enfin, d’après tous les théologiens anciens, puisque la question reste actuellement controversée par certains, les accidents du pain conservent leurs réalités objectives, c’est-à-dire indépendantes de nos impressions.

Maintenant, quelle est la position de la philosophie quant à cette possibilité ? Laissée à elle-même, la philosophie n’aurait aucune raison d’affirmer que des accidents corporels puissent exister hors de leur substance. D’autre part, l’expérience universelle et constante inclinerait à soutenir le contraire, ferait incliner l’esprit à juger la chose impossible. Mais le philosophe chrétien est averti par la révélation, et lorsque l’Église dit de foi qu’il y a séparabilité, le philosophe chrétien doit la croire, son rôle étant alors de montrer qu’il n’y a pas de contradiction.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l’explication thomiste. Pour les thomistes, le premier accident qui affecte la substance corporelle est la quantité, les autres accidents n’affectant la substance que par l’intermédiaire de la quantité. Or, la quantité qui n’existe naturellement que dans et par la substance ne s’identifie pas à elle ; elle a sa réalité propre, incomplète certes mais distincte. Donc, il n’y a pas d’impossibilité absolue à ce que, par l’entremise de la puissance divine, elle subsiste en dehors de la substance et sans autre sujet.

Il est bien évident que, de leur côté, les cartésiens aient quelque difficulté à donner une explication. Ainsi, selon Descartes, la matière du pain demeure informée désormais par l’âme du Christ, ce qui est contraire au dogme tel qu’énoncé au concile de Trente… Pour ses disciples, Dieu produit soit dans nos sens les impressions, soit dans l’air ou l’éther les vibrations produites auparavant par le pain, ce qui ne sauvegarde pas la permanence des espèces affirmée par les conciles…

On peut aussi réfléchir, lorsque l’on aborde cette possibilité, sur la notion de suppôt.

Le suppôt et la personne - L’être essentiel se présente à nous à la fois comme ⒜ individu, comme un en soi et comme distinct de tout autre. C’est la formule Unum in se et divisum a quolibet alio ; comme ⒝ complet, ayant tout ce qui lui est nécessaire pour être lui-même et en plus possédant une existence exclusivement propre et un sujet d’opération propre.

À ce seul point de vue, cet être essentiel est qualifié de suppôt, et, s’il jouit de la raison, de personne. C’est ceci qui permet de distinguer l’être de la personne, que celle-ci soit divine ou humaine.

Le suppôt est ainsi distinctum subsistens in aliqua natura. Il va donc falloir ici distinguer : ⑴ la Subsistens qui est l’acte par lequel une substance existe en soi ; ⑵ les parties constitutives du suppôt qui sont : ⒜ l’existence substantielle complète ; ⒝ si elle est individuelle, les principes individuants ; ⒞ l’acte propre d’existence en soi-même ; ⑶ les parties intégrantes, c’est-à-dire les accidents.

Le propre du suppôt est de ne pouvoir être attribué à rien. Il est  le sujet dernier de toute attribution, sujet auquel on attribue existence et activité.

Lorsque le suppôt est d’une nature intelligente, on l’appelle parsonne : Rationalis naturae individua substantia. Ce qui constitue la personnalité ce n’est pas la conscience de soi, qui n’est qu’un acte par lequel la personne connaît se propre individualité ; ce n’est pas notre activité qui fait de nous des sujets, notre activité supposant déjà un sujet. De même, ce n’est pas la volonté libre, ni le caractère qui fondent la personne, puisque ce ne sont que des manifestations de la personnalité.

Donc, conscience, volonté et caractère sont des déterminations de la personne dont les manifestations ne sont qu’intermittentes puisque l’on ne veut pas toujours,, puisque l’on n’a pas toujours conscience de soi, etc… Ce ne sont donc pas ces trois accidents qui constituent la personne, c’est-à-dire une substance individuelle existant et agissant indépendamment de tout sujet d’inhésion. Par ailleurs, il faut aussi noter que ces caractères manquent chez les enfants, ou encore chez les fous qui sont pourtant des personnes de manière indéniable !

Ce qui constitue la personne, c’est en fait de pouvoir jouir d’un acte qui lui soit propre exclusivement ! Et, comme l’écrivait le Père Collin (in : Petites Lettres, n° 86, p. 137) : Il est juste de donner un nom spécial au suppôt de nature intelligente, car il lui appartient d’une façon singulièrement plus parfaite d’exister en soi, indépendamment de tout autre sujet. (…) Il se fixe librement une fin à lui-même, il ordonne à son propre bien et sa propre activité et les objets extérieurs. Il peut revendiquer des droits pour lui-même : en un mot, il joue vraiment un rôle dans la trame des événements de ce monde.

Rappelons pour finir que le mot personne signifie au départ masque (prwswpon), le masque dont se couvraient les acteurs antiques et qui comprenait un porte-voix ? De là, par dérivation, il tendit à signifier les personnages qui menaient l’action du drame, puis ceux qui pouvaient ester en justice, et ce à la différence des esclaves. Ce n’est en fait que depuis le Christ que le mot personne désigne tous les individus humains, sans aucune exception, et toute négation de la personne à un être humain est négation du Christ, comme le démontre bien l’exemple du nazisme…

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Philosophie
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