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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 09:05

Père de l’Église, véritable fondateur de la théologie latine malgré des errements liés à son intransigeance après 207, Quintus Septimius Florens Tertullien est né à Carthage vers 155 ; il est mort après 220. Tertullien aura été un auteur très prolixe, avec plus d’une trentaine d'œuvres connues, dont certaines disparues. Ces œuvres sont très variées, puisque se décomposant en écrits apologétiques, en œuvres dogmatiques et/ou polémiques et en ouvrages de morale et/ou d’ascétisme. Quelques-unes de ces œuvres, tirées de ces trois catégories, sont particulièrement  intéressantes au regard du sujet de la présente étude : ⑴ pour la période catholique : ­- Ad Nationes (197), notamment [I] ; - Apologétique (fin 197) ; - Ad martyras (197 ou 202-203) ; - Contre les spectacles (vers 200) ; - De la prescription contre les hérétiques (vers 200) ; - Contre Marcion (entre 200 et 211) ; ⑵ pour la période montaniste : - De corona militis (211) ; - De idolatria (vers 211-212) ; - Ad Scapulam (212), notamment [III]…

Il faut remarquer que, né de parents païens, Tertullien se convertit assez tardivement en 193, vraisemblablement à Rome où il exerçait son métier d’avocat, soit à l'approche de la quarantaine, après y avoir vidé jusqu’à la lie la coupe des plaisirs (Res. Cam., 59). Ses études auront été très variées, principalement axées sur la philosophie, le droit et la médecine, apprenant le métier de rhéteur (Eusèbe de Césarée, HE, II, 2, 4). Il aura été successivement jurisconsulte, puis avocat, et enfin, du moins selon certains prêtre (Jérôme, Vir. III, 53), même si ce dernier point semble assez peu vraisemblable. Il reviendra vivre à Carthage à partir de 195, ville où il mourra.

De plus, il faut remarquer que son père était centurion dans la Légion proconsulaire, ce qui ne fut peut-être pas sans influence sur sa vision de l'armée, et ce pour au moins deux raisons. Aujourd'hui encore, on constate qu'un nombre significatif d'enfants de militaires sont antimilitaristes, soit par opposition au père, soit par rejet des contraintes de la vie militaire (vie en caserne, absence du père, déménagements fréquents entraînant des ruptures, etc…). De plus, dès la fin du IIème siècle, la loi imposait aux fils des vétérans, en compensation des privilèges accordés à ceux-ci, l'obligation de servir dans l'armée romaine. Tertullien fut-il confronté à ce cas ? Nul ne le sait, mais cela permettrait de comprendre certains des aspects de sa psychologie. Dans tous les cas, de par sa filiation, Tertullien a une connaissance vécue du métier de soldat, une connaissance très précise des rites et des contraintes de la vie militaire, de ses excès, …… tout comme en son temps saint Augustin, autre fils de militaire.

Au IIème siècle, les chrétiens étaient déjà, selon Tertullien, Père latin de l'Église - du moins pour ses écrits antérieurs à 207, date de son passage à l’hérésie montaniste -, nombreux dans l'armée, même si ce ne sera qu'après la réforme constantinienne  que les chrétiens seront  officiellement réintégrés dans les armées impériales.  Même s'il a parfois tendance à outrer, Tertullien l'écrit au moins par deux fois : Nous sommes d'hier, et déjà nous avons rempli la terre et tout ce qui est à vous : les villes, les îles, les postes fortifiés, les municipes, les bourgades, les camps eux-mêmes, les tribus, les décuries (…) ; nous ne vous avons laissé que les temples !  (Apol. XXXVII, 2) ; Malgré notre immense multitude, qui forme presque la majorité dans chaque ville, (…) ne nous distinguant jamais des autres citoyens que par la réforme de nos vices (Ad Scapulam, III ).

Même si l'on réduit les éventuelles exagérations à leur juste valeur, il n'en reste pas moins vrai que des chrétiens servaient dans les légions à la fin du IIème siècle. Ces exagérations ne sont d'ailleurs pas spécifiques à Tertullien, Pline le Jeune, opposant ouvert au christianisme, tombant lui aussi dans ce travers : L'affaire m'a en effet paru demander cela, en particulier en raison du nombre des accusés ; c'est qu'un très grand nombre de gens de tout âge, de toute condition et aussi des deux sexes, sont en péril ou vont s'y trouver sous peu. Et ce n'est pas seulement dans les villes que s'est répandue cette contagion de superstition, mais encore dans les villages et jusque dans les campagnes (Lettres, X, 95, trad. Hucher ; on retrouve cependant plus souvent cette lettre sous la référence X, 97). Ceci permet d'affirmer que les chrétiens étaient déjà réellement nombreux dans tous les milieux à cette époque - du moins en Bithynie, région de l’Asie mineure qui correspondrait très schématiquement à la façade nord de la péninsule anatolienne -, la source étant ici croisée, et le parallèle en Pline et Tertullien frappant, et ce d’autant plus que Pline a écrit plus d’un siècle avant Cicéron, ce qui pourrait modérer l’accusation d’exagération souvent faite à Tertullien. Mais il est aussi possible que Tertullien, fort érudit, se soit inspiré de cette lettre de Pline à Trajan, correspondance dont il semble avoir eu connaissance…

Dans tous les cas, Tertullien d'affirmer plus loin : Avec vous (…) nous naviguons, avec vous nous servons comme soldats, nous travaillons la terre, nous faisons le commerce (Apol. LII, 3).

Mais s'agissait-il de chrétiens entrés au service après avoir reçu le baptême ou de soldats convertis et baptisés après leur incorporation ? Cette question est importante, car depuis Auguste l'armée romaine n'était plus une armée des citoyens mais une armée professionnelle. Elle n'est plus, comme au temps de la République, la nation armée, mais une armée permanente et de métier. Il faut donc faire un acte positif de volonté pour entrer dans l'armée, à l'exception du cas déjà évoqué de certains fils de vétérans. Tertullien cherche à apporter une réponse à cette question.

Pour ce qui est des chrétiens souhaitant entrer dans les armées, la réponse de Tertullien dans son De idolatria est clairement négative, car en désarmant Pierre, le Seigneur a désarmé tous les soldats. Personne ne peut regarder comme licite un uniforme qui représente des actes illicites. Tertullien a ici une lecture pour le moins littérale de [Lc 26, 52], tranchant nettement avec l'interprétation qu'auront de cet épisode de l'arrestation de Jésus d'autres Pères, et en particulier saint Augustin. Une question reste posée : s'agit-il de tous les uniformes, ou uniquement de celui de l'armée de Rome ? On peut se poser objectivement la question à la lecture de son De idolatria qui est assez spécifique quant à ses visées, puisqu’il s’agit là de l’un des écrits de la période montaniste (vers 211-212) dans lequel Tertullien exige la plus stricte abstention du culte des idoles, cette dernière incluant l’interdiction d’exercer les professions jugées en rapport avec ce culte ; ainsi, pour Tertullien, le chrétien ne peut être ni soldat, ni instituteur, ni fonctionnaire, ni artiste, et ainsi de suite..., car toutes ces professions exposent au risque de l’idolâtrie ou du sacrifice à l’empereur. Néanmoins, cette attitude très rigide vis-à-vis de certaines professions n’était pas nouvelle puisque se retrouvant déjà dans le De spectaculis daté des environs de 200, où Tertullien interdisait l’assistance ou la fréquentation de tout spectacle du fait du caractère païen de ces derniers, ainsi que de leurs relations avec le culte des idoles, mais là encore dans un cadre strictement romain.

Pour ce qui est des chrétiens déjà engagés dans les armées, la réponse est plus nuancée, même si Tertullien semble pencher assez nettement vers l'abandon des armes, car jamais le chrétien n'est autre que chrétien, en quelque part qu'il soit (De corona, XI) : Autre chose est de ceux qui étaient soldats avant d'être chrétiens, comme ceux que saint Jean baptisait, et le très-fidèle centurion que Jésus-Christ approuve, et que Pierre catéchise, pourvu qu' après avoir reçu la foi et s'être souscrit à celle-ci, on s'en départe, comme plusieurs ont fait, ou bien qu'on prenne bien garde de ne commettre contre Dieu des choses qui ne sont pas même permises par les lois militaires, voire même de souffrir à l'extrémité pour l'amour de Dieu ce que la foi païenne commande, car l'état militaire ne permet ni impunité de forfaits ni impunité de martyre (De corona, XI ). L'important n'est donc pas de porter ou de ne pas porter les armes, mais bien plus de ne pas offenser Dieu. On notera que Tertullien ne se fait directement opposant à la présence de chrétiens dans les armées, la jugeant comme forfaiture, qu'après son passage à l'hérésie montaniste.

On rappellera ici qu’à la fois erreur et hérésie, le montanisme professait que les visions et les révélations eschatologiques, en particulier des femmes, sont les seuls moteurs de la vie chrétienne. Les temps du Paraclet auraient commencé avec la venue de Montan, et la Jérusalem nouvelle est déjà inaugurée pour un règne de mille ans. Il faut donc vivre dans la continence absolue pour préserver le prophétisme et préserver ce règne. Enfin, le martyre doit être recherché, étant la manifestation absolue de la soif de Dieu. Le montanisme, considéré à son départ comme une erreur, a été considéré par la suite comme hérétique, notamment par le Synode d'Iconium  vers 220, par le Pape Innocent Ier en 404 (Lettre Etsi tibi, c. 8, § 11), ou encore par le Pape Grégoire 1er vers 601 (Lettre Quia caritati nihil ).

En fait, Tertullien ne pose jamais véritablement la question de savoir si la guerre est licite ou non (De corona militis, XI, 6), ne se positionnant que sur l'attitude des chrétiens qui ne peuvent verser le sang, qui ne peuvent pas tuer. C'est là le point central de sa réflexion pour ce qui est de l'objet de la présente étude, et, dès son Apologétique, il rappelle clairement la répugnance qu'a le chrétien à verser le sang : Pour quelle guerre nous aurait manqué ou la force ou le courage (…) si  notre loi ne nous  permettait pas plutôt  d'être tués que de tuer ? (Apol. XXXVII, 5). Néanmoins, il ne tira pas son argumentation de la doctrine évangélique de l'amour des ennemis ou de celle du pardon, mais des coutumes de l'armée romaine qu'il jugeait, d'ailleurs parfois faussement, entachées d'idolâtrie, notamment l'idée d'attachement et de dévouement au chef ou à Rome (De idolatria, XIX ). Pourtant, Tertullien n’interdit pas le respect de l’empereur puisqu’il écrit qu’avec les autres chrétiens nous sacrifions donc pour le salut de l’empereur, mais en nous adressant à Dieu, notre maître et le sien, mais conformément à sa loi, par de chastes et pacifiques prières (Ad Scapulam, II).

On peut cependant s’interroger à la lecture du passage déjà cité - De corona militis, XI, 6 - de son Traité de la Couronne militaire : De prima specie quaestionis, etiam militiae ipsius inlicitae, plura non faciam, ut secunda reddatur, ne, si omni ope expulero militiam, frustra iam de corona militari prouocarim. Puta denique licere militiam usque ad causam coronae. En effet, la traduction classique de ce texte, dont celle de Charpentier (Paris, 1844) reprise ici, est la suivante : Il n'est jamais besoin de discourir plus avant de la première partie de la question, savoir si la guerre est du tout illicite afin que nous venions à la seconde ; car si je n'ai rejeté entièrement et de tout mon effort la guerre, en vain je parle contre la couronne militaire. Soit donc posé le cas que la guerre est licite, afin que cela même puisse servir de cause et raison pour la couronne. Or, on peut s’interroger sur cette traduction. En effet, on est en droit de se poser trois questions.

En premier lieu, Tertullien parle t-il de la guerre ou du métier des armes, car militia peut aussi bien se traduire par “service des armes” que par “milice” ou encore “guerre” ? À la lecture du De Corona militis, on peut pencher pour la première solution.

Ensuite, Tertullien parle t-il finalement de la licéité ou de la légitimité de la guerre ? En effet, inlicitus peut aussi bien dire “illicite” qu’“illégitime”… À la lecture de son œuvre, on peut en effet pencher pour la seconde interprétation.

Enfin,  corona signifie certes “couronne”, mais aussi “celui qui est assiégé par une autre troupe”. Difficile de conjecturer sur le sens que donne Tertullien dans le bas latin, quasiment de cuisine qui est le sien… N’y aurait-il pas eu chez Tertullien volonté de faire cohabiter les deux sens, à la fois pour prolonger et justifier son discours sur la couronne, et pour expliciter sa position vis-à-vis de la guerre ? Bref, ne serait-on pas en présence d’un jeu de mot intraduisible en français… Le sens de juste défense semble pouvoir être retenu à la lecture du reste de l’œuvre de Tertullien, car il n’y est pas toujours opposé, y compris dans son Apologétique… Il y aurait donc peut-être aujourd’hui erreur à vouloir traduire corona par le seul mot de “couronne”. C’est la corona (défense) qui permet d’obtenir la corona (récompense)… Et cela correspond à l’idéal tertullianiste de faire un parallèle entre le couple combat pour la foi/récompense céleste et le couple combat terrestre/récompense terrestre… La traduction pourrait donc être en fait la suivante : Il ne me servirait à rien de continuer d’évoquer la couronne militaire si, pour ce qui est du premier aspect de la question, à savoir si le service des armes est illégitime en lui-même, je rejetais toute idée d’armée afin de répondre à la seconde. Je suppose donc pour la suite que le service des armes est légitime tant qu’il concerne la défense de ceux qui sont assiégés. Une telle traduction a, outre l’avantage de rendre intelligible le présent passage, de le mettre en cohérence avec ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent, ainsi qu’avec le texte de son Apologétique… Tertullien admettrait-il donc la juste défense ?

Dans tous les cas, et ceci renforce d’une certaine manière ce qui précède, Tertullien ne réfute pas l'existence de l'armée, donc de son usage puisqu'il écrit : Et, par nos prières incessantes, nous demandons pour les empereurs (…) des troupes valeureuses (Apol. XXX, 4).

Mais il ne réfute pas l’existence de l’armée sous la réserve que celle-ci ne doit pas être recommandée aux chrétiens, car elle expose trop au risque d'offenser Dieu. Bref, le païen peut être soldat, mais non le chrétien ; position un peu étonnante de prime abord, mais finalement proche de celle quasi-contemporaine d'Origène ! Cette proximité d’avec Origène est d’autant plus visible qu’il semble réclamer comme celui-ci (Contra Cels., VIII, 73, 14-21 ; VIII, 74, 1-4) pour les chrétiens le statut des Prêtres païens qui participent aux combats par leurs seules prières, sans porter les armes.

Par ailleurs, comme avant lui saint Paul entre autres, Tertullien reprend l’image du soldat et la transpose au chrétien qui est un soldat du Christ : Nous sommes appelés sous les drapeaux du Dieu vivant, dès lors que nous répondons par les mots du serment. Aucun soldat ne part au combat sans renoncer aux agréments de la vie et ce n'est pas d'une chambre à coucher qu'il sort pour se rendre en première ligne mais de tentes de campagne exiguës où l'on éprouve vie à la dure, incommodités et importunités. Déjà en temps de paix, les troupes, à travers pénibilités et désagréments, apprennent à supporter par avance la guerre : elles partent en manœuvres avec leur barda, parcourent le champ de manœuvre, creusent la tranchée, et apprennent à compacter la torture. Le tout dans la sueur, pour que corps et esprit, le moment venu, ne s'effraient pas du passage de l'ombre au soleil, du temps ensoleillé au grand froid, de la tunique à la cuirasse, du silence aux cris, et du repos au brouhaha (Ad martyras, III ). Mais il va très loin, peut-être même trop loin dans sa comparaison ! Le chrétien doit modeler sa vie sur elle du soldat, et ce en toutes choses, tant en temps de paix qu’en temps de guerre ! Il évoque même ici le serment qu’il condamnera notamment dans son De Corona militis une décennie plus tard. Il inverse chaque élément ou plutôt en fait des opposées, le soldat du Christ agissant comme le soldat de l’empereur, à l’identique, si ce n’est que les deux soldats ne peuvent se retrouver en une même personne, car le soldat ne peut servir qu’un seul maître.

Tertullien va trop loin, en particulier parce qu’il semble oublier le Rendez à César… de Jésus-Christ qui demandait de ne pas confondre les deux mondes, celui du spirituel et le terrestre. Et surtout, de par son vocabulaire, il ouvre la porte à la guerre sainte, dès lors que le pouvoir temporel est représenté par une personne se réclamant de droit divin ou comme représentant le Christ ! Bien plus qu’un saint Augustin par trop accusé à tort et qui mettait des limites à la guerre, la rendant même quasiment impossible au chrétien tant les conditions de la guerre juste sont exceptionnelles à réunir, par cette identification du chrétien au soldat, sans aucune limite posée, Tertullien ouvre la voie au soldat se battant pour imposer la foi, non pas au soldat protégeant les pèlerins mais au croisé de Jérusalem massacrant sans vergogne malgré les pleurs de Godefroy de Bouillon, au persécuteur ! Dès lors que l’empereur est le “lieutenant de Dieu”, toute action, tout combat, tout massacre qu’il commande devient ordre de Dieu et le refuser est dès lors désobéir à Dieu ! Sans peut-être le vouloir, Tertullien ouvre à la guerre sainte, à la persécution sous l’uniforme de Dieu, car rien n’est plus facile que d’isoler un passage de son contexte ! À être trop moralisateur, à être trop rigide, on ouvre bien des boîtes de Pandore ! Or, Tertullien avait un esprit bien sévère et dur, faisant de lui l’ennemi de tout compromis (B. Altaner, Précis de Patrologie, Salvator, 1941, pp. 126-127), ce qui devait le conduire à une sur-morale et plus encore à l’hérésie non seulement montaniste, mais encore tertullianiste !

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Ecrivains chrétiens
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