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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 09:46

On a évoqué précédemment la France en tant que société parfois archaïque. Parlons-en. Et avant tout, ne pourrait-on pas dire que toute la crise actuelle pourrait s'expliquer par la perception fausse que l'on a aujourd'hui de la société contemporaine ? on parle du moins ici des aspects non économico-financiers de la crise, même si le lien existe. En effet, sous l'influence de Durkheim, de Ledrut ou encore de Bell, on a voulu nous faire croire que la société était aujourd'hui passée dans une phase postindustrielle, au sens de croissance auto-entretenue et d'évolution vers une société plus technologique et scientifique que purement industrielle ou tertiaire. Force est cependant de constater que la société actuelle ne connaît que fort peu des caractères théoriques d'une société postindustrielle, voire même fort peu des caractères théoriques d'une société industrielle qu'elle n'est plus. La crise de confiance actuelle et le blocage dans le raisonnement de nos décideurs vient du fait qu'ils restent enfermés dans des mythes – tel celui de la croissance – et dans des modèles théoriques abstraits et inertes, alors que la société est aujourd'hui multidirectionnelle et dynamique, se transformant sans cesse, mais selon des axes différents de ceux prévus – et néanmoins enseignés dans les « grandes écoles » soit dit en passant –.

Donc, notre société, que l'on pourrait qualifier de progrès si ce terme n'avait été galvaudé par les politiques ou encore d'évolutive, serait en fait un modèle inédit qui regroupe aussi bien des caractères de société archaïque que de société médiévale, baroque, moderne ou postmoderne. Et l’avoir négligé a fait que nul n’a su véritablement répondre aux défis posés par le progrès technique et par le capitalisme le plus dur ! Notre société se situe en fait à un point de conjonction de son évolution que l'on pourrait comparer à la phase de transition entre le bas Moyen-âge et la Renaissance, à la recherche d'un équilibre - d'où la crise de confiance plus que de croissance et que sociale actuelle - qui la conduira vers un équilibre des relations humaines et des activités humaines dans un respect mutuel. Mais à la condition d’en prendre conscience ! Il ne s'agit pas là d'une utopie, même si ces équilibres sont à rapprocher des modèles idéalisés par ceux que l'on nomme Utopistes, mais du fruit d'une longue évolution lancée voici plusieurs siècles, avant même la rupture de la Réforme et de la Renaissance. Malraux disait que le XXI° siècle serait spirituel ou ne serait pas... Le XXI° siècle - qui est et qui sera - sera spirituel, la difficulté étant d'intégrer cette dimension spirituelle donc de modification des habitudes de travail et de relations sociales à un modèle de société qu'il faut prolonger et non briser..

Le problème est celui de la lutte contre les inerties et contre les privilèges auto-attribués. Il faut donc être révolutionnaire face à un conservatisme fermé et replié sur des privilèges construits non sur des réalités de progrès mais sur une mythologie de pureté et d'efficacité sociale.... C'est pourquoi la politique actuelle qui tend à rejeter le modèle de la Fabian Society d'une transformation de la société en évitant toute forme de remise en cause de l'ordre par la promotion de la bourgeoisie dans un socialisme temporisateur est bonne. C’est pourquoi la démocratie sociale est une réponse adéquate, du moins si on la comprend bien comme le refus de l’individualisme forcené.

Bref, on ne brisera les archaïsmes des technocraties et des droites et des gauches inertes qu'en insistant sur le bienfait des crises, mais des crises jugulées et conduisant au consensus de la concertation et du dialogue, ce que développait d'ailleurs Jacques Rueff que tous devraient aujourd'hui relire. C’est une autre manière d’exprimer Héraclite et son Il faut savoir que le conflit est communauté, la discorde justice ; tout devient par discorde et par nécessité, … sauf que nous ne pouvons admettre ce qu’il en déduit pour la justice !

D’ailleurs, lorsque Rueff écrivait que l'assurance chômage était la source même du chômage, il ne signifiait pas qu'il fallait détruire toute protection sociale. Ce serait un énorme contre-sens, et pourtant c’est comme cela que certains caciques du libéralisme l’ont compris ! Il voulait signifier que trop de charges sociales, trop de facilités d'accès aux aides sociales sans contrepartie – sauf dans certains cas très graves - entraînait des attitudes de rejet du travail - pas forcément au sens classique du terme -, entraînait des blocages dans la société au profit de minorités, que celles-ci soient patronales ou syndicales. Reste donc que Rueff a été mal compris, tout comme Ardant ou Mendès-France ont été mal compris. Cela est peut-être dramatique… En son temps, de Gaulle avait compris que les crises – ou du moins leur résolution – pouvaient – à la condition de ne pas trop durer – être un bienfait. Ce n'est qu'un début, continuons le combat dirons-nous en paraphrasant les soixante-huitards, même si beaucoup n’ont en fait rien compris à la réalité planétaire de mai 1968 ! Il faut néanmoins agir vite, les grèves de ces dernières années ont déjà coûté à la France plusieurs fois l'équivalent du déficit de la Sécurité sociale.

Dépassons le cas de la France. Notre société, la société de type occidental dans son ensemble comporte incontestablement un caractère archaïque en ce sens que l’univers où elle se meut est fondé certes sur des réalités, mais aussi sur des mythes, des croyances et des perceptions de l’autre idéalisées. L’univers contemporain est certes un univers physique, mais il est aussi immatériel et mental, ce dernier aspect conduisant à une modélisation de type archaïque.

Le monde actuel est donc bien en plein développement… et le développement soutenable serait la solution. Est-il la seule solution, mais toujours est-il qu’il se doit d’être le pilote de toutes nos politiques publiques, y compris en matière de justice ! Notre société en est donc aujourd’hui à un point de conjonction de son évolution comparable à la transition entre le bas Moyen-âge et la Renaissance, avec une recherche d'un équilibre nouveau des relations et des activités nouvelles sur la base d'un respect mutuel… Se pose donc la question des modèles théoriques, ainsi que celle de savoir quelle est la forme de la crise actuelle…, tout en gardant à l’esprit que la société contemporaine n'a en fait jamais été moderne. Il n'est pas possible de l'interpréter au regard des schémas classiques, et cette interprétation est l’une des causes majeures de la situation actuelle ! Certes, le global efface l'international et le national, tout comme la mondialisation efface le territoire ; il y a là une crise sémantique et remise en cause des concepts philosophiques, géopolitiques et géostratégiques traditionnels.

De ce fait, notre société, que l'on pourrait qualifier d'évolutive serait en fait un modèle inédit qui regroupe aussi bien des caractères de société archaïque que de société médiévale, baroque, moderne ou postmoderne, et l'émergence de caractères médiévaux ou baroques dans nos sociétés est un point à analyser : médiéval avec la dialectique du fini et de l'infini, de l'interne et de l'externe, l'évolution des modes de communication ; baroque avec la dialectique de l'homogène et de l'hétérogène, ainsi qu'une relation au temps à fois prospective et historique. On peut aussi constater un retour de l’influence des modèles néo-stoïciens latins, et en particulier de la vision du monde qu’avaient Épictète ou Cicéron, notamment dans la perception du droit et de la nature.

C’est à la fois grave est rassurant. Grave en ce sens qu’il n’y a pas renouvellement de la pensée, malgré les louables efforts de certains. Mais il est aussi d’une certaine manière rassurant de constater que notre civilisation ne donne pas naissance à une nouvelle approche philosophique, qu’elle ne fait que reprendre des concepts anciens, qu’associer des concepts de toutes origines - c’est cela la nouveauté - puisque l’histoire nous démontre que l’émergence de chaque concept philosophique nouveau a été concomitante à une phase de décadence : Socrate et Platon avec la crise de la Cité grecque, le Christianisme avec la chute de l’Empire romain, les Lumières avec la rupture des civilisations traditionnelles occidentales, le marxisme avec la crise du modernisme…

La vertu de nos sociétés contemporaines est donc, tout en progressant, de continuer à faire du neuf avec du vieux, assurant ainsi une continuité qui lui a peut être manqué dans les siècles passés. Deviendrait-on sages et raisonnables, malgré les apparences ? A-t-on réussi à (ré-)concilier le spirituel et la raison ? Atteint-on enfin un point d’équilibre entre la nature et l’homme ? Va-t-on enfin non plus détruire mais continuer ? Partiellement, du moins dans ses fibres profondes plus qu’à sa tête ! Même le développement soutenable n’est pas une nouveauté. Par contre, ce qui est nouveau, c’est la reprise de conscience de la fragilité de notre environnement et de notre futur !

Notre société est à la fois traditionnelle et moderniste, permanente et évolutive… Mais pour s’en rendre compte, il faut accepter de se dépouiller partiellement d’une partie de son moi, en ce sens que les notions de pouvoir, de progrès et d’évolution ne doivent pas se juger seulement à l’aune des sociétés occidentales. Ceci ne doit cependant être que dans la mesure où il y a réciprocité dans la démarche d’approche vers l’autre. C’est ceci qui, tout en permettant de proposer des solutions, permettra à la géopolitique d’être neutre, par l’exclusion de tous les oripeaux d’infériorité induits par l’évolutionnisme social, et ce même si la géopolitique permet de dégager des idées de puissances, dont de domination, voire de supériorité ; mais ces idées sont là pour aider, non plus pour contraindre, même si certains organismes, tel que le FMI, ne l’ont pas encore compris. Bien évidemment, la géopolitique permet au puissant d’asseoir sa puissance, de l’imposer, d’imposer ses vues économiques, culturelles, sociales, mais elle peut aussi lui permettre de s’assurer tout en respectant les modèles internes aux sociétés avec lesquelles il est en contact.

Mais ceci impose aussi d’oser, d’être responsable ! Or, force est faite aujourd’hui de constater que le risque tend à disparaître de nos vies ! Aujourd’hui, l’homme ne veut plus prendre de risques dans sa vie - y compris la plus intime -, et il attend tout de l’autre à qui il reproche toujours de ne rien faire, que cet autre soit l’élu « toujours corrompu », le fonctionnaire « toujours fainéant », l’enseignant « toujours en vacances », le policier « toujours méchant », … On veut une petite vie « pépère », bien repliée sur son seul ego, sans risques surtout, bien aseptisé ; la meilleure démonstration n’en est-elle pas cette religiosité du « libre-service » qui semble émerger : on prend ce qui plaît, on jette le reste, et surtout pas d’efforts, et vive l’Église « Kleenex », l’homme politique « Kleenex », etc… Or, le risque est un besoin existentiel de l’âme comme le disait Simone Weil…

Il y a cependant une réalité du risque environnemental, du risque climatique, du risque des technologies. Mais cela ne doit pas empêcher d’agir, la précaution ne devant pas être synonyme de ne rien faire, au risque de n’avoir rien compris au développement soutenable ! Agir, réagir face à ce que l’on connaît n’est pas se défiler. Ce peut même être prendre des risques, c’est oser ! En fait, évoquer le risque est ici doublement nécessaire, car le risque est autant élément matériel qu’élément de l'âme, puisque, s'il peut traduire une situation strictement perceptible, il est aussi, comme l'affirmait Simone Weil l'un des quatorze besoins essentiels de l'âme, au même titre que l'ordre, la liberté, la responsabilité et la sécurité…, autant de principes clés de la prise en compte de l'environnement.

D'ailleurs Simone Weil donne une définition générale du risque qui peut être considérée comme l'une des plus précises, car recouvrant l'ensemble des natures du risque (accident/erreur ; matériel/âme) : Le risque est un danger qui provoque une réaction réfléchie ; c’est-à-dire qu’il ne dépasse pas les ressources de l’âme au point de l’écraser sous la peur. Ainsi, avoir conscience de l'existence ou de l'imminence d'un risque ne signifie pas renoncement, abattement, abandon devant la peur, mais bien au contraire engagement, responsabilité et courage, c'est-à-dire abandon de la fatalité et recherche de réponses à des situations plus ou moins menaçantes pour l'avenir. Mais c’est tout autant cela que l’on a trop oublié ! Rien n’est donc perdu ! …, mais à la condition d’admettre avoir pu se tromper, d’oser le développement durable et de retrouver en chacun de nous le sens de la responsabilité. Donc chez tous, pas que chez le citoyen…

Revenons sur l’idée de crise(s) en évoquant l’hypothèse marxiste du matérialisme historique. Les clés du déterminisme historique sont l’évolution par bonds, le bienfait des crises, les valeurs des faits concrets qui expliquent le mécanisme de l’histoire et une certaine précision du futur. C’est amusant de voir comme ce bienfait des crises peut se retrouver aussi bien chez les marxistes que chez leurs plus farouches opposants. Mais il faut aller plus loin. Le déterminisme des faits et le matérialisme historique sont inséparables et dépendent du fait individuel… Ils sont également fonction des aspirations spirituelles comme des relations constantes et oscillantes entre le fait social et le fait individuel. Mais ce sont ces faits qui conditionnent l’évolution humaine. Le fait social donne à toute société des possibilités d’évolution par bonds. Le fait individuel réside dans l’aptitude de l’individu à s’adapter physiquement et psychologiquement aux conditions nouvelles d’existence imposées par les lois de l’évolution. Il y a surtout que notre siècle tend à priver l’individu de sa souveraineté sur les choses et à le tenir pour incapable en tant qu’individu d’influencer les lois sociales et leurs modifications. Il y a donc une erreur fondamentale aux conséquences désastreuses, car il faut avant tout permettre la concrétisation des aspirations novatrices des composants de la société sans opprimer les individualités. La liberté d’esprit vaut pour la raison dont le degré est fonction de la pensée à un moment historique donné.

On dit souvent que l’individu ne remplit un rôle social que s’il possède une vertu particulière. De l’utilisation coordonnée de ces vertus particulières individuelles dépendrait l’évolution de l’esprit humain et le progrès de la société humaine. C’est de là que découleraient l’harmonie et l’équilibre. C’est là une théorie très dangereuse, car exclusive de l’anormal, ou plus exactement du hors norme, de l’autre, et rejoignant ainsi le déterminisme totalitaire sous-jacent à la pensée de certains modernes. On ne peut en effet définir une norme unique de l’individu ! Et c’est là que réside la difficulté de toute politique, de toute justice, faire concilier les intérêts de l’individu et ceux de la société, alors que chacun semblent tendre en un sens opposé…

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Published by Serge Bonnefoi - dans Droit
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