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27 mai 2010 4 27 /05 /mai /2010 10:06

Anatole France écrivait que « la justice est l'administration de la force. » Dire cela serait limiter la justice à la seule force, alors qu’elle est bien plus que cela. Si le droit était toujours plus ou moins lié à des rapports de forces et si la loi consacrait le pouvoir du plus fort, il en résulterait que la légalité ne coïncide pas toujours avec la légitimité, ce qui n’est que parfois juste. Le droit ne peut donc être assimilé à ce qui a été ou à ce qui est et l'exigence du droit ne peut être enfermée dans les lois positives.

Le droit est aussi un idéal qui exprime ce qui doit ou devrait être. Antigone est là pour nous rappeler que les lois du cœur, qui sont des lois non écrites, sont parfois plus profondes et plus vraies que les lois positives, que les « lois écrites » de la Cité. Il y a aussi, comme le dit Kant, au-dessus des lois positives qui changent d'un pays à un autre, d'une époque à l'autre, des lois non écrites qui sont intemporelles et que les hommes ne peuvent transgresser sans renoncer à leur humanité. De même, au-dessus des droits positifs particuliers et variables, il y a des droits universels et qui semblent inaliénables dans nos sociétés : droit à la vie, à l'éducation, à l'instruction, au travail, à la participation à la vie politique, à la propriété…

Nous sommes en fait bien plus proches de Rawls affirmant que « la justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée. » Car l’idée de justice n’a aucun sens en dehors d’un système mettant en jeu la conscience humaine. On peut parler de justice des hommes, de justice divine, même dans certains cas d’une justice de la nature, jamais d’une justice du néant. Pour qu’il y ait justice, il faut au moins être deux, et, comme l’homme vit en société, elle ne peut se vivre qu’en société. D’une certaine manière toute justice ne peut être que sociale.

Sartre se serait-il donc trompé en affirmant que « l’enfer c’est les autres » ? Non, dès lors que l’homme n’a pas été juste, car il a peur justement d’être jugé, donc de la justice, et c’est volontairement que j’accumule ici les mots tirant leur racine du latin « jus » ! Oui, dès lors que la solitude est le pire des drames humains, car elle est négation de toute humanité ! Même les moines du désert d’Egypte, pourtant ermites, se réunissaient de temps en temps, justement pour conserver cette dimension humaine ! Mais il est vrai que l’homme injuste a peur d’être jugé ! Et le drame du plaidé coupable est qu’il sert cette peur en évitant à l’homme injuste d’être responsable, en lui permettant d’échapper au regard des autres, de ses victimes mais aussi de toute la société ! Or, sans ce regard, il n’y aura jamais rédemption, aucune réinsertion possible ! Le plaidé coupable enfermera le coupable dans son crime, tout comme il enferme la victime dans sa douleur ! Il est certes économiquement parlant rentable, mais il est, humainement, totalement destructeur ! Or, lorsque l’on parle de justice, ce n’est pas le budget qui doit primer, mais l’homme, qu’il soit victime, coupable, familier, citoyen, … ! L’homme ! L’homme qui doit être le cœur de toute idée de justice, car la justice n’est pas vengeance, mais réparation, aide, défense, sanction, … tout ce que l’on veut mais en aucun cas vengeance. Car, dans la vengeance, il y a perte de toute humanité !

Face à certains crimes, à certains drames humains, on a envie, même si l’on est juste de crier vengeance… On a parfois envie de tuer un violeur d’enfant ! C’est souvent une réaction première que nous avons tous peu ou prou eue ! Mais il faut savoir la dépasser. On peut renvoyer ici aux réflexions de Robert Badinter. Il faut crier justice, mais jamais vengeance. La loi peut être rigoureuse lorsqu’elle le veut… Crier vengeance, c’est se mettre au niveau du criminel !

D’ailleurs, en passant, il y a souvent une confusion dans les esprits, avec l’assimilation de la Loi du talion à la vengeance, alors qu’elle ne l’est pas. Certes, dans notre monde actuel, elle peut apparaître ainsi. Pourtant, elle aura été à son époque un immense progrès vers la justice en introduisant l’idée de proportionnalité de la peine au crime commis ! La Loi du talion se veut dans son principe équilibre, ce qu'elle n'est pas dans son application dès lors que l’on donne priorité à la lettre de la loi et non pas à son esprit, ou encore au fait de se faire justice soi-même. La Loi du talion était, malgré les apparences, déjà progrès, immense progrès par rapport à la vengeance pure et simple, même si elle n'était pas spécifique aux seuls Hébreux comme le montre par exemple le Code de Hammurapi qui est dominé par cette double idée d'équilibre et de proportionnalité de la peine, mais non pas du dol ou du mal subi.

La Loi du talion, étant aussi fondée sur les idées de riposte et de représailles, ceci peut pourtant conduire aujourd’hui à une spirale sans fin de violence, un peu comme dans certains cas de vendetta en Corse ou comme le démontre encore l'actuelle situation au Moyen-Orient. Le sang appelle le sang ! Or, ce n'est pas là la vision que nous avons aujourd’hui de la justice ! Mais retenons en surtout le progrès que ce fut, et l’idée d’équilibre qui en découle. C’est la balance symbolisant la justice au fronton de nos Palais de Justice ! L’équilibre, la mesure, l’équité !

En fait, le droit est toujours une recherche d’équilibre entre le subjectif et l’objectif, entre le social et l’individuel. Il ne peut donc, tout comme la justice, s’inscrire ailleurs qu’à la fois dans la société et dans l’homme. C’est là que doit s’imposer l’idée de méso-droit, c’est-à-dire de droit à la fois pour l’homme et pour la société ! Comme le disait Celse, cité par Ulpien, « le droit est l’art du bon et de l’équitable » !

Un aparté. Nous venons de parler de la balance de la justice. Ce symbole est ici très juste. Mais est-ce toujours le cas, les symboles de la justice étant parfois surprenants ? l’épée, le faisceau, le bandeau, la balance, la flamme, une table… Doivent-ils subsister ? Car la Justice ne frappe pas au hasard ! Car la Justice n’est pas aveugle ! Elle se doit au contraire de bien discerner pour bien juger ! Egalité n’est pas synonyme d’uniformité…

Pour en revenir à la justice en elle-même, il semble qu’aujourd’hui, dans le cadre d’une vaste contestation de la société occidentale, les impératifs de la société s’effacent de plus en plus dans la pratique du droit devant les seuls intérêts de l’individu, alors même que les impératifs de l’individu - donc ses intérêts - ne peuvent se concevoir que comme moyens et éléments de la société humaine au sens large. On pourrait ainsi dire qu’il y a aujourd’hui primauté du micro-droit sur le macro-droit, alors même que le droit ne doit être qu’équilibre, donc méso-droit. D’ailleurs, le parallèle entre les problématiques actuelles et les blocages contemporains du droit et de l’économie sont ici évidents. La mécanique et l’absolu de la technique prennent désormais le pas tant sur l’individu que sur la société, ce qui est doublement négatif.

Il faut donc qu’à l’imitation de l’art, et tout particulièrement de la peinture et de la sculpture, voire même de la musique si l’on pense au Traité d’harmonie d’Arnold Schoenberg, droit et économie, retrouvant leur forme naturelle d’arts sociaux, fassent comme il a déjà été écrit leur révolution et passent d‘une forme classico-mécanique à une forme abstraite revenant à la perception, à la confraternité, à la raison, à l’émotion et au subconscient. Nous en revenons toujours aux idées d’art et de culture !

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Published by Serge Bonnefoi - dans Droit
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