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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 09:55

De grandes figures de la foi, telles celles  de saint François d’Assise ou encore de Basile de Césarée, sont venues, parfaisant l’œuvre de la Création, apporter leur pierre à l’édifice des Evangiles… Dès l’origine des temps, Dieu a donné la terre à l’homme. Mais Il lui a donné la terre pour qu’il la soumette, non pour qu’il la détruise :

« Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; … » (Gn 1, 28)

Ce qui précède doit se lire dans l’esprit même de la Création, puisque Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il le créa (Gn 1, 27). Par ces mots, Dieu posait le statut de l’homme. Par ces mots, Dieu posait l’équilibre entre ce statut de l’homme et celui de la Création… L’homme est à l’image de Dieu et le rapport de l’homme à Dieu est unique, propre à l’homme, à l’homme couronnement de la Création. L’homme a ainsi pour mission de poursuivre la Création, mais pas n’importe comment ! Seulement avec conscience et responsabilité…

 

Tout acte de l’homme doit donc se lire à l’aune de ces idées de conscience et de responsabilité. Toute action humaine doit se lire à l’aune de ce statut splendide et difficile ! Car soumission et servitude ne doivent pas s’interpréter dans le sens péjoratif d’esclavage, de domination, mais dans celui de continuation de l’œuvre de Dieu, donc de préservation des espèces, de progrès dans les conditions de vie… Et aussi de continuation dans le sens de sauvegarde de la beauté du monde, bref de la Création. Continuateur et gardien de la Création, l’homme ne doit donc pas détruire, la destruction étant antinomique à la Création. L’homme est d’une certaine manière posé par Dieu comme le maître de la nature, mais aussi, et tout autant, comme son esclave ! Et ceci n’est en rien paradoxal !

 

Dieu a soumis les être animés à l’homme pour qu’il les domine, non pas pour qu’il les détruise, l’Alliance divine liant Dieu et aux hommes et aux êtres animés qui peuplent la terre :

« Voici que j’ai établi mon alliance avec vous et avec vos descendants après vous, et avec tous les êtres animés qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes bêtes sauvages avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche, tous les animaux de la terre (Gn 9, 9-10)… Voici le signe de l’alliance que j’institue entre moi et vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous pour les générations à venir (Gn 9, 12). »

La préservation de la faune, la préservation des espèces vivantes est donc plus qu’un acte moral pour le croyant ! C’est un devoir spirituel, car rompre les équilibres faunistiques est dès lors rupture de l’Alliance avec Dieu !

 

Nous devons ici néanmoins préciser encore plus l’idée si mal comprise de domination. En effet, Dieu a donné la terre aux hommes pour qu’ils la dominent. Rappelons que le verbe dominer vient du latin dominari, qui découle lui-même du substantif dominus, le maître… Le sens donné ici au verbe dominer n’est pas seulement chrétien… Il faut par exemple se souvenir que Cicéron avait utilisé le verbe dominari dans ses Tusculanae discutationes : Deus dominans in nobis, Dieu qui règne en nous ! Le sens ici donné est celui relatif à la manière dont Dieu règne sur l’homme. Comme Dieu nous domine, est notre maître, l’homme est le maître de la terre qu’il domine ; mais pas dans le sens d’un écrasement, d’une supériorité matérielle ! Dans un sens d’Amour, dans celui de supériorité ontologique uniquement !

 

Dominer doit donc s’interpréter ici dans le seul sens d’exercice d’une influence prépondérante, en aucun cas dans celui d’un esclavage ou d’un asservissement. Il y a cependant deux légères différences entre le lien de l’homme à Dieu et celui de la nature à l’homme.

 

En premier lieu, l’homme chrétien, conscient et libre choisit volontairement sa soumission à Dieu dont il est le serviteur dans l’Amour, alors que la nature n’a pas conscience de son lien à l’homme. Ensuite, parce que l’homme se trouve finalement en interface entre Dieu et la nature, donc en contact direct avec les deux, ce qui fait qu’il est certes maître de la nature, mais aussi à la fois serviteur de Dieu et de la nature, de Dieu en tant que créature, de la nature en tant que son responsable aux yeux de Dieu !

 

C’est aussi pour cela que l’homme doit respecter la nature, car il est certes agent de Dieu, mais surtout parce qu’il est doté de conscience, au contraire de la nature qui, certes fille de Dieu par la Création n’en a pas conscience. L’homme n’est donc que le dépositaire de l’œuvre de Dieu, qu’il doit respecter en tout, tout comme Dieu nous respecte et nous guide. Jean-Paul II nous l’avait d’ailleurs rappelé :

 

 

                                                                                                                              

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Published by Serge Bonnefoi - dans Environnement
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:28

Vue avec les yeux de notre temps, l’inquisition est un scandale ! C’est une institution totalitaire et obscurantiste ! Certes… Mais pourquoi oublier systématiquement de rappeler que cette institution relevait d’un autre temps, et donc d’autres mentalités, d’autres conceptions… N’oublions pas que les populations de son époque, souvent restées marquées par certains héritages du paganisme, avaient, y compris les savants, y compris les moins chrétiens, une conception magique du monde, en aucun cas notre vision scientifique actuelle. Comment oublier par exemple que le très érudit Jean Bodin, l’auteur des Six livres de la République, homme savant du XVI° siècle, de la Renaissance, a aussi écrit un ouvrage sur la sorcellerie ? En fait, à cette époque, tout le monde y croyait, chrétiens comme non chrétiens !

Or, nous en restons aujourd’hui à la légende noire posée à l’époque des pré-Lumières et des Lumières par Montesquieu et par Voltaire, sans même chercher à approfondir, sans même chercher à comprendre. C’est Montesquieu qui, le premier, allait affirmer dans le chapitre XIII du livre XXV de son De l’esprit des lois qu’une jeune fille juive de dix-huit ans avait été brûlée pour n'avoir pas renoncé à la religion de ses parents. Cette affirmation, que n’étaye aucune preuve, n’est qu’une abominable calomnie contre l’Église ; pourtant, elle reste reçue comme vérité car de la plume de Montesquieu… C’est de même Voltaire qui écrivait, à son propos, pour mieux attaquer l’Église : Ce sanglant tribunal, Ce monument affreux du pouvoir monacal, Que l'Espagne a reçu, mais qu'elle-même abhorre : Qui venge les autels, mais qui les déshonore ; Qui, tout couvert de sang, de flammes entouré Égorge les mortels avec un fer sacré, encore que cet auteur, en évoquant la seule inquisition espagnole n’aurait pas été forcément loin de la vérité, s’il n’avait occulté certaines réalités et entretenu la confusion avec l’Inquisition romaine. Je n’évoque que pour mémoire le Torquemada de Victor Hugo…

Il faut en tout premier lieu bien distinguer l'inquisition espagnole, institution politique au service d'un pouvoir politique, de l'Inquisition romaine qui fut bien moins excessive - même si elle oublia parfois Dieu -, notamment en modérant beaucoup de sanctions à l'égard de sorciers ou de sorcières. Des auteurs tels que H. G. Lea, N. Benazzi ou G. Bechtel font très bien le distinguo, alors mêmes qu'ils ne sont ou furent pas tous favorables à Rome, loin de là ! Il faut aussi faire une distinction dans le temps, l’inquisition médiévale du XIII° siècle – plutôt modérée – n’ayant pas grand chose à voir avec l’inquisition espagnole de la Renaissance – plutôt dure –.

Par delà cette confusion, il y eut aussi des "inquisitions privées" – terme fallacieux et inexact recouvrant que l’on appelle la chasse aux sorcières - ; cette chasse aura été un phénomène se développant principalement à partir du XIV° siècle, avec un point culminant vers la fin du XVI°, étant d’ailleurs aussi le fait de pays protestants. D’ailleurs, ces derniers pays ont souvent été encore plus virulents que les pays catholiques en la matière, puisque la sorcellerie recouvrait certes des pratiques sataniques, mais aussi souvent de vieilles pratiques païennes, souvent plus présentes dans ces pays plus tardivement christianisés. Ces "inquisitions" – dont certaines étaient religieuses ou du moins dirigées par des religieux, même si la majorité n’était que civiles - ont fait l’objet de réactions souvent très violentes sur un plan local, y compris contre le fameux Malleus Maleficarum, le Marteau des sorcières qui ne fut en rien une Bulle, n’en déplaise à l'auteur du Code da Vinci, même Lea ayant admis que Jacob Sprenger a du fuir bien vite devant les réactions épiscopales et populaires à ses exactions…

Pour ce qui est de l’Inquisition espagnole, je rappelle que s’il est indéniable et scandaleux que des Papes l'aient encouragée, notamment Urbain IV qui mis les inquisiteurs à l'abri de toute excommunication venant d'un mandataire du pouvoir pontifical (surprenant non ? Il avait donc conscience du mal, du péché, ... et de l'éventuelle réaction négative de ses successeurs. Dramatique !), ou encore la Curie romaine qui poussa au début du XVI° à l'adoption de Licet ab initio par Paul III en 1542. Saint Charles Borromée ne fut-il pas lui-même inquiété ?

Maintenant, il faut aussi rappeler que beaucoup de Papes se sont opposés à cette inquisition espagnole dont les membres, bien que religieux, étaient des fonctionnaires royaux avant tout, des instruments politiques avant tout ! Je pense par exemple à Nicolas V qui, au début du XV°siècle, promulgua la Bulle Humanis genis inimiscus qui condamna la chasse aux juifs conduite par l'inquisition espagnole. Je pense encore à la Bulle de Sixte IV de 1482 qui condamna les agissements de l'inquisition espagnole qu'il jugeait plus attirée par l'argent et le pouvoir que guidée par un souci des âmes. Je pense aussi à la position de Pie II lors de la querelle entre dominicains et franciscains espagnols en 1464 ou encore à Calixte III en 1556. De même, le même Calixte III la menaça d'excommunication. Je pense aussi à diverses lettres de Papes à diverses époques adressées à des Évêques, voire à certains inquisiteurs, espagnols pour les appeler à plus de modération... Ce ne fut certes pas assez, mais il y eut bien condamnation à plusieurs reprises !

Et puis, comment oublier que l'Inquisition en général ne fut pas convoquée au Concile de Trente en 1562 ? Une autre forme de condamnation....

Dans tous les cas, prière de ne pas juger avec les yeux d’aujourd’hui ! Et puis, s’il n’y avait pas eu à une certaine époque des inquisiteurs pour faire le sale boulot, serions-nous encore Catholiques ?

Il ne faut par ailleurs pas séparer la très importante Bulle Ad extirpendam du contexte de son époque qui était un contexte de violence, et qui privilégiait encore le talion et le Code de l’Alliance sur le droit tel que nous le concevons, car le droit romain lui-même n’était pas tendre ! Il y avait strict encadrement juridique de l’usage de la torture, avec des limites qui n’existaient pas au temporel à cette époque… Dans tous les cas, et à lire les divers manuels des inquisiteurs, force est d’admettre que la torture n’était pas obligatoire ou inévitable. D’ailleurs, dès 1458, le Saint Office s’attacha à limiter et à organiser son usage, notamment avec le Flagellum Hoereticorum Fascinariorum de la même année… De plus, aussi bizarre que cela puisse paraître aux yeux de certains, ces divers manuels apportaient des garanties exorbitantes du droit commun de l’époque aux personnes poursuivies ! Eh oui !

On peut citer à l’appui de cette affirmation les propos de Bartolomé Bennassar (in : L'Inquisition espagnole, Hachette, 2001), dont on ne peut mettre en doute le sérieux ou l'objectivité. Selon lui, les juges inquisitoriaux sont des hommes d'une qualité intellectuelle remarquable", et l'Inquisition fut une justice "plus exacte, plus scrupuleuse. (... ) Une justice qui pratique un examen attentif des témoignages, qui en effectue le recoupement minutieux, qui accepte sans lésiner les récusations par les accusés des témoins suspects, une justice qui torture fort peu et qui respecte les normes légales (...). Une justice soucieuse d'éduquer, d'expliquer à l'accusé pourquoi il a erré, qui réprimande et qui conseille, dont les condamnations définitives ne frappent que les récidivistes

Il valait mieux d’ailleurs souvent avoir affaire à la justice inquisitoriale ! En effet, la justice séculière appliquait la peine de mort pour certains crimes, quasi systématiquement dans tous les cas que nous qualifierions aujourd’hui de déviances sociales, alors que la justice religieuse offrait en premier lieu simplement une chance de repentir à ceux qui risquaient d'être condamnés de la sorte, y compris par la justice civile. Ceux qui refusaient cette chance accordée par l'Inquisition étaient remis à la justice séculière qui appliquait finalement la sentence éventuellement prononcée. Pour être condamné à mort suite à un passage devant l'Inquisition, il fallait donc d’une certaine manière le vouloir. En fait, la véritable problématique n'est pas l'Inquisition mais la légitimité de la peine de mort en Europe à cette époque. Et notons en passant qu’il pas déraisonnable de rappeler que les personnes condamnées à mort suite à leur refus d'obtempérer avec l'Inquisition durant ses quatre derniers siècles furent moins nombreuses que les victimes de la Terreur lors de septembre 1793, le Tribunal révolutionnaire étant moins sourcilleux de la réalité des accusations et ne connaissant qu’une sentence : la mort !

On peut aussi appeler à la barre de la défense quant à la question de la torture deux auteurs peu enclins à louer l’inquisition. Et en premier lieu Charles-Henri Lea, l’un de ses plus grand pourfendeur qui reconnaissait que la croyance populaire selon laquelle la chambre de torture était le théâtre [...] d'un acharnement particulier à extorquer des aveux est une erreur imputable aux écrivains à sensation qui ont exploité la crédulité publique. De même, l’historien britannique Henry Kamen, auteur en 1966 d’une Histoire de l’Inquisition espagnole, admettait qu’à une époque où la torture était universellement répandue dans les cours criminelle de toute l'Europe l'Inquisition espagnole suivait [à cette égard] une politique de modération et de circonspection qui permet de la juger favorablement.

En fait, à cette époque, personne ou presque ne contestait le principe de la torture en matière judiciaire. Mais, dans le cadre de la procédure inquisitoriale, et à la différence des procédures civiles, son emploi étant strictement réglementé, nécessitant par exemple une sentence spéciale, signée de l'inquisiteur et de l'Évêque du lieu, l'opération devant de plus se dérouler en présence d'un médecin qui pouvait interrompre un tel interrogatoire ! De plus, cette torture n’était pas aussi répandue que l’on veut bien nous le faire croire, puisque, si l’on en croit le Catalogo de las causas seguidas ante la Inquisicion de Toledo dressé par Vincente Vignau en 1903, sur les 300 procès engagés devant le tribunal inquisitorial de Tolède avant 1500, seuls six cas de torture sont relevés. De même, sur les 2.000 procédures engagées devant le tribunal inquisitorial de Valence entre 1480 et 1530, seuls douzze cas de recours à la question sont attestés ! On est bien loin de la torture systématique dénoncée par les Voltaire et Hugo !

Certains semblent souvent oublier que l’interprétation du sixième commandement (Ex 20, 13), bref l’interdiction de tuer, comme un absolu n’est finalement que récente, les Pères de l'Église eux-mêmes ayant été très divisés sur la question, avec une légère tendance à l'admission de la peine de mort à la condition qu'elle soit décidée par le pouvoir civil...

De plus, une analyse un peu approfondie oblige à corriger cette impression d'absolu. En effet, le verbe hébreu utilisé – ratsa -, choisi parmi d'autres possibles, désigne spécifiquement le meurtre, l'assassinat c'est-à-dire une situation de violence privée et illégale ; la traduction tu n'assassineras pas serait donc, de loin, préférable. Les Codes vétéro-testamentaires prévoient en effet explicitement par ailleurs la peine de mort dans certains cas - violence légale - et ne s'insurgent pas nécessairement contre la violence collective ! C’était cette vision qui prédominait à l’époque ! Les Pères de l’Église quant à eux étaient partagés sur ce point, même si un avis "favorable" se dégageait avec Basile de Césarée, Ambroise de Milan et Saint Augustin…

De plus, le talion était aussi une source de droit importante, le droit romain n’étant redécouvert en Occident qu’à la fin du XI° siècle, ne se re-développant que peu à peu ! Or, dans la vision de l’époque, le talion introduisait un principe de limitation de la vengeance. Certes, ce concept restait très primitif, mais il était d'une très grande supériorité morale par rapport à celui de la loi du plus fort, et ce parce qu'il donnait plus de chance à une société de vivre harmonieusement dans l’égalité, surtout dans le contexte de violence de l’époque que l’on oublie trop facilement. Par ailleurs, son côté primitif permettait de le rendre accessible et motivant sans apprentissage ; même une personne peu cultivée pouvait en saisir immédiatement la justice, l'avantage et donc l'adopter effectivement comme ligne de conduite. Son côté primitif lui permettait aussi de résister comme principe même en situation d'offense majeure, ce qui n'est pas le cas de principes plus subtils ou plus généreux. De plus, le principe de réciprocité qu’il pose est positivable ; en effet, s'il est valable en situation de tort causé, il l'est pareillement en situation de bienfait causé. Il devenait dès lors générateur de qualité de vie supplémentaire !

En passant, n’oublions  qu'avant même que l'Inquisition ne soit créée, la Bulle Vergentis in senium d'Innocent III assimilait l'hérésie à un crime de lèse-majesté.

Ensuite, il faut savoir qu'à l'exception des États d'empire, beaucoup de royaumes étaient faibles quant à leurs structures, ce qui faisait que l'Église se trouvait souvent être le seul ciment, le seul facteur d'unité ! Elle était aussi seule pour ce que l'on appellerait aujourd'hui le SAMU social, les hôpitaux, l'aide aux plus démunis, etc... ! Briser le Christianisme, c'était briser la société elle-même, et la priver des quelques bases qui permettaient de vivre, malgré les dissensions, malgré les violences, avec un minimum d'éthique et de sûreté ! Sans ce ciment, c'était le retour à la loi de la jungle, et, en ce sens, l'Inquisition était une certaine garantie de stabilité sociale, et ses moyens n'étaient que ceux de l'époque ! Et il n'y a rien de cynique dans mes propos ! L'hérétique ou supposé tel n'était pas seulement un déviant sur le plan religieux, il était avant tout considéré comme un déviant sur le plan social, comme mettant en danger la stabilité de la communauté, et il devait donc être châtié selon la conception de l’époque, et pas que chez les Catholiques !

C’est ce qu’écrivait de manière moins forte, ou plus exactement plus ciblée Régine Pernoud (in : Pour en finir avec le Moyen Age, Seuil, 1979) : Sous bien des rapports, l'inquisition fut la réaction de défense d'une société pour laquelle, à tort ou à raison, la préservation de la foi paraissait aussi importante que de nos jours celle de la santé. On touche ici du doigt ce qui fait la différence d'une époque à l'autre, c'est-à-dire des différence de critères, d'échelle de valeur. Et il est élémentaire en histoire de commencer par en tenir compte, voire de les respecter, faute de quoi l'historien se transforme en juge

Par ailleurs, le but premier de l'Inquisition n'était pas de condamner, mais d'amener les hérétiques au repentir, à la conversion. Et ce n'est qu'en dernier recours que la Bulle de 1231 autorisait le retrait du peuple chrétien, qui était soit excommunication, soit plus simplement … une amende, ou enfin, en dernier recours, la remise à l'autorité laïque, donc soit la prison (ne l'oublions pas, avec possibilité de repentir), soit le bûcher ! Dur certes, mais logique dans la vision de l'époque. De plus, la sanction était considérée comme aidant le condamner à se sauver, ce qui peut choquer aujourd'hui, mais était concevable dans le temps passé, d'autant plus, et là encore on l'oublie, que le recours à l'Inquisition devait être précédé d'un débat cherchant à convaincre !

Il faut relativiser et remettre dans le contexte de l'époque ! Par ailleurs, pour en rester à cet exemple, en 1170, la condamnation d'un assassin par son Évêque Jean de Montlaur à marcher nu-pieds pendant sept ans, à ne jamais se servir de linge, à pratiquer le jeûne quarante jours avant Noël, à s'abstenir d'aliments gras le mercredi et le samedi, à se contenter de pain et vin le vendredi de chaque semaine, à ne boire que de l'eau ce jour-là en Carême fut jugée par la population de son diocèse - celui de Maguelone - comme très sévère, bien plus dure qu'une condamnation à mort ou à la prison ! Anecdote certes, mais ô combien significative !

D’ailleurs, pour en revenir aux seuls bûchers, l’historien danois Gustav Henningsen, a dépouillé dans les années 1970 environ 50.000 procédures inquisitoriales datées de 1560 à 1700, concluant qu’environ 1% seulement des accusés ont dû être exécutés. Mieux, la Revue des études juives, se penchant sur l'activité du très actif tribunal inquisitorial de Badajoz de 1493 à 1599, a recensé en tout et pour tout une vingtaine de condamnations à mort, en 106 ans ! Bien peu pour un tribunal de l’époque !

Par ailleurs, contrairement à une idée reçue, aucun décret ou canon du Concile de Trente ne s'exprime sur le maintien ou le renforcement de l'Inquisition. La seule allusion possible est le point 15 du deuxième décret de la session V de ce Concile, mais je ne pense pas qu'il s'y trouve une quelconque référence à ce maintien, voire même à l'institution… Toujours est-il que l'Inquisition n'aura pas été convoquée ou invitée au dit Concile... Il est cependant vrai que c'est dans "le temps" de ce Concile que Paul III avait adopté le 21 juillet 1542 la Constitution Libet ab initio et Paul IV celle du 14 octobre 1562 – Pastoralis officii – qui la transformait en Saint-Office ou Sacrée congrégation de l'Inquisition, mais en la réformant de fond en comble, à tel point que ce n'était pas une simple réforme, mais une totale refondation !

Faisons maintenant un bilan chiffré. Mais avant, un passage de Pierre Chaunu (in : Église, Culture et Société, SEDES, 1981) : Les 10 à 12.000 exécutions capitales en trois siècles doivent être rapprochées des 50.000 sorcières brûlées en trois ou quatre décennies dans le reste de l'Europe au début du XVIIème siècle. Cette comparaison prouve que la répression inquisitoriale a été relativement économe en vies humaines.

Et rappelons que la chasse aux sorcières eut surtout lieu en terres … protestantes , et les condamnations furent le plus souvent prononcées par des cours laïques, en dehors de toute intervention du religieux ! Mais, soyons large, nous les accepterons puisque les protestants sont des Chrétiens ! Donc, des chiffres :

⒜ Inquisition espagnole : 32.000 exécutions (taux de relaxe des "inculpés" : 40 %)

⒝ Inquisition romaine : environ 6.000 exécutions (taux de condamnation à mort : moins de 1 %)

Ce sont là les chiffres les plus élevés trouvés chez les auteurs sérieux, y compris critiques de l’Inquisition (Lea, Bennassar, …). On arrive, en confondant les deux institutions qui n’ont rien à voir – l’une est politique, l’autre religieuse - à 38.000 en six siècles. Doublons pour faire bon poids, du fait de la disparition de certaines archives, et on arrive à 76.000. Arrondissons à 80.000, voire même à 100.000 toujours pour faire bon poids en six siècles. C'est certes dramatique que des Chrétiens aient pu tuer des hommes, mais il faut se resituer dans l'époque... On n'était pas au l'aube du XXI° siècle, les temps étaient plus durs, on ne pouvait pas s'asseoir dernière un ordinateur tout en mangeant, car pouvait-on manger à sa faim, car pouvait on vivre (épidémies, famines) ? Arrêtons de faire de l'histoire en se basant sur les données du présent !

Et maintenant comparons :

⑴ Lieutenance du Châtelet (XVI°): environ 15.000 exécutions pour des raisons criminelles ;

⑵ Guerre de sept ans (1756/1763) : 554.000 tués ;

⑶ Terreur (1793/1795) : 17.000 guillotinés (chiffre le plus bas trouvé) + 15.000 exécutions sommaires (chiffre le plus bas trouvé) = 32.000 morts en deux années pleines ;

⑷ Vendée (1794 et environs) : 100.000 morts (chiffre le plus bas trouvé) ;

⑸ Verdun (1916) : 721.000 morts en une année ;

⑹ Dresde (1944) : 35.000 morts en une nuit ;

⑺ Nagasaki (1945) : 87.000 morts en une seconde.

Tout ceci se passe de commentaires… Bref, l’Inquisition, combien de morts ? quelques milliers en plusieurs siècles, ce qui est toujours trop aux yeux du Décalogue… Les fanatismes anti-chrétiens, combien de morts ? une petite centaine seulement … mais de millions !

Pour finir, n'oublions pas qu'au temps de la création de l'Inquisition : ⑴ le droit était morcelé, entre autre avec de multiples coutumes ; ⑵ le pouvoir royal était affaibli. Ainsi, en "France", la seigneurie banale était souvent l’usurpation de fait de prérogatives de puissance publique du roi, et principalement de la justice, de la levée d’hommes ou encore de l’impôt ; ⑶ les guerres privées existaient toujours, ne respectant pas toujours de plus le lien de suzeraineté et les obligations vassaliques ; ⑷ la violence tant physique que sociale (y compris famines, épidémies, grands froids, etc...) était omniprésente ; ⑸ la justice seigneuriale, d'ailleurs le plus souvent usurpée de la personne royale, se montrait dès le XI° siècle en faisant placer aux entrées de la seigneurie des instruments de torture, des piloris, des fourches patibulaires, des carcans ou encore un gibet ; etc...

Ce que je veux dire, c'est que la Chrétienté était le ciment de tout l'édifice social, du moins presque partout, et surtout dans les zones où sévit l'Inquisition, et que tout ce qui menaçait l'Église était dès lors perçu comme menaçant toute la société. Il est vrai que dans le cas particulier de l'Espagne l'Inquisition a nettement dérapé, envers l'Islam et les juifs... Mais n'oublions pas, dans le premier cas, les exactions des sarrasins, mais je sors du sujet...

Je ne défends pas l'Inquisition ! Mais je peux la comprendre dès lors qu'un pouvoir civil ou politique apte à canaliser et/ou à réprimer la violence n'existait pas vraiment... Les méthodes sont condamnables à nos yeux, mais c'étaient celles d'une époque ! D'ailleurs, l'Inquisition s'est quasiment effacée en France dès lors que le pouvoir royal est devenu fort, au sens d'apte à diriger réellement en ses fonctions régaliennes.

Par contre, l'Inquisition ne s'est pas maintenue telle qu'elle après 1542 (je mets à part le cas espagnol), tant ses règles, son contrôle, sa procédure furent bouleversés à cette date. Elle n'a plus rien à voir !

En fait, le drame est que l'on mélange souvent l'Inquisition médiévale, l'Inquisition espagnole, les "inquisitions" locales (avec des rivalités entre dominicains et franciscains), les chasses aux sorcières, le Saint-Office dans le sens lutte contre la Réforme, le Saint-Office ultérieur, etc... Il y a là des identités de nom, mais pas de réalités !

Qu'il y ait eu des abus, nul ne le nie ! Que certains actes furent forts peu chrétiens, tout le monde l'admet ! Mais de là à réduire, comme le font certains la Chrétienté à la seule Inquisition, il y a plus qu'un pas fallacieux et mensonger à faire ! Et de plus, la Chrétienté n'a pas été la seule, malheureusement, à commettre de tels actes, mais ces autres actes avaient-ils une justification aussi poussée que ceux de l'Inquisition ? ces autres actes ne furent-ils pas bien plus démesurés ? la haine, qui n'animait pas l'Inquisition aussi surprenant que cela paraisse (sauf peut-être dans le cas de son évolution espagnole tardive), ne fut-elle pas présente dans ces autres actes ?

Personnellement, je ne renie pas, même si j'ai parfois du mal à admettre... C'est un fait d'histoire ! Par contre, je condamne toujours la violence gratuite... Je ne sais plus qui disait que l'expérience n'est que la somme de nos erreurs, mais personnellement je pense que l'histoire est là non pour nous dire ce que nous devons faire, mais ce que nous ne devons pas faire... Mais je pense aussi que l'histoire doit toujours être resituée dans son temps, ce qui n'est pas relativiser, mais comprendre !

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Histoire
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:27

Voici quelques éléments pour se faire une idée de la question. À chacun de se faire son opinion….

 

Article 226-13 du Code pénal

« La révélation d'une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d'une fonction ou d'une mission temporaire, est punie d'un an d'emprisonnement et de 100 000 F d'amende. »

 

Article 226-14 du Code pénal

« L'article 226-13 n'est pas applicable dans les cas où la loi impose ou autorise la révélation du secret. En outre, il n'est pas applicable :

1° A celui qui informe les autorités judiciaires, médicales ou administratives de privations ou de sévices, y compris lorsqu'il s'agit d'atteintes sexuelles dont il a eu connaissance et qui ont été infligés à un mineur de quinze ans ou à une personne qui n'est pas en mesure de se protéger en raison de son âge ou de son état physique ou psychique ; »

 

Extrait du Juris-Classeur Pénal (fascicule 10, Prof. D. Thouvenin) :

« Si le terme état renvoie au métier ou à la profession (…) ce terme désigne de manière générale la situation d'une personne dans la société. De ce fait, ce n'est pas seulement la profession que vise l'article 226-13 du Code pénal, mais aussi une position particulière. (…) Un ministre du culte entre dans cette catégorie et cela quelle que soit la religion pour laquelle il officie. »

 

Cour de Cassation,4 décembre 1891

« Les ministres du culte sont tenus de garder le secret sur les révélations qui ont pu leur être faites à raison de leurs fonctions… Pour les prêtres catholiques, il n'y a pas lieu de distinguer s'ils ont eu connaissance des faits par la voie de la confession ou en dehors de ce sacrement : cette circonstance (…) ne saurait changer la nature du secret dont ils sont dépositaires, si les faits leur ont été confiés dans l'exercice exclusif de leur ministère sacerdotal et à raison de ce ministère. »

 

Tribunal correctionnel de Bordeaux, 27 avril 1977

« Un pasteur commet le délit de violation du secret professionnel en ayant, en toute connaissance de cause, révélé tout ce qu'il avait appris et connu au cours d'un entretien qu'il avait eu en tant que pasteur, et qu'il aurait dû garder secret en cette qualité. »

 

Tribunal correctionnel de Basse-Terre, 14 octobre 1985

« Le prêtre catholique est tenu au secret non seulement lorsqu'il lui est confié en confession, mais encore lorsqu'une révélation lui est faite en dehors de celle-ci, à raison de son ministère. »

Question. Y a t-il entrave à la saisine de la justice au sens des articles 434-1 et 434-2 du Code pénal ? Non, puisque sont exemptées les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l'article 226-13 du Code pénal, y compris dans le cas de mauvais traitements infligés à un mineur de quinze ans

 

Article 40, § 2 du Code de procédure pénale

« Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs. »

 

Or, depuis la loi du 9 décembre 1905 modifiée concernant la séparation des Églises et de l'État, l'Église catholique ne peut pas être considérée comme une autorité constituée ! L'article 40 me semble donc hors de propos !

 

Par ailleurs, selon le Juris-Classeur Procédure pénale (fascicule art. 31 à 44, Ministère public), l'obligation de dénoncer est large :

 

« Les simples citoyens, les fonctionnaires, lors de l'exercice de leurs fonctions qui ont connaissance d'un crime déjà tenté ou consommé, ont l'obligation, alors qu'il est encore possible d'en prévenir ou limiter les effets ou que l'on pouvait penser que les coupables ou l'un d'eux commettraient de nouveaux crimes qu'une dénonciation pouvait prévenir, d'avertir aussitôt les autorités administratives ou judiciaires. »

 

Ceci découle des articles 434-1 et 434-2 du Code pénal sur les entraves à la saisine de la justice. Mais il existe, dans le cas pendant, l'article 226-13,qui impose le secret et auxquels les articles 434-1 et 434-2 font directement référence (art. 434-1, al. 3 : « Sont également exceptées des dispositions du premier les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l'article 226-13 » ; art. 434-2, al. 2 : « Sauf lorsque la loi en dispose autrement, sont exceptées des dispositions du premier les personnes astreintes au secret dans les conditions prévues par l'article 226-13 »). Et l'article 226-14 ne dit pas que le secret doit être levé obligatoirement, mais seulement que s'il est levé, cela n'est pas sanctionné par la loi ! Il est peut-être regrettable que la loi n'impose pas la levée du secret dans le cas traité, mais c'est comme ça !

 

Par ailleurs, , je rappelle la définition que donne l'article 121-7 du Code de pénal de la complicité :

 

« Est complice d'un crime ou d'un délit la personne qui sciemment, par aide ou assistance, en a facilité la préparation ou la consommation.

Est également complice la personne qui par don, promesse, menace, ordre, abus d'autorité ou de pouvoir aura provoqué à une infraction ou donné des instructions pour la commettre. »

 

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:25

L’ordre juridique international est fondé à titre principal sur le principe de coopération, régissant des rapports entre États ou organisations internationales basées sur le principe de réciprocité et se prévalant, malgré l’émergence d’une doctrine de l’ingérence, du respect intégral de la souveraineté des États. On voit déjà émerger une difficulté née de « l’invention » des organisations non gouvernementales, dont on peut se demander si certaines représentent quelque chose d’autre qu ‘une idéologie…

 

De même, le droit international est essentiellement conventionnel, trouvant son origine dans des traités, des conventions, des accords, des protocoles, des lettres qui ne trouveront leur pleine efficacité qu’au travers de leur admission solennelle par voie de ratification par les États signataires. Ce dernier point est d’ailleurs très important en droit international , pénal et de l’environnement, puisque non seulement beaucoup d’États ne sont pas signataires de nombreux textes internationaux en la matière (alors même que ces non-signataires sont souvent des plus exigeants et expressifs, voire « donneurs de leçons » lors des rencontres précédant la signature des textes), mais encore certains des États signataires n’ont toujours pas ratifié des actes internationaux qu’ils ont pourtant signé, affaiblissant par là même la portée et l’efficacité des règles internationales qu’ils ont définies… On citera comme seuls exemples la Convention de Montego Bay du 10 décembre 1982 sur le droit de la mer, ainsi que la Convention de Rio du 5 juin 1992 sur la biodiversité biologique. Néanmoins, il faut constater que les « défaillances » d’États signataires se font de plus en plus rares, du fait de la pression des media et des opinions, ce qui tend à renforcer le droit international.

 

La principale difficulté reste cependant constituée par les différences entre États, même si la prise en compte de l’évolution des données scientifiques et technologiques, celle de l’économie, et d’autres, sont autant d’obstacles réels à toute dimension réelle de la prise en compte d’un droit international public efficace :

 

-          différences liées aux systèmes juridiques. Par exemple, l’Europe est partagée entre un modèle de droit codifié de type latin, un modèle de droit scandinave, un modèle de droit germanique, un modèle de droit non encodifié d’origine britannique, un modèle dérivé de l’ex-droit soviétique, sans compter de multiples variantes et combinaisons ;

 

-          différences dictées par le contexte géographique. On peut penser à l’influence sur le droit de l’environnement des contraintes d’espace - cas du Japon - ou de nature des sols - cas des Pays-Bas - ;

 

-          différences nées des niveaux de sensibilisation, d’éducation et d’information des populations ;

 

-          différences dépendant du contexte culturel ;

 

-          différences dépendant du contexte religieux ;

 

-          différences dépendant du contexte économique et industriel ;

 

-          différences quant à l’opportunisme industriel. Pour en rester à des exemples tirés de l’environnement, le Japon et la Suède le ressentent comme une chance technologique, d’autres États comme une contrainte ;

 

-          différences dépendant d’intérêts internes divergents ;

 

-          différences provoquées par des niveaux de développement économique parfois très éloignés.

 

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:19

L’histoire des persécutions se divise en trois grandes époques, chacune de ces époques correspondant à une phase de la prise de conscience qu’a eu l’empire romain de l’impact et de la montée du Christianisme.

La première époque, celle des deux premiers siècles, n’est pas celle des persécutions structurées. Il s’agit bien plus de persécutions structurelles, de persécutions où les autorités romaines frappent presque au hasard. Ce sera par exemple la persécution de Néron en 64, avec les martyres de saint Pierre et de saint Paul. En fait, les persécutions sont surtout sporadiques, occasionnelles, déclenchées par des autorités locales non pas en fonction d’un plan d’ensemble mais pour répondre à ce que ces autorités jugent être un péril pour l’empire, ou encore dans le cadre de flambées locales de colère. On peut citer ici à titre d’exemples :

la persécution de Domitien en 95, avec notamment les martyres de Flavius Celemens et de Domitille ;

les persécutions de Trajan en 100 et en 107, avec notamment les martyres de Clément et d’Ignace ;

l’émeute populaire de Smyrne, en 156, à l’occasion de laquelle l’évêque Polycarpe mourra martyr ;

la persécution de Marc-Aurèle entre 177 et 180, avec les martyres de Pothin et de Blandine à Lyon, de Justin à Rome ou encore les martyres de Scili en Afrique du nord.

Ce n’est que dans un deuxième temps que l’empire prend réellement conscience du fait que le Christianisme cristallise une opposition au pouvoir impérial et pour la religion romaine, constituant de facto une menace pour sa pérennité. On aura dès lors une persécution intermittente, déclenchée ou suspendue au gré des empereurs. La grande différence avec la phase précédente est que désormais la persécution est décidée par édit et concerne l’intégralité de l’empire. Septime Sévère aura été le premier des empereurs à se lancer dans ce type de persécution, avec l’adoption de mesures générales contre les chrétiens. Il devait ainsi interdire en 202 aux chrétiens de faire du prosélytisme et de baptiser, donc de se développer, ce qui sera l’occasion de phases importantes de répression, en particulier à Lyon (martyre de saint Irénée), à Carthage (martyre de Perpétue et de Félicité) ou encore à Alexandrie (martyre des élèves du Didascalée, massacre des moines du désert, martyre de Potamienne et de Basilide). On peut constater une période d’accalmie d’une vingtaine d’années, de 230 à 250, principalement du fait de l’amnistie proclamée par Caracalla.

La troisième phase, qui sera en fait la plus violente, éclatera au III° siècle, la répression atteignant son paroxysme, s’abattant systématiquement et partout sur l’Église et sur les chrétiens. Ce sera d’abord en 250 la persécution de Dèce, persécution qui sera poursuivie par Valérien. Le moyen de cette persécution sera un recensement général impliquant un sacrifice obligatoire à l’empereur, ce à quoi les chrétiens ne pouvaient que s’opposer. Pendant une dizaine d’années, ce sont ainsi des flots de sang chrétien qui allaient couler partout dans l’empire, par exemple à Carthage (martyre de Cyprien), à Rome (martyre des Papes Fabien, Étienne I et Sixte II), à Smyrne (martyre de Pionus) ou encore en Arménie (martyre de Polyeucte). Après ces massacres, l’empire allait connaître une accalmie d’une quarantaine d’années, avant que Dioclétien, attisé par Galère, ne déclenche en 293 la plus longue et la plus violente des persécutions, puisque son successeur Maximin allait poursuivre la même politique ; ce seront les martyres d’Agnès, de Côme, de Damien, de Sébastien, de Maurice, des quarante de Sébaste, etc… Seule la conversion de Constantin en 312 allait mettre fin à ces persécutions. Pourtant, en Perse, une persécution violente allait à nouveau éclater à partir de 340, et ce pour un demi-siècle, persécution déclenchée contre les chrétiens par les mages du mazdéisme ; ce seront les martyres de Siméon, de Pusaï, de Tarbo, des cent vingt, de Jacques le notaire, etc…

On a donc eu deux grandes phases de persécutions organisées, l’une au milieu du III° siècle (250, avec une recrudescence en 257), l’autre, celle du grand choc frontal entre l’empire et l’Église, en 303 et 305 en Occident, jusqu’en 311 en Orient… On peut vraiment parler dans ce dernier cas, comme le fait Jean Guyon, de choc frontal parce que, cette fois, l’empire, au début du III° siècle, est obligé de faire face à la menace de l’invasion, comme au début du IV° siècle, et que l’empereur éprouve le besoin, par souci idéologique, de rassembler toutes ses populations autour de lui, donc d’obliger les gens à lui manifester leur fidélité, par conséquent les obliger à sacrifier, ce qui entraîne une rupture avec l’Église. Ces persécutions ont été sanglantes, c’est sûr, des chrétiens y sont morts ; il ne s’agit pas de nier le nombre des martyrs ; mais il ne s’agit pas non plus d’imaginer que l’Église a vécu pendant ces siècles sous la terreur de la persécution, le martyre étant considéré comme une gloire...

 

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:18

INTRODUCTION A LA SCIENCE POLITIQUE

 

I.                    Qu’est-ce que la science politique ?

 

Il est en fait impossible de donner une définition exacte de la science politique car, dans son domaine, les définitions ne sont que des synthèses provisoires de faits connus que la découverte de faits nouveaux remet sans cesse en question, alors même qu’une définition est en fait une sorte de point d’arrivée. Une définition précise de la science politique ne serait possible que si celle-ci était une science achevé, que si son domaine avait été entièrement exploré, ce qui n’est pas, aucune société n’étant fixe dans le temps et dans l’espace.

 

Mieux, l’objet même de la science politique est contesté, deux conceptions s’affrontant, l’une réduisant la science politique à la science de l’Etat, l’autre en faisant la science du pouvoir, alors qu’elle est à la fois l’une et l’autre. Le conflit entre ces deux conceptions est assez important à relever en ce sens qu’il pose une question de fond en mettant en jeu la mise en avant des concepts d’Etat et de pouvoir, alors même qu’un pouvoir peut exister hors de l’Etat. Personnellement, je pense que la science politique est avant tout l’étude du pouvoir sous toutes ses formes, dès lors que l’on quitte l’espace classique de la famille….

 

Dans tous les cas, ces deux aspects de la science politique seront abordés.

 

A.      La science politique comme science de l’Etat

 

La science politique est donc analysée par certains comme étant la science de l’Etat. Cette conception correspond a priori mieux que la seconde au sens commun qui fait que, comme on peut le lire dans le Littré, la politique est la science du gouvernement des Etats, ce qui ne me semble pas totalement complet… Reste que le phénomène étatique est pour de nombreux auteurs le fondement naturel et irremplaçable de la science politique, mais, petit bémol chez la plupart de ces mêmes auteurs, surtout dans les pays anglo-saxons et en France… Ainsi, Prélot posait-il la science politique comme étant l’étude de la connaissance de l’Etat et des phénomènes qui se rattachent à lui.

 

Cette conception fait de l’Etat l’objet essentiel, presque unique, de la science politique… Elle se réclame d’une longue tradition historique s’appuyant sur quelques œuvres majeures, en particulier les œuvres de Montesquieu. Mais, quid dès lors des rapports politiques hors de l’Etat moderne ? Cette conception est donc actuellement en déclin car trop limitative, car se limitant à un concept réducteur et lui-même contesté, celui d’Etat. En effet, le mot Etat recouvre plusieurs sens… Ainsi, l’Etat peut désigner la société politique toute entière, ou encore la seule machine gouvernementale assurant le fonctionnement de la société dans un cadre territorial donné… De même, l’Etat peut se définir de manière strictement juridique – référence à l’idée de souveraineté – ou encore uniquement sociologique – l’organisation politique la plus perfectionnée -.

 

En définitive, il semble peu indiqué de vouloir fonder une science sur une notion aussi équivoque, la notion d’Etat ayant de plus un caractère fortement particulariste. En effet, comme modalité d’agencement politique des sociétés humaines, l’Etat ne représente qu’une étape relativement récente, se distinguant par de nombreux traits de structure des formations antérieures. Donc, en centrant la science politique sur le seul Etat, on rend difficile l’exploitation de toute donnée relative à des systèmes de société soit ne connaissant pas le concept d’Etat, soit le dépassant ! Donc, la catégorie étatique, la réduction au seul Etat ne permet pas de traduire la totalité des systèmes politiques, car il n’y a pas par exemple d’Etat mondial, tout comme les relations tribales ne sont pas étatiques pour en rester à ces seuls exemples. Enfin, une approche par le seul Etat interdit de comparer dans l’expérience le pouvoir dans l’Etat avec le pouvoir au sein des autres communautés humaines…

 

Bref, la conception de la science politique comme science de l’Etat, conception apparue au Moyen-Age, est par trop restrictive car pouvant laisser croire que l’Etat et la société qu’il organise sont d’une autre nature que les autres groupements humains.

 

B.      La science politique comme science du pouvoir

 

Il faut donc bien envisager d’aborder la science politique comme science du pouvoir… On peut penser que le pouvoir dans l’Etat n’est pas différent que le pouvoir au sein des autres sociétés humaines, malgré la perfection supposée de son organisation, ses moyens de pression, ses degrés d’obéissance… Ainsi, comme il est aberrant de considérer la science politique comme la science de l’Etat, on doit donc la considérer comme étant seulement la science du pouvoir, le mot seulement étant ici à prendre au sens relatif. C’est cette conception qui est actuellement la plus répandue. Ainsi, Raymond Aron écrivait qu’est politique l’étude des relations d’autorité entre les individus et les groupes de la hiérarchie des puissances qui s’établit à l’intérieur de toutes les communautés, nombreuses et complexes, conciliant ainsi le politikos et l’oekonomikos d’Aristote… C’est de même Maurice Duverger qui affirmait que l’objet de la science politique ne soulève  pas de grandes difficultés : elle est la science de l’autorité du gouvernement et du pouvoir

 

Dans cette optique, il faut donc essayer de cerner la notion de pouvoir, puis de détailler quels sont les éléments constitutifs dudit pouvoir, ce qui permettra in fine de distinguer la notion de pouvoir de celle de domination.

 

II.                  La notion de pouvoir

 

La notion de pouvoir n’est pas facile à préciser. En effet, à la base du phénomène pouvoir, il y a distinction entre les gouvernants et les gouvernés, et ce dans tout groupe social. De ce fait, le sens du mot pouvoir peut être ambiguë, se réduisant au groupe des gouvernants pour les marxistes, alors que les libéraux y voient les seules fonctions des gouvernants…

 

Ainsi, la science politique apparaîtrait comme étant la science des gouvernants, des leaders, se devant dès lors d’étudier leurs origines, leurs structures, leurs prérogatives, l’étendue de leurs pouvoirs, ainsi que les fondements  et de l’obéissance qu’on leur accorde.

 

Or, cette séparation gouvernants/gouvernés n’est pas aussi nette et évidente qu’il y paraît ; par exemple, dans la théorie de la démocratie pure de Jean-Jacques Rousseau, tout le monde est à la fois gouvernant et gouverné. Dans ce dernier cas, il y a donc effort pour nier l’antinomie gouvernants/gouvernés, la théorie démocratique, même modérée, cherchant à identifier les membres du groupe et les chef, par exemple au travers de l’idée de souveraineté nationale, au travers du concept de Nation. Or, même en démocratie, dans les Etats modernes, et plus encore avec l’accélération de la globalisation, le groupe des ouvernants est – outre le flou pouvant exister – à la fois moins nombreux et plus complexe, d’où de nouvelles distinctions entre les gouvernants et les gouvernés. La distinction n’est donc en rien évidente, n’est donc en rien tranchée, puisque l’on a, du moins dans les sociétés occidentales, une certaine continuité du gouvernement suprême à sa base…

 

III.                Les éléments constitutifs du pouvoir

 

Il nous faut donc analyser les éléments constitutifs du pouvoir… Ces éléments constitutifs, fondateurs peuvent être répartis entre deux groupes : le pouvoir comme phénomène de force et les croyances/idéologies…

 

Selon Max Weber, le pouvoir est la faculté de faire adopter sa volonté à autrui. C’est le pouvoir comme phénomène de force, même si ici force n’est pas forcément synonyme de violence, ce phénomène de force pouvant être physique, économique, pression sociale, encadrement collectif ou encore propagande, ces facteurs pouvant se combiner…

 

Sur le plan physique, c’est le droit du plus fort… Les instruments de ce pouvoir sont, à l’échelon de l’Etat la police, l’armée, les prisons et, dans certains systèmes, la torture… C’est la transposition de la contrainte physique à l’échelon de l’organe supérieur… C’est ici que se situent par exemple les tensions dans les banlieues ou les attentats anarchistes, tous deux se voulant contestation de l’Etat sur un plan d’équilibre quant à l’effet…

 

Sur le plan économique, économique étant ici pris au sens contemporain, le pouvoir politique serait l’expression du pouvoir économique. C’est Marx affirmant que le pouvoir reflète la situation des classes sociales en lutte. Le pouvoir est aux mains de la classe économiquement dominante. Cette thèse a le gros inconvénient de sous-estimer les éléments non économiques du pouvoir…

 

La pression sociale diffuse n’est autre que le contrôle social dont nous parlent les sociologues, c’est-à-dire l’influence de tout ce qui entoure l’homme dans la société où il vit… Ce phénomène se retrouve par exemple également dans les troubles des banlieues ou dans le hooliganisme, avec des jeunes individuellement le plus souvent très affables mais bestiaux en groupe. Le groupe entier pousse à l’obéissance au pouvoir, d’où un conformisme social certain. Cette pression sociale montre bien combien la science politique ne peut se réduire à la seule science de l’Etat…

 

Assez proche tout en étant éloigné, un instrument assez contemporain du pouvoir : l’encadrement collectif… Pour étudier cette contrainte, l’exemple du Parti communiste – ou du moins de ce qu’il était – est l’un des meilleurs à choisir. La répartition des membres du Parti est faite en groupes de base très petits, très cohérents – les cellules -, donc isolés de l’opposition, mais aussi facilement isolables en cas d’opposition… C’est l’emploi systématique de la délégation et du suffrage indirect, ce qui aboutit inévitablement à l’installation d’une classe de dirigeants cooptés et quasi-professionnels… De plus, le mélange de discussions approfondies à la base à l’application rigoureuse des décisions des dirigeants entraîne une armature sociale disciplinée, avec une autorité puissante à laquelle tous les membres obéissent… C’est un peu le même système que l’on retrouve chez les Jésuites, au Mouvement des Citoyens (ex-CERES), et, moins nettement, dans l’armée… D’ailleurs, il faut se souvenir que le Parti communiste avait été à l’origine organisé selon les principes disciplinaires jésuites…

 

Reste la propagande… Il s’agit à d’une contrainte plus diffuse, d’une contrainte d’ordre psychologique tendant à ne pas être sentie par celui qui la subit ; on parle d’ailleurs parfois de contrainte par anesthésie… La propagande a toujours été utilisée, mais, aujourd’hui, elle l’est à une échelle sans comparaison possible dans l’histoire des sociétés humaines, la pression des media audiovisuels entrant dans ce cadre pour en rester à ce seul exemple. Elle tend même à devenir, toujours grâce aux media, mais aussi à la psychologie et à la sociologie, l’une des sources fondamentales du pouvoir dans les Etats totalitaires, par sur-utilisation des moyens de communication de masse. Certaines actions des intégristes islamistes ou encore de Chavez ne sont en fait que de la propagande…

 

En définitive, pression sociale diffuse, encadrement collectif et propagande sont des moyens à la frontière des éléments matériels du pouvoir et des croyances… En fait, on tend à développer des croyances afin de ne plus faire sentir le poids de ces contraintes… Le pouvoir doit chercher à se faire aimer !

 

Nous en arrivons donc aux croyances, aux idéologies… Il n’est pas certain que le schème d’un pouvoir fondé sur la force et voulant ensuite se faire aimer grâce aux croyances corresponde toujours à la réalité… Il doit y avoir développement d’une idéologie – par exemple le nassérisme en Egypte, le péronisme en Argentine, l’anti-américanisme au Venezuela, … -. Il est ainsi possible que les croyances soient l’élément originel du pouvoir, le meilleur exemple possible restant la République islamique d’Iran…

 

Autre exemple… Les sociétés primitives sont dominées par des croyances, et la contrainte physique y est peu importante par l’entremise de la pression sociale diffuse. Très souvent aussi, les chefs tentent de détourner à leur profit le système de croyances et à s’abriter derrière des mythes traditionnels à la fin de faire admettre leurs décisions. Ce fut par exemple N’Khruma, au Ghana, qui ne prononçait ses discours qu’à l’aube, ou encore, en Côte d’Ivoire, Ouphouët Bouigny se rendant dans les villages sacrés avant d’annoncer des décisions importantes… Ainsi, tout le pouvoir repose largement sur les croyances et les gouvernants se sentent obligés d’obéir… Ce fut, autre exemple, Duvallier qui, en Haïti, appuyait son pouvoir sur le culte vaudou, mais aussi sur des policiers, les tristement célèbres Tontons macoutes, légitimant en fait son pouvoir par le vaudou…

 

La notion de légitimité est en fait l’une des clés du pouvoir. Dans un groupe social donné, la plus grande partie des individus peut croire que le pouvoir doit reposer sur certains principes, revêtir une certaine forme, reposer sur une origine, le tout légitimant le pouvoir correspondant à cette croyance dominante. Mais la légitimité est et reste une notion sociale essentiellement relative et contingente, variant en fait selon les groupes sociaux, les pays et les époques ; ainsi, dans l’Europe du XVII° siècle, le pouvoir devait appartenir à une famille royale et se transmettre par voie héréditaire, alors qu’au XX° siècle l’idée de démocratie s’est peu à peu imposée, jusqu’à devenir dominante dans les sociétés occidentales, même monarchiques, le pouvoir réel devant appartenir à des personnes librement élues par la population.

 

Dans ce cadre de légitimité, la force n’interviendra donc plus que dans des cas limites, contre les « inadaptés sociaux », contre les marginaux, contre des minorités…

 

Si la légitimité est solide, le pouvoir est en général modéré et doux ; par contre, si la légitimité est contestée ou tend à disparaître, à moins de démissionner, le pouvoir n’a pas d’autre moyen que d’être soutenu par des éléments matériels tels que la police, l’armée, des milices, … Et, si dans un groupe social donné cette légitimité tend à disparaître totalement, il y a alors révolution, le pouvoir étant contesté et s’effondrant, à moins que ses détenteurs n’emploient à fond la contrainte physique afin, si ce n’est de se faire obéir, du moins de se maintenir.

 

IV.                Pouvoir et domination

 

La domination ne se situe pas dans l’antagonisme gouvernants/gouvernés… Elle se situe au niveau des gouvernés eux-mêmes car elle concerne les antagonismes entre les gouvernés ! Les rapports présentent alors un aspect de lutte entre des forts et des faibles, entre des individus et/ou des groupes sociaux inégaux… Donc, le contrat de domination ressemble à un traité de paix consacrant la supériorité de l’un sur l’autre… On peut donc appeler domination le fait qu’à l’intérieur d’un groupe social certains individus soient plus forts que les autres et imposent leurs points de vue. La domination n’est donc dès lors qu’un fait matériel. On peut citer l’exemple des rivalités entre bandes des cités, et la seule solution pour l’Etat est dès lors, l’éducation ayant échoué, d’affirmer sa propre domination collective !

 

En fait, les relations et les divergences entre le concept de pouvoir et le concept de domination sont de deux ordres :

-          La domination n’est qu’un phénomène social naturel, alors que le pouvoir est à la fois phénomène physique et phénomène de croyance ;

-          Le pouvoir est reconnu comme tel, au moins dans sa propre sphère d’influence ; son autorité est admise s’il est légitime, et l’on s’insurge contre lui s’il n’a pas la forme voulue –poussé à l’extrême on peut penser au refus systématique de l’extrême-gauche d’admettre le scrutin des urnes. Reste que l’on admet l’existence du pouvoir en lui-même e la nécessité, au moins théorique, de lui obéir. Par contre, la domination est subie et l’on lutte toujours contre elle, d’où la difficulté de résolution de la crise des banlieues, avec opposition des couples population/bandes, bande/bande, Etat/bande…

 

Alors que le pouvoir a un caractère organisé et structurel, puisqu’il est conçu comme l’ossature de la société et apparaît comme appartenant au cadre sociale normal – c’est l’exemple du droit constitutionnel -, la domination ne résulte que des conflits et des luttes entre divers éléments, à l’intérieur certes d’une cadre juridique, mais bien inséparable des idées de lutte, de conflit, de concurrence entre les gouvernés. C’est là l’une des lignes de fracture traditionnelle entre la gauche et la droite, mais aussi ce que Nicolas Sarkozy cherche à dépasser lorsqu’il veut rompre d’avec la théorie des conflits si chères à Jacques Rueff et à son élève Jacques Chirac…

 

Notons néanmoins que des liens peuvent s’établir, du moins en apparence, entre les notions de pouvoir et de domination :

-          Les individus et les groupes en posture de domination essaient de conquérir le pouvoir, et y parviennent toujours plus ou moins ;

-          Les groupes impliqués dans des rapports de domination, qu’ils soient dominants ou dominés, sont tous, en interne, organisés autour d’un certain pouvoir ;

-          Le pouvoir lutte contre les individus et les groupes en posture de domination trop accusée et qui le menacent. Ce fut par exemple aux Etats-Unis le cas du gouvernement fédéral qui obligea la Standard Oil à se fractionner en plusieurs sociétés distinctes, sa puissance devenant trop importante ; ce sont en Europe communautaire les règles contre les abus de position dominante ou contre les concentrations… Reste qu’il est parfois difficile de lutter avec de telles armes éthiques avec des Etats sans éthique ou à éthique fondée sur la seule idée de domination. Dans tous les cas, le pouvoir politique va toujours, en héorie au moins, chercher à montrer et à démontrer sa propre autonomie…

 

V.                  Les détenteurs du pouvoir politique

 

L’identification des détenteurs réels du pouvoir politique constitue dès lors une recherche fondamentale pour la science politique. Et cette recherche est doublement critiquée, donc difficile :

-          Si un auteur montre que le pouvoir se trouve à un endroit, et si la Constitution et les institutions le situent au même endroit, on dira que ce pouvoir est légitime, mais aussi que cet auteur fait l’apologie du régime ;

-          Si la réalité du pouvoir, pour un auteur, se situe ailleurs, ce dernier est alors accusé de vouloir déstabiliser l’Etat et les institutions…

 

Aujourd’hui, il semblerait que le pouvoir se cache – et c’est cette tendance contre laquelle veut lutter Nicolas Sarkozy -, ce phénomène étant révélateur de la mentalité collective au sujet du pouvoir : si les détenteurs du pouvoir se cachent, c’est qu’il ne convient pas d’afficher ce pouvoir ; cependant, si le peuple ne conteste pas la nécessité de l’autorité, il l’admet là om elle se situe, c’est-à-dire dans les organes officiels et non ailleurs. C’est la cause de l’impopularité de Sarkozy qui montre où se trouve le pouvoir et qui ne se cache pas, mais aussi de la popularité de François Fillon qui parle peu…

 

En fait, et ça Sarkozy l’a bien compris, c’est que toute puissance masquée est condamnée à plus ou moins brève échéance car jugée illégitime. De fait, il semblerait qu’à toutes les époques le pouvoir  réel ait été détenu par des organismes plus ou moins connus, comme par exemple les multinationales ; et, toujours, ces organismes ont été perçus par le public comme étant au seul service d’intérêts égoïstes, alors que le pouvoir devrait a priori appartenir aux organismes de l’Etat. Dans tous les cas, en démocratie, le peuple ne doit jamais être dépossédé du pouvoir que ce soit au profit d’une personnalité ou d’un groupement d’individus… Néanmoins, il est tout aussi réel que ceux qui détiennent certains des éléments du pouvoir sont tenus d’agir avec discrétion dans certains cas.

 

Aujourd’hui, tous les politologues s’accordent à dire que le pouvoir réel ne réside que dans une partie de la société, et donc que toutes les sociétés sont dirigées par des minorités plus ou moins privilégiées, parlant alors d’élite, d’oligarchie, de technostructure, etc… D’ailleurs, cette incertitude n’en était plus une dans les anciens Etats socialistes puisque le pouvoir était ouvertement entre les mains d’un groupe d’élites, le Parti communiste qui était le seul organe directeur réel de l’Etat.

 

En fait, il suffit d’identifier l’homme fort du régime afin de savoir où se trouve le pouvoir, et, de ce fait, on peut éliminer – l’élection étant une forme d’élimination – ce dirigeant pour changer le pouvoir, la réalité du pouvoir ne se trouvant pas dans les organes de l’Etat. Le pouvoir est en fait le plus souvent l’attribut d’une oligarchie qui le détient en exerçant la fonction de la société, et ce même si cette oligarchie n’est pas toujours un groupe homogène, et même si la structure de cette oligarchie peut varier.

 

En raison des croyances sociales qui l’entourent, l’étendue du pouvoir – et par là même sa légitimité pour une oligarchie – est fonction des croyances des gouvernés ; la détention du pouvoir par une oligarchie est plus ou moins assurée correctement selon qu’elle est légitime ou arbitraire… Cependant, un pouvoir peut devenir arbitraire même s’il ne l’était pas auparavant, … et vice-versa… Enfin, on constate toujours qu’une oligarchie au pouvoir justifie ce pouvoir par une doctrine ou par un idéal.

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:15

On ne trouve pas de définition de la guerre dans le Dictionnaire de stratégie militaire de Chaliand et Blin, alors même que les concepts de guerre absolue, de guerre d’usure, de guerre économique, etc... sont abordés (G. Chaliand et A. Blin, Dictionnaire de stratégie militaire des origines à nos jours, Paris, Perrin, 1998). De même, si la guerre est évoquée dans le cours de stratégie de Hervé Coutau-Bégarie au Collège inter-armées de défense, elle n’est pas véritablement définie (H. Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 1999, 2ème édition. Il donne priorité aux concepts de conflit et de stratégie, en particulier aux pages 55-78). Ceci est symptomatique d’une attitude contemporaine qui voudrait faire comme si la guerre n’existait plus, comme si il fallait absolument la conjurer en en taisant le nom même !

Il en est de même de la violence dont on ne parle plus que peu lorsque l’on évoque les affaires militaires, alors même que la guerre implique par nature même la violence.

Peut-être faut-il y voir une évolution liée à la définition des missions des armées, celles-ci n’étant plus forcément axées sur la guerre ou la simple défense du territoire mais ouvertes vers des missions nouvelles. Par exemple, la défense européenne n’est pas la défense de l’Europe, celle-ci relevant plus de l’OTAN que de l’Union européenne. Par contre, relèvent clairement de la mission des armées européennes ce que l’on appelle certaines missions non-article 5 ou encore les missions Petersberg : maintien de la paix, rétablissement de la paix, évacuation de ressortissants, missions et interventions humanitaires, ... Ces missions ne sont cependant pas forcément nouvelles pour nos Armées, même si elles n’étaient pas alors prioritaires, la Légion étrangère étant par exemple autant connue pour ses qualités au combat que comme édificatrice de routes ou d’écoles...

Le cœur de la définition des missions actuelles de nos armées est désormais la  paix et non plus la guerre, ce qui impose de nouvelles attitudes, de nouveaux moyens, de nouveaux dimensionnements, et surtout de nouvelles formes de coopération civilo-militaire. Pourtant, la guerre et les violences ne sont pas absentes, loin de là, de nos sociétés contemporaines et de la surface du globe. Sinon quel sens donner par exemple au concept nouveau sur un plan international d’imposition de la paix ?

Toujours est-il que l’on constate depuis 1945 une évolution du vocabulaire : guerre a cédé la place à défense qui tend elle-même à céder la place à action militaire. Un exemple : depuis 1945, le Ministère de la Guerre est devenu Ministère des Armées, puis des Forces armées, puis de l’Armée, puis de la Défense nationale, pour être qualifié depuis 1980 de Ministère de la Défense, comme si l’on voulait exorciser les démons de la guerre. À quand un Ministère de la Paix comme le disait récemment dans un séminaire jeunes de l’IHEDN à Marly-le-Roi le Capitaine de Vaisseau du Vignaux ?

Pourtant, ce n’est pas en ignorant les mots que l’on efface le risque, ce besoin essentiel de l’âme dont parlait Simone Weil (S. Weil, L’enracinement, Gallimard, Paris, 1995, coll. Folio Essais [1° éd. : 1949], page 49). Insistons quelques instants sur le concept de risque. Le risque est partie inhérente de la nature humaine. Le risque est à la fois élément matériel et élément de l'âme, puisque, s'il peut traduire une situation strictement perceptible, il est aussi, comme l'affirmait Simone Weil  l'un des quatorze  besoins essentiels de l'âme, au même titre que l'ordre, la liberté, la responsabilité et la sécurité, autant de principes clés de la prise en compte de l'environnement. D'ailleurs Simone Weil donne une définition générale du risque qui peut être considérée comme l'une des plus précises, car recouvrant l'ensemble des natures du risque (accident/erreur ; matériel/âme) : Le risque est un danger qui provoque une réaction réfléchie ; c’est-à-dire qu’il ne dépasse pas les ressources de l’âme au point de l’écraser sous la peur (S. Weil, op. cit., p. 49). Ainsi, avoir conscience de l'existence ou de l'imminence d'un risque ne signifie pas renoncement, abattement, abandon devant la peur, mais bien au contraire engagement, responsabilité et courage, c'est-à-dire abandon de la fatalité et recherche de réponses à des situations plus ou moins menaçantes pour l'avenir.

De plus, on peut, par l’effacement des mots et de leur sens, confondre la force et la violence qui sont pourtant deux choses distinctes.

Commençons par la violence. Quel point de départ pour définir la violence ? La violence de certains rites primitifs, la violence du quotidien ne l’est qu’à l’aune de l’autre, qu’à celle d’une éthique, éthique non forcément partagée par tous, que ce soit au niveau des droits, des sociétés ou des religions. On ne pourrait peut être définir la violence que par rapport au fond commun du non violent ? La violence n’est pas perçue de la même manière dans le temps, y compris par les mêmes sociétés; on peut ici penser à l’acceptation de l’Inquisition dans la Chrétienté. On peut de même penser à l’approche contemporaine de ce que l’on qualifie désormais d’incivilités, surtout lorsque l’on veut bien se remémorer les niveaux de criminalité et de violence urbaines au début du XX° siècle, pour ne pas remonter au XV° siècle.

La violence s’oppose à la force, même si les deux sont liées. Ainsi, est fort celui qui a la capacité de faire, alors que le violent est celui qui use de cette force pour arriver à son but. Ainsi, il est possible de dire que la violence s’oppose à la force, à laquelle elle est pourtant reliée, de par son externalité - nul ne pouvant à proprement parler se faire violence à lui-même - et de par sa nature de contrariété à l’inclination de la volonté.

Paradoxes... La violence ne doit-elle pas avant tout être pensée en termes d’absolu ? L’absolu n’est-il pas, bien plus que le bien ou le mal - car il y a une violence du bien -, le véritable critère de la violence, et ce d’autant plus quand le sacré s’en mêle, comme trop souvent aujourd’hui ? Comment ne pas penser à Goetz, ce mercenaire qui, chez Sartre, fait le mal avec la foi d’un saint et le bien avec la rage d’un homme de guerre ? L’absolu ou sa recherche n’est-il pas la vraie définition de la violence ? On peut ici penser aux concepts chrétien de guerre sainte ou musulman de jihâd. Ainsi, Al-Djazaïri, fortement influencé par le wahhabisme cependant, a t-il défini en 1964 l’objectif du jihâd comme étant de faire face aux ennemis de la religion et de la Nation, (…), … prohiber toute adoration autre que celle du Seigneur, 5…) répandre la justice et la vertu.

La guerre a quant à elle souvent été conçue comme la matrice de l’histoire, le grec Héraclite d’Éphèse (fin du VII°-début du VI° siècle avant J.-C.) l’ayant par exemple définie comme étant la matrice de toute chose.

Le grand théoricien de la guerre que fut Carl von Clausewitz (1780-1831), reprenant la vision du chinois Shang Yang (IV° siècle avant Jésus-Christ), définissait la guerre comme étant le prolongement de la politique par un autre moyen (C. von Clausewitz, De la guerre, I, 24, Paris, Éditions de Minuit, 1955, page 67), même si il y a divergence entre ces deux auteurs. Pour Clausewitz, la guerre se fonde sur un échec de la politique, alors que pour Shang Yang la politique est l’échec de la guerre. Mais ces deux auteurs sont d’accord pour affirmer que toute stratégie militaire passe par la réussite politique, donc par une vision à et du long terme, ainsi que par la fixation d’un but défini, clair. Sans but politique clair, sans ennemi défini, pas de réussite possible.

Pour Sun Tse, contemporain de Shang Yang, la guerre est vitale pour l’État, car la vie ou la mort des sujets et de l’État lui-même sont en jeu : La guerre est une affaire d’une importance vitale pour l’État, la province de la vie et de la mort, la voie qui mène à la survie ou à l’anéantissement. Il est indispensable de l’étudier à fond (Sun Tse, L'art de la guerre, I, 1, 1).

Là encore, ceci impose une doctrine claire et une vision à long terme, mais aussi une vision proche de la doctrine romaine du Si pax vis para bellum, ce qui impose de ne pas se voiler la face sur certains risques ; à noter que même si on ne sait pas qui a véritablement créé cette maxime, on remarquera que l'on retrouve une expression très voisine dans l'Épitome rei militaris de l'écrivain latin Vegèce. Elle remonte donc au moins au IVème siècle avant Jésus-Christ.Gaston Bouthoul, le père français de la polémologie, devait d’ailleurs remettre cet adage romain au goût du jour en écrivant : Si tu veux la paix, connais la guerre (G. Bouthoul, Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, 1970).

Li Ch’uan, cité par Sun Tse, disait aussi que les armes sont des outils de mauvais augure. La guerre est une affaire sérieuse ; on redoute que les hommes ne s’y engagent sans la réflexion qu’elle mérite (Sun Tse, op. cit., I, 1, 2). Pas de commentaire nécessaire.

Pour en revenir à Clausewitz, la guerre n’est rien d’autre qu’un duel à une plus vaste échelle... Chacun essaie, au moyen de sa force physique, de soumettre l’autre à sa volonté; son dessein immédiat est d’abattre l’adversaire, afin de le rendre incapable de toute résistance. La guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté... La violence, c’est-à-dire la violence physique (car il n’existe pas de violence morale, en dehors des concepts de l’État et de la Loi), est donc le moyen : la fin est d’imposer notre volonté à l’ennemi (C. von Clausewitz, De la guerre, op. cit., I, 2, page 51).

Aucune de ces définitions n’a vieilli, et elles se suffisent à elles mêmes.

Néanmoins, dès que l’on aborde la question de la guerre, on doit se poser la question du sens de l’action militaire. On doit aussi se poser la question du sens des choses « au sens large ». En effet, la guerre, donc la chose militaire, est fondée sur une dialectique de vie et de mort, et il n’y a pas de solutions simples. La seule chose certaine est que la guerre n’est jamais propre, jamais zero killed, jamais sans dommages collatéraux, et que des personnes extérieures au monde militaire y seront toujours frappées, les militaires eux-mêmes devant y payer un lourd tribut.

Il ne faut donc pas faire d’angélisme lorsque l’on parle de la guerre. Il ne faut pas non plus être dualiste ou manichéen. Il ne faut enfin pas sombrer dans l’illusion technologique, laissant croire que les frappes puissent toujours être chirurgicales ou que la machine peut se substituer à l’homme. De ces approches découlent des erreurs, bref des choses contraires à une bonne conduite de la guerre dont le but premier reste, entre nations civilisées, la paix !

Mais, qu’est ce que la paix ? La paix peut être considérée comme étant une situation non conflictuelle supposant, dans des relations individuelles ou collectives, non forcément une bonne entente, mais à tout le moins une absence de litige suffisamment grave pour avoir recours aux armes. La guerre économique peut donc cohabiter avec des situations de paix et même de très bonnes relations, d’alliances solides.... La paix ne se limite donc pas à la simple situation d’un État qui n’est pas en guerre, que cette situation résulte de la conclusion d’un traité de paix ou de la seule prolongation d’un état de non-guerre. La notion de paix doit s’entendre comme étant a priori générale, abstraite et exclusive de conflit, mais non exclusive de crise, de menace, voire même de belligérance ! L’allié fidèle peut se retrouver être un opposant farouche sur un plan économique ou culturel, remettant au goût du jour cet extrait de Richard III, du moins à la condition d’isoler celui-ci de son contexte : Puisses-tu, tant que tu vivras, suspecter tes amis comme des traîtres, et prendre les traîtres les plus profonds pour tes plus chers amis ! (Shakespeare, Richard III, I, 3). Bien y penser lorsque l’on étudie par exemple les relations des Etats-Unis avec le Pakistan ou l’Arabie saoudite…

C’est en se sens que la paix concerne la défense, la chose militaire. Ainsi, le maintien de la paix, acte positif visant à assurer l’absence de litige, semble s’inscrire dans une vision défensive, c’est-à-dire soit d’évitement de la guerre, soit de phase ultime du rétablissement de l’ordre. On pourrait ainsi dire que si la guerre est l’expression ex ante du rétablissement de l’ordre, le maintien de la paix est l’expression ex post de ce même rétablissement de l’ordre.

C’est donc bien la paix qui doit servir de base à la réflexion des nations et des dirigeants civilisés.

La défense est légitimée par la violence qui est injustice. Elle est force. Et la force pose problème ! En effet, prise dans le cadre de l’action militaire, elle peut imposer la crainte par sa démonstration. Elle implique aussi la destruction et la mort, même en dehors de sa démonstration, ce qui pose un problème éthique.  Blaise Pascal  avait bien posé le problème : La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique (B. Pascal, Pensées [V, 298 (numérotation Brunschvicg) - 411 (numérotation Michaud) - I, 5°, 192 (numérotation Lafuma)]), étant par la suite paraphrasé  par Joseph Joubert, qui, né en 1754, mort en 1824, fut entre autres secrétaire  de Diderot  : La justice  sans la force,  et la force  sans justice : malheurs affreux !(J. Joubert, Pensées, titre XV. Des lois, 18).

Aujourd’hui, la vision de Clausewitz selon laquelle la guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens n’est plus soutenable. Cela ne doit cependant pas signifier que l’action militaire ou que la guerre ne doit pas avoir de but politique. Bien au contraire ! Il doit toujours y avoir un but politique sous-tendant l’action, un objectif clair et précis, et ce au risque de se perdre.

À côté de la nécessité d’un objectif politique clair, se pose la question de la définition des seuils d’utilisation de la force, les concepts et schémas actuels n’étant pas forcément adaptés aux situations actuelles, plus caractérisées par des menaces non-étatiques que par des menaces étatiques. Que signifient aujourd’hui les notions de dissuasion du fort au faible, d’équilibre des forces, etc... ? Le dimensionnement des forces est-il adapté ? On peut se poser légitimement la question lorsque l’on assiste à la riposte des États-Unis face aux attentats du 11 septembre dernier, et à leur action en Afghanistan; on a un État surdimensionné pour le combat inter-étatique, mais non véritablement adapté face à un ennemi invisible, et ce malgré la réforme de la Révolution des affaires militaires qui n’a pas véritablement pris en compte les nouveaux risques en toutes leurs dimensions. Or ces nouveaux risques ont été énoncés, notamment par la France dans son Livre Blanc sur la Défense de 1994, mais aussi par les États-Unis eux-mêmes ! Or, la structure et les concepts d’utilisation des forces armées, ainsi que celle des services de renseignement et de la coopération civilo-militaire, ne sont pas forcément en adéquation avec ces nouvelles menaces que sont l’immigration, le trafic de drogues, le blanchiment de capitaux, les risques sur l’environnement, le terrorisme et les extrémismes religieux.

À trop avoir vu le court terme de l’échec soviétique en Afghanistan, à avoir voulu abattre l’URSS et son bloc sans prévoir de substituant notamment en termes de pouvoirs et d’équilibres, on a, comme l’avait dit en son temps monsieur Wolfsee, ancien directeur de la CIA, remplacé un monstre bien identifié et connu par des milliers de petits serpents incontrôlables... On a presque l’impression que les États-Unis se cherchent un peu aujourd’hui en l’absence d’un ennemi ou du moins d’un rival à leur taille !

Ceci est particulièrement patent, comme vient de le rappeler Ignatio Ramonet, lorsque le combat est asymétrique. Les soviétiques se sont cassé les dents en Afghanistan, alors que la guerre du Golfe n’est toujours pas finie, l’Irak restant bombardé quotidiennement. Voilà une guerre que l’on n’a pas su finir. Souvenons-nous aussi des propos de Patton sur la seconde guerre mondiale et de ceux de Mac Arthur sur la Corée ! Une simple démonstration de l’inadéquation en cas de combat dissymétrique se trouve dans l’expérience du Golfe, alors même que Saddam Hussein avait été, pour reprendre les paroles du Général américain Zinni, assez idiot pour accepter le combat symétrique ! Et comment aussi ne pas songer aux interventions américaines en Somalie ou à Grenade, voire même à l’échec tragique de la tentative de libération des otages américains de Téhéran par voie de commandos héliportés !

Se pose donc bien la question de l’adéquation de la défense et de la stratégie à l’adversaire, bref la question de la proportionnalité. Se pose aussi la question du temps et de sa perception. Si les chinois, voire les arabes, ont pu développer de réelles stratégies sur le long terme, dans la durée, c’est parce que le temps n’avait pas la même valeur pour eux que pour les occidentaux. À trop vouloir se soumettre au temps, à trop vouloir le quantifier, on peut en oublier finalement l’impératif du long terme…

En fait, le problème qui est posé est parallèle à celui de la définition des valeurs de la civilisation, et, faute de valeurs véritablement définies, on manque souvent du nécessaire but politique fort, explicite, précis, car l’usage de la force n’est qu’un moyen extraordinaire de règlement des conflits dans notre vision occidentale. De même, la nécessité d’un but politique fort impose de se poser dans le long terme la question des coalitions, des alliances...

Mais ces incohérences de la politique ne sont pas nouvelles. Souvenons nous de la période ayant précédé la seconde guerre mondiale avec les incohérences entre la politique de renonciation face à Hitler, notamment avec la question des Sudètes, la politique des alliances et la stratégie de la Ligne Maginot ! Souvenons-nous de l’enlisement indochinois et de l’interrogation poignante du Général Navarre quant à la définition - ou plutôt l’absence de définition - du but politique de la Guerre d’Indochine. Mais les leçons du passé n’ont pas été retenues. Il suffit de constater l’incohérence de la politique en ex-Yougoslavie de 1992 à 1995, avec des soldats sans force, avec une attitude de franc-tireur de l’Allemagne face à la reconnaissance de la Croatie, avec une attitude états-unienne assez ambiguë. François Mitterand avait dit à propos de Sarajevo : Il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre, mais était-ce la bonne solution ?

Enfin, lorsque l’on définit un but politique, il ne faut pas oublier que la légitimité de l’emploi de la force reste liée à l’idée de Nation, du moins lorsque cette dernière est définie comme le faisait Hauriou comme un groupement de population fixé au sol chez qui un lien de parenté spirituelle développe la pensée de l’unité du groupement lui-même. Et en ce sens, il est logique que l’Union européenne cherche à développer en parallèle à son concept de Politique européenne de sécurité et de défense la citoyenneté européenne, fondatrice d’une idée de Nation européenne. Et dire que cette idée serait nouvelle ou briserait les Nations actuelles est faux. Souvenons-nous de la manière dont Isidore de Beja désignait en 769 les troupes de Charles Martel à Poitiers dans sa Chronique : les européens !

Maintenant, il reste constant que trois grands principes doivent présider à toute utilisation de la force militaire : ⑴ pour que la force soit vraiment une force, il faut en premier lieu qu’elle ne soit pas vulnérable. C’est le principe de sûreté. Or, on a vu ce qu’a donné en Bosnie-Herzégovine  l’envoi de soldats sans force : rien de plus idiot et de plus contre-productif ; ⑵ par ailleurs, la force doit clairement prendre le pas sur la violence. C’est le principe d’efficience ; ⑶ et enfin, troisième principe, celui de la liberté d’action sur le terrain, cette liberté n’étant cependant possible que sous l’impérative tutelle d’un objectif politique clair et durable l’encadrant.

La première guerre mondiale a marqué un pas dans la perception de la guerre, même si la prise de conscience réelle de cette influence n’aura finalement été que récente, après analyse de la seconde guerre mondiale. En fait retour en arrière, à certaines conceptions de l’Antiquité, elle aura bouleversé en Occident une vision millénaire, et ce car on y avait oublié l’influence de la révolution industrielle. Les armes étaient autres, ce que beaucoup n’avaient pas compris, malgré les avertissements de Schlieffen. La vision de l’homme était autre, celui-ci étant redevenu une sorte d’objet au service de la Nation ou de l’entreprise et non plus le centre même de la civilisation !

Le XX° siècle aura été paradoxal. Jamais autant d’horreurs n’ont été réalisées, mais jamais aussi l’action humanitaire n’a été aussi développée. Et on assiste même aujourd’hui en Afghanistan à un mélange des deux par les États-Unis qui bombardent, et donc tuent, et lancent des colis alimentaires, donc cherchent à sauver, et ce dans les mêmes missions. Néanmoins, à mélanger les genres, ne risque t-on pas d’échouer à la fois dans les buts de guerre et dans l’aide aux populations ? On aura eu au XX° siècle un sur-droit de la guerre et un surcroît de la violence, avec l’horreur absolue des bombardements de Dresde et de Hambourg que le seul bombardement de Coventry ne peut justifier. Outre que ces bombardements furent des infamies pour la civilisation, mettant les forces alliées au même niveau de barbarie que les nazis, ils furent surtout d’une inutilité opérationnelle évidente, renforçant même le lien de la population allemande à Hitler. D’ailleurs, toute action de bombardement aveugle d’un État dictatorial n’a jamais eu comme effet que le maintien en place du dictateur, voire son renforcement. On en a actuellement la démonstration éclatante avec l’Irak de Saddam Hussein ! C’est pourquoi, toute action militaire doit se faire avec un cadre politique clair, et surtout, en cas d’action extérieure, avec l’appui d’une partie significative de la population du pays où a lieu l’intervention !

Hiroshima aura peut-être été moins absurde au regard de la forme particulière du lien entre l’Empereur et sa population au Japon, au regard de la conception d’alors du zen et du shintô impérial. Mais quel cynisme de l’URSS à Sakhaline ! Néanmoins, l’Occident était à nouveau entré dans l’engrenage infernal de la guerre totale !

Le XX° siècle aura été celui de l’oubli des grands principes de la guerre, de la directive austro-hongroise de 1915 ordonnant l’exécution d’otages en Serbie à la seconde guerre mondiale et à aujourd’hui où les populations deviennent des cibles de la guerre, et ce de la part de toutes les parties en présence, même si les occidentaux, le plus souvent sous la pression de leurs propres opinions publiques restant souvent fidèles malgré tout à leurs valeurs millénaires, cherchent désormais à limiter au maximum ces dérives !

 La guerre est donc horreur, la guerre est donc mal, mais en a t-il toujours été de même ?

Dans le monde antique, le génocide était la norme, mais il était si l’on peut s’exprimer ainsi moins « technique ». C’est la révolution industrielle qui a  institutionnalisé le génocide, alors même que celui-ci était pourtant présent dans toute l’Antiquité. Il suffit de penser à la Guerre des Gaules de Jules César, aux guerres de Josué, à Socrate. Mais la dimension était autre, la primauté revenant alors à la Cité et non pas à l’individu.

La Grèce a été travestie, car si on a laissé paraître les aspects exaltation du patriotisme, de l’héroïsme, du savoir et de la sagesse, on en a occulté les atrocités. On a ainsi souvent passé sous silence ce passage de Diodore rappelant Alexandre le grand passant par les armes les 8.000 défenseurs de Tyr, ces derniers pratiquant pour leur part la « pêche aux hommes » du haut de leurs remparts. De même, on a oublié le massacre des Crotoniates par les Sybarites, massacre pourtant décrit par Strabon. La guerre antique est rude, atroce !

Mais, dans le monde grec, la guerre s’oppose à la simple violence : elle est inséparable de la Cité, Cité où l’individu ne tient qu’une place très restreinte, alors même qu’il n’existe que par elle et pour elle. C’est dans ce cadre civique que le citoyen apprend la guerre, combat, meurt. Même le citoyen mort à la guerre reste au service de la Cité comme porte-parole de la nécessité et de la pérennité de sa Cité. En fait, pour les grecs, la guerre n’existe pas en dehors de la Cité car elle n’a alors plus de sens. Bref, dans le monde grec, la guerre s’efface devant l’idéologie de la guerre autant que devant l’éthique guerrière. Mais le primordial, le seul véritable corps social, le seul véritable « individu », ce n’est pas l’homme : c’est la Cité elle-même !

Et il est utile ici de rappeler la vision qu’avait Aristote du Polèmos. Si Le Politique s’ouvre à la recherche de la meilleure constitution possible, semblant dépendre ainsi d’une problématique platonicienne, cet ouvrage reste cependant une redoutable critique du Des Lois de Platon. Aristote s’oppose ainsi à Platon en ce sens qu’il pense la guerre qu’il conçoit comme une relation dont les parties cherchent à se détruire l’une l’autre, la seule fin étant l’anéantissement ou l’accomplissement. De même, pour cet auteur, la seule alternative à la guerre est la paix - ignorant les concepts actuels de non-guerre ou de non-paix -, basant son analyse sur une analyse de la nature. Aristote en arrive à faire de la guerre et de la paix deux phénomènes naturels institutionnalisés, se posant des questions à leur sujet sans jamais s’interroger sur la guerre elle-même. Il s’est surtout attaché à comprendre pourquoi la guerre est ou n’est pas ou n’a pas à être là, même si la guerre elle-même n’est pas en question.

En fait, la pensée d’Aristote est difficile à saisir en ce sens que la guerre y est à la fois présente et effacée, ni paradoxale, ni scandaleuse, mais simplement naturelle. Aristote permet en fait de prendre une certaine distance à l’égard de la paix et de la guerre, et de les penser autrement, au travers des concepts de liberté et de naturel, non de l’homme mais de la Cité.

De même, la mauvaise foi et la ruse ont toujours été de mise. Par exemple, Hérodote ne blâme pas les soldats de Cléomène à Sepeia (494 avant Jésus-Christ), promettant la paix en échange d’une rançon aux Argiens réfugiés dans un bois pour les massacrer dès qu’ils sortirent de leur cachette. Et comment ne pas penser au Cheval de Troie ? On n’est pas loin de ce verset du Coran selon lequel la guerre est tromperie, et cette tromperie a été de mise jusqu’à ce que l’Église cherche à mettre un peu d’ordre à tout cela. D’ailleurs, les mots « stratagème » et « stratégie » n’ont-ils pas la même racine grecque ?

On pourrait aussi citer les suicides de Massada, ou encore de Corcyre en 427 avant Jésus-Christ. En fait, les œuvres d’Hérodote, de Thucydide, de Xénophon ne sont quasiment que des « catalogues » de tueries, de tromperies, de génocides, d’horreurs !

L’un des grands tournants de l’histoire aura été, quelques siècles après Saint Augustin sur lequel nous reviendrons, la prise de Jérusalem en 1099. Paradoxal, car il y eut massacre. Mais, pour la première fois, il y eut vraiment conscience de faire le mal. Godefroy de Bouillon ne devait-il pas faire repentance de ce mal – ma qu’il n’avait pu totalement juguler, des exactions ayant été commises - dès le lendemain de la chute de la ville. Grande nouveauté : on sait que l’on fait le mal !

Il ne faut pas à ce propos oublier que les Croisades tirent aussi leur motivation de la destruction du Saint-Sépulcre par les musulmans en 1010, ce que l’on tend aujourd’hui à oublier un peu trop facilement. Même si cela ne peut pas justifier à nos yeux les propos d’Urbain II en 1095 lors de ses appels à la Croisade, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. L’Empire carolingien s’était effondré, la querelle entre les Papes et les Empereurs battait son comble, les hérésies commençaient à refleurir ! De plus, Satan était à la mode. Le Pape Grégoire ne qualifiait-il pas au milieu du XI° siècle les Évêques résistant à ses ordres - alors même que le dogme de l’infaillibilité pontificale n’existait pas encore - de « Satans », les Conciles d’ « assemblées de Satan », les rois refusant de se soumettre à sa personne de « laquais de Satan et de l’Antéchrist », qualifiant les normands, les milanais, les vénitiens et quelques autres de « prostitués au Diable » ? On n’est pas loin de Khomeiny et du jihâd de certains. Mais on est aussi mille ans dans le passé !

En fait, le Christianisme avait entraîné l’invention de l’homme en tant qu’individu, alors que dans la Cité antique l’homme n’avait pas d’importance, seule la Cité étant importante. Dans l’Antiquité, c’était la Cité qui prévalait, qui se battait, pas l’homme ! Avec le Christianisme, chaque homme a son importance ! Et pour lutter contre les querelles intestines, pour canaliser la force, on forgeât l’idée du chevalier qui devait juguler sa force au risque de se perdre lui-même. On avait dirigé, canalisé tant bien que mal la force de manière positive. la logique était désormais celle du moindre mal, mais d’un moindre mal tenant, malgré quelques débordements, les populations et les faibles hors du combat. Dès lors, la guerre était devenue un moyen licite d’assurer le service du droit par la force dans les relations internationales, mais elle n’autorisait pas tout.

Le XI° siècle aura donc été contrasté, avec certes la Croisade et des violences, mais aussi avec la première invention des Droits de l’homme !

C’est l’oubli de cette position privilégiée de l’homme qui, sous la pression du technicisme et/ou des seuls aspects accumulateurs du capitalisme, sous l’influence de philosophies asservissant l’homme et le soumettant à une entité matérielle - communisme, capitalisme sauvage, nazisme, ... -, fait que la guerre est totale ! C’est l’oubli de l’idée de temps longs qui fait aujourd’hui que la guerre est totale, car à ne pas vouloir voir loin, car à se laisser dominer par des théories fondées sur des cycles ou un quelconque sens de l’histoire, on en oublie l’homme pour le soumettre à une sorte de fatalisme auquel il ne peut rien ! C’est la désespérante soumission au destin des personnages de Wagner, la force du destin de Verdi... L’homme, privé de libre-arbitre, est broyé par sa destinée, que celle-ci soit désormais figurée par la machine, l’argent, la folie religieuse, l’État... Tout est désormais justifiable puisque tout échappe au libre-arbitre individuel, puisque « tout est écrit » et que nul ne peut en réchapper . On en revient à la mort de Socrate ! Et on peut aisément comprendre que certains, tel Nietzsche, se soient laissés tenter par une image de l’Islam confondant fatalisme, soumission absolue avec obéissance...

Le « Tu ne tueras point » du Décalogue semble pourtant s’opposer à la guerre. On peut penser ici aux figures de Saint Maurice et des Légions thébaines, ou encore de Saint Martin. Mais les III° et IV° siècles devaient entraîner une première modification de la vision pacifiste des chrétiens, avec les traumatismes des invasions barbares et de la chute de l’Empire romain d’Occident. Et c’est à cette époque que devait émerger l’immense figure de Saint Augustin d’Hippone qui le premier allait se poser les questions fondamentales pour un chrétien : doit-on se battre ? peut-on se battre ? Avec la théorie de la guerre juste, il devait légitimer l’action militaire, mais il encadrait la guerre, cherchait à défendre la dignité, à limiter les effets les plus néfastes de la violence. Et son œuvre sera prolongée par Saint Thomas d’Aquin - et son célèbre article 40 sur la guerre-, par Vitoria, puis par toute la cohorte des penseurs du droit des gens, nom ancien mais bien plus parlant du droit international public. D’ailleurs, en effaçant le mot gens, n’a t-on pas écarté l’homme ? Ne l’a t-on pas d’une certaine manière retiré de sa place centrale dans les sociétés humaines, au profit de ces dernières, revenant ainsi à l’antique ?

Augustin d’Hippone (354-430), l’Évêque berbère, aura été tout à la fois un philosophe, un mystique et un homme de gouvernement. Son rayonnement sur la pensée occidentale aura été et reste encore aujourd’hui immense. En effet, confronté aux invasions barbares et à la crise de la chute de l’Empire romain d’Occident, il devait jeter les prémisses du jus ad bellum et du jus in bello ; en termes contemporains, on parlerait de droit des conflits armés, droit qui est l'addition du droit de la guerre - ou droit de La Haye - et du droit humanitaire - ou droit de Genève -.

Pour Saint Augustin, qui est ici proche d’Aristote, la guerre est un élément de la nature de l’homme, l’homme porte partout la guerre en lui-même! Il reprendra toujours au fil de son œuvre de multiples exemples de guerres : les guerres puniques, la guerre civile de Marius et de Sulla, celle contre Mythridate... Pour lui,  le christianisme ne condamne pas toute guerre.  Pourtant, il n’en fait jamais l’apologie, la déplorant, estimant qu’il est mieux d’abolir la guerre par un mot, que de tuer des hommes, et d’obtenir la paix par la bonne volonté que par la guerre

Une grande erreur domine pourtant la perception contemporaine de Saint Augustin : il serait un théologien de la guerre ! Or, rien n’est plus faux : il est un théologien de la paix qui, sans rompre avec le passé ni avec la Bible, allait, dans une vision éthique de la paix à ses yeux seule légitime, chercher à poser les limites éthiques de la guerre. Pour Augustin, si le Christianisme ne condamne pas toute guerre, il faut avant tout considérer pourquoi et à qui on fait la guerre, le principal restant que  le but premier de la guerre est la paix ! Pour lui, la guerre est  une plaie, une vraie misère. Pour lui, celui qui n’est pas touché du malheur de la guerre  est d’autant plus malheureux qu’il a perdu tout sens humain. On n’est pas très loin de la conception de Pindare, tout comme l’influence d’Aristote est partiellement visible. En fait, pour Saint Augustin, les guerres sont les grands jeux des démons.

Une autre erreur : Saint Augustin aurait écrit une étude synthétique sur la guerre juste ! Toujours faux. Même si il y a une grande cohérence dans l’étude augustinienne de la guerre, même si la logique et la consistance de sa pensée en la matière sont des évidences, force est de constater que ses réflexions sur la guerre sont éparpillées dans l’ensemble de son œuvre, et pas dans la seule Cité de Dieu. On ne peut ainsi ignorer son Contra Faustum Manicheum (398), ses lettres à Marcellinus (412), à Bonifacius (418) et à Darius (429), ou encore son Sermon 302.

Saint Augustin aura été un tournant décisif dans l’approche chrétienne de la guerre, faisant de la théologie de la paix et de la problématique de la guerre une synthèse des plus cohérentes qui devait marquer la pensée occidentale jusqu’à nos jours. Augustin a défini des directives pratiques par rapport à la guerre, mais seulement dans une vision de paix à préserver. Le problème, comme l’a écrit Monseigneur René Coste, est que l’on s’est trop souvent contenté de (les) reprendre .en les détachant du contexte de la riche et stimulante théologie de la paix qui leur conférait leur véritable signification

Le contexte est celui de l’effondrement de l’Empire romain, celui des invasions barbares, et plus particulièrement de la pression des Vandales. L’Empire a été partagé en 395; les Vandales et les Alains font des incursions en Gaule dès 406, les premiers passant en Espagne en 409, puis en Afrique en 429, à la suite de Genséric; Rome est prise par Alaric en 410, les provinces romaines étant occupées par les Barbares en 425... Il n’existait plus de véritables institutions politiques ou administratives... Le traumatisme intellectuel était énorme avec l’effondrement de tout un système politique et philosophique... Seuls restaient comme “phares” les chefs des Églises, et ces derniers devaient donc trouver une réponse aux agressions, réponses pouvant en apparence sembler contraires à la tradition « pacifiste » des premiers chrétiens. C’est dans ce cadre qu’Augustin - à la suite de quelques autres dont il est l’admirable synthèse - a cherché à développer les conditions éthiques permettant de faire une juste guerre, l’impératif éthique fondamental restant celui de la paix.

On peut retrouver dans son œuvre tout ce qui sera ensuite théorisé comme étant les six conditions de la guerre juste, la similitude avec Cicéron - dont il s’inspire autant que de la Bible - étant remarquable dans certains cas : ⑴ ne pas être l’agresseur ; ⑵ la guerre ne peut être entreprise que par la seule autorité publique, et ne doit en aucun cas être civile, celle-ci étant bien plus pénible que la guerre avec un ennemi ; ⑶ la guerre doit s’appuyer sur un droit moralement certain et avoir une juste cause, le dommage infligé par l’agresseur devant être durable, certain et grave. Il reprend ici l’idée de Cicéron selon lequel la République peut faire la guerre pour son salut ; ⑷ la guerre doit être faite dans une intention droite, c’est-à-dire procurer un bien ou éviter un mal, tout en cherchant la paix sans faire durer la guerre d’une manière inutile ; ⑸ tous les moyens d’éviter la guerre doivent avoir été épuisés, priorité étant donc donnée à la paix, car le soldat doit désirer la paix, la nécessité seule (devant) porter la guerre  ; ⑹ enfin, des conditions sérieuses de succès doivent avoir été réunies, sinon la recherche de la paix est un impératif éthique.

On remarquera que pour Saint Augustin la religion n’est pas une cause juste de guerre, cette vision ne commençant vraiment à émerger qu’au milieu du XI° siècle, et ce même si l’impiété fait guerre à Dieu. Il reprenait ainsi le principe de son maître Ambroise de Milan (340-397) selon lequel l’Église ne conquiert pas avec des armes temporelles les forces qui lui sont opposées, mais avec les armes de l’esprit

Augustin d’Hippone a bien théorisé la guerre juste, mais tout en faisant de la paix l’objectif majeur. La recherche de la paix est le vrai moteur de la pensée augustinienne, seule l’injustice de l’ennemi imposant au sage de faire une juste guerre, la guerre, même juste, causant de la douleur au sage. Néanmoins, de la guerre peut naître du bien puisque par la guerre Dieu corrige les mœurs, éprouve et augmente la vertu, ce à quoi Vauvenargues (1715-1747) répondra que le vice qui fomente la guerre, c’est la vertu du combat

On remarquera que Saint Augustin évoque une autre sorte de guerre : celle de l’homme contre lui-même, la guerre contre les vices, la guerre intérieure et spirituelle de l’esprit et de la chair en nous... C’est pour lui, dans sa vision des deux Cités, la plus pénible car l’on doit y  vaincre des ennemis que nous ne voyons pas ; et le glaive de cette guerre est la parole de Dieu. Est-on si loin des deux sens du jihâd ?

Toujours est-il qu’il y aura eu suite à l’impulsion donnée par Saint Augustin une véritable émergence des notions de jus ad bellum et de jus in bello, notions qui resteront valables en Occident jusqu’au XX° siècle.

L’Âge classique aura peut-être été celui où la plus grande attention fut apportée au respect de la vie humaine lors des combats. Cependant, la raison n’est peut être pas éthique, mais plus prosaïquement économique ! En effet, à cet époque, les armées étaient professionnelles et donc coûteuses, ce qui imposait de les économiser. C’est ainsi que Vauban cherchera avant tout à ce que le combat n’ait jamais lieu, d’où un retour à la guerre de siège, sous des formes cependant différentes de celles de la poliorcétique grecque puisque les populations assiégées sont a priori plus ou moins protégées. Ce sera aussi l’époque de l’émergence de l’idée d’honneurs de la guerre, la seule alternative en étant cependant le « pas de quartier ». Néanmoins, une telle approche restera - sous réserve de l’épisode des guerres du Premier Empire - valable jusqu’à Sedan où l’on trouve encore des prisonniers sur parole.

La « guerre en dentelles » restait une guerre entre armées, une affaire de professionnels, et ce même si les armées vivaient sur le pays. Il y avait malgré tout recherche du moindre mal, recherche d’une certaine protection des populations, malgré les exactions, malgré les famines. Et il est ainsi possible d’opposer la résolution de Louvois qui, comme Louis XIV, ne voulait pas de massacre au Palatinat, au mémorandum de Churchill sur la guerre totale...

Alors, pourquoi notre aujourd’hui de la guerre, et ce même s’il n’y a jamais eu d’Âge d’or de la guerre ? Pourquoi désormais l’oubli d’une certaine éthique de la guerre ? En fait, car se pose toujours l’éternelle question de la cohérence entre la croyance et la situation. En effet, la guerre devient totale dès qu’elle est sacralisée ou dès que ses buts politiques sont sacralisés ! Or, avec le romantisme, la Nation est devenue sacrée ! Ceci était déjà vrai par le passé; pensons aux Cités grecques, aux guerres des hébreux, aux Croisades, aux Conquistadores en Amérique latine. Dans ce dernier cas, la guerre sera justifiée par des motifs sacrés : défendre la vie humaine contre les sacrifices humains, sacrifices d’ailleurs bien moins nombreux que ce que l’on en disait à l’époque; assurer la plénitude de la Chrétienté sur l’univers comme l’affirmait en 1498 le Pape Alexandre VI pour justifier la conquête et le partage entre espagnols et portugais.

Mais la guerre de 1914/1918 est elle aussi sacralisée : Verdun, la Voie sacrée, la canonisation de Jeanne d’Arc, et, au milieu cherchant la paix, Benoît XV, le « Pape boche des français », le « Pape français » des allemands ! Hitler lui-même se sent et se réclame d’une inspiration sacrée ! La guerre est désormais, au travers du mythe de la Nation sacrée, un rite sacré où l’individu s’efface au profit du salut collectif de la Nation ! C’est en cela que de nombreux auteurs antiques sont emplis d’une grande modernité, en leur vision de l’enfermement et de l’effacement de l’individu dans le rite ! Mais Dieu est bien absent de tout cela en fait....

La guerre est totale dès que l’on fait descendre le Ciel sur la terre, car c’est alors l’absolu, c’est alors le salut qui est en jeu, soit bien plus que la vie, que ce salut soit celui de l’homme, ou, bien pire, qu’il soit celui d’une entité : la Nation ! Ce seront les guerres de la Réforme, l’une des trois grandes catastrophes civilisationelles du deuxième millénaire avec la Renaissance et les Lumières... Pendant près de deux siècles, du début du XVI° au début du XVIII°, l’Europe allait connaître une période de guerres quasi ininterrompue, avec ses massacres, ses exactions de tous côtés, au nom de la Foi, au nom de Dieu ! Ces guerres allaient briser beaucoup des liens, des échanges et des solidarités mis en place tout au long du Moyen-Âge. Ces guerres qui opposent pays réformés et pays contre-réformateurs sont sans précédents en Europe tant par leurs enjeux nouveaux - car c’est désormais le Salut qui est en cause - que par leurs échelles. On est désormais très loin des joutes chevaleresques ou des micro-guerres locales où l’entente était toujours possible autour de données non pas spirituelles mais matérielles, le spirituel jouant de plus un rôle  modérateur et non séparateur entre les parties. Avec la Réforme,  toute une civilisation,  toute une vision du monde s’écroule !

On vit depuis, et surtout depuis le triomphe de la mécanisation pendant le première guerre mondiale, sur la seule vision du couple sacralisation/diabolisation, le tout étant lié à l’hypertrophie du sentiment national. 1914/1918, les Balkans en sont les symboles sanglants ! Et là encore, la responsabilité des penseurs, des intellectuels est fondamentale, car dans tous ces cas la pensée  a précédé l’action. L’intellectuel n’est pas toujours en prise directe avec le monde, et l’oubli des réalités humaines est alors dramatique !

La première guerre mondiale a été voulue sacrée - Jeanne d’Arc, le Got mit uns des allemands - malgré l’opposition de Benoît XV. Mais la Révolution française elle-même, malgré ses aspects anti-religieux, ne fut elle pas sacralisée ? Amour sacré de la Patrie chante t-on dans La Marseillaise... C’était dans l’esprit du temps, dans la droite file des Lumières.... Ce fut la vision de Fichte pour qui le Moi collectif de la Nation allemande se substitue au Moi individuel qui n’a dès lors qu’une simple fonction collective !

Saint-Just, l’« Archange de la Révolution » avait de même sacralisé la vérité de l’homme moderne ! Tout son langage était sacré : Malheur à cette nuit qui flétrit mon âme dira t-il à la veille de sa mort ! Ceci était aussi flagrant sous la Convention, et plus encore sous la dictature de Robespierre, la sacralisation de la raison et de la Révolution permettant de justifier la Terreur ! Robespierre ne brûlait-il pas le 8 juin 1794 à l’occasion de la Fête de l’Être suprême le mannequin de l’athéisme des cendres duquel naissait la sagesse ?

La guerre est donc désormais absolue, donc violence absolue, ne respectant rien, et ce car le Ciel trouble la Terre, que ce Ciel soit divin ou celui de Maamon !

Mais cette sacralisation, en dehors même de toute idée de « guerre de Dieu » n’est pas née ex nihilo. Elle est fille de la pensée de Nicolas Machiavel, la vraie clé de la théorie actuelle des conflits, qui écrivait que la fin justifie les moyens. S’il ne créa pas la formule, il aura été le premier à la professer. On en arrive ainsi à Hegel pour lequel par la guerre se conserve la santé éthique des peuples. On en arrive à Carl von Clausewitz, grand admirateur - tout comme Fichte d’ailleurs - de Machiavel, et à sa vision de la guerre totale :  « La guerre est un acte de violence que rien ne doit limiter. »Et on aboutit enfin à Nietzsche pour lequel « la paix n’est que le moyen d’une nouvelle guerre », et selon lequel la guerre et le courage ont plus de grandeur que l’amour du prochain. On est désormais bien loin de Saint Augustin... On est encore plus loin de Pindare, repris par Végèce puis par Érasme dans son Adage 3001,  qui écrivait dans ses Hyporchèmes aux Théliens : Douce chose, la guerre aux inexperts, mais qui l’a éprouvée frémit à son approche en son cœur au plus haut point.

Cette pensée de guerre totale, née de la perte du sentiment religieux auquel se substitue la sacralisation de la Nation - bref de l’effacement de la Cité divine devant la Cité terrestre -, de la fusion de l’individu à cette même Nation, de la mécanisation industrielle aura dominé toute la première guerre mondiale. Ce sera la vision prométhéenne des Lumières dans ses effets les plus pervers. Et le sommet de l’horreur sera atteint pendant la seconde guerre mondiale avec l’Antéchrist Adolf Hitler et ses Harmagedôn que furent Dresde et Hiroshima. La seconde guerre mondiale, ce gigantesque holocauste des civilisations - toutes furent atteintes -, aura été un grand combat eschatologique où le bien et le mal, par delà eux-mêmes, se sont affrontés, le bien lui-même utilisant le mal pour vaincre le mal ! Achèvement complet de la pensée nietzschéenne : Hélas ! Voici que nous devons embrasser le contraire de la vérité, ce n’est qu’à présent que l’erreur devient mensonge ! C’est la 42° Symphonie de Mozart s’opposant à la 7° Symphonie de Beethoven pendant l’agonie de Berlin, l’agonie d’un monde dominé par l’oubli de l’individu fondu dans le corps mystique de la Nation !

Un monde est mort avec la seconde guerre mondiale, le coup de grâce pre mortem ayant été la première guerre mondiale... Et Pie XII nous l’a bien montré avec sa vision du Bambino... Une nouvelle civilisation tend à émerger, mais elle est encore dans les douleurs de son enfantement !

Parmi ces soubresauts, reste encore la sacralisation du bien que l’on croit représenter et la diabolisation de l’autre chez certains, que l’on soit américain ou taliban ! Rien de changé, sinon un recul civilisationnel sans précédent ! Si l’on rajoute que l’on ne voit plus la guerre dans le sens d’un moindre mal ou d’une fin politique mais comme moyen économique... Dès lors le violent est encouragé ! Mais on peut aussi comprendre la réticence de certains à entrer dans ce jeu ! Mais, après ce XX° siècle eschatologique, le XXI° siècle se cherche, et il ne pourra pencher que vers le bien ou que vers le mal ! Non pas fin des temps, non pas fin de l’histoire, mais fin d’un temps et fin d’une histoire !

Le XX° siècle aura été le siècle du génocide massif et industriel même s’il n’aura pas été spécifiquement celui du génocide. Mais il n’y avait jamais eu avant lui cette idée d’industrialisation du génocide et non plus de sa seule planification ! La première guerre mondiale a été l’étape décisive. Le XX° siècle aura été celui de l’horreur, du génocide arménien, des boucheries de Verdun, de l’holocauste nazi, de la violence économique ! Et pourtant, les armes légères tuent toujours bien plus que les armes de destruction massive ou que les armes lourdes ! Guerre, quand tu tiens le cœur de l’homme !

Aujourd’hui le monde est dans les douleurs de son « réenfantement » ! Émergence d’ennemis diffus, recrudescence du religieux, armes nouvelles... D’où le besoin d’une nouvelle philosophie, de nouvelles doctrines de défense et de sécurité, donc de paix !

Mais, à reculer les échéances, à ne voir que le court terme, à ne pas vouloir faire de guerres limitées, à se tromper d’objectifs - comme par exemple en voulant hâter la chute de l’Union soviétique par sa défaite en Afghanistan sans prévoir d’élites de substitution ou en soutenant les musulmans les plus radicaux, Massoud y compris -, on ne pourra qu’arriver à des guerres totales.

Et la sacralisation continue : on brûle le diable Saddam Hussein, comme Khomeiny brûlait le grand Satan américain... Il est nécessaire de redécouvrir un nouvel humanisme, et donc de mieux comprendre le monde, mais cela ne sera possible qu’avec une certaine humilité, qu’avec charité, avec amour, cette « chose » la plus importante selon Saint Paul.

Reste à savoir ce qui fait agir le soldat ? Le fantassin n’est-il pas celui qui le perçoit le mieux car il est celui qui a le moins de distanciation, malgré les armes nouvelles ?

Ou n’est-ce pas plutôt le marin, dans sa solitude collective de la mer ? Dans tous les cas, ce ne sont pas des principes éthérés - malgré la nécessité du rêve, de l’idée de mission incarnée - qui font marcher le soldat à la guerre. C’est l’esprit de corps, celui de solidarité, celui d’équipe, et l’on peut ici réfléchir à l’impact sur la France de la victoire en Coupe du Monde de football en 1998, même si cet élan a été effrité par le France-Algérie de cette année...

Face à la difficulté, face au sort cruel, on trouve la fraternité des armes, cette gigogne, cette identité commune du soldat bien plus verticale qu’horizontale, tous étant solidaires, du chef au plus humble soldat... Au combat, il y a confusion des armes et du cœur, pour reprendre une formule du Général Bachelet ! Les Waffen SS, les bandes des quartiers, les talibans avaient ou ont aussi cet esprit de corps, alors qu’est-ce qui fait la différence ? Eh bien, tout tient aux valeurs, et aux limites données par et à ces valeurs !

C’est pourquoi il est impératif de définir ces valeurs. C’est d’ailleurs ce à quoi se sont attachés les penseurs de la défense européenne, car sans valeurs communes, il ne peut y avoir de défense commune. Mais ces valeurs font-elles rêver ? Ce sont aujourd’hui surtout des intérêts définis dans le cadre atlantique : ⑴ des intérêts vitaux, tous liés à la population et au territoire : la défense stricte du patrimoine, du territoire, des communications; la protection de la vie, de la liberté, des biens et du mode de vie des populations ; ⑵ des intérêts essentiels liés à la sécurité collective - paix et stabilité en Europe - et à l’économie - libre accès à l’espace mondial, garantie de la liberté des échanges, sécurité des approvisionnements et des exportations - ; ⑶ des intérêts généraux, soit un ordre international juste et stable, et aussi les valeurs : démocratie, droits de l’homme, justice, solidarité, pluralisme, garantie d’un système constitutionnel, sûreté juridique, respect du droit, économie de marché ; ⑷ et, depuis peu, et dans une approche strictement européenne, la dimension culturelle, car les européens se sont bien rendus compte que la seule notion d’intérêts communs n’était pas suffisante !

Et quelle place pour les consciences individuelles ? Le soldat n’est en fait que le délégataire de la Nation, communauté humaine ayant une conscience commune, et, sans la conscience de ce lien à la Nation, le soldat n’est qu’un mercenaire ! Mais il faut aussi veiller à ce que ce cadre national soit défini, car la Nation a des risques : ceux du nationalisme et de la xénophobie ! Une certaine idée de l’homme doit donc aussi se trouver à la base de l’action du soldat, et c’est là le sens fédérateur de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », des devises « Honneur et Patrie », « Valeur et Discipline », de la devise « Legio Patria Nostra », car sans ces liens, sans ces devises, le soldat n’est plus délégataire de la Nation. Mais la devise n’est pas tout - tout comme les droits de l’homme ne sont pas tout - si elle est fracture; elle doit être un lien, une continuité avec des valeurs plus que millénaires, malgré la laïcisation, d’où, forcément, l’émergence de certains rites propres au soldat ! Ce qui est fondamental, c’est plus l’idée de sens de la vie et de l’action que celle de technique, l’être humain étant la base, même si sa conscience individuelle doit se fondre en une conscience collective à l’heure du combat.

L’action militaire, le combat est le révélateur tragique de l’humanité, car la guerre n’est jamais bonne : un moindre mal parfois, mais toujours un mal. La guerre est la situation ultime de la condition humaine, son révélateur ! La guerre est paroxysmique. Elle n’est possible que pour un monde meilleur, et c’est pourquoi la fin ne justifie pas toujours les moyens. Mais comment définir un monde meilleur ? On peut s’interroger lorsque l’on lit les pages d’Al-Djazaïri relative au jihâd... D’où la nécessité d’une exigence éthique prédéfinie, connue et admise ! Il faut donc former les hommes et les femmes, les soldats, y compris à la morale et à la philosophie. Il faut enseigner des valeurs communes qui fassent appel « au cœur et aux tripes » ! Il faut surtout bien ouvrir la Défense à la collectivité nationale - qui n’est pas forcément l’État -, l’Armée n’étant que la délégataire de la Nation, donc maintenir les liens Armée/Nation, l’esprit de Défense, et cela même pour éviter la guerre le plus possible !

La situation actuelle est la fille de la révolution industrielle et de la perte par l’Occident de sa Foi en Dieu et en lui-même, de ses valeurs intrinsèques, et comme le monde a horreur du vide... L’Occident est le seul responsable de sa crise interne et de ses faiblesses ! Mais cette situation est aussi proche en esprit de la fin du XVIII° et du début du XIX° siècle, avec la crise du romantisme favorisant l’émergence du Moi égoïste, du pessimisme, de la subjectivité et de la Nation sacrée ! Et qui mieux que Chateaubriand pour symboliser cette crise de l’homme ? « Je me suis rencontré entre deux siècles », ou encore, dans ses Mémoires d’outre-tombe : « 

>Il n’y a pas d’être à la fois plus chimérique et de plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé. » Oui, notre monde est tiraillé entre ses rêves et ses réalités, entre son ardeur et son égoïsme !

Même l’art devient national au XIX° siècle, fait radicalement nouveau, même la Renaissance ayant laissé libre champ à la diffusion artistique, ce dont il faut lui être gré. L'oeuvre et la vie de Verdi sont là pour en témoigner. Ainsi, Verdi deviendra célèbre grâce au caractère patriotique de Nabucco, les spectateurs lisant en filigrane de l'histoire des Hébreux opprimés par les Assyriens celle de l'Italie occupée par l'Autriche, le célèbre Va pensiero  des Hébreux ayant été voulu comme un hymne à la liberté de l'Italie : « ...O ma patrie si belle que j'ai perdue ! O souvenir si cher et si fatal ! ... » D'ailleurs Verdi devait faire suivre cet opéra par un autre à caractère encore plus patriotique, I Lombardi.  Et que penser de son opéra La Bataille de Legnano qui raconte l'histoire de l'empereur Frédéric Barberousse battu par une ligue lombarde au sein de laquelle sont unies les principales villes italiennes, la répétition générale de l'oeuvre à Rome le 27 janvier 1849 étant saluée aux cris de « Vive Verdi ! Vive l'Italie ! », en réponse au serment des soldats de la Ligue « Vive l'Italie ! Un pacte sacré unit tous vos fils. » Verdi n'expédia t-il pas à Mazzini un hymne, Suona la tromba, avec ces mots : « Pour chanter avec  accompagnement  de canon dans les plaines de Lombardie. » ?

Alors, la solution n’est pas forcément dans des lois, des ordres, des règlements, des directives ! Elle est surtout dans la vision de la civilisation elle-même ! Elle est dans la prévention, dans la précaution ! Elle est dans la confiance en soi ! Elle est dans les valeurs ! Elle est dans l’apprentissage d’une éthique ! Elle est dans l’éducation !

Il faut reconstituer le fond même de l’homme ! Il nous faut, comme le disait Jean-Paul II, retrouver une espérance, retrouver l’espérance ! Il nous faut défendre notre modèle de civilisation et de culture fondé sur l’Amour du prochain, donc sur le respect de l’homme ! Nous devons nager avec espérance, comme le disait... Chateaubriand.… Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité  (1 Co 13, 13)...

Pour conclure, je rappellerai que voici plus de vingt ans Yves Lacoste affirmait que la géopolitique servait d’abord à faire la guerre ! Il en a été longtemps de même avec la philosophie pensée comme justifiant la guerre ! Si ce constat a été une réalité pendant longtemps, il n’est plus totalement exact, car les réponses militaires actuelles ne sont plus applicables à toutes les menaces, la diplomatie préventive devant prendre le pas. Mais il est très difficile de « vendre » aux politiques des conflits qui n’existent pas encore. la diplomatie préventive est difficile à admettre car on ne peut souvent prouver que l’on avait raison que lorsque l’on a échoué. Mais elle a pourtant déjà porté ses fruits, notamment dans les Pays baltes, en Macédoine, et avec le Pacte de Stabilité. Pourquoi donc ne parler que de l’échec yougoslave ou de l’affaire Ben Laden à son sujet ? Mais, s’est-on donné les moyens de répondre à ces crises de manière préventive ? Le rôle nouveau de la philosophie alliée à la géopolitique est de prévoir les conflits potentiels et de proposer des solutions pour leur résolution. Il est en fait nécessaire d’avoir une approche globale et non plus sectorielle, temporelle et non plus limitée; il faut faire des choix et non plus adopter des demies mesures, mais des choix basés sur du concret intégrant toutes les dimensions du monde, donc une vision nouvelle. Et la philosophie peut, de par son abstraction même, aider au concret ! Dernier paradoxe......

 

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Published by Serge Bonnefoi - dans Science politique
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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:07

On a reproché encore récemment aux tribunaux de Nuremberg et de Tokyo d’avoir méconnu le principe fondamental de légalité des crimes et des peines. Néanmoins, quelques réserves doivent être formulées a contrario…

En premier lieu, qui pouvait se douter, à l’heure de la mise en place des premières conventions internationales relatives au droit de la guerre, ce dernier remontant d’ailleurs au Moyen-âge dans ses principes et ses formulations, que de telles abominations seraient commises ?

Par ailleurs, il existait déjà divers conventions internationales permettant d’agir contre les responsables de ces crimes, et notamment : ⑴ la Convention (II) de La Haye, du 29 juillet 1899, et son annexe, concernant les lois et les coutumes de la guerre sur terre, tout particulièrement en l’espèce les articles 1, 4, 5, 7, 8, 13, 23, 25, 27, 28, 46, 47 et 50 du règlement annexé concernant les lois et coutumes de la guerre sur terre ; ⑵ le Traité de Washington du 15 avril 1935 concernant la protection des institutions artistiques et scientifiques et des monuments historiques ; ⑶ la Convention de Genève (I) du 27 juillet 1929 pour l’amélioration du sort des blessés et malades dans les armées en campagne ; ⑷ la Convention de Genève (II) du 27 juillet 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre ; ⑸ le Protocole de Genève du 17 juin 1925 concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques ; etc… etc… etc…

Il ne faut ensuite pas oublier que c’est la fin de la Première Guerre mondiale qui a été le point de départ d’une justice pénale internationale, la communauté internationale souhaitant voir les responsables de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, commis au cours de la guerre 1914-1918, jugés par un tribunal international, des définitions de ces crimes étant déjà ébauchées. De plus, le Traité de Versailles de juin 1919 prévoyait déjà que l’Allemagne devait remettre aux Alliés les accusés de crimes de guerre (art. 228) afin qu’ils soient jugés par des tribunaux militaires constitués par l’une des puissances alliées ou par des tribunaux militaires constitués de plusieurs puissances alliées (art. 229). Le crime de guerre était d’ailleurs déjà défini aux articles 41 et 56 du Règlement concernant les lois et coutumes de la guerre, signé à La Haye le 18 octobre 1907.

Pour finir, il ne faut pas non plus oublier que le 30 octobre 1943, les Puissances alliées exposèrent leur politique concernant les criminels de guerre allemands dans la Déclaration de Moscou qui prévoyait qu’ils seraient jugés et que leur responsabilité pénale individuelle serait reconnue. Elle préconisait, pour la majorité des criminels de guerre, leur jugement par les tribunaux nationaux où les crimes avaient été commis. Elle prévoyait aussi que cette politique était sans préjudice du cas des criminels allemands dont les crimes ne peuvent être situés en un endroit particulier et qui seraient punis par une décision commune des gouvernements alliés. Elle énonçait enfin la création d’une juridiction pénale internationale. Cette Déclaration fut largement diffusée et était connue de tous les belligérants !

Il n’est donc pas possible d’affirmer qu’il n’y a pas eu respect du principe de non rétroactivité des lois ! Nuremberg fut légal !

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 16:06

La vie de l’Eglise de Clément V à la rupture provoquée par Luther, bref de 1305 à 1517, aura été bien paradoxale : la décadence morale allait coexister avec une plus grande foi, la ruine religieuse allait coexister avec une plus grande richesse spirituelle, il y eut coexistence de la ruine mais aussi de la richesse matérielle... Voilà comment il serait possible de résumer l’évolution de l’Eglise à cette époque… Bien paradoxal !

 

Faisons le bilan :

- L’Eglise a perdu de son influence politique, sociale, morale et religieuse. Les princes s’enferment dans un égoïsme national et restent sourds aux appels du Pape contre l’expansion turque…

- Beaucoup de Papes se sentent plus princes que guides de la Chrétienté, préférant parfois la luxure à la morale chrétienne…

- Les institutions secondaires déclinent. Par exemple, la chevalerie devient humaine et non plus religieuse, héréditaire et non plus de mérite, nationale et non plus au service de la Chrétienté…

- Les anciens ordres religieux perdent souvent de leur ferveur (même si en réaction de grands saints allaient en surgir), alors que les nouveaux, hormis celui des Minimes, ont peu d’éclat…

- Les hôpitaux perdent souvent tout sens de la charité…

- La danse commence, surtout chez les grands, à remplacer la culture chrétienne…

- Le théâtre prend des allures de plus en plus libres, grivoises…

- Les désordres de la chair deviennent communs chez les grands, même chez les Papes ou les cardinaux…

- Le respect de la propriété tend à s’effriter, tant par la rapacité des grands que par l’anarchisme de certains, tels les rustauds de Meaux…

- L’esclavage réapparaît vers la fin du XIV° siècle…

Un véritable réquisitoire…

 

Et pourtant, par réaction, les âmes religieuses allaient lutter contre cette recrudescence du mal, et, par conséquence, l’esprit chrétien allait se renforcer chez beaucoup. Faisons là encore le bilan :

- Les Universités (qui feront de moins en moins d'hérésies) et les Ecoles se développent (bien avant Jules Ferry) et s’inspirent de l’idée chrétienne…

- L’imprimerie développe le gout de la lecture, et, s’il y eut des mauvais livres, il y eut diffusion de la Bible latine, développement des livres de piété : l'[i]Opus tripartitum[/i], le [i]Guide des âmes[/i], l’[i]Imitation de Jésus-Christ[/i], le [i]Miroir des Chrétiens[/i], …

- La prédication revient à l’honneur, notamment sous l’impulsion des Franciscains et des Dominicains. Ce seront les figures de Saint Jean de Capistran, de saint Bernardin de Sienne, de Robert de Lecce, de Gerson, de Tauler, etc… C’est saint Vincent Ferrier évangélisant l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande, Lausanne, et ce pendant quarante ans, prêchant au moins 3 heures de sermons par jour…

- C’est l’apparition de moyens d’instruction chrétienne, avec les premiers catéchismes en images, la [i]Bible des pauvres[/i], etc… C’est le développement de l’éducation chrétienne par le drame, la sculpture, la peinture, la miniature, …

- C’est, malgré l’émergence d’une noblesse tendant à devenir héréditaire et jalouse, une certaine fusion des « classes sociales » autour de et grâce à l’esprit chrétien qui reste vivace. C’est la vie en commun des patrons et des ouvriers… Ce sont les corporations. En France même, les Prêtres d’origine noble et les petits se trouvent partout mêlés, se sentant sur le même pied d’égalité, celui de chrétien, et ce à l’Eglise, dans les confréries, et même à la taverne (qui peut, selon ce que l'on veut, être autant lieu de débauches que lieu de rencontres)… Ce sont ces Prêtres portant une grande attention à ce que leurs fidèles sachent lire...

- Ce sont de nouvelles formes de vie chrétienne : les béguines, etc...

- Ce sont certains hôpitaux, certaines religieuses, se sacrifiant encore plus au service de leurs sœurs et de leurs frères face à la décadence d’autres…

- C’est le temps de bien grands saints, 20 Franciscains et 12 Dominicains du XV° siècle étant ainsi faits bienheureux. Mais ils sont peu connus, car c’étaient des saints humbles, cachés au milieu des autres chrétiens sur lesquels ils rayonnaient… Ce furent donc saint Vincent Ferrier (mort en 1419), saint Jean de Capistran (mort en 1456), saint Bernardin de Sienne (mort en 1444), mais ce furent aussi saint Jacques de la Marche, saint Antonin, le bienheureux Bernardin de Feltre, saint François de Paule, sainte Colette…

Un véritable florilège…

 

Alors cessons de ne voir que le mal, même si nous ne devons pas le cacher, car cette réaction de peur a finalement donné bien des armes aux ennemis de l’Eglise ! Mais regardons aussi, regardons surtout le bien ! L'Eglise ne sera plus jamais la même après cette époque, non pas tant du fait du protestantisme, mais parce qu'elle va redevenir l'Eglise de tous, l'Eglise des humbles, non plus l'Eglise des princes... Sans l'élan né à et de cette période, le fils d'un humble facteur aurait-il pu devenir Pape ? J'en doute... Sans la démesure de cette période, y compris dans ses erreurs, serions-nous aujourd'hui plus d'un milliard de catholiques dans le monde entier et non pas uniquement dans les quelques nations de l'époque : Italie, Allemagne, Angleterre, Suisse, Espagne et France ? Je ne le crois pas...

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31 mars 2010 3 31 /03 /mars /2010 15:51

Corps européen humanitaire (Bioforce)  - environ 55.000 hommes.

 

Ce corps, pré-positionné et pouvant se concevoir pour parie à unités tournantes (modèle Eurofor), qui serait unique en son genre, pourrait être la première expression concrète de la défense européenne, axé sur les situations de catastrophe et d’urgence humanitaire, tant sur le territoire européen que sur le territoire extra-européen. Son avantage serait, outre son fort degré de professionnalisation et ses moyens, à la fois de traduire concrètement dans les esprits l’existence de l’Union européenne, mais aussi des économies par réduction des dispersions et des coûts (voire même la réouverture de certaines industrie ou chantiers navals tel que Gdansk, ce symbole), et ce par les actions préventives induites, les conséquences sur l’emploi, la fabrication des matériels…


Il devrait faire l’objet d’un pré-positionnement spécifique (Méditerranée, Atlantique nord, Atlantique sud, Manche, Baltique, Océan Indien, Pacifique, Caraïbes).


Sa caractéristique dominante serait sa projetabilité rapide (une heure pour les premiers éléments, 72 heures au plus pour le reste, délai arrivée théâtre dans ce dernier cas).

 

Sa mission serait de répondre aux besoins et aux missions de l’Union européenne (essentiellement Petersberg + Echo) et de l’ONU en matière d’urgence humanitaire, d’évacuation de ressortissants et de lutte contre les catastrophes.

 

Il ne serait pas obligatoire que tous ses membres soient des militaires de carrière. Certaines unités pourraient faire l’objet d’un volontariat courte durée dont la dure serait intégrée dans le calcul des retraites et des carrières, alors que des cadres de réserve formés ou à la retraite pourraient fort bien en faire partie. De même, des accords pourraient être passés avec des ONG sérieuses pour les intégrer dans certains des dispositifs.

Sa vocation ne serait pas de se substituer aux ONG ou aux Etats, mais de répondre aux urgences impératives, de planifier et de coordonner les actions, de préparer les actions. Un accord-cadre avec la Croix Rouge devrait ainsi être signé, afin de mettre celle-ci au cœur de son rôle de coordination des secours.

 

Ce corps se caractériserait donc par sa rapidité, mais aussi par la brièveté de ses interventions (le temps de rétablir les moyens de base, les communications, la sécurité générale, etc…) afin de permettre une bonne intervention des autres acteurs de l’humanitaire, ainsi que le rétablissement de l’Etat, en offrant en amont des moyens lourds et immédiatement disponibles d’intervention.

 

Mais veut-on que l'Europe soit concrète autrement que pour la concurrence, le commerce, etc... ?

 

Sa composition non détaillée.


Un Etat-major général

Composante Terre

Un Etat-major de crise

Un Régiment de commandement et de soutien humanitaire

Un Régiment de camp

Un Régiment de catastrophe nucléaire

Un Régiment de catastrophe chimique

Un Régiment de défense biologique

Un Régiment de catastrophe aéroporté

Quatre Régiments du génie de catastrophe (dont un à dominante soutien eau, et un autre à dominante soutien électricité)

Un Régiment du génie de montagne (spécialisation avalanches et glissements de terrain

Un Régiment du génie de catastrophe aéroporté

Deux Régiments médicaux

Deux Régiments médicaux aéroportés (dont un spécialisé dans le montage d’hôpitaux de campagne et le triage)

Un Régiment de transmissions de crise

Trois Régiments de défense écologique (dont un spécialisé polmar et un autre feux de forêt/inondations)

Deux Régiments de transport humanitaire (dont un aéroporté)

Un Régiment du commissariat humanitaire (à dominante ravitaillement)

Un Régiment du matériel humanitaire

Un Régiment humanitaire d’hélicoptères de transport et de manœuvre


Composante Mer

Un Etat-major de crise

Quatre groupes de surveillance et d’intervention

Cinq groupes d’action anti-pollutions

Deux groupes de reconnaissance aéronavale

Deux groupes logistiques

Un groupe logistique de réserve projetable


Composante Air

Un Etat-major de crise

Quatre escadres de transport lourd

Trois escadres de transport léger

Quatre escadres de protection forestière

Une escadre de reconnaissance

Une escadre de reconnaissance satellitaire

Un escadron de ravitaillement en vol

Deux escadres d’hélicoptères

Deux groupes de soutien et du génie de l’air

Deux groupes de contrôle aérien de catastrophe


Composante Police et Justice

Deux groupes de sécurité

Dix escadrons de gendarmerie de crise

Un groupe d’enquête

Un groupe d’enquête médico-légale


Coût

Environ 6 MM€ la première année, puis 3 MM€ les trois suivantes, puis entre 1 et 1,5 MM€ par an.

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